III
visage, c'est le cas de la laisser faire. Je ne suis pas de ceux qui pensent que nous périssons, mais tout au contraire que nousgrandissons.il y a dans la croissance des enfants des moments où ils ne sont pas à leur ava ntage.
GII.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Trouville, il août 1854.
M. de Broglie est arrivé ici avant-hier à neuf heures du soir, par le Havre, sur une jolie mer unie comme un miroir. Il ne paraissait point fatigué, si bien que nous sommes allés au Val- Richer, ce qui fait un assez joli total d-e quatorze heures dans la journée. Ce Val-Richer est des plus agréables. C'est la retraite de M. Guizot selon les règles de l'Idéal. On y voit dans une juste mesure les marques de l'homme d'État, du savant, de grands portraits de rois , de princes, de généraux, de ministres, une vaste bibliothèque, quelques restes de luxe bien placés dans le cadre d'une fortune modeste; enfin, l'archevêché de Cambrai, tel que le décrit M. de Beausset, n'était pas mieux approprié à Fénelon
LETTRES. 3:*;î
que le Val-Richer à M. Guizot. Le site est extrêmement agréable; une petite vallée qui est occupée presque tout entière par le jardin et cernée par des collines boisées ; un bruit d'eaux modestes et vives; des ileurs; des oiseaux; des arbres bien cultivés; une vie réglée; un grand courant d'idées; une politesse aimable et tranquille; enfin un charmant oasis intellectuel dans ces vallées un peu rudes de mœurs de la Normandie.
Les nouvelles de I%ris sont bonnes. M. de Broglie à laissé Paul dans une santé excellente. C'est hier qu'il a dû passer son premier examen de chimie. Avant quatre semaines, il sera sur l'impériale de quelque diligence dans les gorges du Jura, en petite, tenue, n'ayant payé que demiplace en sa qualité de militaire, rêvant à Coppet, à Edmond, au cours des astres, auxlois des nombres et à son grand uniforme.
Ici la vie passe sans grand inconvénient, sans bruit de monde... Voilà quatre jours que je dîne chez madame deBoigne, tout étonné de me retrouver dans la société de personnes que je ne connais pas de tout temps. On se promène dans un jardin où il n'y a pas une feuille desséchée, où l'on ne souffre pas une Heur piquée des vers ; des masses de géraniums élincelants, des genêts,
(les bruyères roses, rouges, des sauges cardinales et la mer à côté qui semble vouloir avaler tout ce petit monde à l'aquarelle. La corvée de Trouville commencée sous d'assez ennuyeux auspices n'aura pas trop mal tourné.
cm.
A M. PAUL DE BROGLIE
Broglie, 20 septembre 1854.
Mon cher ami, je n'ai pas répondu aussitôt que j'aurais voulu à ton petit mot si aimable que tu as trouvé le temps de m'écrire dans le tumulte d'une arrivée, et quand tu retrouvais tout ce que tu regardais de loin, du coin de l'œil, depuis un an. Cela te sera certainement compte par tes biographes comme une preuve d'un excellent naturel. Les grands géomètres passent généralement pour un peu secs, mais je vois bien qu'il y a des exceptions.
Je voudrais bien être sous les grands chênes qui sont au fond du parc de Coppet. Je prends déjà mon élan pour franchir le Jura, mais il est possible que je sois obligé de m'y reprendre à plusieurs fois, commo on fait un fossé profond.
Si j'ai un éclair de santé , j'arriverai comme la foudre devant les deux fontaines de la grande cour. Voilà, j'espère, une figure bien conduite avec toutes les analogies rigoureusement observées.
As-tu des nouvelles de l'École ? Il est probable que dans ces premiers jours tu ne regardes pas beaucoup du côté de la montagne Sainte-Geneviève et qu'elle reste perdue dans ses brouillards. J'espère que tu te fais réveiller de bon matin par Kiener avec ces paroles : « Capitaine , voici l'heure de la diane et vous pouvez dormir en paix. »
Nous vivons ici dans une grande solitude. Si les enfants ne criaient comme des aigles, on n'entendrait aucun bruit. M. Clémencet parcourt les bois avec les petits et leur fait faire des collections d'insectes et de plantes. Victor est surtout sensible à la classification. Quand il sait le genre et l'espèce, son esprit est dans un parfait repos. Il a le goût des classifications plus encorii que le goût des bêtes pour elles-mêmes. J'ai découvert autrefois pourquoi Thommè avait la rage toute spéciale de savoir le nom de toutes choses avant tout; c'est que, s'il n'avait dans la mémoire que les images de ces choses , elles s'embrouilleraient assez inévitablement d'abord.
puis, il ne pourrait ni en parler aux autres, ni en raisonner intérieurement. C'est un instinct qui lui est donné pour faire des provisions dans son intelligence, comme l'instinct d'amasser est donné aux fourmis , supposé que les fourmis aient des greniers d'abondance, ce qui est contesté, je crois, par les observateurs.
Adieu, mon cher enfant. Mon instinct est d'aller vous retrouver bientôt.