‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 64 sur 81 · A M. P18CAT0RT · texte numérisé non relu

A M. P18CAT0RT

Paris, 10 mai 1870.

Vous voyez, la Providence ne prend grand soin ni de nous ni de M. Ollivier. L'enflure de sa vanité va tourner en hydropisie sous la chaleur de ce grand soleil de 7,500,000 votes. Tous les gens de mauvfidse droite vont crier : Dieu le veut. Dieu le veut! et, dans toute occasion, on nous dira d'un air menaçant, comme on fait aux petits enfants : Si tu nés pas sage^je vais appeler M. Plébis" dte I et ce ramoneur du suffrage universel viendra montrer complaisamment sa face noire qui épouvante les bourgeois. Voilà un beau gouvernement représentatif qui pose sur une trappe communiquant à un grand trou noil*. En un tour de clef, le grand mécanicien en chef nous mettra dans ce trou, selon son bon plaisir ; d'ailleurs, n'en jouât-il pas souvent, nul n'aime à se sentir porté sur un parquet qui peut s'effondrera toute minute. L'homme naturel ne se trouve bien que sur le plancher des vaches. Pour moi, je me lave les mains de ces oui monstrueux, et j^ai porté modestement un non de mon écriture la plus

soignée, la plus lisible et la plus reconnaissable au besoin, car le papier perçait. La plupart do mes amis ont préféré un bulletin blanc, mais cela n'est pas lisible, tandis que non se comprend sur-le-champ. On m'a dit qu'en disant non je votais avec d'infâmes drôles, à quoi j'ai répondu qu'il y a certainement d'infâmes drôles partout.

Voilà encore un grand nom effacé de la liste des vivants. M. Villemain est allé vers ceux qui valaient mieux que le temps présent. Quelle vie malheureuse et éclairée par quel éclat d'esprit ! Il avait la supériorité d'esprit dans le sens le plus . noble, car il sentait aussi ce qu'il pensait, et il y avait les vrais sentiments d'un homme dans ce grand homme de lettres. Malgré ses faiblesses et ses bizarreries, il était sincèrement ému en peignant toute cette belle histoire de la grandeur morale propagée par les lettres et l'éloquence. La critique a pris après lui d'autres chemins -, elle a pratiqué de nouveaux sentiers dans des lieux moins connus; mais, après lui, vous ne verrez plus les horizons tranquilles et lumineux du monde de l'imagination et de l'intelligence qui faisaient comme le fond de ses tableaux du ivii* ou du xviii* siècle ou du siècle de Périclès. On avait souvent, en le lisant, l'impression que

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donne la fin d'un beau jour d'été : une lumière ardente et paisible, des bruits doux et harmonieux, un sentiment vif et triste devant cette lumière qui va s'éteindre comme s'éteint aussi le génie et toute grandeur. Personne n'aura plus ces coups de pinceau d'un goût pur, savant et ému. II avait, dans ces derniers temps, mené la vie la plus malheureuse qui se puisse imaginer. La folie se mettait comme le feu dans sa famille autour de lui; lui-même se défiant de ses propres facultés, sentant une supériorité d'esprit que les autres ne pouvaient plus qu'entrevoir par éclairs , traqué par la souffrance, par le malheur, par les fantômes , voyant tout crouler jusqu'à sa renommée. Ces chambres si tristes de son logement à l'entresol ressemblaient à un théâtre dressé pour une pièce de Shakespeare.

On va probablement faire un ministère où Ton mêlera de la droite et de la gauche de seconde qualité, des opinions timides et opposées conduites par un hanneton entreprenant. C'est un bataillon qui ne fera pas de grandes choses, à moins que le hasard ne s'en mêle ; c'est l'entrepreneur du moment.

Tout cela est fort triste. Encore s'il y avait des hirondelles en l'air; mais cet air a un fond d'aigreur qui fait que les martinets ne sont pas gais

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et qu'on n'entend pas leur cri aigu. Quel temps avez-vous, mon cher ami, en dedans et en dehors?

AU MA MB.

Pans, 3 juin 1870.

M. Necker racontait volontiers qu'un de ses amis de Genève, d'un naturel prudent, lui répondait durant tout le feu de la révolution de 93 , à la question : « Qu'y a-t-il de nouveau? — Mais rien, rien de nouveau. »

Je vous dis la même chose^ mon cher ami, mais avec plus de raison, je pense. L'écheveau est embrouillé ; on tire à droite,* on tire à gauche et les nœuds se multiplient. Il y faudra un jour quelques petits coups de ciseaux. Pour le moment personne n'a cœur à l'ouvrfitge, sauf M. Ollivier, toujours. Celui-là n'a pas l'air embarrassé. Il a la tête pleine de solutions ; tandis que les autres doutent de tout, il se conhe en soi, mais il ne dit son secret à personne. Suffit qu'il ait foi en lui, comme Galilée dans le mouvement de la terre ; aussi je lui conseille d'avoir pour devise : et pourtant elle tourne^

avec sa propre tête pour corps de devise.

Lisez-vous le livre de M. le duc d'Orléans? Ses fils vous l'auront certainement adressé. Ce que j*en ai lu a de certains mérites de style et de composition bien appropriés à ces récits de guerre, ce style qui doit avoir la simplicité un peu triste d'une belle citadelle où tout tend à l'utilité, sauf quelques beaux arbres sur les remparts. J'ai lu avec un grand plaisir l'introduction de M. le duc de Chartres. Il me plaît et je suis charmé de lui voir de l'esprit et un bon esprit ; il est vif, hardi, actif, doux, curieux. On ne peut pas être plus aimable qu'il ne l'est pour madame de Staël qui a été l'amie de sa mère, et aussi M. le comte de Paris.

Où en est votre convalescence ? Pouvez-vous lire tout votre soûl? C'est la seule consolation que je connaisse. Aussi je crains que la destinée qui est douce ne m'arrache les yeux. Quand Luther entra au couvent, il emporta avec lui un Platon et un Virgile. Le goût des lettres est une marque de grande origine. On ne l'a pourtant pas dans le faubourg Saint-Germain. C'est singulier.

538 LKTTRES.

A M. 8CHBRRR.

9Jain 1870.

Mille et mille remerciements, mon cher ami. C'est le comble de la perfection pour un premier avertissement au public. M. Albert de Broglie vous dirait tout cela, s'il n'était dans les défilés du conseil général. Quelque tuile lui tombera probablement sur la tête, du haut de la préfecture , au dernier moment.

J'ai lu avec grand plaisir et à ma grande instruction votre article étymologique, mais si je meurs, et si je meurs riche, je fonderai un prix sur la question dernière des langues que vous traitez si brièvement et si bien, le rapport des sons aux choses et aux idées. On dira bien des sottises vraisemblablement pour obtenir mon prix qui sera de vingt mille francs, mais la solution les vaudrait bien. On en trouverait les acheminements dans les effets de la musique, si les rapports des sons aux paroles peuvent être surpris, dans une certaine mesure.

M. Ollivier est musicien mais il n'excelle pas ces jours-ci dans la musique de chambre . Je

compte qu'il nous dira quelque chose de ce secret des langues dans son discourra l'Académie française.

k MADAMK DONNi.

20 jain 1870.

Quoique vous ayez la bonté de me comparer à un numéro de la Revue des Deux Mondes^]e n'ai guère de nouvelles littéraires à vous donner, ni de livres à vous soumettre. Je ne crois pas que vous aimiez beaucoup les récits de guerre un peu techniques, sans quoi, je vous indiquerais les Guerres d'Afrique de M. le duc d'Orléans. Je suis frappé de la clarté et de la vivacité du récit, et du souffle généreux qui anime le livre tout entier.

Les gens de guerre en pensent encore plus de bien. Les généraux d'Afrique de ces 4>remiers temps ont une physionomie particulière. Ils ont la fierté, les instincts de liberté, un désintéressement romanesque parfois, la patience de tous les jours, et l'intrépidité de toutes les occasions. Peut-être sont-ils un peu incultes, et les beaux uniformes de la garde ne font pas tant songer à

eux que les habits déchirés des officiers de Tarmée du Rhin. Ils ont Tair parents des lions qui habitent non loin d*eux^ les vrais lions à la crinière négligée, non pas les lions héraldiques qui ont Tair si comme il faut. On n'eût pas été très-étonné de les entendre rugir en société et avec cela Tesprit cultivé, et, dans beaucoup* la douceur et Télégance des mœurs.

L'introduction de M. le duc de Chartres est charmante d'entrain, de clarté, de rapidité. Toute cette famille d'Orléans a le don d'écrire, mais je crois qu'il leur vient de qualités plus précieuses , une sorte de génie actif qui ne sait où se prendre et qui écrit faute d'avoir mieux à faire. C'est ainsi que l'empereur Napoléon s'est trouvé un écrivain de premier ordre dans sa prison de Sainte^Hélène. Le feu intérieur sert à tout; quand il ne peut pas lancer les bombes, s'il est bien gouverné, il échauffe paisiblement le foyer de la famille; on en fait des torches ou des flambeaux, selon le besoin, mais il faut avoir en soi semina flammœ.

Vous n'entendrez plus guère la voix de M. Paradol. Le voilà ministre à Washington. Les Américains sont étranges. Ils ne sont pas flattés du tout qu'on leur envoie un homme d'un esprit rare et d'un talent supérieur. Ils auraient pré-

féré un prince ou un marquis. Les marquis, quels qu'ils soient, ravissent aisément le cœur des jeunes Américaines, qui les épousent trèsvolontiers, sans trop regarder à leur figure. Il y à de singuliers secrets dans les instincts des démocraties les plus altières. M. Cooper, Fauteur oublié des Mohicans, a peint merveilleusement tous ces tours et ces détours de l'esprit démocratique dans d'autres romans inconnus et ennuyeux comme le Siège de Boston^ etc. Il vaut la peine de s'ennuyer pour découvrir de singuliers portraits d'après nature.

Adieu, madame. Êtes-vous dans votre cabane au bord des grandes eaux? Avez-vous apporté dans cette retraite tout le luxe de la civilisation? Vous devez en avoir moins besoin qu'une autre, ayant l'imagination pour compagne, mais, aujourd'hui, qui n\ pas un palais comme dans les Mille et une Nuits a l'air d'un pauvre, et pourtant Macaulay a eu bien tort d'aider à cette disposition qui ne cherche que le bien-être et le luxe matériel. Il a dit insolemment : Un acre de terre dans Middlesex vaut mieux qu'une principauté en Utopie. Il n'y pas assez d'acres de terre dans ce monde pour remplacer les principautés en Utopie.

ce Vin.

A MADRMOISELLK MAUIK DR S AINTE- AUL A I RB.

Paris, t\ juin 1870.

Je n'aurais pas attendu treize jours pour remercier Mademoiselle de ses bontés, si je n'avais eu à peu près treize jours de migraine. Je suis charmé que ce Dominique vous ait beaucoup plu. Il fait songer à tout ce qu'il ne dit pas. C'est le grand secret du talent. Vous êtes un peu sèche sur la pauvre Madeleine. Je l'avais trouvée aimable à la première vue et cette course éperdue è cheval fait qu'on ne peut guère y penser sans émotion. Il me semble qu'il faut bien peu décrire l'objet de ces passions profondes comme elle l'est pour Dominique. Trop de préciëion empêche le lecteur de partager les sentiments du héros. Il n'y faut qu'une esquisse que chacun achève à la manière de sa sensibilité particulière. Quand on écrit, il faut profiter de la faculté d'indiquer seulement qu'ont les paroles et que n'a point la peinture. Il est singulier qu'un peintre ait si bien senti qu'en littérature il ne fallait rien achever. Enfin, il y a dans tout le roman un parfum léger et doux comme l'iris, qui vous

rappelle tout et rien. Voilà un écrivain à mettre à r Académie.

Vous avez mille lois raison sur ce bonheur triste auquel se résigne Dominique, mais il est visible qu'il n'est pas fait pour dire comme Desaix à Bonaparte : Voilà une bataille perdue, mais 071 peut en livrer une autre! Le sort Ta achevé en un coup, et il se trouve trop heureux d'endormir son malheur. •

Ainsi , Mademoiselle brûle tous les livres avec tant de promptitude, qu'ils ne suffisent pas à son activité. Elle est commode pour le boulanger. Le remède est peut-être de faire plusieurs choses à la fois.

Walter Scott dit, dans ses mémoires, qu'il n'a jamais pu rêver au travail qu'il avait à faire, sans se mettre en même temps à autre chose, comme à une lecture étrangère à ses occupations. Les pensées sur son propre travail lui venaient à travers les lignes du livre étranger qu'il lisait : I cannot compare thisprocess of the mind at any thing save that of a woman to whom the mechanical opération of spinning serves as a running bass to the sangs she sings or the course ofideas she pursues , . . Ce qui vous arrive est le contraire, c'est-à-dire, encore la même chose qu'à Walter Scott.

Avez-vous lu l'introduotion aux Vues sur le gouvernement de la France? Ce sont des armes du plus pur acier où la raison n'a pas laissé une paille. C'est cette épée dont il est dit : Elle est aiguë afin qu'elle perce; elle est afOlée afin qu elle tranche. Ce froid de l'acier ressemble à la passion ; c'est même aussi de la passion.

Nous allons ici tellement quellement dans nos voies politiques. ^Personne n'ose rien et ne veut rien bien fort. C'est l'équilibre non par dos forces mais par des faiblesses. Albert a été nommé avec à peu près autant de mauvais vouloir de l'administration que par le passé. On lui fait, aujourd'hui qu'il est nommé, une querelle d'allemand sur une lettre composée mal à propos pour sa candidature par des amis. Dès qu'Albert en a eu vent, il s'est emparé de l'édition tout entière, et l'a mise sous clef dans un cabinet où elle est encore. Il n'est sorti de ce paquet que les quatre exemplaires que la loi permet de déposer à la Préfecture et au parquet avant toute publication. C'est là seulement qu'on a pu prendre cette lettre et la colporter dans les journaux de droite, en la mettant à .la charge d'Albert. Il n'est pas impossible que TafTaire, cette sotte affaire, aille au conseil de préfecture, puis au conseil d'État. Albert a éla-

bli ses tentes à Broglie sans nécessité, mais par ennui de Paris.

ccix,

K M. PISCATORT.

Paris, 10 juillet 1870.

Mon cher ami, je vous ai écrit vers le 23 juin, et quand je compte les jours, je trouve qu'il est contre vos habitudes de donner si peu de vos nouvelles. Je suis donc en souci de votre santé, quoique je vous approuve fort de ne pas écrire quand vous êtes fatigué, et les mieux portants auraient droit d'être fatigués par cette température d'Afrique.

Il s'est passé bien des choses dans ces quinze jours derniers.

M. le duc de Gramont a éclaté comme une bombe à la tribune. Je n'ai pas été accoutumé dans ma jeunesse à cette diplomatie à la hussarde. Je vois d'ici Desages recevant la nouvelle que le maréchal Prim proposait le prince Léopold de Hohenzollern pour le trône de Philippe V. Il aurait mis la lettre dans sa poche et y aurait rêvé trois fois vingt-quatre heures, et regardé venir les nouvelles avant d'aller prendre

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