CLXXXVII
A MADAME DONNE
Paris, 26 avril 1869.
Chère madame, malgré ma discrétion affectée^ je répondrai avec candeur à la question que vous voulez bien me faire. Non, je n'aime pas qu'on me prenne pour bien portant quand je suis malade... Comme je garde un certain entrain extérieur de conversation, on en conclut précipitamment qu'un homme qui parle et qui écoute est tout propre à courir, à Voyager, à écrire, à dîner en ville, à aller au spectacle. Qui ne meurt pas promptement d'une maladie est bientôt accusé de feindre d'être malade. Le monde n'aime pas les gens qui ne marchent pas de son pas. On est porté à croire son prochain bien portant parce qu'on ne souffre pas des nerfs d'autrui.
Je ne sais pas si une charmante notice de M. Cochin sur M. Lincoln est arrivée jusqu'à vous. C'est une vie de M. Lincoln improvisée
dans une de ces conférences que M. Duruy n'entendait peut-être pas provoquer quand il a fondé sa belle institution des leçons en plein vent. M. Cochin a une faculté d'improvisation vraiment extraordinaire pour l'abondance, la vivacité, la vitalité, les tours heureux, la liberté d'allure, la familiarité éloquente. Ce portrait de Lincoln est de main de maître. On y voit la grandeur morale dépouillée de tout l'attirail de notre charlatanisme oriental et de tous les oripeaux du garde-meuble et des Menus-plaisirs. On voit ici un paysan de nature vraiment royale, doux, hardi, généreux, désintéressé, prêt à tout pour faire triompher le bien, droit, modeste, simple, accessible à tous. Quand vous voyez passer Messieurs ***, suivant l'Empereur dans un tourbillon de cavalerie, vous n'avez rien devant vos yeux éblouis qui ressemble à cet homme des bois qui ne songe qu'à faire son devoir. Mais je crois que les imaginations françaises seraient peu touchées de ce pur rayon de grandeur morale. Elles ont besoin de toutes les images de la force et de la richesse pour ressentir la crainte et le respect ; il leur faut la voix du canon, la fumée de la poudre, le bruit des chevaux, l'éclat des sabres, la pourpre des uniformes. C'est là ce qui fait venir les larmes aux yeux à la foule. C'est là
que les jeunes filles se promettent d'épouser un officier de cavalerie et les jeunes gens de servir à la cour des maîtres qui ont si grand air, et, du haut de leur cheval, de mépriser les petites gens. Aimez -vous le petit roman polonais de M. Cherbulliez ? Mais je crains que vos mauvais jours de fièvre vous aient à peine laissé le loisir de le lire. C'est dans les écrits de ce jeune homme qu'on voit qu'il n'y a pas que les générations des hommes qui se multiplientetfondentdes familles. Les personnages des romans ont des enfants que le monde n'a point connus et qui vivent autrement que nous, avec d'autres sentiments, d'autres usages, une autre raison, d'autres passions. Ces familles sortent comme les mites d'entre les pages des livres. Qui a jamais vu une dame russe comme la dame qui fait tourner la tête au jeune Polonais ? Quand je dis qu'on ne l'a jamais vue, j'entends par là dans le monde véritable, mais je dresserais aisément des généalogies en remontant vers la série de nos romans. Ce sont de singuliers êtres que ces descendants des chimères. Ils sont vêtus comme l'un de nous, et souvent à la dernière mode, et l'on peut se tromper sur leur origine tant qu'on ne les a pas entendus parler ou qu'on ne leur a pas touché la main. Cette main est froide comme la glace, leur vie étant
dans les ressorts et non dans les nerfs et le sang ; mais, tout morts qu'ils sont, ils se font souvent imiter par les vivants quinesont pas très-vivants, et cette imitation qui tient à une partie mimique de la nature de l'homme embrouille nos idées sur la vérité des peintures dans les romans, tant on a rencontré de personnes débiles qui les singeaient. On dit : a C'est bien vrai, car mademoiselle une telle est comme cela. » Mais on oublie que mademoiselle une telle copie les romans à son insu jusqu'à un moment de crise où la force indiscutable de la vraie nature fait rentrer mademoiselle une telle ou monsieur un tel dans la réalité.