K MADEMOISELLE GAVARD
. Paris, 22 février 1870.
Mademoiselle,
Vous êtes mille fois bonne et ce roman de Phinéas Finn a bien des détails agréables, mais je l'avais lu, il y a quelques mois, et le temps n'est pas encore venu de le relire, bien que relire soit beaucoup plus agréable que lire. Il y a dans la première curiosité que donne un livre inconnu une petite impatience assez pénible, comme quand on attend le mot décisif à la fin des replis d'une longue phrase allemande.
Il est vrai que Phinéas a dans les commencements une ambition assez vulgaire qui ne fait pas attendre un dénoûment romanesque à son existence ; mais peut-être qu'il faut un certain temps aux âmes moyennes pour sentir la vanité des pompes du monde, particulièrement aux âmes deprovince, et, quandle vides' estfaitsentir, les goûts simples reprennent leur empire, et l'on revient aux rêves de sa jeunesse, leur trouvant encore plus de solidité qu'au clinquant trèsfriable des vanités des grandes capitales.
Pour Dominique^ il me semble que c'est un bien joli tableau, avec des traits de lumière à travers les arbres dont on se souvient longtemps, sans savoir pourquoi. Est-ce que toutes ces tristesses ont été réellement dans la vie de M. Fromentin? Je ne sais rien de lui, si ce n*est que sa conversation a plu à des amis à moi qui ont de l'esprit. Monsieur votre frère ne trouve pas, je pense, que les emportements du cheval de Ma** deleine ne sont pas assez accusés ?
Est-ce le vrai voyage en quatre volumes in-4* de Jacquemont que vous lisez, mademoiselle? Il y a bien des détails techniques à sauter, meus des pages très-vives et très-vraies ; entre autres, si je m*en souviens bien, un certain tableau du réveil de la nature chaque matin. On dirait que c'est Lucrèce qui a peint cela dans ses jours de désespoir plus noir que de coutume. C'est le profil féroce de la nature — de cette nature qui a pourtant d'aimables sourires, — mais le profil annonce un mauvais caractère.
ce.
A MADAME DONNÉ
15 mais 1870.
w .... M, de Montalembert est mort, et sa fin, qu'on devait attendre depuis des années, a surpris péniblement tout le monde. A minuit, le jour de sa mort, il retenait la lampe que sa gardemalade voulait éteindre, pour achever la lecture d'un écrit politique du jour. Depuis des années, il disputait à la dureté de la nature la liberté et la sérénité de sa pensée et il restait le maître dans ce combat difficile. Sur une barque assaillie par les quatre vents du ciel, il causait, travaillait, méditait paisiblement et regardait sans se troubler les eaux qui devaient l'engloutir. C'est comme une vertu militaire que tant de sang-froid et de discipline intérieure gardés au milieu de périls si pressants. Quelle nature singulière ! Une âme violente et réglée pourtantj capable de se porter à toutes les contradictions de la pensée , non cependant sans une forte unité dont la marque est sur toute sa vie. Il a rempli quarante ans le monde de ses invectives contradictoires et de son éloquente inquiétude^
et aujourd'hui qu'il meurt, il est bien peu de ses ennemis mêmes qui ne se prennent à regretter im esprit si vivant, si riche et si courageux.
A M. PISCATOKT.
Paris, 0 avril 1870.
Il est certain, mon cher ami, que nos petites affaires ne vont pas sur roulettes. On ne saurait être plus dans le provisoire, et nous voilà comme les Hébreux, sans Moïse, vivant en camp volant sans rien savoir du lendemain. Le char de l'État a tout l'air d'un char de déménagement tout encombré de commissions, et de projets de lois. La cité politique ne difTëre pas beaucoup de la cité de Paris quand M. Haussmann en faisait sauter les murailles et les toits et commençait tout sans rien finir. Nous voilà avec la perspective d'un tumultueux plébiscite né d'une fantaisie d'un ministre que nous n'avions certainement pas choisi dans cette espérance. Nous sommes loin de savoir encore si ce plébiscite sera préalablement délibéré par les trois pouvoirs; nous ignorons également encore si TEmpereur
consentira à ce que ces trois signatures ^ient à l'avenir nécessaires à sa présentation de ces sots plébiscites ; et nous sommes à peu près sûrs qu'en tout cas ce prince aura toujours le droit de consulter familièrement son peuple, quand les scrupules de sa conscience le lui suggéreront.
Le ministère qui se trémousse en ce moment, sans presque rien faire, nous ne l'avions pas dorloté en commençant, dans l'idée qu'il allait tirer logiquement et judaïquement les conséquences rigoureuses de chaque article de la Constitution de 1852, ce qui ne sera pas autre chose que l'application de l'algèbre à la bêtise. Descartes avait fait mieux que cela. Tous les gens de bon sens entendaient qu'on allait raisonnablement étouffer cette vilaine poule malade sans la faire crier, et que le Sénat se chargerait de cette facile opération ; qu'il Je voulût ou non, qu'il le fît de bonne volonté ou de mauvaise grâce, il n'importait guère. C'était la seule occasion qu'eiSl, depuis bientôt vingt ans, cet animal parasite de rendre un vrai service à la société politique. Au lieu de tirer ce parti du Sénat, on le détraque et on l'inquiète sur tous les détails de son existence, et on en fait une seconde Chambre quand il était sur le point d'être efficace en tant
que Séhat. On s'adresse à ce grand papa Pypos^ le vrai Pypos d^Aristophane, qui va faire an bruit du diable, au lieu de dire à cette vieille tante de Sé« nat : « Ma tante, il faut pourtant que vous nous rendiez un petit service et que vous disiez, pardevant notaire, que nous agissons suivant la loi et que nous ne violons quoique ce soit ni qui que ce soit en jetant par la fenêtre un tas de vieux oripeaux qui ne sont bons qu'à brûler de crainte de peste ; si vous ne le faites, notre commerce ira mal, et du diable si nous pourrons vous payer votre pension viagère. » La rhétorique a été fedte pour dire ces choses-là convenablement et Intel* ligiblement, et le patriotisme a été fait aussi pour enseigner à un Sénat qu'il faut, en pareil cas, faire ce qui est bien à tout risque d'être mal interprété.
J'ai tort de donner à ce que je dis-là un air cynique, car ce n'est pas le bon sens lui-même; mais nous ne paredssons pas dans les voies du bon sens. Il en faudrait beaucoup pourtant à la veille d'une crise générale ^ue semblent mSditer les ouvriers de tous les métiers et de toutes les régions de France, à la veille d'une véritable querelle légale dans toutes les villes et tous les villages du pays sur les bases mêmes des sociétés. Le ministère fusera, dit-on, ces assem-
blées préalables au plébiscite , mais ses ennemis dans les Chambres et ailleurs lui accorderont-ils ce silence contre lequel il y a tant d'arguments plausibles pour les gens de mauvaise foi? Et puis, le suffrage universel lui-même n'aura jamais été à pareille fête. Toutes les fois qu'il a été en exercice, le pouvoir Ta mené à la bataille avec le mors et l'éperon et le fouet, et il faut bien avouer que ce cheval puissant et fantasque ne peut guère être conduit autrement. Aujourd'hui l'honneur même ne permettra ni aux ministres ni aux préfets ces façons cavalières. Il le faut monter à cru, tout au plus avec un simple bridon. Que fera cet animal aveugle, étonné et pique par les mille taons de tous les partis ennemis ? Jamais on ne l'avait vu sortir ainsi seul de son écurie. Y rentrera-t-il tranquillement et sans avoir foulé tout de ses monstrueux sabots ? Les ministres mériteraient bien qu'on les fît Tionter sur son dos pendant ce jour de liberté, sans frein et sans selle et sans étriers et sans cravache.
52G LBTTRB8.
A MADAME DONNE
Paris, n ayril 1870.
Le monde politique ne marche plus gaère que par secousses, et la vie privée de chacun s en ressent à tous moments. J'en reviens à ce que je vous disais, je crois, qu'on a bien tort de ne pas s'occuper de politique, attendu que la politique s'occupe inévitablement de vous. M. Ollivier va donneràla France neuf jours defièvredontellese serait bien passée. On n'a jamais fait tant de questions à neuf millions d'hommes qui ne sont pas tous également préparés à répondre. II me demande de lui dire en bloc si j'aime le coup d'État du 2 décembre, et la liberté, et le Sénat, et le droit qu'a TEmpereur de choisir Pierre ou Paul pour successeur, etl'autredroitde faire faire par le peuple ce que les Chambres ne voudraient pas faire ou, au contraire, de faire défaire par la foule ce que les Chambres auraient fait. C'est comme si le maire demandait : « Monsieur, voulez-vous prendre pour femme Christine, Françoise, Charlotte, Julie ?» A quoi je réponds que la polygamie est un cas pendable. Nous avons
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là un garde des sceaux bien curieux et bien téméraire. Nous allons, de plus, assister à de belles conversations durant ces huit jours, où il sera bien difficile à un commissaire de police de trouver à redire à quoi que ce soit, puisque tout étant en question, on sera toujours dcms la question. Je ne crois pas qu'il sorte quelque chose de bien redoutable de cette agitation gratuite où Ton nous met, mais un sage ministre ne doit pas braver sans raison le péril le plus éloigné ; c'est bon pour un joueur. Heureusement , le suffrage universel n'est pas bien rétif à l'heure qu'il est. Ce n'est pas la cavale indomptée de M. Barbier dans ses ïambes. L'animal aura plus d'envie de retourner à l'écurie après une petite promenade, que d'emporter son cavalier à travers champs... Quoiqu'il en soit, je ne veux pas grand mal à M. Ollivier, et je ne songerais pas à lui faire une opposition bien violente, si j'étais établi en autorité quelque part. Nous devons apprendre depuis quelque temps à nous contenter de peu. II est probablement encore ce que nous avons de mieux à notre portée dans le moment présent^ mais la brusquerie de ses mouvements ne donne pas beaucoup de sécurité. C'est avec lui qu'il faut s'attendre à l'imprévu.
Si vous vous intéressez à Sixte-Quint, il vient u. 34
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qo il et**, ne Teo* [as de îa ^^liâr^rr ae P^ljlipf^ II et pneod ie parti d'Heoh IV. :«2. «s nzib- }Ocn ébosL^ de troover do J^a seziâ^ rAT>»> ;^»^ carsirrteres violents et îiîbamaiu cil-si^ QainL aiais ie« hommes œ soot ^ks i d'one f'îèce, à î^eaiicoop près.
A HaDEVOISRLLB «ATAEb.
Il est bien vrai, mademoiselle, qa'il d\ beaucoup de livres nouveaux à lire pour îe moment. M. Ch. Gavard vous aura pourtant necommandé le» deux volumes de Sizte-Quu^t ^ p^- M. d<^ Hùbner. Cela fait plaisir de voir un Pape énergique et sensé qui ne se laisse pas étourdir par les compliments ni par les menaces, méice quand c^t Pape est un peu sanguinaire poar les
brigands de la campagne de Rome. Je tiens que la polémique de M. Veuillot lui aurait déplu, et je ne sais pas trop ce qu'il eût ordonné de lui, dans un moment d'humeur, s'il Teût surpris à se mêler de ses affaires et à prendre l'air soumis d'un fils respectueux qui mène son père par le nez.
Le cours de M. Villemain sur le xvii* et le XVIII® siècles mais surtout sur le xviii* siècle, est le comble de la perfection ; mais il fallait entendre tout cela inspiré sur place, tout étincelant de moqueries, d'épigrammes, d'allusions aux choses du temps, et avec co feu d'esprit, ce sentiment si profond de la beauté et de l'élévation dans les choses littéraires... La critique a pris aujourd'hui d'autres chemins qui mènent à d'autres points de vue; mais ces vastes tableaux, d'un dessin si vrai et si noble, ces beaux horizons qui font rêver à tout ce qui est grand, personne probablement n'en entreprendra plus de tels. C'était le temps de la moisson : nous glanons à cette heure.
J'ai lu M. Jung avec beaucoup d'intérêt. Il a découvert bien des choses curieuses et il a le véritable instinct de la critique historique, mais il n'est pas assez long ; il se fie trop à l'intelligence des lecteurs ; il suppose aussi que l'on a présentes
à Tesprit toutes les assertions hasardées de son adversaire. Peut-être fallait -il les reproduire, chacune à son rang, et les faire suivre de la réfutation détaillée. Chaque petit combat partiel devient ainsi intéressant, parce que le lecteur a sous les yeux tout ce qui lui est nécessaire dans le moment pour décider.
Que vous traitez mal M. OUivier! C'est pourtant le premier garde des sceaux qui ait chanté sur sa musette dans Texercice de ses fonctions ; ajoutez que, dans cette bergerie, c'est le plus hardi des hommes. Il déchaîne avec calme le suffrage universel, sans nulle crainte de ce qui arrivera. Il y avait un Anglais qui suivait de ville en ville un certain Carter, dompteur de bêtes féroces, pour voir quand et comment il serait mangé; et Carter fut mangé, sans trop tarder, sous les yeux de l'Anglais; et l'Anglais disait : « Je n'en attendais pas moins ! »
Je ne suis pas comme l'Anglais. Je pense que c'est encore ce que nous avons de mieux malgré ses imperfections. Il va au bien en zig-zag. Je conviens seulement qu'il peut se casser et nous casser le cou dans les détours de ce zig-zag. Un ministre doit suivre la route royale et ne pa^ s'exposer à s'embourber dans les chemins vicinaux, surtout par les intempéries.