‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 51 sur 81 · A M, PI8CAT0RY · texte numérisé non relu

A M, PI8CAT0RY

Paris, 6 avril 1868.

Prenez patience, mon cher ami, vous allez avoir des livres nouveaux qui seront comme l'ouverture d'une fenêtre dans une chambre où l'air devient rare. M. Prevost-Paradol a donné, dit-on, un manuscrit à M. Michel Lévy . Ce sera un livre de politique générale. J'aimerais mieux que ce fût de la politique particulière. M. Guizot vous donnera bientôt une nouvelle partie de ses Médita-

lions religieuses, et à Tautre côté de Thorizon se montrera la Vie de saint Patil^ de M. Renan. Celui-là est une grande coquette dans Tordre des théologiens et des savants. Sa coquetterie est mêlée d'impertinences , mais il donne aux hommes de sa génération ce qu'ils désirent en toutes choses, des bonbons qui sentent l'infini. Il est comme certains chimistes qui ont rendu l'huile de foie de morue une boisson trèsagréable ; seulement les principes actifs s'en sont allés du foie de morue, et les enfants restent tout aussi lymphatiques que devant. En le lisant, je me prends d'une certaine colère, trouvant que c'est pourtant me manquer d'égards que de me faire prendre ce qu'il dit pour des raisonnements, et, pour ne pas quitter ce sujet, vous êtesvous quelquefois demandé pourquoi les femmes en particulier font presque toujours retourner les conversations sur la musique? C'est, à mon sens, peu musical il est vrai, que si elle a cette supériorité sur tous les autres arts et même sur la littérature, de pouvoir dire encore quelque chose à l'âme là où la parole se confond et expire pour ainsi dire, elle a par contre ce défaut inhérent d'être très-vague et d'être moitié physique et moitié morale ; or le temps est extrêmenient moitié physique et moitié moral : il aime à être

ému plus qu'à réfléchir. Il veut jouir de tout, sans se soucier de faire reffort viril de chercher à concilier les choses. Il se berce donc dans la musique comme dans une escarpolette, en haut, en bas, sans jamais avancer et sans faire acte de volonté. Renan aussi donne aux lecteurs l'enivrement de la balançoire, avec ce style rêveur, doux, insinuant, tournant autour des questions sans beaucoup les serrer, à la manière des petits serpents. C'estune musique de chambre, de celles dont Platon ne voulait pas entendre parler dans l'éducation de la jeunesse. C'est aux sons de cette musique-là qu'on se résigne à tant s'amuser de tout, qu'on supporte des despotismes en rêvassant à la liberté ; et on oublie de ramer, se laissant aller au cours insensible des eaux tout en songeant agréablement aux âmes énergiques qui ont changé et amélioré autrefois le monde, parce que, dit-on, dans son orgueil insolent, ces âmes étai^But étroites et ne comprenaient pas la complexité du monde. A la bonne heure !

Pour parler d'autre chose, avez-vous pourtant remarqué dans les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné, ces beaux vers qui prendront quelque place dans mon papier, mais qui valent mieux que ma prose de malingre :

... Lorsque Téclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chênes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là-dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau. En son nid l'écureuil, en son aire l'oiseau, Sous ce dais qui changeait les grêles en rosée, La bauge au sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille et la loge au berger, Ayant eu part à l'ombre avoir part au danger.

Il est singulier qu'il y ait là dedans du La Fontaine et du Corneille, du Corneille pour le dernier vers, du La Fontaine pour ce détail aimable de la nature champêtre; et puis quelle belle image de ce qu'emporte la chute d'un grand pouvoir ! Notez que cela ne s'appliquerait pas à la destruction de la caverne du capitaine Rolando.

A MADAME DONNE

Paris, 8 avril 1868.

M. Guizot vient de publier un volume qui contient un certain nombre de biographies déjà publiées et que vous avez lues dans la Revue des Deux Mondes. Je crois pourtant que l'article sur la

princesse de Lieven est plus nouveau, quoiqu'il y ail déjà eu quelque chose de tout cela dans les Mémoires, Nouveau ou non, ce livre est curieux. C'est tout un monde dont il ne reste plus guère que des souvenirs confus, peint par un homme d'esprit qui l'a bien connu. Il est singulier que, depuis 1848, la face de la terre ait beaucoup plus ^ changé qu'elle ne l'était après la Révolution française. La société proprement dite vivait encore sous les traditions de ce qu'on appelait l'ancien régime; les habitudes d'esprit, d'imagination, les principes moraux de la vieille société française gouvernaient encore le monde tout nouveau sorti d'un tremblement de terre. M. de Flahault, M. de Narbonne, madame de Boigne, madame d'Houdetot, madame de Rumfort avaient les manières, les idées, les goûts du xviii* siècle; mais aujourd'hui, à regarder et à écouter les nouvelles générations, on dirait que toutes les personnes que nous avons connues pourtant appartiennent à une histoire antédiluvienne dont M. Cuvier devrait être aussi l'historien. Même dans les profondeurs du faubourg Saint-Germain, si les pères et mères dont les portraits délabrés sont là entendaient parler leurs enfants de littérature, de morale, de religion, de point d'honneur, des plaisirs et des agréments

de la vie» même de politique, ils ne reconnaîtraient certainement pas leur sang. Tout le monde semble avoir été changé en nourrice. J'ignore si c'est pour le mieux ou pour le pire, mais la transition est désagréable. Peut-être que ce n*est que la disgrâce des enfants qui grandissent et qui perdent un moment toute harmonie. Il le faut croire pour rendre honneur à la Providence qui, j'espère, n'a pas abandonné toute idée de progrès pour les natures.' Toutes choses sont tellement faites nouvelles, comme dit FÉcriture, que voilà TAngleterre qui se transforme à la française par voie de logique et de formules générales. Elle m'a l'air de tenter des opérations qui peuvent bien lui réformer la taille, mais que les chirurgiens jugeraient, je crois, dangereuses. Jusqu'à présent, elle entretenait sa santé par des palliatifs, se fiant avec raison à sa bonne constitution ; à cette heure, ne se trouvant pas bien faite, elle tente de refaire ses membres un peu d'ensemble. Elle veut extirper l'Église anglicane d'Irlande, par exemple, et il est vrai que cette Église est étrange ; mais qui osera décider si le travail des siècles n'a pas soudé cela au reste de telle façon qu'on emportera bien d'autres choses en y portant le fer et le feu. M. Gladstone a la hardiesse des esprits à

l'envers ; c'est lui qui croit que les aventures de rodyssée se sont passées quelque part comme en Norwége.

A MADBMOISBLLK GAVARD.

Paris, 22 avril 1868.

Mademoiselle,

Je lirai avec grand plaisir le romaû de miss Braddon, Dead-Sea fruits si vous avez la bonté de me le prêter. Elle n'emploie pourtant pas son talent selon la science. Elle a un certain art de peindre et elle s'en va, comme l'abbé Prévost dans Cleveland^ cherchant uniquement l'intérêt dans la succession d'événements bizarres. Robmson ne cesse d'être intéressant que quand les grands événements commencent. On ne le suit avec curiosité que quand il est en tête-à-têle avec les plus simples difficultés de la vie. L'homme n'est attentif qu'à la manière dont les autres hommes gouvernent leurs passions et leur volonté.

Si vous n'êtes point sûre d'avoir lu la Petite maison d'Allingtoriy c'est signe que vous ne l'avez

point lue, je'crois, car vous n'auriez pas oublié tant d'aimables peintures de caractères et de luttes tragiques contre l'iniquité d'un fort vilain petit monsieur.

Il est sans nul doute que notre grande et sèche dame connaissait parfaitement le monde par ses mauvais côtés, et, avec un esprit souple et ferme, elle s'est modelée sur ces mauvais côtés, ce qui fait qu'elle s'adaptait aisément à tout, comme le plâtre sur un visage défiguré. Le monde aime qu'on lui ressemble jusqu'à donner une couronne à ceux qui sentent comme lui. C'est le sens de a si tu veux être mon serviteur, je t'établirai sur a les royaxancs de ce monde. » Madame de Maintenon avait bien étudié ce langage du diable dans le verset de l'Évangile.

k MADAME DONNE.

Paris, 29 mai 1868.

Je dirai certainement à M. Mezières que, sur la lecture de son livre, vous avez fait un pèlerinage à Vaucluse. Quoique cet ouvrage ait eu beaucoup de succès ici, c'est votre voyage qui

sera pour lui le témoignage le plus flatteur. Je voudrais bien avoir écrit sur le Dante un petit volume, qui vous fît ainsi désirer de retourner à Florence et de visiter sur la place de N. />. degli fiori la plaque de marbre où on lit Sisto di Dante. Ces belles eaux claires et froides de Vaucluse dans ce grand désert de rochers ne ressemblent pas tout à fait au génie de Pétrarque. C'est dommage que ce ne soit pas le Dante qui ait mêlé son souvenir à la beauté âpre et aimable de ces lieux-là. Ses vers réfléchissent aussi la nature comme dans un miroir sombre et limpide. Pétrarque serait peut-être plus assorti avec les grands trumeaux des petits appartements de Versailles ; mais je dois dire que M. Guizot, par exemple, ne souffrirait pas mon jugement téméraire sur Pétrarque. Il me disait un Jour que tous les soirs, au milieu de ses travaux et de ses affaires, il lisait les Sonnets pour se rasséréner Tesprit. Je crois que les ministres d'aujourd'hui lisent bien rarement Pétrarque ou le Dante. Tout en menant leur train de guerre, lord Chatham s'enchantait de Virgile, M. Pitt des chœurs d'Eschyle, M. Fox des lettres de madame de Se vigne, M. Thiers des oraisons de Bossuet, mais aussi tous ces gens-là n'ont pas fondé une monarchie prussienne en face de leur pays,

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