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encore à Saint-Eusoge à c^tte heure? Comme M. de Sahune ne m'écrit point, j'en conclus qu'il est parfaitement bien, car si je voyais une lettre de lui, je croirais le monde renversé et je ne la recevrais point sans quelque effroi. Je n'écris point à madame d'Harcourt qui ne doit ni lire, ni écrire, ni faire beaucoup d'actes de volonté dans la journée afin de se reposer un peu; elle ne peut pas dire, comme M. de Lamartine, en ses Méditatio7is poétiques^ je crois
J'ai trop ri, trop dansé, trop dormi dans la vie.
C'est d'elle^ au contraire qull aurait dû dire : Par un instinct trop fort dans l'infini lancée...
Mais il n'y a pas un médecin qui ne sache que ce régime-là entretient les santés délicates.
Avez-vous des lettres de Normandie ? Je n'ai reçu qu'une lettre d'Albert qui avait M. l'évêque d'Évreux et qui attendait M. Schnetz. Ce sont des hôtes qui ne se ressemblent pas. Avez-vous vu dans la Revue des Deux-Mondes un petit récit de la vie de Léopold Robert et incidemment de M, Schnetz à Rome? Ce ne sont point là des vies d'évêques.
Madame votre tante vous écrit à Gurcy, ne se
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faisant pas au juste une idée de vos résolutions. Elle croit que l'horrible ennui qui règne à Saint- Eusoge vous en aura chassée plus tôt que plus tard, mais il se peut bien que la République garde nos deux lettres, auquel cas vous ne saurez rien de tout cela, je vous en avertis.
A M. E. DE SAHUNE.
Coppet, 2 novembre 1848.
Mille remercîments, mon cher ami, de votre lettre. Voilà qui est agir noblement. Vous payez les arrérages avec une facilité charmante. Vous me paraissez connaître admirablement la France et je la sais très-bien après vous avoir lu, mais vous n'avez pas la même instruction ni la même sagacité sur les affaires de Suisse quand vous dites que j'ai dessein de passer l'hiver dans ces montagnes. Je n'ai point encore fixé le moment de mon départ, voilà tout ; donc, vous m'avez un peu calomnié, et c'est une peccadille par ces temps-ci ; quand je pense que vous auriez pu me tordre le cou, comme on a fait à Vienne à M. de Latour, ou me couper en morceaux comme on a
fait à M. le général de Bréa à Paris et à M. le général Lambert à Pesth, je trouve que vous êtes bien vertueux de ne m'a voir pas fait davantage.
Vous me dites que vous faites un peu de théologie en vous promenant dans les bois. Vous avez bien raison et c'est, je crois, le seul sujet qu'il faille traiter aujourd'hui. Il vaut certainement mieux s'appliquer à la théologie qu'à la philosophie de l'histoire. Vous voyez quel air triste a M. Mignet en voyant s'engouffrer dans un abîme tout noir, devant ses pieds, le grand fleuve de la civilisation dont il savait si bien la carte.
Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre;
ça été notre sagacité à tous. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de parler de tout autre chose que des lois qiii règlent la marche des peuples. C'est comme la météorologie. Quand on a fait une longue série d'observations, on sort sans parapluie sur la foi du baromètre et du thermomètre combinés, et on est mouillé jusqu'aux os. Je vois que vous vous consolez en vous promenant dans les Baléares sur les pas de madame Sand. Il y a de bien jolis paysages dans ces Baléares, comme il y a de charmants tableaux dans les
Lettres fTun voyageur^ mais à chaque nouvelle lecture vous voyez pâlir les couleurs. C'est le contraire de ce qui arrive avec les très-grands écrivains ; il. semble que, à mesure qu'on les lit, le fond de l'horizon devient plus limpide et découvre de nouvelles perspectives plus profondes. L'imagination, pour être puissante, agissante et pénétrante sur les autres, doit jaillir du plus profond de l'écrivain. Aujourd'hui que Tart d'apprendre s'est beaucoup perfectionné on apprend aussi à avoir de l'imagination, et ceux qui en ont naturellement y, mêlent aussi, bon gré, mal gré, celle d' autrui. C'est comme cela qu'il n'y a point de grimaud qui n'ait un peu d'imagination en dépit de Minerve ; c'est comme cela aussi que, dans ceux à qui la nature en a donné une, le mélange avec l'imagination qui est en l'air fait un amalgame qui pousse au noir et perd son lustre et la netteté des lignes en peu de temps. C'est tout juste comme il en est arrivé des couleurs en peinture. Autrefois, les plus grands peintres les préparaient eux-mêmes ; ils étaient à peu près sûrs de l'effet que le temps ferait sur elles et calculaient là-dessus. Aujourd'hui, on achète ses couleurs chez le marchand et les tableaux se décomposent promptement et prennent des teintes de toutes sortes aux-
quelles on ne s'attendait pas. Je ne sais pas comment les imaginations vraies se tireront d'affaire, maintenant qu'il pleut de la mauvaise couleur sur tout le monde. Il est vrai que je suis probablement le seul à chercher ce que deviendra prochainement l'imagination littéraire. Il s'agit bien de tout cela ! Mais on dit que je me plais au rôle à'annosa cornios. En attendant, il paraît que ceux qui ont des perroquets et des sansonnets et des pies doivent leur apprendre à crier Vive ï Empereur ! Si j'étais pie ou perroquet, du diable si on me faisait crier cela. Changer le roi Louis- Philippe contre l'empereur Louis Napoléon est une idée par trop ridicule aussi. Saccager la France durant huit mois pour arriver à ce beau résultat est un fait qui suffirait pour nous rendre immortels dans l'histoire.
Dans mes moments lucides, je ne pense pas à l'avenir ; je lis Homère. Je vous recommande les biographies des batailles. Tous ces jeunes gens qui meurent ont des histoires charmantes auxquelles le bruit des armes m'avait empêché jusqu'à présent de faire attention. Ce sont de petits tableaux de la vie antique d'un fini admirable. Reprenez Homère dans ce biais-là ; les couleurs n'en passent pas.
Adieu, mon cher ami ; il y a bien longtemps
qu'on ne vous a vu. Je vous conjure de me donner exactement de vos nouvelles, et des nouvelles du neveu d'Achille à qui je ne donne pas ma voix, et des nouvelles de tout. Personne ne veut me dire des nouvelles de tout et de tous. Je m'y intéresse pourtant.
A M. d'hAUSSONVILLE.
Genève, 21 décembre 1848.
.Mon cher ami, d'abord, je ne suis pas comme beaucoup de vos parents, amis et alliés qui ne se donnent pas la peine de vous dire s'ils ont ou n'ont pas reçu vos lettres et qui écrivent un monologue spirituel^ sans doute, mais qui ne répond jamais à aucune des choses qu'on leur dit ou qu'on leur demande. Ce genre de correspondance est bien encore la conversation, mais c'est la conversation doctrinaire, dans laquelle on répond aux objections sans les écouter, puisque ce qu'on dit répond inévitablement à tout. Donc, j'aireçu vos deux lettres, et vous êtes bien bon de vous accommoder à mes infirmités et de souffrir un peu de retard de ma part. Seconde- • ment, j'ai lu votre dernier article ; toute l'histoire
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de TafTaire d'Orient est clairement et rapidement exposée, mais je reviens toujours un peu à mon ancienne critique que, une fois engagé dans le récit, votre impartialité prend le dessus et vous ne mettez pas assez en relief pour tout le monde ce que vous voulez surtout prouver, savoir, que les gens d'aujourd'hui sont des bêtes en comparaison des gens d'hier. Tout récit un peu long et détaillé a cet inconvénient; on perd de vue le ton du pamphlet pour faire de l'histoire.
Après avoir regretté, il faut dire ce que vous voulez à Tavenir, ce que vous demandez au neveu du vainqueur d'Arcole... Ce qu'il peut faire de mieux, ce me semble, c'est de frapper fort et ferme pendant que le fer est chaud sur les clubs et toutes les insolences jacobines de tous les genres; dans ces premières expéditions, il aura pour lui tout ce qui l'a nommé... il faut qu'il nous débarrasse de toute la boue accumulée depuis Février et qui arrête toutes nos rivières dans leur cours.
Est-il possible que M. Odilon Barrot soit resté ce qu'il était au 23 février et qu'il ne veuille point du maréchal Bugeaud au ministère de la guerre, sous prétexte qu'il commandait les troupes de la rue Transnonain? D'abord, le gêné-
rai Bugeaud n'a rien de commun avec la rue Transnonain,etpuis, c'est bien le moment de disserter sur le passé, en vérité ! La question est d'avoir un présent et un avenir. Dans la crise où sont les choses, si on se mot à lanterner, à reprendre ses anciennes querelles, on ira à tous les diables. Qui a donné sa voix à Louis Napoléon a voulu se débarrasser de tous les républicains- de la veille. Je ne demande pas leur mort, mais qu'on les mette à la porte des synagogues où ils tenaient les premières et les dernières places. M. le général Cavaignac avait, par position, ce qu'il fallait pour nous faire vivoter par ce régime, mais Louis Napoléon n'a rien de ces qualités, bonnes ou mauvaises.
Voilà mon humble sentiment sur nos affaires politiques. Mes afTaires particulières ne sont pas brillantes. Je reste sujet à des étourdissements continuels, très-pénibles en eux-mêmes. Je ne puis me mettre en route par ce froid et par cette santé.
A M. R AU LIN
Genève, 9 janvier 1849.
Mon cher ami, ne soyez pas en trop grande susceptibilité si je n'ai pas répondu de mon mieux à tout ce que vous dites si bien dans votre dernière lettre du 19 décembre. Il s'est passé beaucoup de choses depuis ce 19, car vous avez acclamé un fort beau président, et il a dû commencer à montrer de quel bois il se chauffait dans le grand hiver de notre siècle. Les rapports qui viennent ici sur la manière dont il paît ses brebis sont un peu contradictoires. Les uns disent que rien n'avance; que les Français sont tout aussi inquiets que s'ils n'avaient point à leur tête un neveu de Napoléon ; les autres remarquent, comme un heureux indice, que les sages qui administraient la France avec une si haute prudence depuis onze mois commencent à faire leurs paquets et qu'ils sont remplacés par des fonctionnaires qui n'ont point l'habitude des liqueurs fortes, ni des belles pipes noircies à leur base, ni des belles demoiselles qui n'ont point dit leur nom et qu'on n'a point revues ;
mais tout cela peut être trompeur. Il faudra savoir quel est le métis agitât mol.em dans ces changements. Les journaux n'en disent jamais rien que pour ceux qui le savent déjà. Je ne crois pas, du moins, que nous fassions la guerre. Notre maître n'a pas l'air de cette humeur ambitieuse et violente qui fait les conquérants, suivant Bossuet.
On me dit que vous vous êtes engagé à écrire dans la Revue des Deux-Mondes; sur quel sujet est cet article? Je voudrais bien être auprès de vous pour le voir pousser. Si vous m'en croyez, faitesle rapidement et tout d'une traite^ et corrigez après aussi lentement que vous voudrez et comme le temps le permettra ; sans quoi^ on hésite à chaque paragraphe, on corrige un trait sans savoir quelle dimension aura son esquisse et l'on n'avance point. Quelqu'un qui écrit visiblement tout d'une traite, mais sans corriger, c'est M. de Lamartine. Vous ne lisez pas ses Confidences et vous avez tort. Vous y trouveriez de jolies choses, avec d'énormes défauts. C'est la première fois que les champs de la Bourgogne aient été à pareille fête et inondés d'un tel déluge de couleurs. Cette aimable maison de Milly flotte dans ces eaux débordées comme l'Arche sur les vapeurs du déluge, mais enfin, la maison
et les gens qui l'habitent sont agréables à regarder. Les sources de ce grand diable de fleuve sans lit qu'on nomme M. de Lamartine sont jolies. Ces Confidences forment un contraste singulier avec Y Outre-tombe et l'outrecuidance de M. de Chateaubriand. Les deux personnages n'ont point vu la maison paternelle du même œil assurément... Mais vous ne lisez rien de ces fadaises.
J'espère que si vous n'avez point d'inquiétudes, vous n'avez plus non plus de rhumatisme. J'en ai un dans le cou et dans la tête ; si vous pouviez le placer sur quelque tête de jacobin, vous m'obligeriez fort. Si vous voulez avoir une heure ou deux d'agréable distraction, lisez le livre de M. Ampère, intitulé La Grèce^ Rome et Dante. Sans beaucoup de force ni de suite dans les idées, il a beaucoup d'élégance, de savoir et de sentiment de ce qui est beau.
Qu'est-ce, je vous prie, qu'un livre de M. de Lamennais, sur la religion? Il doit être intitulé : De la Société première et de ses lois ou De la Religion. Ce doivent être des timbales ou des cymbales retentissantes ; encore retentissantes est-il beaucoup dire.