‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 9 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

la Jérusalem céleste sont beaux, mais nos yeux ne s'accoutument qu'avec peine à ces monts glacés qui cernent l'horizon. Ce vent froid et salutaire qui souffle sur ceux que la fièvre passagère dutempsécîiauffe encore n'est pasagréable, à ce que je crois, dans les premiers jours. On a bien du mal à se persuader que la beauté qui passe n'est que le reflet de la beauté qui dure. On confond souvent la lumière d'un jour qui brille dans des yeux noirs avec les purs rayons de la lumière éternelle. Pour être vraiment chrétien ou vraiment philosophe, il faut livrer une bataille qui ne finit pas avec toutes les erreurs de perspective pour lesquelles on dirait que nous avons été faits. Et voilà justement pourquoi votre fille est muette et pourquoi vous avez mal à la tête. Toujours est-il que je me garderais comme du feu de Handel et de Jules Romain, car le plus sûr pour s'élever à l'éternelle beauté dont parlent Platon et les Pères de l'Église, d'après lui, c'est de contempler ici-bas la laideur qui passe.

Vous avez grand tort de trouver si mauvais que Napoléon soit populaire auprès des commisvoyageurs. Il ne faut pas se dégoûter des choses parce qu'elles sont populaires. C'est même une chose à apprendre de bonne heure quand on a

Tesprit au-dessus des autres, que de se défendre contre le dégoût que les lieux communs inspirent pour ce qui est sous les lieux communs. Toutes les plus hautes vérités se promènent par le monde en redingote grise.

Pourquoi n'êtes-vous pas sur la liste des membres du Conseil d'État condamnés aux vacations? V?î\ l'idée que vous vous êtes arrangé pour faire la besogne de M. Hochet, sans que cela vous compte comme service de vacations. Le poste de M. Piscatory, à Athènes^ n'est pas non plus une sinécure, mais je crois qu'il vaut mieux être surchargé de travail en Orient que même libre de tout son temps dans nos misérables climats. Il y a des jours où j'aimerais mieux être un galérien, un simple galérien à Civita-Vecchia, qu'un' bon bourgeois bien à son aise aux BatignoUes ou à Saint-Mandé. Croyez-vous que les occidentaux soient tout à fait des hommes et les occidentales tout à fait des femmes? A propos de septentrionaux, savez-vous que des savants russes (car il y a des savants russes, à ce qu'il paraît), ont trouvé en Sibérie, l'autre jour ou l'autre nuit, un bel éléphant antédiluvien, mais parfaitement conservé, l'œil vif, des poils longs, des chairs intactes. Nous n'avions jamais vu que les os de l'autre éléphant;, trouvé en 1798, dans les

glaces du pôle ; les chiens avaient mangé les chairs avant qu'on ait eu le temps d'y regarder, mais celui-ci est complet. Voilà un personnage respectable. Nestor est un petit gamin en comparaison et Adam ne lui va pas à la cheville même pour l'antiquité. Il a vécu avec des êtres beaucoup plus forts qu'aucun de nous ; il était en familiarité avec les ptérodactyles ; il voyageait dans des allées droites bordées de fougères gigantesques ; le soleil se levait à d'autres points de l'horizon, et d'autres mers battaient d'autres rivages. On ne connaissait alors ni marguilliers, ni Conseil d'État, ni curé de Saint-Louis d'Antin ; il n'y avait point de chambre des vacations et nul mastodonte n'était retenu deux mois à Paris quand tous les autres mastodontes allaient se promener en Suisse, à Bade, à Spa, à Milan, à Alexandrie, etc., il n'y avait point encore de marquis de La Valette, consul à Alexandrie d'Egypte.

Bonjour, mon cher ami ; pardon de mes rêveries antédiluviennes. Je n'aime pas beaucoup les vers de, M. de Musset adressés à M. Charles Nodier et que je trouve dans la Revue des Deux- Mondes.

A M. E. DE SAHUNE.

Broglie, 9 décembre 1843.

J'ai dit à Albert, cher monsieur, que vous aviez la bonté de songer à lui, écrire, et il vous en remerciera prochainement d'avance. C'est un grand acte de charité que d'écrire à de pauvres gens qui vont dans ces pays sauvages. Depuis que l'affaire de M. Olozaga est bien expliquée dans les journaux, je commence à n'y rien comprendre du tout. Si cet homme a fait ce dont on l'accuse, il est, à coup sûr, fou à lier ; s'il n'est pas coupable de cette absurde violence, que penser de ses accusateurs ? Enfin, nous en saurons peut-être davantage quelque jour, mais c'est toujours une histoire qui a l'air de venir du fond de l'Orient. Les premières séances des Certes ne sont pas non plus très-calmes et nous avions tort de croire que ce pauvre "pays était un peu rasséréné. Vous avez bien raison de vous mettre à cultiver la philosophie, et je suis fâché d'apprendre que M. T. est un adversaire de la |philosophie ; il est vrai que c'est aujourd'hui la grande mode. 11 faut lui lire la fin de l'introduction de

134 lett';es.

M. de Rémusat. Ce n'est pas que je ne m'explique ce découragement des sciences métaphysiques. On s'était imaginé, au dix-huitième siècle, qu'au moyen de la philosophie on chasserait sous peu, et à tout jamais, le mal de ce monde ; on est étonné que nous ne sachions pas encore tout sur tout, et que nous ayons encore de temps en temps la fièvre et la migraine. A présent, on croit que les sciences physiques vont renouveler le monde et on en verra le bout, comme de la philosophie.

La chambre des députés commence-t-elle à s'éveiller ? Entend-on déjà les bruits sourds qui précèdent les éruptions des volcans? Ai-je tort de croire que vous aurez la session la plus paisible du monde ? Je ne pense pas qu'on soit assez résolu pour mettre à la porte ceux qui vont saluer un autre roi que le nôtre. Vous disputerezvous sur l'Église et sur l'État? Les esprits ne sont pas tournés à ces hardiesses-là. Vous causerez donc dans la salle des conférences, et vous lirez les nouveautés que M. Beuchot vous procurera; vous irez voir les Bâtons flottants et si M. Berryer parle bien, vous l'applaudirez. Quand je dis vous, ce n'est assurément que par cette figure que nous nommons communication dans les paroles, car je sais que votre vous à vous est au-

LETTRES. ir-ô

trement disposé. Savez-vous si tout le tapage est fini au cours de M. Rossi ? Le Français n'aime pas que les gens de talent soient bien placés. Il trouve probablement que, quand on a de l'esprit et de la science, c'est bien suffisant et qu'il faut donner les places comme consolation à ceux qui n'ont ni l'un ni l'autre. C'est bien du bruit, d'ailleurs, pour un titre de doyen, qui ne semble pas une insigne faveur et qui donne, je crois, à peu près exclusivement du tracas et de l'ennui. Ce qui m'a donné de l'ennui c'est ce livre de M. de Custine , sur la Russie; défiez-vous de ces quatre volumes. Quoi qu'on en dise, à tout prendre, il vaut mieux lire Homère; sans comparaison, j'ai repris le Voyage en Orientât M., de Lamartine; on voit pourtant assez distinctement les lieux, quand on écarte cette forêt d'épithètes au milieu de laquelle il marche.

J'espère bien ne pas passer longtemps dans ce froid et vous aller revoir bientôt.

A M. A. W. SCHLEGEL

Paris, 21 avril 1844.

Je vous aurais dit plus tut, si je n'avais été longtemps fort souffrant, tout le plaisir que m'a causé la lecture du petit cahier que je dois à votre bonté. Il y a là le germe d'une foule de beaux ouvrages, et de grandes perspectives au fond de tous ces petits cadres dans lesquels vous avez rapidement esquissé vos pensées. J'aurais un bien vif désir de vous entendre développer tout ce que vous avez indiqué là d'ane main ferme et prompte. J'ai toujours les yeux tournés du côté du Rhin; on voulait m'entraînera un petit voyage en Orient, mais, si j'avais un moment de santé passable, je préférerais tourner vers Bonn. La probabilité est que je demeurerai dans mon immobilité, bien malgré moi.

Je crois vous l'avoir déjà fait remarquer. Voltaire avait grand tort de dire :

Faites tous vos vers à Paris Et n'allez point en Allemagne;

je vois qu'on fait même d'excellents vers français en Allemagne et Boileau lui-môme n'y trou-

verait point à mordre. Quoi que vous en pensiez, nous sommes très-capables de distinguer vos vers d'avec ceux de Frédéric le Grand, qui n'avait jamais pu acquérir ce tour aisé et dégagé que donne un long séjour dans la société la plus polie d'un pays; et puis, quoiqu'il ait gagné plus de batailles que vous n'avez eu occasion de le faire, je prends la liberté, n'étant, pas né dans son royaume, de préférer de beaucoup votre style au sien.

Je n'ose plus vous demander votre avis sur les questions du jour, depuis que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas à écrire sur ces matières. Je serais pourtant très-curieux de votre opinion sur la lutte que le clergé et le gouvernement ont en ce moment sur les questions d'instruction secondaire. La discussion va commencer demain à la chambre des pairs. Elle sera, je crois, d'une assez grande vivacité. Vous avez pu voir par l'attaque de M. de Montalembert quel en sera le ton. Je suis persuadé que vous prendriez à tout cela un vif intérêt si nous avions le bonheur de vous avoir ici.

Tout ce qui est ici me recommande de vous faire mille tendres compliments.

AU MEME

Paris, 3 mai 1S44.

Nous venons d'avoir à l'Institut une séance où M. de Rémusat a lu, sur les origines de la littérature française, un morceau plein d'esprit et de vues qui aurait certainement mérité votre intérêt. Les deux volumes qu'il a publiés sur la philosophie, il y a deux ans, sont-ils tombés sous vos yeux? Il a un esprit très-rare, et c'est grand dommage que cet esprit soit plongé dans cette poussière des batailles parlementaires. Aurezvous lu le grand discours par lequel M. Cousin a ouvert le débat sur l'instruction secondaire? La pauvre philosophie est poursuivie pour le quart d'heure par une demi -douzaine d'esprits de travers qui là prennent pour un chien enragé- Ce qui est certain, c'est que, en traquant le chien le plus doux, on finit par le rendre méchant.

Voulez-vous bien me permettre de vous dire que vous me traitez fort mal ? Vous me refusez toute conversation sur les sujets de philosophie et de littérature. Mon admiration très-sincère et déjà bien ancienne mériterait, en bonne justice.

un traitement plus doux. Vous avez la bonté de me dire, il est vrai : « Venez à Bonn et je vous répondrai sur tous les sujets», mais il est cruel de dire à un pauvre homme qui ne peut pas faire dix lieues" sans être fort souffrant : « Je ne vous dirai rien, si vous ne faites cent cinquante lieues au grand galop de la malle-poste. » Je me recommande donc à votre infinie miséricorde. Mille tendres respects.

A M. RAULIN

Gurcy, 28 juin 1844.

Comment, mon cher ami, vous êtes donc livré à Tracassin? Il se sera dit : « Le voilà à Reims; il a des affaires; il faut aller et venir ; donnonsluiun rhumatisme et un médecin. Le rhumatisme agira au dedans, le médecin au dehors, et ce Raulin enragera. >» Vous aurez pris froid en causant de l'Enfer et des excommunications avec votre archevêque. Tâchez donc de n'être plus malade et écrivez que vous vous portez mieux. Vous pouvez être certain que toutes les églises de Paris vont faire dire pour votre rétablissement

des messes en mauvaise musique, et les demoiselles de votre Paraclet vont consacrer à prier pour vous les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.

Tout cela est bel et bon, mais je n'aime pas que vous ayez la tête faible. Je ne peux pas m'ôter de l'esprit que c'est pour avoir trop causé avec votre archevêque. Oui, sans doute, c'est M. Thiers qui fait le rapport (sur l'instruction secondaire). Où est le grand mal, je vous prie? C'est un des plus ardents catholiques que je connaisse. Personne n'admire plus que lui l'admirable organisation du catholicisme. Ne le lui avez-vous pas entendu dire cent fois? De plus, il n'aime guère la philesophie ; il hait les idéologues, ne le savez-vous pas ? Voilà bien des garanties pour ceux qui craignent qu'on ne brûle le Temple avec les torches de la raison.

Je ne sais rien de Paris, sinon que tous ces députés s'embarrassent les jambes dans les rails de chemin de fer. Il est certain que ce ne sont pas les règles de la géographie physique que l'on consulte pour déterminer la courbe des chemins de fer. Les lignes qu'ils décriront seront en raison directe du crédit de chaque député. .\près tout, l'esprit qu'il y a dans Paris ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête et je ne crois pas

que, sauf le préjugé reçu, il y ait la moindre différence entre le bavardage de Nevers et de Bordeaux et le bavardage de Paris. Je vous prie, cependant , de n'être jamais préfet , puisque je réside habituellement à Paris. Tout en vous écrivant ces sottises, je suis toujours traversé par cette idée que l'on ne doit pas être malade. Consultez donc sérieusement. Je ne fais pas grand cas d'une douleur au genou qui vous empêcherait un jour ou deux d'aller à vêpres, mais il ne faut pas avoir la fièvre, ou bien, traitez-la;, et bien.

Mon dessein est de rester ici jusqu'aux premiers jours de juillet^, à peu près le temps que vous comptez passer à Reims. Il n'y a plus trace de comédie ici. L'Église gallicane ne saurait qui excommunier. J'entends excommunier d'une excommunication de société, puisqu'il s'agissait simplement d'une comédie de société. Vous ai-je dit que je trouvais mauvais cet empressement que mettent les membres de l'Université à faire des visites à la commission anti-sacristine. lisse donnent l'air de plaideurs. On fait des visites à son juge lorsqu'on a une affaire embrouillée, mais on ne fait pas de visites pour de pareilles questions. Socrate ne mettait point de cartes chez les juges des cours et tribunaux d'A-

Lhènes. Vous me direz que Socrate a mal fini. Adieu, mon cher ami. Avez-vous des nouvelles et des ^apports exacts sur la communauté que vous dirigez. Vous êtes le Singlin de ce Port- Royal , toutes choses égales ; mais n'ayez donc plus ce sentiment de fatigue et écrivez-moi que vous vous portez tout à fait bien.

A MADAME LA BARONNE DE STABL

Paris, 2 septembre 1844.

Vous se?itîtes-Yous un peu d'orgueil d'avoir, avec neuf mille hommes , culbuté toute la cavalerie du Maroc à la bataille d'Isly? Vous vouliez, sans doute, avoir le parasol du fils de l'Empereur? C'est, dit-on, le plus joli des parasols. Il n'ira pas dans les mains des belles dames. On le mettra à la voûte des Invalides avec tous les petits lambeaux d'or et de soie déchirés par le canon à Lodi, à léna, à Essling. Quelle destinée pour un parasol! Nous sommes à présent dans la fumée de la poudre; nous sommes noirs comme des diables; nous saccageons les villes. On dit que tout cela finira bien. Ceux qui ont vu M. Guizot

disent qu'il a l'air rayonnant. L'Europe ne sera pas en feu cette année.

C'est toujours demain que M. et madame d'Haussonville partent pour leur pèlerinage au temple de Thésée et à l'Acro-Corinthe. Madame d'Haussonville se prépare héroïquement au mal de mer. Je m'obstine toujours à trouver que c'est bien loin et bien fatigant pour elle. Sans qu'il y ait le moindre danger, la mer est trèsrude par l'équinoxe. Le sort n'en est pas moins jeté et la malle-poste les emportera demain au grand galop.

Vous aurez le Choix de lettres morales de Voltaire. J'ai examiné les volumes. Ce sont des extraits encore intéressants, mais considérablement mutilés. C'est un Voltaire sage, un lion à qui on a coupé la crinière, arraché les dents, tranché la queue et rogné les ongles. Ce Voltairelà pourrait entrer dans une sacristie et passer trois mois dans le couvent du Sacré-Cœur sans qull scandalisât personne. C'est un animal fort doux. C'est seulement dommage de ne pas voir le lion bondissant, rugissant, secouant sa crinière, montrant ses quarante dents au clergé de France. Ce que vous aurez, c'est un lion habillé en fille, les yeux baissés, les mains modestement croisées sur son sac à ouvrage, et, pourtant, au

coin de la bouche et dans les yeux un je ne sais quoi qui n'est pas de bon augure. Il se fait ici une commission pour élever une statue à Voltaire, mais non pas à ce Voltaire hypocrite.

Vous me demandez pour monsieur votre père un livre qui remplace M. d'Estourmel. Je regarde par tout l'univers si je trouverai un livre récent, sérieux et intéressant. Il n'y a pas même de roman intéressant. Les livres sérieux sont sérieux comme des ânes qu'on étrille et comme des ânes qu'ils sont. Si j'avais du talent, si j'étais sérieux et intéressant, je ferais ce livre uniquement pour distraire M. Vernet. Vous savez, du reste, qu'il me manque plus d'une chose pour réussir dans cette entreprise. Après tout, je chercherai jusqu'au dernier jour ce livre amusant et sérieux.

A MADAME d'hAUSSONVILLE.

Coppet, 6 octobre 1844.

Vous êtes bien bonne de n'oublier personne, même à la vue de Malte et aux portes de la Grèce. J'espérais qu'à force d'avoir prévu les horreurs d'une longue navigation, vous y échapperiez en

réalité ; je vois bien que ce n'est pas non plus un moyen infaillible de détourner les maux que de les prévoir. On ne peut pourtant guère s'empêcher d'avoir quelque confiance dans les prédictions pour- éviter les choses qu'on redoute. Votre mari n'a donc pas voulu entendre ce cri plaintif : Italiam ! Italiam ! que vous jetiez en vue des côtes de l'Italie. Salve magna parens frugwn , saturnia tellus ! En mot à mot : Salut! terre antique où l'on n' aurait point mal au cœwr .' Enée avait peut-être une émotion du même genre quand il saluait les rivages de ce pays, mais le mal de mer n'est jamais entré dans un hexamètre du temps d'Auguste. Est-ce que vous avez répété les vers de M. de Musset dans le vieux port de Civita-Vecchia? Si vous avez vu là M. Limperani, consul de France, il ne vous aura point parlé en vers, et je ne crois pas que le seuil désert de la campagne de Rome le fasse rêver à la manière de M. de Chateaubriand. M. Lysimaque n'est pas poëte non plus, bien qu'il soit, je pense, d'origine grecque. Après tout, il ne faut pas vous attendre à rencontrer beaucoup de poètes sur votre chemin. Ce sont les gens du Nord qui sont poètes aujourd'hui, s'il y en a. Il faut être bien vêtu, bien nourri, libre et bien portant pour chanter

des airs mélancoliques à la vue des ruines ; et m. 10

puis, du moins de notre temps^ non-seulement personne n'est prophète dans son pays, mais personne n'est poëte dans son pays. Quand sur le penciiant de la montagne on voit la fumée s'élever du toit d'une cabane dans le bleu du couchant , dès qu'on peut se dire : « c'est ma grand'mère qui allume une bourrée pour faire la soupe», il n'y a presque plus de poésie, du moins telle que nous l'entendons aujourd'hui. Il faut des lieux à peu près inconnus où l'on rêve des habitants en harmonie avec la beauté de la nature. Chaque fois qu'on ouvrira la porte d'une maison dans la vallée de Lacédémone, vous croirez voir sortir quelque fille d'Hélène, mais votre guide sait d'avance que c'est la maison de sa cousine Éleuthère qu'il n'a pas voulu épouser parce qu'elle est trop laide. Ainsi, peu à peu, dans le train de la vie, le pays prend quelque chose des personnes, et comme, en masse, les personnes n'ont pas l'éclat indestructible de la nature, l'esprit des lieux devient prosaïque par le reflet des habitants. Vous me direz que c'est pourtant avec tout cela qu'on, fait l'amour du pays, mais je chercherai un autre jour à concilier cette contradiction. Vous voyez toujours que vous avez, vous-même, trouvé Naples plus beau qu'autrefois par l'unique raison que vous

aviez un peu oublié les Napolitains. Vous voilà bien avancée de savoir que Charybde ou Scylla est uni comme une glace ; vous en lirez l'Odyssée avec un peu moins de plaisir. Ce n'est pas que je sois pour les illusions qu'on entretient de dessein prémédité. Derrière ces décorations que l'on nomme des illusions^ il y a souvent une perspective plus profonde que ces oripeaux nous empêchent de voir.

Je vous écris encore un peu endolori d'une jolie chute de voiture qui n'a heureusement fait de mal sérieux à personne. Comme nous revenions l'autre soir^ votre père, votre tante, M. Raulin et moi, de Chouilly où nous avions dîné chez madame de Chateauvieux, voici que cheminant dans la nuit noire, par une petite pluie fine et sans lanternes ou avec une seule lanterne, le cocher se trompe de chemin et prend gaiement un petit sentier abandonné d'une pente assez roide. Il n'avait pas fait dix pas dans ce maudit sentier, que la voiture, une jolie calèche à glaces et bien fermée, penche doucement, puis un peu plus fort et plus vite, puis enfin nous voilà tous un peu pêle-mêle et un peu la tête en bas, au milieu des débris de vitres cassées. La conversation s'engagea alors tranquillement sur la question de savoir si quel-

qu'un était blessé. Monsieur votre père déclare qu'il n'a pas le moindre mal ; madame de Staël rien non plus ; ni M. Raulin, ni moi. Seulement, nous trouvions que le cocher tardait un peu à ouvrir la portière par laquelle on voyait parfaitement le ciel au zénith, autant qu'on en peut voir par un jour de pluie, à neuf heures du soir. Enfin, on sort de son mieux par une ascension verticale et nous allons demander un peu d'aide pour remettre la voiture en état dans la maison la plus proche, où nous avons pris le thé pendant qu'on remettait la calèche dans la voie étroite qu'elle avait quittée à son grand détriment. Nous n'arrivâmes à Coppet qu'à minuit. Le docteur Mercier étant venu, par hasard, le lendemain et trouvant que madame de Staël avait assez mal à la tête, lui a fait mettre quelques sangsues. Aujourd'hui dimanche, après sa diute de jeudi, elle est allée à Genève parfaitement remise. Monsieur votre père a pris, de la secousse, un petit rhumatisme dans l'épaule, dont le médecin ne fait aucun cas. M. Raulin a l'oreille déchirée, mais on prétend que c'est pour s'être querellé avec des néo-catholiques qui l'ont mordu sur la question des libertés de l'Église gallicane. Voilà notre aventure en plaine ; vous qui allez courir par les montagnes, tâchez de

n'en pas faire autant. Vous n'en seriezpas quittes pour si peu.

Voulez-vous dire beaucoup d'amitiés à Othonin et à M. de Sahune. Je ne suis pas du tout consolé de n'être pas avec vous et de ne pas revoir le dernier des Mohicans et sa petite famille. Ne dites pourtant rien de bien tendre, de ma part, à madame Piscatory qui m'a fermé obstinément sa porte à mon dernier séjour à Paris. Ne lui laissez voir de ma part que des sentiments modérés.

A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS

Coppet, 19 octobre 1844.

A présent, chère madame, il n'y a plus à balancer pour vous et tout le monde a pris au grand sérieux l'espoir de vous voir arriver bientôt. Il va faire beau certainement, car il a plu avec fureur tous ces derniers jours. Déjà tous les chemins sont secs et on ne voit plus un nuage du côté du fort de l'Écluse. On en conclut que c'est bon signe pour votre arrivée, et c'est sans doute par un ordre du jour du commandant de la division militaire.

N'êtes-vous pas très-émue de nos prodigieux succès en Angleterre? Quand je lisais Thistoire de la rivalité de la France et de l'Angleterre, je ne me doutais pas que je verrais un jour à peu près de mes yeux le lord maire et tous ses conseillers venir complimenter le roi de France avec cette vivacité de langage. Je ne vois pas comment pourront s'y prendre ces deux nations pour s'égorger un beau matin, comme semblent le souhaiter MM. Ledru-Rollin, Garnier-Pagès et Hortensius de Saint-Albin. Si les écrivains de l'opposition veulent absolument voir le parasol de lord Wellington suspendu à la voûte des Invalides, ils n'ont qu'à aller le lui prendre euxmêmes.

Vous avez lu avec plaisir l'article de M. Saisset sur la philosophie d'Alexandrie. Ces gens d'Alexandrie avaient beaucoup d'esprit et d'élévation d'esprit. Ces qualités se conservent sous les croyances lès moins raisonnables; je ne sais pas même si un peu de folie n'anime pas utilement les qualités de l'intelligence. Les siècles trèssensés sont un peu comme les canards; ils barbotent dans la vie réelle et ne pensent pas à faire usage de leurs ailes. Après tout, peut-être que la droite raison, en grandissant, prend aussi des ailes et finit par s'élever plus haut que tous

les autres oiseaux de l'air. Elle est toute jeune encore et n'a que très-peu de plumes, et ce peu de plumes, il y a des gens qui les lui veulent arracher à mesure, sous prétexte que les plumes engendrent l'esprit d'orgueil et de rébellion, Avez-vous lu le livre même de M. Jules Simon sur Alexandrie? On le dit curieux et bien fait. Je ne l'ai point encore commencé. En fait de lectures, quoiqu'on ne fasse à présent pas grand'chose de bon, il est difficile de joindre les deux bouts à la fin de l'année. On laisse avec regret du monde derrière soi. Il me suffit qu'une chose soit imprimée pour que j'aie envie de la lire. J'ai encore la superstition de l'imprimé ; je crois toujours que ce doit être quelque chose. J'imagine que cet entraînement pour les livres, quels qu'ils soient, tient à ce qu'ils sont tous delà même écriture, pour ainsi dire, depuis Dcîscartes jusqu'au dernier feuilleton du dernier journal. Les mauvais prennent par là un peu de l'autorité extérieure des bons. Voilà pourquoi on a presque envie de croire une nouvelle absurde, dès qu'elle est imprimée. Vous voyez si j'ai l'esprit docile.

Les Sociétés de Missions anglaises reprochent donc au gouvernement français son fanatisme' religieux? Je suis assez tranquille à cet égard et

ne crois pas que ce fanatisme aille bien loin. Je crois pourtant que, sur certains points, il se fait vif^ et dépasse un peu son impression. Cela ne tourne jamais bien.

Adieu, chère madame, mille et mille respects, avec beaucoup d'impatience de vous voir arriver à Coppet.

A M. R AU LIN

Coppet, 25 décembre 1844.

/ Labimtur , labimtur anni. J'ai pourtant quelque

espérance de vous revoir, mon cher ami, avant le jour de l'an. Nous partons après-demain 27, et, si nous ne gelons en chemin, il faudrait un grand désir de repos pour mettre plus de quatre jours à arriver. Il fait pour le présent un temps très-doux. J'ai passé presque toute la journée à Genève et l'on n'y avait point froid. Vous me direz que l'empereur Napoléon est ainsi parti de Moscou par un temps très-doux. Si nous périssons dans les neiges, vous voudrez bien me faire une notice nécrologique, pas trop longue, pas d'un langage trop vif, quelque chose de modéré, qui a l'air d'en dire moins qu'il n'en pense. C'est

ce qui convient pour un pauvre diable qui a plus d'esprit qu'il n'en montre. Vous voyez que je pense à tout. J'ai fait dans cette course d'hier à la ville treize visites; cela portera malheur à quelqu'un; aussi avais-je cherché à en faire quatorze, mais j'avais épuisé la liste de mes amis.

M'admirez-vous pas comme vous vous plaignez toujours mal à propos ? Mes lettres vous arrivent au moment où partent vos plaintes. Notre correspondance ne va pas au pas, voilà tout. Quand vous vous sentez en règle^ vous prenez de l'orgueil, et vous attendez qu'on vienne' vous chercher.

Sachez que, depuis qu'on vous a vu ici, tout le monde veut être Français. Insensés! qui s'imaginent qu'un papier signé Martin du Nord peut donner ce qui fait que vous tournez la tête à tout le monde. Il y a Français et Français, sachez-le bien. Quoi qu'il en soit, on me demande quelles démarches doit faire un citoyen suisse, né ici sous la domination française, et issu, par les femmes, de parents expulsés ou exilés pour cause de religion. Je crois que ce décret de l'Assemblée Constituante n'est pas aujourd'hui en odeur de sainteté auprès de la Justice. Je suis vraiment choqué de l'insolente légèreté avec laquelle une

demi-douzaine de petits substituts de procureurs du roi traitent des ministres protestants qui valent mieux qu'eux pour la science et la gravité des mœurs. Ces petits messieurs font les esprits forts sur la question de la liberté des cultes. Ils trouvent ridicule ce que le chancelier de l'Hospital a appelé de tous ses vœux. Ce serait une belle histoire à faire que celle des faquins aux diverses époques de la société. On aurait la philosophie de l'histoire en caricature, mais aussi sous des formes accessibles par là à toutes les intelligences. Le faquin est partout où il y a une réaction momentanée à quelque grand principe. Il apparaît à la surface des eaux quand elles reprennent leur niveau. Il ne se montre jamais dans la tempête. Il est insolent et paradoxal dès qu'il a les gendarmes pour lui.

De quoi donc vous plaignez-vous quand vous prétendez que je ne vous ai rien dit de nos aventuriers d'Orient? Je vous ai raconté promptement et par le menu tout ce que j'en savais. Je vous avertis que les reproches n'ont jamais encouragé à bien faire et que je hais le genre grognon. Je ne sais rien de plus insupportable que les gens qui lisent les lettres avec distraction et qui, après, vous reprochent de ne leur avoir rien dit de ce que vous leur racontez très-exacte-

ment. Allez chercher des amis qui aient autant d'exactitude et des amis qui gardent cette exactitude dans la maladie, dans le froid, dans le brouillard, dans l'horizon d'un départ, au milieu des mille,' je veux dire^ des treize visites que nécessite ce départ. Que vous en avez à votre aise, vous autres gens constitués en dignité, qui faites semblant de travailler et qui prenez l'air grave et occupé dès qu'on vous dit. « Ne pourriez-vous faire ceci ou cela?» Vous qui vous portez bien et qui en tirez cette conclusion que personne n'est malade, vous croyez peut-être que vous n'êtes pas un hypocrite et vous vous trompez en trompant les autres.

Adieu, mon cher ami. Je reviens avec une humeur de dogue. Je ne compte sur rien durant ce séjour de Paris. Voilà les années qui s'en vont et chacune apporte une eau moins claire et moins profonde. Les gens qui disent que c'est la peine de vivre, sont, probablement, des gens contents. Bonsoir.

AU MEME

Paris, 1" juin 1845.

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, combien j'aurais voulu vous voir durant ces tristes temps. Vous savez que j'ai été retenu par un mal qui n'a pourtant nulle gravité. Je ne vous demande pas comment vous êtes, car on ne se reconnaît point dans les premiers jours d'un si grand malheur ^ Vous avez le mal qui s'attache aux cifTections vives, la crainte de n'avoir pas joui assez de la présence de ceux qui ne sont plus ici. Ne vous arrêtez point à cette pensée qui n'est que douloureuse; sans doute, on ne vit avec les siens que dans l'idée cruellement fausse qu'on ne les perdra jamais. Si on était sans cesse en présence de l'idée contraire, le sentiment vif de la fragilité de la vie troublerait tout aussi. Ne vous agitez point de ces souvenirs qui vous trompent.

Mille tendresses, mon pauvre ami.

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