‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 49 sur 81 · II · texte numérisé non relu

II

Les eaux paraissent se calmer aujourd'hui. Nous ne sommes plus à la tempête et nous avons Tair d'espérer que le roi d'Italie dira son Quos ego... à Torage formé par ses sujets. Ce calme ne sera pas probablement définitif, et l'Europe est si mal dans son lit qu'il n'est guère probable qu'elle ne remue pas d'un jour à l'autre. Je me trouve moi-même très-mal à l'aise dans mon petit lit sur les bords du Rhin, et les savants chirurgiens ont beau me dire qu'il ne faut pas remuer, je ne peux pas répondre d'un mouvement d'impatience.

GLXIX

A. MÀDBM0I8BLLB GAVARD.

Broglie, 27 octobre 1867.

Il faut être à Paris, je le vois bien : la moitié de vos amis vous laissent dans votre coin et ne vous écrivent point. Ce n'est plus le temps ni des longues correspondances à jour fixe, ni des longs séjours des amis à la campagne; on ne voit personne et on ne reçoit guère de lettres dès qu'on est à quarante lieues de la cité de M. Haussmann. Les chemins de fer ont donné à tout le

monde une inquiétude fébrile; chacun a des af faires par-dessus la tête, et il me semble qu'on fait tout plus vite et plus mal qu'autrefois et qu'on ne va plus nulle part depuis qu'on a tant de facilité pour aller et venir ; il n'y a guère que Dieu qui puisse bien faire les choses en étant partout à la fois.

Je regrette bien de n'avoir pas vu ce jeune empereur d'Autriche, puisque vous lui avez trouvé l'air si royal. Je serais aussi curieux de savoir ce que les deux princes se sont dit, s'ils ont causé de l'état de nos affaires en Italie et de l'aisance avec laquelle Garibaldi s'avance à la conquête du Vatican et du peu de cas que font les Italiens de nos remontrances. Il paraît clairement qu'il ne faut pas s'appliquer à se donner pour voisin un corps de nation de vingt-cinq millions d'hommes, quand, à sa place, on avait cinq ou six petits États qui, différant souvent de volontés, n'étaient pas disposés à faire avec ensemble des sottises ou des violences qui nous sont dangereuses. Il paraît qu'il n'est pas sain pour un souverain d'avoir l'imagination à moitié socialiste, avec une grande disposition à appliquer toutes les utopies qu'il peut avoir lues dans le loisir de ses prisons. Un esprit iaux et actif qui commande à cent légions peut bien

perdre un grand empire en quelques années, surtout quand il n*aime pas à perdre son temps, alors qu'il a une sottise à faire.

Il vauc bien mieux lire des romans de madantie Gaskell que des traités sur les nationalités latines, slaves, grecques, etc. J'aurais volontiers donné un empire à gouverner à madame Gaskell, tant elle avait, dans la conversation, de simplicité aimable, d'esprit pénétrant, d'élévation morale et de fermeté d'intelligence. La Providence aurait bien dû la laisser un peu plus longtemps dans ce monde, pour y faire des livres comme les mémoires de miss Brontë ; mais les gens de talent s'en vont avec une singulière rapidité.

M. de Moustier vient d'écrire une bien singulière dépêche télégraphique à ses agents à l'extérieur. Il y dit, dans un style laconique, que l'empereur a consulté son conseil d'État et fait sonder les préfets à l'effet de savoir s'il doit exiger l'exécution du traité du 15 septembre. Ce sont de ces consultations qu'on fait peut-être quelquefois, mais il est bien rare qu'on les raconte au public qui vit sur l'idée qu'un traité est obligatoire, quoi qu'en puissent penser les préfets. Veuillez cacher ce jugement à M. votre frère qui est obligé de me croire un téméraire

quand je parle avec si peu de précaution du ministre des affaires étrangères.

Oui, M. Sainte-Beuve est très-aimable. Sa conversation est charmante ; elle est vive, variée, facile; il n'a point, comme quelques hommes du premier rang de nos jours, le besoin du monologue ; il se prête aux idées des autres, il discute et ne pérore pas avec empire. On dit qu'il a parfois des. violences soudaines, mais je ne Tai jamais vu dans ces dispositions. Je lui dirai certainement tout le cas que vous faites de ses écrits, et il en sera flatté et reconnaissant.

A M. OUIZOT.

• Paris, 29 décembre 1867.

Monsieur,

J'ai reçu, peu après votre lettre, les charmants récits de madame de Witt. J'ai été ravi de cette lecture, et je suis bien fâché qu'il ne soit pas permis d'en remercier directement l'auteur. Le fond des tableaux, la partie historique, est peint avec une force secrète et une grande vérité ; les scènes de famille du premier plan sont

d'un singulier intérêt, tout est plein d'une vie morale et d'une imagination gracieuse qui feraient deviner assurément, je crois , le nom de l'auteur... J'avais toujours pensé qu'on ferait une œuvre très-intéressante en cherchant dans le fouillis de la Bibliothèque royale les lettres privées qui se rattachent aux grands événements, siècle par siècle, pour y voir seulement la vie des particuliers cheminer sur ces grands fleuves qui emportent tout avec eux. Madame de Witt a mieux fait avec sa baguette de fée. Elle a réalisé une image de M. de Lamartine parlant du mariage de ses parents dans les jours les plus terribles de la Révolution : «Je me souviens d'avoir » vu un jour une branche de saule séparée du » tronc par la tempête et flottant sur un débor- » dément de la Saône. Une femelle de rossignols » y couvait encore son nid, à la dérive dans l'é^ » cume du fleuve, et le mâle suivait du vol ses » amours sur un débris. » M. de Chateaubriand ne parle pas de sa famille à Combourg sur un ton aussi gracieux, à beaucoup près : Mon père était la terreur de sa maison; ma mère en était le fléau.

On disait le pauvre M. de Lamartine bien malade à Mâcon, mais il paraît que ces bruits sont exagérés. Il est de retour à Paris, et, au rapport

d'un de ses peu nombreux amis d'aujourd'hui, rien dans son état ne donne la crainte d'un danger prochain. M. Sainte-Beuve a eu récemment quelques accidents de santé qui donnaient du souci à ses médecins. On a eu raison de cette crise, et il semble marcher vers une sorte de convalescence.

M. de Broglie, sachant que j'avais le volume des Scènes d'histoire et de famille^ m'a demandé quatre fois par jour si je pouvais le lui donner à lire. Il faudra bien que madame de Witt prenne son parti de ce concours de lecteurs dont elle ne veut pas.

Voulez-vous bien lui cacher le vif plaisir que m'a donné son livre et agréer l'expression de tous mes sentiments très-dévoués et très-respectueux.

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