‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 43 sur 81 · A M. PI8CAT0EY · texte numérisé non relu

A M. PI8CAT0EY

Paris, 16 mars 1805.

Pendant que vous célébrez des fêtes, nous sommes à peine sortis des funérailles. L'éclat de ce deuil de M. de Morny m*a paru dépasser un peu la mesure. Si M. Koyer-CoUard était mort à la présidence, nous n'aurions pas mené un deuil si magnifique. Louis XIV n'a pas eu un pareil convoi. L'empire romain tout seul avait de ces magnificences lugubres.

Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Ces consuls, ce sénat, etc., etc.

Si Tacite avait raconté cette pompe et qu'il y eût mêlé, selon sa coutume, les réflexions des spectateurs, comme il fait à la mort d'Auguste, il eût bien fait ressortir le singulier génie de ce gouvernement, mais les journaux ne sont pas rédigés par Tacite. Quoi qu'il en soit, des cérémonies publiques de ce genre sont encore moins encourageantes pour la vertu que les prix Montyon.

Je lis cette vie de César; je n'ai pas éprouvé de tremblement religieux en la lisant; mais, pour être impartial, il y a un certain mérite dans ce livre. Le chapitre des rois de Rome ne vaut rien. La conquête de l'Italie par les Romains est beaucoup trop longue pour une introduction, mais tout cela est mené à ses fins avec une certaine vigueur d'indépendance de jugement. Je n'ai pas fini encore le volume. Je vais peut-être rencontrer des énormités, et puis on a beau faire on lit toujours avec plus d'attention et partant plus d'intérêt l'écrit d'un homme qui commande présentement à quatre-vingts légions, que si c'était le travail d'un professeur de l'Université. Non-seulement les maîtres du monde écrivent, mais les livres des simples mortels commencent à pleuvoir avec la saison d'hiver. Vous avez un volume de ce terrible Floquet sur la vie de Bossuet. Je dis terrible, parce qu'il écrit si horriblement mal que c'est une souffrance de traverser ce style prétentieux et bêtement prétentieux pour arriver à des faits intéressants. Vous avez trois ou quatre volumes des lettres de Marie-Antoinette. L'un de ces volumes, publié par un Allemand , renferme des lettres trèsintéressantes de l'impératrice Marie-Thérèse,

et qui font grand honneur à sa prudence et h sa sagacité. Elles ont de Télévation et sont d*un bon naturel.

AU MKME.

Paria, lO avril 1865.

Avouez, mon cher ami, que malgré votre bon esprit et votre sagacité et votre connaissance des hommes, pris en masse ou un à un, vous n'auriez pas cru que Paradol pût être élu ni cette année ni dans le siècle présent. Je crois vraiment que c'est une opération du Saint-Esprit, comme on en remarqua lors de l'élection de quelques Papes. Il a eu aussi, je crois, unévêque pour lui. M. de Broglie est revenu des extrémités du midi pour lui donner sa voix. M. Sainte-Beuve a, ie crois, voté pour lui au second tour de scrutin et, pour lui, M. Guizot et M. Thiers se sont rencontrés et se sont passagèrement embrassés, et . voilà Taftaire faite, contre toute attente. Le pauvre Autran est triste. Je ne sais pas si le suffrage de M. de Broglie et d'Albert l'auront consolé. Le pauvre Janin est triste ; mais il faut bien que

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quelqu'un ne soit pas content dans ce bas monde.

M. de Broglie est dans la joie de son cœur d'avoir mis à sa place, malgré vents et marée, un honnête homme d'un rare talent. Toute la presse à peu près est contre cet honnête homme. Le Journal des Débats est aigre, les élèves de l'École normale qui sont restés dans l'Université hochent la tête. Les autres trouvent problablement qull est singulier qu'on n'ait pas songé à eux. Les vieux académiciens battus disent qu'à trente-quatre ans on ne peut pas encore avoir de talent ; enfin , on est content d'un côté et on enrage de l'autre, et tout va bien, ce me semble.

Le public français n'est pas curieux ; il ne se soucie pas de savoir ce que son maître pense des choses humaines. Je n'ai pas rencontré dix personnes qui eussent lu la Vie de César. Les exemplaires à dix francs languissent chez les libraires.

Ces volumes plongés dans l'éternelle nuit,

Sont là sans mouvement, sans lumière et sans bruit,

comme disait le père Lemagne des Pharaons ensevelis dans les nécropoles. Je suis sûr que

les Anglais et les Allemands sont déjà tous pour- • vus d'un exemplaire des traductions, mais le français, némalin^ n'aime pas les livres sérieux, quelque intérêt qull ait à les lire. Vous ai-je déjà dit quelque chose de Tarticle de Scherer, sur ce César^ Il a pris un tour original pour parler du livre ; il le traite comme si c'était d^un autre que d'un Empereur, avec la même rudesse froide, sans manquer de respect.

L'autre jour, il arrive à l'Institut une grande dépêche de la Cour. On attend, pour l'ouvrir, rheuredela séance. Presque tout l'Institutvencdt à l'heure dite. Je ne sais ce qu'on se figurait. Le président rompt les cachets et on voit un exemplaire broché du César, sur lequel un petit morceau de papier, signé Piétri, disait : un exemplaire pour la bibliothèque de l'Institut^ et chacun est retourné chez soi.

AH MÈMR.

Paris, 5 juin 1865.

Je pourrais vous dire, pour répondre à vos plaintes sur mon silence, que, n'étant pas plus grand que ça, j'ai appris de Plutarque, dans son

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Traité sur la politesse, qu'il ne faut jamais adresser la parole le premier à des personnes établies en autorité dans le monde, qu'il faut attendre leur boïi plaisir et se borner à leur répondre avec douceur et humilité quand ils jugent à propos de vous interroger. C'est ainsi que je n'ai jamais écrit à M. Royer-Collard, ni à M. de Talleyrand, ni, à plus forte raison, à M. le maréchal Magnan, que nous venons de perdre ; mais je dois ajouter que, comme vous n'êtes pas très-regardant sur les règles de la politesse, j'aurais hasardé familièrement une lettre à Chérigny, depuis votre départ, si je n'avais été accablé par une petite fièvre que l'on attribue à M. Haussmann. C'est Tavis des médecins (jamais avant ce grand homme on n'avait entendu parler à Paris de fièvres intermittentes) ; mais si vous croyez à M. Haussmann, et il est difficile de n'y pas croire en voyant Paris en petits morceaux, vous ne croirez pas à ma fièvre. Il est donc bien inutile de vous en parler.

J'aurais peut-être écrit le premier à M. Lincoln, bien sûr qu'il ne se serait pas formalisé de ma familiarité. Les démocrates feront bien de garder précieusement son souvenir, car c'est assurément le plus beau portrait de leur race. C'est précisément l'idéal du démocrate, simple.

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rude, doux, patient, éloquent, courageux, quand les sentiments primitifs de la nature humaine le prennent à la gorge. Périclès n'avait pas si bien parlé des jeunes gens morts dans la guerre du Péloponèse, qu'il a fait sur les restes des Américains rapportés dans ce grand cimetière désolé, auprès de la ville de Washington. M. de Montalembert a bien parlé de tout cela dans un article récent du Correspondant sur l'Amérique du Nord; seulement sa manière est un peu torrentielle et charrie beaucoup. Pour le beau monde, sa petite émotion sur M. Lincoln ne durera pas longtemps. Il est sudiste par nature. Il y a quatre ou cinq causes qui se tiennent par un lien qui se refait toujours : l'absolutisme religieux, l'absolutisme politique et l'esclavage, et aussi le grand monde et les passions qui lui sont particulières. Le démon de l'orgueil gouverne toutes ces citéslà au nom du même principe, et, dans l'autre monde, tous les sectateurs de ce principe seront les esclaves du démon de l'orgueil qui est un diable très-exigeant. Ils laveront la vaisselle chez lui et lui laveront ses pieds fourchus.

On dit que cette thébaïde entre cousins ne durera pas longtemps. Les âmes modérées sont inquiètes et travaillent à un rapprochement, crainte de gâchis dans l'État. Pour moi, j'avoue que je

n'eusse pas été aussi sévère que TEmpereur. L'orateur d'Ajaccio n'eût entendu de moi aucune parole de blâme ; mais, pour son bien, et pour l'éloigner de tous ces lieux où l'on parle trop, je l'aurais envoyé dans d'autres endroits où l'on agit beaucoup. J'aurais donné la guerre pour aliment à cette âme. inquiète, et ma confiance l'aurait touché s'il avait reçu de moi un ordre très-tendre d'aller prendre au Mexique le commandement d'une division d'infanterie sous la tutelle très-honorable de M. le maréchal Bazaine ; mais les princes ont la tête près du bonnet, et ne peuvent s'empêcher de parler rudement dès qu'ils ont de l'humeur. Il valait mieux donner à un bon parent l'occasion de se distinguer.

Pour le Mexique en lui-même et cette terrible guerre, je ne comprends pas comment l'opposition n'a pas uniquement concentré ses efforts sur ce point. C'est à cela qu'il faut revenir sans cesse, car c'est probablement la plus grande stupidité politique des temps modernes. Le doigt est pris dans la grille, et il n'y a pas moyen de se retirer sauf de couper le doigt, c'est-à-dire d'avoir un désagrément d'amour-propre. Le plus tôt sera le mieux, mais on dirait que personne n'y songe sérieusement. Ce serait bien le cas

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