‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 76 sur 81 · MADEMOISELLE 6AVAR · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE 6AVAR

Paris, 14 février 1872.

Oui, chère mademoiselle, j'ai reçu de Londres une très-aimable lettre de M. C. Gavard. Il est vrai qu elle n'a pas la gaieté du carnaval, vu que nous ne sommes pas depuis longtemps en mesure de nous réjouir. Il était inquiet de Taffaire d'Amérique, inquiet pour nous qui n'avons pas besoin de contre-coups dans notre demeure qui est lézardée et qui, n'ayant plus de fondements, n'a plus de toit non plus. Les optimistes en concluent que le toit ne nous tombera donc pas sur la tête, mais je ne suis pas optimiste pour le moment.

L'élection de l'Eure n'est pas brillante et certains journaux sont très-iniques d'en mettre la responsabilité sur le duc de Broglie. Quoi qu'il en soit, il vaut mieux voir entrer à la Chambre un républicain obscur et modéré que si le vrai représentant du bonapartisme et du janviéri^me dans l'Eure était entré triomphalement le même jour que M. Rouher débarquant de Corse.

J'ai idée que M. Rouher ne sera plus si grand

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orateur à la Chambre que dans les jours où la puissance, la faveur, la gendarmerie, le luxe du despotisme donnaient à son éloquence y« ne sais quoi ({achevé que n'a pas un homme qui ne peut plus donner une place de percepteur et qui est escorté de tous les services funèbres de la faillite de l'empire. Il faut qu'à la première insolence on lui rabatte le caquet en lui racontant durement ce qu'il a fait pour perdre le pays. On doit lui représenter sans ménagements que, s'il avait moins menti au Corps législatif, la France ne serait pas dans son lit à l'agonie. C'est bien à celui qui a empoisonné un malade à venir prendre des airs de médecin consultant.

▲ M. CH. OAVARD.

Paris, 25 mars l87t.

Le temps n'est pas beaucoup à la correspondance avec ses amis, cher monsieur. L'hiver nous a pris à la gorge quand on nous annonçait les hirondelles. Nous vivons comme les ours au mois de janvier ; nous ne mettons que rarement le nez hors de notre tanière et seulement pour

pousser qiielqiio ijrognement sur les afTaircs publiques. C'esl là qu'on trouve partout six pieds de neige sur une glace qui cache cent pieds d'eau glacée. Le dégel sera probablement plus lamentable encore que cette gelée du provisoire inerte où nous vivons. Mais peut-être que vous ne songez plus à nous et que vous vous êtes endurci le cœur dans les plaisirs de l'Angleterre. Vous finirez par oublier le ponton sur lequel nous vivons pour suivre les jolis canots d'Oxford et de Cambridge volant comme des oiseaux sur votre Tamise ; et il est certain qu'un étudiant des universités anglaises a meilleur air qu'aucun communard qui ait mis le feu à Paris dans ces derniers temps» L'université théologique a donc été battue sur l'eau par l'université scientifique, M. Veuillot dira que c'est pour punir les hérésies d'Oxford. Il est vrai que le Pape ne gagne pas non plus le prix des régales, mais ce raisonnement ne touche pas les têtes solides de YUmvers.

Ici donc on ne se dispute pas le prix de la course. Nous vivons dans l'état le plus étrange peut-être que le monde ait connu, dans un malaise tragique qui fait pousser de gros soupirs à tous et à toutes les minutes, et il semble que nul ne soit disposé à faire un effort énergique

pour sortir du bourbier. Je ne sais dans quel roman de lady Morgan j'ai lu autrefois Thistoiro d'un régiment de dragons engagés, dans les marais dlrlande, à la poursuite d'insurgés ; les boues dangereuses du marais arrêtent tout à coup la troupe au galop. Les chevaux s'enloncent peu à peu, puis les hommes, puis les casques, et on ne voit plus rien que l'eau trouble qui a dévoré lentement tous ces pauvres diables de soldats. On croit sentir quelque chose en France qui annonce un dénouement du même genre.

Je ne vous dis rien de la perte de M. Cochin. C'était un homme tellement à part dans ces temps-ci qu'il n'en faut pas parler en même temps que de nos misères et de nos travers. Il y a bien peu de gens qui n'aient été sensibles à cette mort. Il avait tant de vertus aimables qu'on lui pardonnait les dons très-rares de son esprit. Il semblait que tout lui fût promis dans la vie publique, et il aura passé sans avoir donné la mesure de son talent et de son esprit. Il est bien probable qu'il a succombé au travail immense de tous ces minces détails de l'administration. Quoiqu'il eût toujours été très-actif, il n'avait sans doute pas pris l'habitude de ce pénible labeur et de cet ennuyeux et incessant tracas de l'administration qui ne se tait ni nuit ni jour. Il

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faut y avoir été rompu jeune, et non-seulement !e gouvernement de l'empire, par sa culture des mauvaises herbes, a étoufle dans leurs germes les bonnes plantes, meus en tenant dans Tinaction les hommes qui avaient échappé à sa corruption, il les a empêchés de se préparer par Thabitude à ce dur métier du gouvernement.

Adieu, cher monsieur, vivez-vous un peu en famille à l'ambassade, ou bien êtes-vous forcé de courir le monde tous les soirs? Je ne sais qui a dit : La perspective (tune douce soirée embellit les heures difficiles. Et la perspective de dix visites dans le beau monde anglais par soirée n*est pas faite pour embellir les heures difficiles.

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