‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 57 sur 81 · A MADEMOISELLE MAUIE DE SAINTE- AULAIRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE MAUIE DE SAINTE- AULAIRE

Paris, 17 janvier 1869.

Je ne saurais vous dire avec quel plaisir j'ai reçu celte petite lettre de Gênes, ma chère Marie... Vous avez donc vu Gênes et cela vous aura fait quelque bien. C'est par là que j'ai commencé à admirer l'Italie. J'ai vu de plus grandes choses après, mais tout Gênes m'est resté dans la mémoire. C'est la ipvemière personne que j'aie rencontrée dans ce pays. Je revois encore cette jolie église de YAnnunziaia^ et les grandes villas me-

In ncoliques qui regardent la ville et la mer du haut des pentes, et ces petites ruelles formées de magnifiques maisons avec leurs terrasses sur le port et les eaux. J'aurais volontiers fait marché pour ne jamais sortir d'une certaine villa Pallavicini qui a de si grands arbres tristes, de grandes salles tristes et démeublées, et une grande grotte dévastée où Teau tombe lentement sur des murailles de mousse verte. (Je crois qu'il ' y a une autre villa Pallavicini plus gaie que je n'aimais pas.) J'aime jusqu'à ces fortifications de Gênes qui ont une si longue et si tragique histoire qui finit presque à nos jours. Je crains que vous n'ayez vu aussi tout cela qu'en courant, et le premier désir que donne ce genre de nature et de monuments, c'est de s'étrfblir au voisinage pour n'en plus bouger. On peut porter là les grandes tristesses sans souffrir d'aucun contraste. La mémoire de votre aimable sœur peut vous suivre dans ces beaux lieux où la nature est si vive, mais où les souvenirs sont plus beaux que la vie d'aujourd'hui. L'arrivée de Victor vous aura été un soulagement dans votre triste, triste vie. La princesse Czartoryska est-elle aussi tout à fait dans votre voisinage? Ce n'est pas trop de tout le monde autour de soi pour conjurer les accablements. Le mouvement fatigue parfois,

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c est vrai, mais rimmobilité dans l'anxiété est encore plus terrible.

CLXXXÎV.

A MADRMOISELLR GAVARI).

Paris, IG janvier 1869.

Je crains bien, mademoiselle, que les gens qui se scandalisent si fort de Marivaux, ne lisent sans les remarquer des livres tout autrement choquants, mais la mode et la vogue purifient tout. Il est certain qu'on aimerait bien à causer de temps en temps avec l'aimable Marianne, Elle a des^ientiments confus de toutes les sortes, ce qui donne la grâce, et le lendemain, elle débrouille cet écheveau un peu emmêlé de ses doigts effilés, ce qui donne l'esprit. C'est la fleur de la première partie du xviii* siècle... la fleur de l'esprit de société, raffiné mais naturel encore. Le marivaudage de ce temps-là est naturel comme Homère en comparaison des sottises affectées qui farcissent les romans d'à présent. Je n'ai pas fait grande attention à M. de Climal, mais ce pourrait bien être un fort honnête homme aussi^ si nous le comparions àbeaucoup

do vivants plus ou moins constitués en dignité à Theure qu'il est.

Je vous trouve un peu froide pour les volumes de madame Riccoboni. Cela est lent et pas vivement coloré, mais les pastels un peu effacés sont quelquefois bien jolis. Ils laissent à Timagination à remettre çà et là les teintes qui ont pâli.

Oui sans doute, M. Lanfrey est rude comme les sentiments et les opinions de son parti, c'est un procureur général contre le premier Empereur. Les procureurs généraux s'échappent rarement sur les beaux côtés de leurs ennemis. M. Lanfrey ne se représente pas bien, j'en suis sûr, le jeune général de l'armée d'Italie revenant à Paris après Arcole, n'ayant pas encore la terrible folie de sa toute-puissance, jeune, espérant tout et faisant tout espérer de lui. Les femmes le regardaient toutes tremblantes com me le jeune Dieu de la guerre; en le voyant elles croyaient entendre le bruit des canons et des tambours au pied des Alpes dans le soleil d'Italie. M. le maréchal "* ne donne qu'une idée vague des émotions que cause la vue d'un général de vingt-sept ans, rayonnant de gloire, d'esprit, de génie, d'audace. Mais M. Lanfrey n'est pas si frappé des côtés brillants du héros que des derniers actes de la tragédie qui commençait si

bien, et il faut convenir qu'il y a de quoi attrister un peintre.

J'ai bien regretté que ma misérable santé ne m'ait pas permis d'assister au mariage de M. votre frère. J'ai songé souvent ce jour-là à ce que cette fête avait de tristesse pour vous, mademoiselle, qui n'avez pas pu y prendre part ; mais les soins de M. Chauffart vous ménageront pour un peu plus tard quelque beau voyage en Italie en compagnie des vôtres et de votre aimable belle-sa^ur. On me dit qu'elle éblouissait toute l'église par sa grâce et son éclat de beauté.

J'ai trouvé M. Chauffart très-aimable, de beaucoup d'esprit et d'une conversation pleine d'intérêt. M. Ch. Gavard, craignant sans doute de l'ennuyer, n'a pas voulu me présenter à lui, mais j'ai tâché de faire mes petites affaires moi-même et je me suis présenté timidement.

Je ne connais que des admirateurs de Bourdaloue. Je sais des personnes de beaucoup d'esprit qui le préfèrent même à Bossuet, pour ses sermons. J'ai troujours trouvé sa logique un peu moins exacte qu'on ne dit. Il paraît bien que c'est le Démosthène du christianisme pour une certaine insistance énergique sur les points imporlants d'une affaire. Madame de Sévigné en avait la tête tournée. Tout cela donnerait bien

envie de l'admirer, afin d'avoir Tair comme il faut dans le grand monde intellectuel.

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