A MADEMOISELLE DU PARQUET
Paris, 23 février 1869.
Que vous êtes bonne, chère mademoiselle, de n'avoir pas oublié cette prière pour les photographies. J'ai été charmé de la figure de la princesse Marguerite. Quelle aimable expression , si noble, si fine, et, il me semble aussi, un peu triste. Je crois qu'on deviendrait orléaniste rien qu'à voir ces charmantes images, et tous les discours de M. Rouher languissent auprès d'elles.
Les revues semblent fleurir comme au printemps. Le Correspondant et la Revue des Deux Mondes sont singulièrement animés. Elles font bien de redoubler d'esprit, car nous avons maintenant à Paris un autre objet de curiosité qui fait tourner les têtes. Ces leçons de MM, Saint-Marc Girardin, J. Simon, Laboulaye, Albert de Broglie tiennent tout le monde en l'air. On a toute sorte de peine à trouver des places dans le local le plus vaste. Le prix des billets que des spéculateurs
492 LCTTRES.
offrent à la porte est fabuleux. Le public trèsmelé qui assiste à ces leçons entend malice à tout et applaudit dans une parfaite unanimité. On n'était plus accoutumé, à ce qu'il paraît, à entendre parler librement en public, et je tiens qu'un de ces jours le commissaire de police se prendra aussi à applaudir. Il en sera quitte pour n'être pas nommé préfet ou conseiller d'État. Les provinces prennent aussi le goût de renseignement libre. On fait venir un orateur de Paris, et le jour où il parle la ville est en émoi, et les autorités établies ont Tair soucieux et grognon.
L'autre jour, on n'entendait que des bruits de guerre. Les journaux du gouvernement s'élançaient vers la Belgique comme pour la dévorer d'un coup de dents, mais ils rentrent au chenil et n'aboient plus pour le moment. Je ne sais si c'est M. Rouher qui les a menacés du fouet. Ils ne poussent plus que de petits gémissements, comme font les chiens obéissants qu'on remet en ordre. C'est une bien mauvaise habitude de menacer ainsi les gens trois fois par semaine pour aller se coucher après sur la paille...
Adieu, chère mademoiselle. Voulez-vous bien dire beaucoup de tendres respects à madame votre mère et me réserver un exemplaire de votre Voyage en Ajrique si vous le faites tirer à part.
CÎ.XXXVI.
k MADEMOISELLE OAVARD.
Paris, 23 mars 1809.
Je voudrais bien avoir un Diderot à ma disposition et pouvoir y marquer pour vous les passages lisibles de Jacques le Fataliste. Il y faudrait sans doute de terribles coupures, mais je ne sais nul exemplaire à deux lieues à la ronde. C'est fâcheux, car on y trouve des récits d'une vivacité singulière et des traits d'une force qui rappelle les belles gravures à l'eau forte de certains maîtres rudes et énergiques. Mais ce Diderot est' un lion qui n'est pas présentable ; il serait nécessaire de le tondre, de lui couper les ongles, de lui arracher les dents, et ce ne serait plus tout à fait un lion.
Pour M. Longfellow, il n'est pas du tout ainsi. C'est un oiseau des tropiques, peut-être un peu trop doux, un peu trop bleu, un peu trop rouge. Il a plus d'élévation que de force. Haies grandes pensées qui viennent du cœur, comme le dit Vauvenargues, mais il lui manque l'énergie de l'esprit qui donne bec et ongles à ses pensées. Ne serait-ce pas Borquin élevé au plus haut dos
4'Jl LETTRES.
cieux que M. Longfellow? On trouve pourtant de bien jolis vers dans cette Ëvangéline.