‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 62 sur 81 · A M. CH. GAVARD · texte numérisé non relu

A M. CH. GAVARD

Paris, 9 août 1860.

Cher monsieur,

Je ne peux pas vous remercier trop tôt de votre aimable souvenir. La première chose que .font les Parisiens en vacances et en voyage, c'est d'oublier Paris et tous ses habitants. Vous n'êtes pas de ceux-là, ni comme cette mélancolique Allemande qui disait : « C'est singulier, les ai)sents me passent de Tâme. » Vous avez pourtant à Ems bien des sujets de distraction. Vous pouvez contempler celui à qui nous avons préparé les voies pour être à peu près le maître de TEurope. Si Guillaume III avait été aussi bon enfant que nous, Louis XIV aurait fait ce que fera probablement M. de Bismarck.

Vous ne perdez pas de temps et vous savez suffire à tout. Vous avez donc déjà vu nos consulats du Rhin. Nous n'avions pas des juges si sévères le long du fleuve, quand, il y a cent ans, tout ce pays était découpé en petites principautés laïques, ecclésiastiques, catholiques, protestantes. Il ne s'était pas encore trouvé en France

un homme assez bête pour faire remarquer que la Confédération Germanique était sans force et Bans organisation et pour exciter TÂllemagne à l'unité, et le curieux de la chose est que les Français ont trouvé bon qu'on le leur dît et qu'on le dît à TAllemagne et qu'ils ont, pendant quelque temps, poussé à la roue de cette énorme stupidité. Je me souviens d'avoir lu autrefois la correspondance d'un personnage de confiance qui parcourfidt les bords du Rhin et visitait les familles princières pour chercher une femme à Louis XV. On y voyait tout l'intérieur de ces familles, et les jeunes princesses qui pouvaient aspirer à être reines de France. Il y avait parmi elles des filles d'évêques-électeurs. Nous avions bien des amis pour lors dans ce monde de Palatins, de princes ecclésiastiques, de ducs régnants, et qui [ne demandaient pas mieux que d'entrer dans les vues de la France, Toutes ces jolies demoiselles ont disparu et il ne nous reste aujourd'hui que des soldats rogues, armés jusqu'aux dents contre nous.

Comment se portent les jolies ruines des châ« teaux du Rhin? Les environs de Bingen ressemblent bien peu au Trocadero comme l'a fait M. Haussmann. Je vois encore ces grands rochers solitaires, ces ruines qui regardent d'en

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haut, et les eaux vertes du Rhin qui semblent garder la rapidité qu'elles ont prise aux montagnes. Il y a des jours où je trouve cela plus beau même que les environs d'Âmalfi. Mais peut-être n*y faut-il pas mener mademoiselle votre sœur. Je crois qu'il y règne un vent froid. Le vent a peut-être passé depuis 1834 que j'é« tais là.

Malgré tous les défauts de M. Renan, lisez son saint Paul si vous ne l'avez lu. Veuillez dire à mademoiselle votre sœur qu'elle n'y trouvera sans doute pas beaucoup d'édification, mais elle y verra de jolies descriptions de Corinthe, d'Éphèse, d'Antioche, d'Athènes, de Thessaloniquo et de charmants paysages aux environs. M. de Saint-Cyran aurait sans doute trouvé un peu profanes tous ces détails que saint Paul n'a probablement pas regardés, pas plus que saint Ber^ nard n'avait vu le lac de Genève quand il était obligé d'en faire le tour pour aller je ne sais où; et puis M. Renan a encore d'agréables tableaux des premières familles chrétiennes dans ces églises fondées par son apôtre des gentils. Ce sont des restaurations très-hardies, j'en conviens.

A aiADEMOISKLLR OAVARD.

Versailles, 2 septembre 1869.

Mademoiselle,

Je suis bien reconnaissant de votre bonté et M, votre frère est bien bon de se souvenir de moi parmi toutes les nouveautés qu'il visite en ce moment. Je ne croyais pas que son voyage en Allemagne dût se prolonger autant. Les consuls de mon temps n'étaient pas accoutumés à voir apparaître ainsi chez eux les affaires étrangères en personne. Ceux qui font bien en seront bien aise. Quand M. Gavard nous revient-il de ces longues pérégrinations? Je lui envie sa faculté de voyager sans trouble avec une santé délicate.

J'ai vu beaucoup de mois de septembre à Paris et la solitude y est terrible. Mais heureusement vous n'êtes point dans la solitude. Seulement vous ne verrez pas passer sous vos fenêtres de la rue de Rivoli autant de rois et de principautés que vous en rencontriez à Ems dans vos promenades. Il me semble que les Tuileries doivent être un peu tristes. L'hôte principal est

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malade, Timpératrice et son fils sont loin. Un brouillard froid environne ce palais et de gros nuages planent sur le drapeau qui flotte au sommet de rédifice. Ce ne sont plus les beaux jours de Solferino où Ton régnait sans contradiction, où Ton songeait à fonder des empires au delà des mers et à gouverner l'Europe par l'ascendant du génie. Il a fallu renoncer à tout cela et même au génie. Il y a bien de quoi fournir à un peu de mélancolie, et puis je plains beaucoup ces princes qui ne peuvent pas être malades. L'inquiétude et la curiosité publiques sont là à les épier. Les mouvements de la Bourse doivent agacer les nerfs déjà malades et ces malheureux rois ne peuvent pas même obéir à l'instinct des oiseaux qui vont se cacher quand ils souffrent. Il faut que l'empereur fasse effort pour se promener à Saint-Cloud; qu'il dise et qu'il se dise qu'il ira au camp de Châlons quand il aurait envie de se coucher; il faut que l'impératrice, probablement inquiète, paraisse rayonnante de sérénité aux gens d'Ajaccio et de Toulon. Vraiment je crois que nous ne les plaignons pas assez, bien qu'après tout ces pauvres gens soient pour le moins notre prochain.

Les Mémoires (Toutre-tombe méritent certainement d'être lus quoiqu'ils soient fort longs.

On y voit bien des choses et particulièrement les défauts de la manière de l'auteur que l'âge, la négligence et le décousu de la composition ont mis à découvert. C'est la tapisserie vue à l'envers et on y reconnaît tout l'artifice des Gobelins. De temps en temps les pages troublées de la vieillesse se fixent et s'éclairent et vous retrouvez des pages charmantes, surtout sur la jeunesse de l'auteur. Tout le châtes^u de Gombourg a bien de la grâce et de la vérité, mais ailleurs on rencontre des traits d'une méchanceté impuissante et embrouillée qui font de la peine dans l'auteur des Martyrs. Il vaudrait la peine de relire en regard de ces mémoires les deux volumes de M. Sainte-Beuve sur M. de Chateaubriand, tout pleins de renseignements et d'éclaircissements curieux. On y voit autrement et mieux toute la société de M. de Chateaubriand. Cette grande lecture peut remplir ce vaste et triste mois de septembre à Paris,

▲ LA MEME

Paris, 20 septembre 1809.

Quel long voyage fait-là M. Gavard ! Avait-il emporté un Shakespeare pour s'entretenir avec Hamlet à Elseneur? Probablement ces illustres morts, qui n*ont pourtant jamais vécu, tiennent plus de place en Danemark pour le voyageur que les vivants d'aujourd'hui ! On dit cependant que la cour de Danemark est très-aimable, qu'on y a le goût des lettres et la passion de l'esprit. Nous ne sommes pas tournés pour l'instant à ces goûts relevés. Je suis charmé que ces pauvres Danois ne veuillent pas parler la langue de M. de Bismark. Nous n'aimons plus grand'chose depuis que ces haines nationales s'éteignent dans ces ennuyeux congrès de la paix.

Je vous avoue, mademoiselle, que les ours de M. Mérimée m'effrayent un peu. Cette conception est bien bizarre et cela est singulier de la part d'un écrivain d'un esprit si net et d'un talent si vrai. Ce n'est pas là Fauteur de Cotomba ou de « 1572. » Il fallait qu'il laissât ces peintures et ce sujet à ce terrible M. Victor

Hugo qui vit à Taise et en familiarité avec les monstres.

Pour les deux volumes de M. Sainte-Beuve sur M. de Chateaubriand, je ne sais rien de plus curieux. Indépendamment des belles pages sur le génie de M. de Chateaubriand et la forme par* ticulière de cette imagination, il n'y a pas de valet de chambre de grand homme qui puisse louer ainsi. Je crois, pour les taquineries du livre, que M. Sainte-Beuve avait eu beaucoup à souffrir à TAbbaye-aux-Bois de l'esprit chagrin, et hautain et insolent et enfant gâté de l'auteur des Martyrs, Il avait pris patience par égard pour madame Récamier. Il faut pourtant que les biographies aient un peu de vérité.

Ah ! que c'est vilain à madame Beecher-Stowe ! Les amis de lady Byron pensent en effet qu'à la fin de sa vie elle n'avait pas l'exacte possession de ses souvenirs. Le chagrin avait brouillé sa mémoire. On devrait très-peu se mêler de débrouiller des mystères de famille quand on est d'un tout autre pays, d'une autre société, d'une autre civilisation. J'ai eu l'honneur de voir à Paris madame Beecher-Stowe, avec sa jolie figure et son air de douceur et de bonne éducation. Je ne l'aurais pas crue capable de jeter avec tant de témérité un pavé à la tête du Giaour,

de la Fiancée d'Abydos^ de Childe-Barold. Quand on a écrit le charmant roman de la Fiancée du ministre^ comment est-on capable de si vilains procédés envers un homme de génie? Je suis fâché que ce fonds de barbarie reste aux compatriotes de Franklin, de Washington, de Lincoln, de Longfellow, de Prescott, de Ticknor.

Je ne suis point à Broglie, et je languis ici dans ma très-mauvaise santé.

GXGIII.

k MADEMOISKLLB MARIE DE SAINTE- AULAIRS.

Paris, 17 septembre 1869.

J'ai reçu votre charmant petit mot de Kzzezzoura. Je n'aurais pas pu faire entrer le nom dans un sonnet pour vous en remercier, ma chère Marie, mais je vous aurais écrit plus tôt si l'on ne m'avait dit qu'après vous avoir vue du côté de la Vistule, on vous avait rencontrée aussi du côté de Poitiers... J'ai peur que nous ne vous paraissions terriblement terre à terre et bourgeois. Les rêves mêlés duNord et de l'Orient, les tombeaux de Kosciusko et de Sobieski, la pâle

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silhouette de Cracovie sur wi ciel pâle, toute cette poussière brillante de la Pologne ressemble bien peu à la casa nostra. Vous devez être un peu harassée d'émotions, et plus fatiguée d'avoir vu passer toute cette cavalerie de souvenirs héroïques que de la longueur du voyage. Annette craint beaucoup que Mademoiselle ne se soit surmené rimagination,

Par UQ instinct trop fort dans rinfini lancée.

Quand on sort du pays des fées, c'est la réalité qui fait l'effet d'un rêve. — Il faut vous reposer, lire et relire mes lettres. Je crois qu'il faudrait la force de Samson ou d'Hercule pour supporter longtemps le trouble d'imagination que donne la vue des grandes choses, quand cette imagination est émue tout de bon ; car il ne faut pas toujours se fier aux poètes, du moins à tous les poëtes, qui souvent ne sont pas autrement agités de ce qu'ils peignent avec une émotion apparente. Souvent leur sensibilité est d'un côté et leur talent de l'autre. Ils sont émus de sang- froid, si l'on peut parler ainsi. Je ne serais pas surpris si M. de Chateaubriand avait pensé à son dîner du soir tout en criant dans la plaine de Sparte : Léonidas! Léonidas ! Cette race singu-

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lière est doublée d'airain. Mais Sbelley serait probablement mort de ses émotions s'il ne s'était noyé. Les choses lui pesaient, à lui Sbelley, di* rectement et personnellement, et il n*ayait pas une chambre à part où se faisait la musique, sans réveiller toute la maison. Chez la moitié au moins des artistes, peintres, poëtes, etc.> Tépée ne touchant presque pas au fourreau, ne saurait Tuser.

Vous n'avez pas idée de la tristesse de Paris par le temps qui court. Il n'y a pas une âme et pas une nouvelle. L'Empereur est tristement malade dans Saint-Cloud. Le pauvre homme est malade pour la première fois quand pour la première fois il a fait une chose raisonnable. Ces manières de la Providence ne sont pas encoura'* géantes. Il devrait se faire un peu plus de bruit dans Paris, car le monde est sans doute dans une grande crise. Ce qui suivra ne ressemblera plus à ce que nous avons vu, mais c'est tout ce que nous en pouvons dire. Les classes moyennes ont encore une fois leur sort dans leurs mains, . mais ce ne serait pas la première fois qu'elles le laisseraient tomber.

On dit que l'impératrice n'a pas eu beaucoup d'agrément dans son voyage et que, sauf l'enthousiasme officiel, tout a été très*froid et il n'y

avait pas de fleurs jonchées par les chemins. Adieu, chère' mademoiselle. Je ne vous dis pas combien j'ai trouvé vos lettre» charmantes. Cela va sans dire de Mademoiselle.

k MADBMOISBLLB DU PARQUET.

Paris, 10 octobre 1809.

Chère mademoiselle, vous ne dites que trop bien et Paris est fort désert dans ces temps-ci. Je crois que tout le monde a fait comme l'impé* ratrice et s'en est allé au grand Caire.

Vous avez bien tort de vous tant refroidir pour les romans anglais, et de prendre parti contre eux pour les romans allemands. Nous nous retrouvons at home avec Timagination des Anglais. Nous entrons aisément dans leurs sentiments, dans leurs impressions, dans leurs rêveries. Il n'en est pas de même, à beaucoup près, avec le génie particulier de l'Allemagne. Sauf Werther^ je n'ai jamais bien entendu les romans* de Gœthe; On s'oriente péniblement dans ce monde étranger qui semble avoir d'autres étoiles. Ce que j'en dis n'est pas par haine pour M. de Bismarck;

è\i LËTTRfig.

N'avez-vous pas la bonté d'être un peu inquiète, pour ceux qui restent à Paris, de tout ce que va faire M. Raspail le 26 octobre? Ce serait, jusqu'à présent, d'amener deux cent mille hommes avec lui aux portes du Corps législatif et de les renvoyer en silence, comme des enfants bien sages, après avoir fait sa protestation. Le bon sens l'étonné habituellement et il écoute tout ce que ses collègues peuvent lui dire de sensé avec un dédain farouche. J'espère qu'ii ne sera pas donné à ce pauvre fou de gâter nos affaires, qui ne sont pas déjà si florissantes. Si nous avions si peu d'émeute que ce soit, cela suffirait pour faire dire aux gens prétendus raisonnables qu'on voit bien que le gouvernement parlementaire recommence, et qu'il n'en a jamais fait d'autres.

A MADAME DONNK.

Paris, 14 octobre 1809.

Voilà le pauvre M. Sainte-Beuve mort après une lutte singulièrement courageuse contre le mal qui l'assiégeait depuis des années. Il n'a pas

cessé un moment ni de garder l'activité et la se* rénité de son esprit, ni de travailler comme aux premiers jours de sa jeunesse. Quand M. Cousin fut mort, il me semblait qu'il manquait, à tous les événements considérables du monde, le spectateur passionné, éloquent, intarissable en commentaires originaux et inattendus, que nous avions connu. Tout de même pour M. Sainte- Beuve. Il ne paraîtra pas un livre digne d'attention qu'on ne cherche des yeux le juge qui ne sera plus là. Il n'a été égalé par personne pour une réunion de dons qui ne vont guère ensemble : le savoir littéraire le plus solide dans presque tous les domaines, le goût le plus sûr jusque dans sa plus extrême subtilité, l'imagination ouverte à tout avec un tour original qui montrait ce qui échappait à tous les yeux; peintre exact comme la photographie avec la couleur et le sentiment de Tidéal, charmant dans la conversation, ayant bien des vertus qu'on eût plus volontiers reconnues, sans les haines dangereuses auxquelles il se laissait aller. J'ai regretté beaucoup qu'un différend que je ne pouvais ni ne voulais éviter ait troublé les relations qui avaient duré sans nuages entre nous, jusqu'à il y a deux ans à peine.

Je ne sais pas si, le 26, M. Raspail déchaînera lî. a3

la sainte canaille. Ses collègues de Topposition ontbeau lui parler raison, il écarte la raison avec un farouche étonnement.

cxcvi,

4 MADBMOISBLLB MARIB DB 8AINTB-AULAIRB,

Paris, 23 novembre 1809.

Avez- VOUS bien peur pour nous en lisant Torage de nos élections de Paris ? Toutes ces passions et tout ce langage sont d'une odieuse vulgarité. Cette aube du gouvernement parlementaire n'est pas pour encourager les bourgeois de Paris et de province à prendre parti pour les libertés publiques, mais ils auront tort de s'effrayer pour si peu. Dans les contes de fées, toutes les belles princesses habitent des châteaux environnés d*abîmes et qui ont des monstres pour concierges. Je ne sais pourquoi la Providence a mis ainsi tous les biens les plus précieux de ce monde sous la garde de fantômes menaçants. Je conviens que M. de Rochefort est un des fantômes les moins agréables qu'on puisse rencontrer sur les routes du bien et du beau. J'ai toujours été scandalisé de Tapprobation qu'on donnait à son mi-

sérable journal. Si vous ne venez que le 2 décembre, vous ne verrez pas l'ouverture de la Chambre, mais je crois que nous serons encore parmi les vivants le 2 décembre, quand bien même M. de Rochefort sortirait de la séance impériale pour appeler à lui

La grande populace et la sainte canaille.

Pardon de ce vers, mais il est, comme vous savez, d'un académicien.

Un autre académicien à qui je suis forcé de rendre justice, c'est M. Tévêque d'Orléans. Je ne suis pas sûr que le prince de Condé lui-même, tout hardi qu il était, fût de cette hardiesse-là. M. Veuillot n'a osé ni mordre ni même aboyer. Il est couché dans sa niche avec Tair d'une humeur massacrante. Victor est allé à Rome voir huit cents évêques assemblés. On les met dans une petite chapelle de Saint-Pierre, où ils seront très à leur aise même avec leurs secrétaires et leurs théologiens.

Vous avez donc froid à Fumel ? Ce pays souffle donc le trop chaud et le trop froid? Étiolles était plus égal. J'ai tort de parler du passé, mais il est plus aimable que le présent, sans comparaison. Avez-vous remarqué que les gens qui n'aiment

pas le passé ne valent pas non plus les quatre fers d'un chien ? Ce sont les souvenirs un peu arrangés sous une certaine optique surnaturelle qui civilisent et perfectionnent les hommes. Je sais bien qu*à ce titre les légitimistes devraient être les plus aimables des mortels et il n*en est pas toujours ainsi, mais je ne parle d'ailleurs que des souvenirs personnels à chacun.

▲ M. PISCATORT.

Paris, 23 novembre 1869.

Eh bien, mon cher ami, voilà ce grand Paris, si fier de sa civilisation, de son urbanité, de son élégance, de la délicatesse et de la forme de son esprit, de ses grandes facultés d'invention, etc., etc., le voilà représenté dans le plus puissant corps de l'État par l'auteur de la Lanterne. Il est vrai qu'il y avait même dans le beau monde des beaux esprits qui admiraient la Lan-terne. Je me rends cette justice qu'elle m'a ennuyé et dégoûté dans ses plus beaux moments. J'ai idée que ce représentant finira mal et qu'il lui arrivera quelque catastrophe avant la fin de

la session. Il se tiendra pour obligé de faire ou de dire quelque sottise énorme, et le genre donné, il y est tenu pour être quelque chose.

Nous sommes tout fiers d'avoir échappé aux Barbes et aux Pyat. Nous regardons MM. Arago et Crémieux comme des nôtres. L'esprit des hommes est ainsi fait, il n'est pas exigeant, et c'est bien heureux. Il ne compare le lendemain qu'à la veille. S'il était dans la boue jusqu'aux genoux, il se trouve fort aise de n'en avoir que jusqu'à la cheville et, au fond, c'est la vraie philosophie pratique.

Voici venir ce fameux lundi 29 novembre, où nous allons doubler le cap et entrer dans les grandes" eaux. Chaque député ignore, jusqu'à cette heure, ce que fera le tout qui est composé de ces chacuns. 11 y a des lois très-compliquées qui régissent les grandes assemblées. La saison, l'heure, la couleur du jour, le dernier événement; quelquefois, mais rarement aujourd'hui, le dernier article d'un journal, la figure d'un député ennemi, tout cela et l'air général du temps, fait le génie complexe d'un corps politique. Il y a des jours où une réunion de pleutres devient d'un esprit d'entreprise extraordinaire ; des jours où Caton d'Utique, et Brutus, et Dolabella, et le prince de Condé, et le maréchal Bugeaud,

sont sans force et sans vertu. Les horoscopes qui dépendent de Tétat rotatif de toutes les étoiles du ciel à un moment donné sont d'un travail très difficile, à ce que disent les astrologues. Ce qui est certain, pour le moment, c'est que TEmpe* reur qui abandonne assez volontiers les choses tient aux personnes avec acharnement. En attendant on s'est fort amusé à Compiègne. Les ' Cours ont souvent varié de mœurs et de manières; mais elles n'avaient pas encore eu cet air mêlé d'estaminet^ de tapis franc et de luxe oriental. Les despotismes sont rarement vulgaires et on ne se représente pas aisément un sultan en goguette.

kU MKMfi.

Paris, 20 décembre 1869*

Mon cher ami, il doit vous sembler qu'on vous néglige en vous donnant si peu de nouvelles de ce Paris qui paraît devoir reverdir comme au printemps , par ces jours de crise ; mais les beaux jours qu'on attend ne viennent toujours pas... Toutes les heures on annonce un mi-

nistère qui se fait, dit-on, et puis se défait. On a une telle idée du bon sens de ce principal personnfitge qu'on nomme monsieur OUivier, qu'on raconte de lui qu'il aurait donné à l'Empereur une esquisse de sa politique étrangère qui consisterait à fortifier les États de Prusse et d'Italie et à rayer l'Autriche de la carte de l'Europe. Je ne sais pas s'il a dit ces choses; mais il faut qu'il soit bien avant dans l'absurdité pour qu'on les lui prête. L'Empereur lui-même, dit-on, aurait été assez étonné de cette diplomatie qui semble la sienne.

Quant à la Chambre, il faut avouer qu^elle est supérieure à toutes ses sœurs pour la tranquillité avec laquelle elle boit l'iniquité.

Vous ne regardez pour le moment qu'à la politique. Vous ne me dites rien ni de l'isthme de Suez ni de Froufrou. J'espère que Tlmpératrice nous fera un récit de son voyage en Orient. La • reine d'Angleterre, qui est encore une plus grande dame, ne rougit pas de raconter ses voyages en Ecosse. Plusieurs femmes de la maison des Césars, Agrippine entre autres, avaient écrit leurs mémoires. Je compte qu'elle nous racontera les diamants, les perles, les émeraudes, les tissus de cachemire, les tapis de Perse avec qui elle a fait connaissance par les routes. Elle

ièO LtiTTREG.

dira sans doute aussi quelque chose des harems qu'elle a visités. La aimable personne doit être pleine d tions d'orfèvreries et de bijouteries, blement comme un bel écrin ; mais i idées ne suffisent pas pour gouve pires. Elle fait bien de faire mettre d naux qu'elle ne gouverne pas du 1 criminel de dire publiquement qu'e tenir le gouvernail. C'est comme i un jour de tempête, on a fait jeter i tée la pauvre reine Marie-Antoinetti les temps soient plus doux, nous a^ des Marat avec nous.

Voilà, mon cher ami, un petit s ma lettre d'avant-hier, que je troi courte pour une lettre adressée à Je ne vous en dis pas beaucoup plus mais on ne saurait tirer de l'huile i des nouvelles d'une ville oïi persor cide à rien.

Adieu, mon cher ami, donnez vos champs, elle vaut pour le moin

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