‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 53 sur 81 · A M. GUIZOT · texte numérisé non relu

A M. GUIZOT

Paîis, 2t j'iin 1033.

Moiisicur,

Je suis bien sûr que si madame de Sévigné était encore de ce monde, ce n'est pas le traité d'Abbadie qu'elle relirait sans cesse et dont elle parlerait incessamment, mais bien vos Médita-

lions. Presque toutes les apologies du christianisme, même les plus célèbres, ont été conjcues sur des idées plus ou moins étroites. Chai mers, lui-même, a subi les préjugés particuliers d'une secte. On se sent dans votre livre en pleine lumière du bon sens le plus hardi et delà métaphysique la plus élevée. Ceux qui ne se rendent pas sont du moins obligés de dire :

si Pergama dcxtrâ

Dcfcndi possent, etiam hâc defensa fuissent.

Je m'arrêterais sur tous vos chapitres pour vous dire les points de vue nouveaux dont on est IVappé en les lisant. Je veux me borner à celui que vous avez intitulé de F Ignorance chrétienne. Il y a longtemps que je pense que celui qui n'aurait que des idées claires serait assurément un sot. Les notions les plus précieuses que récèle Tintelligence humaine sont tout au fond de la scène et dans un demi-jour, et c'est autour de ces idées confuses dont la liaison nous échappe que tournent les idées claires pour s'étendre et se développer et s'élever. Si nous étions coupés de cette arrière-scène, il ne resterait guère que des géomètres et des animaux intelligents dans ce monde, et encore les sciences exactes y per-

draient-elles de cette grandeur qu'elles tirent de leurs rapports secrets avec d'autres vérités infinies que nous soupçonnons et croyons entrevoir par moments. L'inconnu est le plus riche patrimoine de l'homme, et je pense avec Platon, bien ou mal entendu, que tout ici-bas est image et une image afTaiblie de toute une économie supérieure. Il me semble même que tout TefTet du beau que nous pouvons voir est de faire penser à quelque chose de plus beau que nous ne voyons pas, et peut-être que la magie des grands poêles, par exemple, n'est pas tant dans les tableaux qu'ils peignent que dans les échos lointains qu'ils réveillent et qui viennent d'un monde invisible encore.

Mais je prends la liberté de réclamer aussi pour une sage philosophie ce que vous dites si bien des obscurités de la religion. '

J'ai peur seulement que ce chapitre ne tourne la tête du Père Gratry et ne confirme en lui la pensée qu'il n'y a rien de tel pour aller haut que de ne pas beaucoup comprendre ce qu'on dit. Il n a pas Tair d'admettre que si nous n'avions pas d'idées claires nous n'aurions pas les autres. Il n'a pas lu ce passage d'un écrit de l'un de ses prédécesseurs à l'Académie a que l'oiseau a besoin d'un point d'appui pour s'envoler. »

LETTRES. â 471

Pour M. ***, il ne devrait pas écrire. Pourtant sa belle découverte que le moins produit le plus enchante les esprits ouverts et si ouverts qu^ils laissent tout passer à travers leurs doigts. Je crois, en vérité, qu'il vaut encore mieux être une borne qu'une gargouille. Enfla, ce Cosmos d'abord stupide qui va à un progrès indéfini et peut-être à la perfection ne laisse pas que d'être plus difflcile à entendre que le Dieu absolu ; mais c'est la fantaisie du temps de réconcilier la matière avec l'esprit. II n'y a pas de sacrifice que l'on ne fasse à ce désir de les voir s'embrasser.

Pardon de ce bavardage. Il me semble qu'il est trop familier.

A MADAME DONNA

Paris, 28 juillet 1808.

Je suis sûr que depuis que vous n'avez plus de fièvre, votre activité s'étend à tout, depuis Pascal et Bossuet et la Lanterne de M. de Rocbefort et les débats de la Chambre, et l'administration de votre maison, et les relations de société, et

tout cela dans un ordre et une harmonie pareils au cours des astres. Vous verrez que Gœthe avait aussi le démon de Tactivité réglée si vous lisez les quatre volumes de M. Richelot dont la lecture vous sera abrégée parce qu'ils contiennent les mémoires, mais avec des commentaires et des détails d'un grand intérêt pour qui aime les détails. Je me souviens très-bien de les avoir recommandés à votre curiosité savante. Pour Shakespeare, il ne faut pas trop vous étonner s'il vous étonne à la première vue. C'est un Anglais, et un Anglais du xvi* siècle. Il faut un peu de temps pour se familiariser avec ces étrangers de siècle et de pays, surtout quand on a le goût délicat et épuré qui hait les dissonnances. Les sots qui n'ont pas de goût arrivent plus aisément à l'admiration pour avoir entendu dire avec raison que cela est admirable. La docilité sans personne à la maison pour contrarier rend tout facile. Vous trouveriez dans le Cours de littérature dramatique de M. Schlegel de quoi vous orienter dans ce théâtre anglais. Il a fait de belles analyses des grands drames de Shakespeare. Il y a aussi une charmante dissertation sur Hamlet dans le Wilhelm Meister de Gœthe et les préfaces de M. Guizot en tête de la traduction de chacune des pièces donnent un peu la clef des

singularités de Shakespeare, et mettent sur la voie pour dégager les beautés de la terre du XVI* siècle où elles sont enfouies. M. Victor Hugo aussi a fait un gros livre sur Shakespeare, gros d'emphase, d'exagérations, d'emportements calculés. On y trouve par-ci par-là de jolies choses dont on ne sait pourquoi elles se sont égarées dans ce chaos. Toujours est-il que vous n'avez pas senti tout d'abord la grandeur du poëte dont Victor Hugo a dit : Shakespeare^ le condor seul donne idée de ses larges allures y part, arrive ^ repart ^ monte, descend, plane^ s'enfonce^ se plonge^ se précipite, s engloutit en bas, s^ engloutit en haut; il est de ces génies mal bridés exprès par DieUy pour quils aillent farouches et à plein vol dans rinf^ni. Vous n'avez pas l'esprit, chère madame, de voir tout cela. Vous voilà bien avertie, j'espère. Ce M. Victor Hugo est un tapageur gigantesque. Il vaut mieux lire l'ouvrage de M. Prevost-Paradol sur le gouvernement de la France. J'aurais bien quelques remarques à lui soumettre sur quelques pages de son livre, mais quel heureux et singulier mélange de raison froide et d'ardeur. Les superbes disent que les idées fondamentales ne sont pas nouvelles, et il n'est pas étonnant qu'il en arrive ainsi à un auteur quand il entend s'appuyer sur l'expérience. Je suis porté à croire qu'un mor-

ceau sur la guerre vous charmera. On le croirait un morceau détaché des beaux dialogues de Platon. Il y a aussi un portrait, incomplet sans doute, mais très-vif et très-original du premier Empereur* Le second n'y est pas flatté non plus, mais Tauteur est plus préoccupé du bien public que de ses rancunes. M. de Rochefort n*a pas le même style que M. Paradol. Ses brochures du samedi ont une vogue extraordinaire. La hardiesse à tout dire est le trait principal, mais il est bien singulier qu'un public qui a eu sur les afiaires du pays les pamphlets de Courier, de Benjamin Constant, qui a pu lire Swift et Junius, se prenne de passion pour ces clameurs, légitimes il est vrai, mais terriblement vulgaires. On lui sait gré de sa témérité. Ses ennemis mêmes disent que, sans être un sage^ c'est un homme incapable déjouer un double jeu et qu'il satisfait simplement sa haine. Il est extraordinaire que le gouvernement qui a une sixième chambre pour châtier même l'innocence ne s'en prenne pas à M. de l^ochefort ; mais il ne faut pas demander la raison des caprices à qui n'a que des caprices.

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