A M. PI80AT0RT
Paris, t décembre iww.
Mon cher ami, j'imagine que demain personne ne pensera à célébrer à Chérigny l'anniversaire de la mort de Baudin. Nos paysans n'entretiennent
pas de ces sentiments séditieux, mais on dit qu'ici le gouvernement croit qu'il pourrait bien y avoir du bruit. Si les républicains font cette sottise, ils sont plus fous que nature, mais ils en sont bien capables d'être plus fous que nature, et ce ne serait pas la première fois qu'ils l'auraient montré. Quelques malheureux seront tués par un gouvernement armé jusqu'aux dents et qui ne craint pas que ses turcos soient arrêtés par des scrupules de politique ou de conscience dans leurs charges à la baïonnette. Cela n'arrive que dans les armées formées par le maréchal Saint-Cyr; et puis, quand une vingtaine de braves gens écervelés seront restés sur le carreau, les bourgeois, dans leur sagesse, prendront peur et maudiront de plus belle les sentiments libéraux. Il faudrait que la liberté eût la vie dure pour durer chez nous où les gens paisibles veulent la tenir dans une glacière et où les républicains ne sont pas contents si on ne chauffe son appartement à cent degrés Réaumur au-dessus du bon sens. Je n'ai jamais vu Paris plus désert des amis qui forment notre petit cercle habituel ; le mouvement est à Compiègne. On y tue des lièvres et on y joue aux jeux dVsprit. Je ne sais pas si Bossuet aurait été assez hardi pour pire, dans ses sermons, àl'Empereùr dans toute
sa gloire ; « Quand les princes négligeant de y> connaître leurs affaires... ne travaillent qu'à la D chasse, comme disait cet historien, n'ont gloire » que pour le luxe ni d'esprit que pour inventer » des plaisirs, alors, etc., etc., etc. »
Jenevoispasàlaprésentecourdeprédicateuren état d'avertir que celte manière de vivre chez les princes menace terriblement les maisons régnantes.
Vous voyez que je n'ai pas du tout dessein de vous donner ce que vous nommez le bon exemple, puisque j'allonge ma feuille de papier. Il faut bien causer un peu. Le moment vient où c'est à peu près le seul plaisir de la vie. Il reste encore à parler des choses et à les juger hardiment, quand on n'y peut rien. C'est quelque chose encore que d'être spectateur, quoi qu'en disent les découragés qui prennent les restes de la vie avec humeur et qui s'ennuient en conséquence.
Aujourd'hui il semble que l'on n'aura pas do train; mais comme il suffit d'un -caprice pour l'engager, il faut attendre la fin du jour et allumer une chandelle à la Vierge pour que les partisans de Baudin ne soient pas si fous. Il me semble que MM. Simon, Jules Favre et Pelletan doivent être honteux décommander, je veux dire d'obéir, à ces gens si indociles en bon sens.
LBTTRBS. 481
De paix ou de guerre on n'en parle plus; probablement nous ne perdrons pas pour attendre. Il est triste de penser que notre sort se décide dans les rêveries d'une tête confuse au milieu des jeux puérils de Compiègne. Heureusement qu'il est dit dans l'Écriture, sur la sagesse et la puissance de Dieu : Je connais toits les oiseaux des montagnes^ et toute bête est à mon comman^ dément; ce passage montre bien que la Providence tient dans ses mains le cœur des princes de la dernière de nos dynasties, mais il n'est pas dans les habitudes divines de faire beaucoup de miracles. Dieu ne tire que rarement de l'huile d'un mur. Qui donnerait un chef à nos armées? Sans compter que Voltaire disait déjà des armées de la fin de Louis XIV : a Cet esprit de confiance et de supériorité, l'âme des troupes françaises,diminuait déjà un peu. »
A MADAME DONNÉE
Paris, 7 décembre 1868.
Voilà un homme qui ne ressemblait guère à M. *" et dont M. de Sacy va faire l'éloge aujour-
d'hui dans Augerville. Il y avait dans M. Berryer une réunion de dons et de qualités d'esprit qui la rendait un homme rare. La nature avait tout préparé en lui pour en faire un orateur, ce qu'elle fait rarement pour les modernes. M. Pitt était grêle, M. Fox lourd et embarrassé dans sa démarche, lord Chatham goutteux, M. de Serre malade de la poitrine, etc., etc. ; mais quand la nature s'est mise en frais pour l'extérieur de l'orateur, elle refuse souvent le génie oratoire à ces favoris-là. M. Berryer s'est trouvé avoir beaucoup de M. Fox et beaucoup de Talma. Ceux qui ne l'ont pas vu et entendu n'ont pas vu quelque chose de ce que rêvait Cicéron pour l'orateur. De plus, il avait l'esprit singulièrement doux, aimable, ouvert à toutes les impressions élevées. Je n'ai nul goût pour le parti dont il était, mais, en l'écoutant, on Se prenait d'un certain goût momentané pour l'autorité des vieilles traditions ; on voyait en beau les vieilles cités du passé :
Fluminaque antiquos subterlabentia muros,
et il faut ajouter qu'il a toujours entendu faire régner une liberté honnête et grave dans ces grandes citadelles. Il n'a jamais conseillé les siens que dans ce sens, et, dès sa première jeu-
liesse, il s'est refusé a partager les haines et les violences de ses amis. Le barreau du Midi doit avoir envoyé des députations aux funérailles, car il avait, plus raisonnables, les opinions du Midi. Votre faubourg Saint-Germain de Montpellier le trouvait-il assez légitimiste ? Mais quelle précipitation Ton met à mourir ! Les trois quarts de nos hommes distingués ou illustres s'en sont allés. M. de Lamartine est dans un état de santé lamentable. Sa vie intellectuelle est, dit-on, presque éteinte. Victor Hugo est plus que malade : il ne dit plus que des sottises dans les journaux; il prêche toutes les douceurs de la philanthropie avec l'accent de 1793. Quelqu'un qui n'était pas doux, c'est l'Empereur que raconteM. d'Haussonville, dans ses rapports avec le pauvre Pape à Savonne. Je ne voudrais pas plus être soigné par le médecin qu'on voit là que par l'herboriste du procès qui se juge à Marseille. Je ne sais que Werther qui soit un grand roman en allemand. Je veux pourtant, comme le marquis de Posa dans Schiller, ne point oublier les rêves de ma jeunesse, et je dois avouer que j'ai pris plaisir aux romans d'Auguste La Fontaine. Il est prudent de ne pas relire ce qui a ravi dans l'enfance et dans la première jeunesse. C'est tout ce qu'on rêvait soi-même qu'on lisait
entre les lignes. On a dit que la musique abonde dans le sens de ceux qui Técoutent. Cela est probablement encore plus vrai des premières lectures qu'on fait quand on est curieux et ému sans avoir encore rien vu et rien éprouvé, pour ainsi dire. Plus tard, c'est le contraire qui arrive. On compare ses pensées et ses impressions aux impressions et aux pensées de Tauteur, et on le juge sur la ressemblance ou la différence de ce qu'on voit en soi avec ce qu'on voit dans Técrivain.
A M. PISCATORV.
Paris, 28 décembre 1808.
Le pauvre M. de Moustier est toujours bien malade. Sa démission paraît lui avoir été le coup de la mort ; je ne croyais pas qu'on pût mourir aujourd'hui de ces choses-là. Il paraît que les âmes se mettent toujours en équilibre avec leurs gouvernements, et Racine est à Louis XIV comme M. de Moustier estàTEmpereur que nous savons. Les âmes des hommes sont élastiques, je veux dire qu'elles se rétrécissent suivant le besoin des temps. Le monde garde toujours les mêmes
LKTTRES. 485
rapports, bien que les termes soient plus grands ou plus petits. Et voilà l'application de l'algèbre à la platitude. C'est ce qui fait que les mêmes lieux communs s'appliquent aux révolutions les plus diverses et que M. *" peut tenir à peu près le même langage à toutes les dynasties. Quand je dis M. ***, je veux dire aussi M. Troplong, sorte de Merlin de bas étage né heureusement pour nous dans des temps plus doux. Il était digne de la belle invention de Merlin que des prêtres qui tâchent de faire des conversions sont coupables d'embauchage, puisqu'ils recrutent pour un gouvernement étranger, à savoir pour le Pape. On prétend que ce tout petit Papinien ayant fait orner sa demeure des chefs-d'œuvre de la peinture, qu'il aurait fait tirer du Musée, a failli l'autre jour nous brûler ces chefs-d'œuvre, le feu ayant pris à sa cuisine qui doit être voisine de son cabinet. Il paraît que tous ces grands tableaux de l'État, qui n'appartiennent qu'à l'État, sont décrochés sans cérémonie pour aller orner les murailles des salons de nos gens établis en autorité. Ce n'est qu'une insolence, mais c'est une grande insolence. Voyez-vous d'ici le tableau des Thermop'yles chez ces messieurs qui disent : Passant^ va dire à rpn tu voudras que nous vivons ici pour violer les lois et nous moquer de la morale
et rire de la bataille de Sadoica et de ceux qui ont quelque tristesse de la grandeur démesurée de la Prusse. Après nous le déluge^ et nous nous serons toujours joliment amusés!!
Dites-nous quel jour vous arrivez. Nous no pourrons pas faire orner votre chambre des tableaux du Louvre, mais ce ne sera pas faute d'avoir envie devons faire fête. Je le crois bien qu'on n'entend pas grand*chose des féeries de Shakespeare; mais c'est la mode d'y tout entendre el d'y tout admirer.
CLXXXllI.