‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 7 sur 81 · A MADAME LA MARQUISE D HARCOURT · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISE D HARCOURT

Guruy, 2 août 1845.

Cette saison de pluies et de froids, au mois de juillet, vient de me mettre la tête dans un triste

état et je ne voudrais pas débuter à Sainte*Eusoge par un air misérable qui me ferait prendre en grippe, malgré votre bonté à tous les deux En tous cas, je vous conjure de n'être pas durs pour moi et de ne pas dire que je suis malade à volonté et suivant mes caprices. Les gens qui n*ont pas beaucoup mal à la tête des autres, les gens durs disent que mes maladies ne sont rien, parce que je n'en meurs pas habituellement, et qu'elles ne m'empêchent jamais de rien faire, quand j'en ai bonne envie. Ils prétendent qu'on ne m'en voit pas moins à tous les spectacles^ à tous les bals, à toutes les chasses et à toutes les courses de chevaux, jusqu à en être importun. Ne les croyez pas.

J'ai reçu une lettre de Carlsruhe. M. de Langsdorff ne prend pas ce petit pays en déplaisance. Il trouve que ce sont de bonnes gens qui ont le cœur sur la main, et une aimable contrée d'un aspect doux, terne et tranquille. J'aimerais assez habiter le pays de Bade que je connais déjà un peu. Il y à là un fond de forêts toutes bleues, qu'on voit de loin et qui attire. Je ne sais comment je fais pour aimer à la fois l'Italie et le peu d'Allemagne que je connais, car ce sont des aspects qui vous disent des choses opposées, mais il faut bien avoir des aspects contraires en

^oi— ï^aéme, sous peine de n'être rien du tout. Il fflttit faire vivre en paix ces instincts, mais non j^3 détruire. Dès qu'on est parvenu à«en faire .|^iro la moitié, on n'est plus qu'un honnête jjo^î*&^ois de Paris qui aime l'ordre, la tranquillité > l'économie, les améliorations lentes et pacigq^^s toute la semaine, et le dimanche l'or des getiêts et la pourpre des bruyères de la banlieue.

Mais me voilà hors des rails et en pleine dissertation. Adieu, madame, mille tendres respects.

▲ M. RAULIN

Gurcy, 11 août 1845.

M. de Viel-Castel dit qu'il vous a vu de loin dans la rue ces jours-ci, mais que vous étiez hors de portée. C'est du moins une preuve que vous vous portez à peu près bien, mais je ne vois pas pourquoi vous sortez ni où vous pouvez aller dans ce désert. Nous vivons ici dans les horreurs du vent, de la pluie, de la grêle, du tonnerre, des éclairs. Il faut avoir une conscience joliment tranquille pour voir tous ces signes non équivo-

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ques de la fin du inonde. Aussi fais-je... Je vis dans un passé où il n'y avait pas encore d*église à Home, ni à Antiocbe, ni à Laodicée. Je relis Horace par le côté historique. C'est une jolie étude. Toutes ces peintures si vives de ce qui n'est plus depuis si longtemps prennent tout autrement rimagination que les querelles de V Uni' vers, de la Presse ou du Globe. A cette distance, Rome est belle comme les villes qu'on croit voir dans les nuages du coucher du soleil par un jour d'automne. Là je m'intéresse à toutes les figures que je vois passer, comme vous pouvez vous intéresser aux personnages des plus beaux paysages du Poussin. L'esprit de l'homme est étrange. Pour que ses semblables lui plaisent, il faut qu'il les voie à deux mille ans de distance. Si j'avais vu Mécène de près, peut-être que je lui aurais trouvé l'air de M. Regnault de SaintrJean d'Angelyou de M. Cambacérès. Agrippa m'aurait fait l'effet de quelque maréchal de l'Empire, et Varius aurait pu me paraître une sorte de Casimir Delavigne. Nous sommes certainement des animaux nés pour l'idéal. Si le réel n'est à mille ans ou à mille lieues de nous, il ne répond pas à ce que nous demandons. Nous allons par tout l'univers, avec inquiétude^ à la recherche de ce que nous n'avons jamais vu, espérant que ce sera ce

qix^que chose qui n'a pas de nom et qu'est nous vo vidrions bien posséder. C'est là qu'est l'erreur ; au. lieu d'aller vers l'inconnu, il faudrait se re<3iiler, comme devant un tableau; le vrai point de la perspective est l'endroit d'où l'on me voit plus qu'indistinctement. L'Antiquité, dans son dexni-jour, nous donne un peu du plaisir de l*l<iéal. Elle fait sur les objets l'effet du clair de lune sur les édifices d'une grande ville. Avezvous jamais visité une grande ville pour la première fois au clair de lune ? J'ai vu ainsi Florence. Tout ce que je voyais me semblait le Dante, Béatrix, Farinata Dei Uberti; mais le lendemain, au lever du jour, tous ces trotte-menus de vivants d'aujourd'hui diminuaient singulièrement l'illusion. C'est poussé par ce même besoin d'idéal que vous allez au Louvre tous les dimanches, et que, dans le demi-jour ménagé par une main royale, vous regardez, en rêvant, se dessiner sur un fond d'or toutes les images de ce qui n^est plus ou de ce qui n'a jamais été. Quand même vous regardez les vivants, vous les refaites a la façon de l'Idéal ; malgré vos airs d'admiration, vous vous dites : « En ôtant le nez à cette femme-là, en lui allongeant les bras, en lui élarg^issant la poitrine, on en ferait quelque chose de très-bien. » La morale de tout cela, c'est qu'il

ne faut pas regarder de près, mais de loin ; c'est encore que Dieu seul est aimable et que M. est insupportable. Je vous ai dit quelquefois le contraire de ce que je semble dire aujourd'hui. Sans doute, sans doute. — Je ne suis pas assez bête pour être d'accord avec moi-même en paroles. A ceux qui veulent être conséquents, je dis : Studi la mattematica! Toujours est-il que le Tibur d'Horace est plus vert que le Tivoli d'aujourd'hui ; que la maison que Cicéron avait au pays des Lestrigons, aujourd'hui Mola di Gaëta, est plus riante et plus grave que l'auberge que j'ai habitée sur ses ruines, et que les légions de César en rentrant dans Rome avaient peut-être plus grand air que Tarmée papale suivant le cardinal Lambruschini à la procession. Consolezvous. Les temps nouveaux deviendront anciens, et, à leur tour, par une illusion providentielle, ils réveilleront des images de grandeur et de perfection dans les esprits de vos arrière-petitsenfants, ou de vos neveux, si vous ne vous mariez. A distance, MM. *** prendront des proportions admirables. Les chants que M. de Salvandy fait répéter sur des airs moraux au conseil royal, auront, dans l'écho du passé, encore plus de douceur et d'éclat. Le conseil royal chante à tue-tête. L'idée de mettre la morale en

chansons n'est pas neuve, mais elle est consolante.

Aassitôt que la lumière Vient redorer nos coteaux Je commence ma prière, etc.

Voilà d'heureux changements qui arracheront le genre humain à l'ivrognerie.

Nil parvum aut humili modo Nil mortale loquar.

C'est la devise de M. de Salvandy qui ne dit rien et ne fait rien comme un autre.

Bonjour, mon cher ami.

A M. FOIRSON.

19 septembre 1845.

U n'est pas probable que ma lettre vous trouve à Paris, mon cher ami ; vous n'aurez pu résister ni les uns ni les autres au charme de cette pluie battante et de ce vent impétueux. Si dans le cours de vos pérégrinations vous avez rencontré M. de Lamartine, lui avez-vous trouvé, comme il le croit de lui-même, l'air de Machiavel, de Féne-

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Ion, de Fox, de Burke? c'est beaucoup d*airs à la fois pour une seule personne. Qui nous aurait dit que Tauteur mélancolique des premières Médi- . tations aurait un jour de ces effroyables explosions de vanité! Il paraît qu'on ne s'améliore pas toujours en vieillissant, et qu'on ne suit pas toujours le précepte de l'apôtre qui veut que rhomme intérieur grandisse à mesure que l'homme extérieur se détériore. Pourquoi M. Royer-Collard est-il mort? Cela est triste; on ne voit pas beaucoup d'arbres de cette sève et de cette vigueur sur notre terre un peu froide. Vos jeunes métaphysiciens de l'École normale, avec leur assurance et leur jargon moitié algébrique et moitié déclamatoire ne lui vont pas à la cheville. Il marchait droit et ferme dans les bois, dans le fourré de l'abstraction, et il savait toujours de quel côté se couche et se lève le vrai soleil de la réalité. Les petits métaphysiciens d'aujourd'hui attellent à leur petit tilbury une demi-douzaine de formulas, bigarrées comme des chevaux pies, et ces formules les emportent dans le vide. Je conviens qu'ils n'en conservent pas moins un grand air de gravité ; mais il y a longtemps que l'air de gravité ne me fait plus rien.

Ceci au moins n'est pas applicable à M. Cousin^

Il vient de faire dans la Revue un morceau sur le i>eau, qui n'est pas laid. Je ne puis pas dire qu'il soit très-neuf; il n'importe 1 Les idées éternelles ne sont pas obligées d'être neuves. La métaphysique n'est pas tenue de changer de robes et de bonnets tous les jours, comme les belles dain.es.

A M. D^HAUSSONVILLB.

Broglie, id novembre 1845.

Idoii cher ami, voilà les nouvelles de la cité. Oa ^^i» dans un grand repos. On a achevé le soir ^e \ix*e Colomba, et Vot\ a pris les Puritains (fjÉcos^^ * Vous êtes donc sûr de ne pas vous tromper eu'^ous représentant chaque jour à huit heures el demie du soir, Othenin etMathilde profondéfuent endormis dans une chambre bien close au premier, et, au salondu rez-de-chaussée toutes les grandes personnes^ mademoiselle de Pomaret, Ix)uise, le prince et la princesse, M. de Broglie et votre valet, écoutant autour du feu les aventures d'Henri Morton. Albert lit, Louise est étendue dans le grand fauteuil rouge, parfaitement immobile, les yeux fermés, la respiralion lente et

égale, assez semblable à la statue d'Ariane que le roi a placée aux Tuileries sur le toit d'une maison, afin, probablement, qu'elle y dormît plus à son aise. Mademoiselle Pomaret travaille avec une activité sans relâche à une immense broderie qui a un faux air de devant d'autel ; la jeune princesse, au coin de la cheminée, à droite, écoute d'un air intelligent et attache des glands d'acier à une bourse soie et or qu'elle destine à son père ; M. de Broglie voit avec satisfaction qu'on prend grand plaisir à Walter Scott, et moi enfin, je me lève de temps en temps pour promener ma petite agitation au fond de la chambre. La chambre est un peu changée. Représentez-vous, dans le coin^ à gauche, un bel escalier qui ne se dérobe pas du tout, qui s'étale au contraire et qui dit, conformément au précepte de Raulin sur les constructions architecturales : <c Je suis un escalier; je vais là-haut, faites-moi place! y> De lampes au plafond, il n'y en a pas momentanément. Un beau soir, au moment de la lecture, elles ont pris un air de tristesse et se sont éteintes l'une après Tautre. On s'est dit dans l'obscurité qu'il les fallait envoyer à Paris et on l'a fait comme on l'avait dit. Mais on n'est pourtant pas sans lumières. On a deux lampes à droite sur la table à écrire, et deux

lampes à gauche sur le piano, carie mobilier est un peu changé. Les deux grandes cases pour les atl€LS et rinstitut d^Ëgypte sont allées dans le billard. Au milieu de la bibliothèque on voit un beau divan de velours nacarat et toutes les chaises ont pris aussi cette couleur. J^espère que vous n'ignorez, à présent, rien de Broglie. Ne croyez pas que nous vivions dans une solitude absolue. Hier, par exemple, vers quatre heures après-midi, on a vu venir au grand trot une jolie voiture. C'était l'évêque et son grand vicalxe. Aussitôt on a entendu toutes les portes des catholiques s'ouvrir et on se disputait le passa.ge sur l'escalier, et l'on reçut Monseigneur qui s^avançait lestement dans sa robe de pourpre au milieu d'un léger nuage de poudre à la maréchale. Demain, cet évêque viendra dîner. Aujourd'hui, ce sera M. Le Prévost avec le souspréfet, mais ils n'ont point de robe de pourpre. Xls ont été parfaitement battus à la réélection pour le conseil général ; le pauvre M. Le Prévost n'en fera plus partie et il est remplacé par un monsieur du mouvement qui n'en a pas beaucoup dans l'esprit. Tout cela est l'œuvre du précédent sous-préfet qui a placé son camp sur les hauteurs aux environs de Bernay et qui prétend être député à la prochaine élection.

A M. A. DE BROOLIB.

Paris, 17 Juin IMA.

J*ai reçu ta belle petite lettre de Marseille, mon cher ami. Je a*étais point blessé avant et je le suis encore moins après l'avoir reçue. On ne peut certainement pas laisser pleurer sa femme toute seule au moment d'un départ, pour aller causer avec des amis. A présent elle a Tair de faire comme les gens courageux et actifs qui se lamentent peu et pensent aux moyens de se tirer d'affaire. Elle pense au départ... Elle a lu un peu avec moi, et sous ta responsabilité, quelques fragments de Diderot. M. de Broglie lui avait conseillé le Père de famille^ mais c'est du Diderot ennuyeux et elle en était toute consternée ; je lui ai fait connaître un petit traité sur le langage particulier à chaque état et à chaque caractère, où l'on trouve les vraies qualités de Diderot, c'est-à-dire, dans de plus grandes proportions, la conversation impétueuse, fine et un peu déraisonnable de M. Cousin. Elle y a trouvé du plaisir. Je prendrai aussi quelques jolies pages des salons, qui ont donné le ton à tout ce qu'on

it sur les arts depuis cinquante ans en Euro p>c, sauf pour M. Qwatremère de Quincy qui pdl^^xtes ruminât herbas^ avec une gravité sentenci^iase que Diderot n'a jamais connue. Pour BixfTon, la difficulté est de trouver un Buffon da.r:i.s Paris. Je voi&^avec plaisir que les pro^' gx^ès du goût Tout mégué dans les bibliothèques publiques. C'est là seulement que Ton trouve ses livres poudrés et en manchettes qui ont un faux air de conseillers au Parlement de Paris.

Nous ne rêvons que cardinaux et je ne me suis \aniais tant intéressé à un conclave. Le Journal des Débats est fort instructif sur ce sujet et nous adonné l'autre jour une liste des cardinaux qui ne seront peut-être pas élus. Nous avons passé tous ces derniers jours dans les joies de Tinauguration du chemin de fer du Nord. Voici encore une nouvelle preuve de ce que tu soutiens que les gens vont toujours plus loin dans leur genre qu'on n'oserait le croire; donc, au dîner de Bruxelles, en face de toutes les autorités constituées, devant le ministère français, devant le 0iinistère belge, au nez de l'ambassadeur de France, à la barbe de l'ambassadeur de Belgique en France, M. Rogier a porté, avec un admirable sentiment des convenances, un toast à M. Barrot

et au chœur de ses pensées, et, à son tour, M, Barrot a répondu sur >air de la Marseillaise. A ce spectacle inattendu, M. le vicomte de Ségur et les ministres belges, je crois, se sont levés et se sont privés de dessert pour ne point entendre expliquer comment ils ne sont que des pas grand*chose au sentiment des vrais patriotes. Il n'est point régalant de dîner chez des gens ou avec des gens qui vous peuvent ainsi mettre dans la nécessité de partir avant le café. Celui qui n'achève pas son dîner passe toujours pour le vaincu. D'ici à quelques jours, les journaux se nourriront des restes de ce dîner et nous saurons mieux les détails. La Chambre des dépûtes va grand train ici, mais, comme toujours, au moment du vote, on ne trouve pas le nombre de députés nécessaire. Hier, M. le Président prit un grand parti. Il fit appeler un huissier et lui dit deux mots à l'oreille. L'huissier partit d'un air grave, avec sa baguette noire, et se dirigea, par un soleil brûlant, vers l'école de natation dont les portes s'ouvrirent devant lui au nom de la Chambre. Il se plaça sur le bord des bateaux et chercha à reconnaître dans le nombre infini des nageurs qui plongeaient et revenaient sur l'eau s'il ne pourrait pas pêcher quelque membre de la majorité ; mais comme il est rare de voir

aïKi^^^n député à la tribune dans le costume de r échoie de natation, le pauvre huissier ne savait qxxo faire. Enfin, on entendit sur la surface des oncles une voix forte qui dit : « Que ceux de messie lars les députés qui sont sous l'eau veuillent bien lever la tête et venir voter à la Chambre. »A ces paroles, toute la Seine se troubla et l'on n'en* tendit plus que le murmure confus d'une douzaine de conservateurs qui se rhabillaient. Les opinions incertaines continuèrent à nager entre deux eaux pour échapper aux sommations du Président. Alors que vit-on et que ne vit-on pas? Daas cette grande hâte, les plus zélés arrivèrent les moins vêtus, et les tribunes détournèrent les yeu>c, sans trop de colère.

L^s pairs sont plus graves et n'usent pas de ces j> recédés pour obtenir le nombre suffisant dev^otants.

LoTOse est partie pour Gurcy. Le jour de ton

dépBLi*t, nous avons dîné chez elle, comme tu l'as

peut— être oublié. Le couvert était mis dans le

jariiiî. La température était douce quoique un

peu lourde. Les belles dames qui revenaient de

Versailles avaient mal à la tête et ne parlaient

guèï'c* On mangeait p'^esque silencieusement.

\jdS petites araignées liaient doucement leurs

^bles pour descendre des arbres dans les plats.

On voyait bien de temps en temps que les oiseaux de Tair passaient rapidement au-dessus de la nappe. Tout à coup, dans cet agréable repos, plein de belles harmonies, le ciel devient noir, un éclair passe sur les plats, M. de Viel- Castel dit d'un air paisible: «Voilà l'orage,» et, deux secondes après, avant qu'on y songeât, une ravine d'eau emportait le dîner sous les pieds des convives qui ressemblaient, à s'y méprendre, au chœur des Tritons et des Océanides, mais à des Océanides et à des Tritons qui ne sont pas encore faits à l'eau. A propos de pied marin, commentas-tu fait ton chemin sur l'abîme? Il ne devait pas y avoir place pour le mal de mer par ce grand calme de l'eau, des airs et des cieux. J'ai des nouvelles de Genève. Les modérés du canton de Vaud poursuivent toujours le zèle avec fureur. On ne peut plus dire ses prières avant de se coucher sans une autorisation du conseil d'État et sans une promesse écrite qu'on n'y mettra pas trop d'insistance ni de vivacité. Le nouveau numéro de la Reoue nouvelle a paru. Il n'a pas l'éclat de Tavant-dernier. Il est tout triste de ton départ, bien qu'il n'en dise rien. U est tout pâle et c'est sans doute de chagrin.

A M. RAULIN

Gurcy, 18 juillet 184A.

Racontez-moi: tous vos préparatifs pour votre broyage. Je vous dirai si vous n'avez rien oublié. Je suis fâché de n'être plus là pour présider à ^os paquets. — Je veux savoir quels livres vous emportez. — Avez- vous médité sur le choix du ^rand écrivain qui doit vous nourrir de grandes et fortes pensées entre Paris et Rome ? Un poëte et un roman, voilà ce qu'il vous faut. Les poëtes sont là sur les confins des idées claires et du grand inintelligible. Ils, ont déjà quelque chose de la langue mystérieuse des beaux-arts qui fait voir trente-six mille chandelles. Or, ces trentesix mille chandelles sont le rayonnement loin* tain des vérités que notre intelligence ne peut pas aborder de front ; mais, quand on regarde de côté, on surprend de petits fils d'or qui joignent le connu à l'inconnu, et l'on peut quelquefois en faire profiter le connu. Prenez donc un de ces poëtes, Milton par exemple, et, au roulis da vaisseau qui vous emportera, méditez làdflBSQS ; vous prendrez le mal de mer et vous

verrez quelle est la figure du monde que nos yeux ne peuvent contempler habituellement.

Bonjour, mon cher ami ; c'est pure plaisanterie, et j'espère bien ^ que vous n'aurez pas le mal de mer.

AU IfftsiB.

Paris, 25 juillet 1840.

Mon cher ami, courez vers l'Italie dès demain, puisque rien ne peut vous retenir. — Parlez ; aussi bien je suis sûr que toutes les vierges byzantines averties de votrç voyage descendent à pas légers du dôme de toutes les cathédrales pour aller vous saluer au passage. Vous les verrez en députatioQ sur les chemins, avec leurs longues figures pâles, leurs yeux arqués, ces grands bras mal attachés et ces jambes dont on ne sait où elles commencent. Vous leur direz que tout a bien dégénéré en ce monde et qu'aujourd'hui les peintres sont tombés si bas qu'ils imitent la nature et que leurs figures semblent respirer et penser; qu'on ne peut plus dire d'elles : pedes habent et non ambulabunt ; non cla"

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mabunt in gutture suo. — Quoi qu'il en soit, il est toujours honorable d'être reçu aux frontières par ces grandes dames des temps écoulés. Ma seule crainte est qu'en les voyant si graves, si roides, si sévères, vous ne vous répétiez à vousmême les vers d'un poëte qui vous fut connu :

Je les suivis, mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu*elies.

N'avez-vous pas de honte, vous qui êtes un bon citoyen, de nous laisser dans des jours où la France accouche de quatre cent cinquante-neuf enfants. Je commence à croire que plusieurs de ces petits drôles auront fort mauvaise mine et seront de fort mauvais sujets.

Adieu, mon cher ami. Je prie toutes les Néréides de guider votre barque sur les eaux et Triton de tirer pour vous de sa conque de ces sons harmonieux dont la simplicité est aujourd'hui perdue.

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▲ H. A. DE BROOLII.

Paris, 5 août 1M6, par une chaleur violente.

On pense peu ; on parle peu ici, mon cher Albert. Il fait une chaleur qui nous donne le sentiment de tout ce qu'il y a de désagréable dans lo Midi, mais point des magnificences qui, dans les beaux climats, compensent et au delà les fureurs du soleil. Je vous trouve pourtant bien un peu trop chaudement aussi dans votre villa Aldobrandini. Je me flatte quelquefois que vous n'avez pas élu domicile dans ce palais, sansTavis des gens qui se connaissent en malaria^ car, réduits à vous-mêmes et à votre prudence personnelle, vous avez à peine de quoi vivre en fait d'esprit ; j'entends par esprit Tart de se défendre contre ces principes plus ou moins cachés qui tendent à détruire les phénomènes de la vie pour les faire retomber sous les lois de la physique.

C'est une définition comme une autre de l'esprit. M. Raulin est-il maintenant in sptendoribus sanctorum? Je suis loin de lui souhaiter du mal, mais s'il n'a pas été arrêté en chemin par un

rhumatisme aigu, mon crédit en matière de prophétie sera fort ébranlé et personne n'aime à n'être pas un peu prophète. Du reste, s'il arrive Lien portant, c'est qu'il aura plu à la Providence de lui montrer Rome dans un des meilleurs moments de son histoire. Le ministère est ici dans une grande joie aussi. Les conservateurs pieuvent dans les élections. C'est un métier qui ne va plus valoir grand'chose, depuis que tout le monde s'en mêle. Il faut prier pour que le ministère, en devenant plus riche, reste sobre et mène cette vie réglée et modérée des sessions précédentes. Il n'y a pas de mal aussi à demander à Dieu que les conservateurs se sentant nombreux, ne soient pas pris delà démangeaison de se mettre en petits paquets, ayant chacun ses fantaisies à satisfaire. Tout cela n'est que l'embarras des richesses, qui est peut-être préférable aux embarras de la pauvreté.

AU MEME

6 août 1840.

J'ai assisté ce matin au mariage de M. J. de L,

et de mademoiselle de C. M. Athanase Coquerel a fait un petit discours un peu vulgaire, et M. Tabbé Cœur une exhortation d'une rhétorique un peu confuse. M. Coquerel a dit que toutes les religions sincères étaient sinon excellentes, du moins agréables à Dieu, ce qui semble impliquer que Dieu n'est pas difficile. Il a pris sur lui d'affirmer que la religion du méchant et de l'hypocrite n'était pas vue de bon œil par les puissances célestes. Il a pris un petit air solennel pour assurer qu'il pouvait d'autant mieux parler des devoirs du mariage qu'il en avait une expérience personnelle. Si Mélanchthon, qui n'était pas méchant, avait entendu un pareil discours, il aurait bien pu jeter son bonnet à la tête de l'orateur.

Vous êtes heureux de lire l'abbé Fleury dans une belle maison voisine du Quirinal et tout environnée de bois : Arboribus clausa recessit. C'est ainsi qu'était la maison d'Ânchise dans l'un des plus beaux quartiers de Troie. Vous mêlez agréablement la Nouvelle Béloîse à Y Histoire ecclésiaS" tique, Poculaque inversis Acheloîa miscuit uvis. J'aime à voir que l'on rende justice à cette pauvre Julie... J'ai repris l'autre jour XHélo'ise à votre intention. J'ai remarqué que c'étaient les belles lectures qu'on avait faites dans la première jeunesse qui rendaient le plus les impressions de

cet âge. Quand Werther retourne dans les lieux où il a passé son enfance, il ne trouve plus rien qui ressemble à ses souvenirs. Tout est moins coloré et moins animé et plus étroit que la mémoire qu'il en a gardée. Il ne reconnaît déjà plus son lieu, bien que lui seul ait changé ; mais un grand tilleul et les montagnes à Thorizon ravivent tous ses souvenirs du passé. Le grand tilleul et les montagnes, ce sont aussi les grands écrivains.

Adieu, mon cher enfant. Pourquoi t'imaginestu qu'on t'oublie?

A M. RAULIN

Paris, 15 août, jour de la fête de Saint-Napoléon, 1846.

Donc, vous vous promenez déjà d'enchantements en enchantements, et vous pouvez dire avec M. de Lamartine :

Je trouve, en abordant, des plages Plus riantes que mon espoir.

En général, on n'a de ces surprises que dans Tautre monde. Tâchez de garder le plus long-

temps possible cette première sensation confuse. Si vous n'y prenez garde, dans quinze jours, cet ébl ouissement paisible et charmant, qui ressemble au bouillonnement régulier de la première jeunesse, fera place à une vue un peu plus distincte et un peu moins attrayante. Il y a trois Romes, comme il y a trois moments dans reflet de toutes les grandes choses sur nous : la Rome qu'on se représente quand on se promène dans les bois de Meudon ou vers la mare d'Auteuil; celle-là, est une Rome déclamatoire et impossible, comme toutes les représentations que se fait notre esprit de tout ce qu'il ne connaît pas du tout; la deuxième Rome est cette vue confuse de l'arrivée que vous racontez si bien. On passe rapidement devant des arcs de triomphe, des palais noirs inondés de clartés, des fontaines qui semblent animées par des esprits invisibles et qui bouillonnent comme de joie, des lignes d'aqueducs qui vont se perdre aux montagnes dans un lointain bleu dont on ne sait si c'est Tibur, ou Tusculum, ou Albano. Tous ces noms poétiques passent dans la mémoire et animent indistinctement tout ce qu'on voit ; enfin, on croit bien qu'on a trouvé ce trésor de poésie inépuisable que l'homme cherche partout : Hic faciamus tria tabernacula; puis, peu de

jours après, avec un petit sentiment croissant de tristesse, on sent que ce coloris magique fait place à des couleurs plus réelles et moins vives ; le venta emporté ce fluide d'or dans lequel flottaient tous les objets agrandis ; les lignes se dessinent nettement et se fixent; Thabitude vient qui, par deux effets contraires parfaitement dignes de notre nature baroque, nous attache aux objets dont elle nous désenchante. Vous voilà rentré dans la voie réelle, choisissant, distinguant, aimant ceci et point cela, voyant les lacunes, sentant les défauts, comprenant que vous n'êtes point encore arrivé à la source intarissable du teem. Quand, de temps en temps, vous revoyez les images qui vous ont apparu à ^tre arrivée, vous les regardez comme un songe dont vous êtes réveillé. Ce n'est pas seulement Thistoire de Rome, et c'est le dénoûment de tous les romans^ mais je crois que Teffet de Rome est une image sensible de la marche de notre esprit.

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XXIII, A MADAME LA PKINCESSC DE BROGLIB.

Paris, 15 août 1810.

Comment M. Henri de Béarn prend-il aux enchantements do Rome ? J'espère qu'il n'a rapporté aucune mélancolie de ce fond du Nord d'où il vient, et que, sans plus penser à l'Allemagne, il est tout entier au plaisir de voir l'Italie dans ses belles robes d'été. Si Werther lui-même avait été nommé secrétaire en Italie, il vivrait encore ; il aurait oublié Charlotte. Pour M. Raulin, j'ai quelf^ue peine à me le représenter dans Rome. Je me figure vaguement qu'il y aura des jours où il vous arrivera un peu chancelant, comme un homme ivre, mais ivre de la beauté de quelque vieux tableau byzantin, perdu ai coin de quelque vieille chapelle inconnue. J compte que son bon esprit naturel et son prf fond bon sens qui dort sous ces systèmes le fc ceront d'admirer même ce que tout le mor admire. J'ai peur que ce que M. de Chate briand, par exemple, et son école ont loué f assez de fracas, ne lui déplaise à ce titre. J ai souvent représenté qu'il était juste et

l'ordre providentiel d'avoir les impressions de son temps; je lui ai montré, avant qu'il partît, qti^il ne fallait pas seulement voir l'Italie avec ses propres yeux, mais aussi avec les yeux de Virgile, du Dante, de Pétrarque, de madame de Sta.cl, de lord Byron, de M. de Chateaubriand. Il est clair que les grands esprits et les grands talents font voir à leur temps ce qu'il n'aurait pas vu sans eux. C'est la civilisation elle-même. A chaque siècle, il y a deux ou trois magiciens qui réveillent dans tous les hommes, moins les dtras, un monde d'impressions qui dormaient depuis la création, comme la Belle au bois dormant. Je tiens qu'il y a au fond de l'âme une saite sans fin de palais comme celui de la Belle au bois dormant, dont les richesses s'ouvriront au jour marqué et découvriront des vues admirables, dont nous ne nous doutons pas, mais il fautlecoup de baguette du talent pour réveiller la belle endormie. C'est comme cela que les idées de l'élite d'un temps deviennent des lieux communs excellents du siècle qui suit. On montera ainsi de degrés en degrés et de générations en générations, la grande tour de marbre qui va vers l'infini... Redites cela à M. Raulin afin qu'il ne soit point exclusif dans ses jugements et dans ses sentiments. Je l'ai souvent prêché sur ce

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mènent après en calèclie ou à cheval parlant du vide de la vie et rêvant un petit bal au piano. On veut que j'aille dans ce beau monde. Si j'allais quelque part, j'irais à Rome. Je n'irai nulle part , mais je voudrais pourtant bien vous voir tous et chacun.

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