CLXXVIII
A MADBMOISBLLR OAVARD.
Versailles, 20 août 1868.
Je suis très-heureux que le volume du jeune ministre de Saint- Audrews ait eu quelque intérêt pour vous. L'auteur est certainement un homme d'esprit et d'esprit original. Il a même les défauts des hommes qui pensent par euxmêmes, il a des longueurs où il se livre à ses fantaisies sans trop chercher si le lecteur a le même goût que lui pour ce qui l'occupe. Walter Scott était sujet à cette faiblesse et aussi madame Sand. Les gens sans originalité et d'un peu de talent ont plus de discrétion. Ils disent aux autres ce que les autres désirent entendre. Les sentiments vifs et forts sont portés au rabâchage, ;îustement parce qu'ils sont vifs et forts. Je croyais vous avoir quelquefois recommandé les autres écrits du ministre de Saint-Audrews, ses Récréations d'un prêtre de campagne^ et ses Récréations dun pasteur de la ville. Ils fourmillent d'observations morales très-fines et de remarques très-justes sur la nature humaine; les bons esprits qui ne se reconnaissent que dans les lieux
communs sont capables de lui reprocher quelque recherche et quelque subtilité; ils diront que cela manque souvent de simplicité et que la saine littérature ne cherchait pas ainsi midi à quatorze heures, à quoi on peut répondre que quand deux ou trois siècles de littérature ont analysé ou peint les grandes roues de la nature de rhomme, il est naturel pour éviter l'ennui et aussi pour aller plus avant dans les choses, de regarder aux petites roues qui ne laissent pas de s'engrener aux grandes et de faire aussi beaucoup d'ouvrage. Je n'aime pas extrêmement la disposition qui fait crier au marivaudage, dès qu'un écrivain sort du lieu commun. Il faut être Bossuet ou Pascal pour raviver les lieux communs par une élévation sincère, et je conviens bien volontiers qu'alors les grands traits sont supérieurs à tout le reste.
C'est aujourd'hui surtout que je souhaiterais d'être à Thun, et il me semble de plus qu'il est bon de courir le monde et de voir le plus qu'on peut des beaux spectacles de notre terre. En mettant le temps bout à bout, j'ai vécu des années dans le canton de Vaud et de là je n'ai guère visité que Fribourg. J'en suis fâché pour moi, car j'ai remarqué que chaque beau lieu qui nous a frappés unit indissolublement son souve-
nir à tout un ordre de pensées sans rapport direct, mais avec un lien secret, avec ces spectacles de la nature. On dirait que le monde du, dehors est comme un livre qu'on lit sans en connaître les mots bien distinctement. On n'en saurait faire le mot à mot, mais on arrive au sens : comment ? Je crois que nous n'en saurons jamais rien. Je ne sais rien et je crois qu'il n'y a rien à savoir à Paris. Le maître parcourt rapidement son empire en chemin de fer, mais je crois parfois qu'il n'est pas plus occupé que les rois mérovingiens quand un paisible attelage de bœufs promenait dans Paris le monarque indolent.