‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 25 sur 43 · A M. D HAUSSONVILLE · texte numérisé non relu

A M. D HAUSSONVILLE

Broglie, 4 octobre 1854.

Qui est bien malade suivant les derniers journaux, c'est le prince Menschikoff, s'il est là, comme on le raconte, une mèche allumée a la main et délibérant s'il fera ou non sauter la flotte, après avoir promis, dans ses proclamations , qu'il se ferait sauter, le cas échéant. S'il n'a que six heures pour résoudre ce problème, il a droit de demander qu'on ne le trouble pas dans ses réflexions. Ce qui paraît certain , c'est que Sébastopol est enlevé ou à peu près et que les vaisseaux russes sont entre deux feux. On ne peut

pas voir se dissiper plus rapidement le prestige d'une puissance en apparence formidable. Ceci va inspirer aux esprits téméraires une témérité sans bornes. Ils croient, avec quelque prétexte, qu'il n'y a que de marcher sur tout ce qui a l'air eiYrayant. Quel dommage que nous n'ayons pas fait sauter Sébastopol dix ans plus tôt ! Cela eût fait honneur aux gouvernements libéraux et les aurait probablement aidés à vivre. A cette heure, les habiles disent d'un air capable : « Vous n'en feriez pas autant^, vous autres parlementaires. » Mais, tout cela dit, je suis très-aise encore aujourd'hui que les grandes civilisations remportent sur les grandes barbaries et j'aime mieux causer de la France avec des étrangers après la prise de la Crimée qu'avant.

Je suis encore ici, comme vous voyez, mon cher ami. Je n'ai pourtant pas renoncé à toute intention d'aller en Suisse^ bien que les jours s'écoulent. Je pourrais encore y passer à peu près un mois. On a la bonté de m'y désirer assez, bien qu'on ne croie pas que je me décide à cette course. Il n'est pas commun d'arriver là où on est bien aise de vous voir. Ce sera, de plus, la dernière année que Paul passera en famille.- Dieu sait où il sera l'an prochain ! Peut-être qu'il commandera une batterie d'artillerie sur les

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bords de la Newa et qu'il défilera sur les quais de granit de Saint-Pétersbourg. Si la paix vient après cette victoire de Sébastopol, ce sera une grande preuve de sagesse de la part du gouvernement, mais peut-être que c'est une sagesse qui n'est pas dans l'humanité. D'ailleurs, cette terre de Crimée une fois conquise, viendra la difficulté de savoir à qui on louera la maison. 11 est possible aussi que l'empereur de Russie, tout battu qu'il est, ne veuille point entendre raison et peut-être que, dans l'état où il est, manquer de raison est encore ce qui lui reste de plus raisonnable à faire. Il ne faut faire aucune conjecture tant que son général est là à d'élibérer sur un baril de poudre.

Les jeunes frères de madame Albert de Broglie viennent ici passer quelques jours avec un jeune abbé du Midi qui les surveille en vacances. Jlgnore ce que fera sur ce jeurte abbé la vue d'un élève de l'École normale comme M. C. Il n'a probablement jamais vu de près aucun des monstres de cette école-là. A la vérité, toutes les classes commencent à se mêler, car trois ou quatre élèves de l'École normale sont à cette heure prêtres de l'Oratoire. Dans quelques 'années les prêtres de l'Oratoire auront un certain penchant à passer à l'École normale. Il y a des

marées très-marquées dans l'ordre moral et intellectuel. Les Babinets de la philosophie devraient en faire des tables exactes

A M. E. DE SAHUNE.

Broglie, 16 octobre 1854.

On dit, mon cher ami, que vous menez une vie très-agréable dans Gurcy, une vie de cocagne dans l'ordre intellectuel, causant et lisant tout le jour. On se plaint ailleurs de M. de Viel-Castel qui n'a pas voulu aller en Suisse, afin de percer les nuits de ses conversations dans Seine-et- Marne. Si je pouvais bouger, j'aurais la fantaisie d'aller vous entendre. Pour le moment, je n'ôterais à personne sa part de conversation, car je suis muet comme un poisson. Je n'ai d'idées sur rien ; vous me direz que ce n'est pas une raison de se taire, mais la parole même m'est une fatigue. Je voudrais que cette année fût finie. J'en ai vu peu d'aussi lugubres. Il est vrai que quand on a bien dit cela, on entre avec plaisir dans l'année 1855, et Ton y trouve, au détour, d'autres malheurs qu'on ne soupçonnait pas.

Avez-vous su quelques détails sur ce pauvre Étioles ? Oq ne peut pas ima,^inerun événement qui frappe plus à fond plus d'âmes excellentes.

Dites-moi vos grandes lectures dans Gurcy. Ce n'est certainement rien qui se rapporte à Cicéron, Vous verrez dans l'Elysée, non pas l'Élysée-Bourbon, ce qu'il vous dira sur votre insigne négligence. Vous auriez pu vous en faire un avocat dans l'autre monde et c'est justement lui qui portera témoignage contre vous. Comme il a la langue bien pendue, ce ne sera pas une petite affaire, et comme il avait une activité de possédé, il vous en dira de belles sur la paresse. J'ai relu l'autre jour les quatre premiers livres des Tmcidanes; j'ai été un peu surpris de ma froideur. Peut-être faut-il se souvenir vaguement de la plupart des livres. On y met bien des choses qui n'y sont pas et, en les relisant, toutes ces choses s'évanouissent. Je ne relirai donc pas votre Vie de Cicéron^ mais je voudrais bien la lire.

Il n'y ;i que le.? yens do l'Aima qui fassent des choses brillantes. N'avez-vous pas plaint ce pauvre maréchal do Saint-Arnaud ? Toute sa vie n'était pas tout à fait une vie de Plutarque, mais cette é^nergie méritait quelque chose de mieuxque d'être abatiu par la maladie à la vue dos

murs de Sébaslopol, après de si prodigieux efforts contre l'abattement physique.

A MADAME d'hAUSSON VILLE.

Paris, samedi 28 octobre 1854.

Me voici enfin arrivé à Paris et très-disposé à prendre la. route de Gurcy à la première réquisition. Je suis venu ici par Évreux en compagnie d'Albert qui voulait assister aux funérailles du pauvre évêque d'Évreux. Il me semble que tout le monde meurt dans cette terrible année-ci. Nous avions quitté cet excellent homme à Trouville, il n'y a pas trois mois^ faisant le projet d'aller à Broglie en automne aussitôt l'arrivée du duc de Broglie, et Albert ne l'a revu que sur ce lit de parade qu'on a promené, dans la cérémonie funèbre, à travers les rues d'Évreux, suivant les rites pratiqués à la mort des évèques.

.Je ne sais rien du triste Étioles... Personne ne saura que ceux qui l'ont connue dans l'iniimilé ce qu'était madame de Langsdorff !...

J'ai bien envie de vous voir, mais je vous

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avertis que je ne suis pas bien aimable. J'ai présentement à peine le sens commun et nul entrain d'esprit. Je viens d'ennuyer à fond et madame Albert de Broglie et Albert ; comme ils sont aimables et polis, ils n'en ont rien témoigné ; mais ils se frottent certainement les mains du départ d'un animal maussade et mélancolique, qui rendait la pluie et le brouillard encore plus tristes.

Enfin, voyez ; me voilà, et si vous voulez vous risquer, vous n'avez qu'un mot à dire pour savoir ce que c'est qu'un ennuyeux. Comme vous avez un renfort de gens d'esprit, vous ferez feu supérieur sur moi.

cvii.

A M. d'hAUSSONVJLLE.

Paris, lundi 11 décembre 1854.

Vous voyez par les journaux tout ce que nous savons ici du siège de Troie. M. de LangsdoiiT, qui est venu passer quelques jours à Paris pour ses affaires, dit que les Anglais sont aussi découragés que peuvent l'être des g^ns très-courageux et très-persévérants. Ils voient avec

tristesse que tous leurs efforts ne peuvent jamais montrer à l'Europe une armée bien nombreuse. On croit assez qu'on sera obligé d'en venir chez eux au système de recrutement par la conscription. Ce serait une terrible innovation dans ce pays de liberté. Quoi qu'il en soit, on ne paraît avoir ici aucune inquiétude sérieuse. Je disais l'autre jour à M. *" toutes les raisons qui me semblaient devoir donner beaucoup de souci sur le sort de notre armée exposée en nombre inférieur à la rigueur d'un hiver en pays inconnu — en face d'un ennemi abrité dans des murailles et qui a, derrière ces murailles et au delà d'un petit courant de mer, d'autres murailles inaccessibles où il pourra s'établir en cas de défaite — une flotte dont on reconnaît aujourd'hui qu'un caprice du vent peut l'engloutir à la vue de l'armée de terre. M. *" admet tout cela, mais il affirme que les gens du métier sont sans inquiétudes graves, et il paraît que M. Thiers partage cette sécurité. Je souhaite bien sincèrement qu'il ait raison. Je ne pensais pas que je dusse un jour m'intéresser réellement à une expédition entreprise par le présent gouvernement.

334 LETTIIES.

A M. PISCATORY

Paris, 3 mars 1855.

Mon cher ami, tandis que l'on se creusait la tête pourprévoirce qui arriverait dans cet Orient, voici peut-être que le dénouement survient du coté oianul ne l'attendait. L'empereur de Russie, en mourant, laisse peut-être les seules chances possibles d'une paix un peu prompte. La moitié de l'histoire est faite ainsid'événements inattendus, qui font prendre un autre cours au fleuve, et, comme dans les romans d'Anne Radclifîe, c'est par une porte cachée dans la muraille qu'entrent et sortent les personnages importants du drame. Qu'est-ce que voudra le successeur de l'empereur Nicolas ? je voudrais bien que cela pût faire lever honorablement le siège de Sébastopol et que toutes les mines dont on dit que la ville est pleine, fussent déménagées paisiblement et ne sautassent pas sous une dizaine de mille des nôtres.

Merci, mon cher ami, de votre très-aimable lettre. C'estgrand dommagepourmoiquevousne bougiez guère de votre Tusculum un peu froid,

au lieu de venir dans notre Rome un peu sale. Le vent de la mer, vous le savez, est si violent ici, que je ne m'entends guère avec personne. Il faut deux choses pourgarder sa raison debout; d'abord, de la raison, ce qui n'est pas si commun, et puis aussi un certain mépris de la puissance du monde^ ce qui est fort rare. 11 y a peu de gens qui osent dire avec Lemierre : « Le public est un sot et un ivrogne » ; rien n'est plus sûr cependant. Dieu m'a fait la grâce de pouvoir assez souvent regarder le monde en face sans cligner les yeux. Il est bien possible que cette petite hardiesse tienne à des défauts, et elle refroidit certainement un bon nombre de demi-amis. L'homme en société est un animal qui se plaît à penser et à voir penser comme les autres. Il n'aime pas les gens qui ne se mettent pas à la dernière mode comme lui; il voit même dans cet esprit de contumace un manque de considération pour lui. Il y a dans cet état social du tyran et de l'esclave. Il exige impérieusement que son voisin soit esclave comme il l'est lui-même. Quoi qu'il en soit, je crois, comme vous, que Cicéron valait bien toutchevalier ou tout sénateur, ou tout lettré de ce temps-ci. C'est une aimable et noble créature. Ce petit parvenu d'Arpinum est tout simplement le plus beau résultat de toute

la longue civilisation qui l'avait précédé. 'Je ne sais rien de plus honorable pour la nature humaine que l'état d'âme et d'esprit de Cicéron. Il est sans doute aussi résolu qu'aucun des bourgeois de Paris, qui le tiennent pour un poltron, pourl'avoir entendu dire vaguement au collège. Il est actif comme la foudre, ami sincère et officieux, bienveillant pour tous, aimant ce qui .brille, mais ce qui brille en éveillant de grandes pensées, sage, modéré, ami des règles sévères par imagination, stoïque et prêt à se les appliquer à lui-même, après un peu de réflexion ; sans dogme, il est vrai, sans traditions impérieuses et miraculeuses, ne reconnaissant d'autres Pères de l'Église que la suite des sages que le monde avait admirés jusqu'à lui, mais ne dépassant pas aussi les limites de l'intelligence pour s'émouvoir de ce qui ne dit rien à l'esprit. On n'a pas fait un compte exact, à mon sens, des ravages qu'a produits dans les esprits des temps nouveaux l'habitude d'admirer l'inintelligible au lieu de rester tout simplementdans l'inconnu. Au temps de Cicéron, aucune croyance surnaturelle ne dominait sur les esprits cultivés. Quand il rêvait sur sa terrasse de Formies, en vue de la mer, il suivait avec pleine liberté tous les beaux instincts de la raison humaine. Quand il

cherchait le secret du monde, ou qu'il se demandait ce que murmuraient les vagues à ses pieds, ce que disaient les astres du ciel d'Italie sur sa tête, il n'avait entre lui et la nature aucun de ces fantômes.imposants, mais informes, qui ravissaient Saint-Antoine dans le désert et Saint- Ignace de Loyola dans le monde.

Vous dites bien, il y a quelque chose de Cicéron dans Voltaire, mais avec toute la différence en faveur de Cicéron, que celui-ci pense à tous les grands problèmes en parfaite liberté de spéculation, sans ennemis qui lui disent : « Monsieur, pas tant de raisons, ou je le dirai au roi, au parlement, au Pape, au monde chrétien. » Aussi l'esprit de Voltaire s'est-il exalté et emporté outre mesure et c'est par là qull pousse la hardiesse à toute extrémité. Il rencontre des ennemis dans ces espaces infinis où la pensée de Cicéron ne rencontrait nul obstacle.

J'ai aimé comme vous ce morceau de M. Ampère ; il a le genre d'imagination qu'il faut à un historien des vieilles ruines. Il revoit tout ce grand passé avec une impression analogue à celle qu'on éprouve en se rappelant à soi-même • son propre passé ; des couleurs vives et tristes, qui sont les vraies couleurs , mais dégagées de tontes les ombres du réel. Il voit dans la

vie des peuples ce qu'ils voulaient êlre et ce qu'ils voulaient faire, plus encore que Cd qulls ont été et ce qu'ils ont fait, mais cela aussi est une vérité, et l'idéal de l'ancienne Italie n'est certainement pas l'idéal de la France d'aujourd'hui.

Les derniers discours à l'Académie ne sont pas non plus des discours de Cicéron. Je n'ai pas eu la force d'aller jusqu'au bout du discours de M. *** ; trois fois l'ennui m'a forcé d'abandonner la résolution que j'avais prise, trois fois, d'aller jusqu'au bout. Des gens patients, qui l'ont lu ou écouté, prétendent qu'il n'y a dans son jargon rien de repréhensible contre le gouvernement de Juillet. J'aime mieux le croire que d'y aller voir.

L'Angleterre est aussi difficile à comprendre que nous. Combien de choses surprenantes nous avons vues chez elle depuis le commencement de la guerre! Je suis étonné que lord John Russel se montre volontiers hors de chez lui. Cette Angleterre était pour les gens qui aiment le bien un spectacle consolant, mais tous les exemplaires du juste et du bien ont l'air de s'en aller. Cela ne fait rien. Le bon sens peut dire ce que Charles XII écrivait sur la carte des conquêtes de la Suède. « Dieu me l'a donné, le diable

ne me Tôtera pas. » — Je suis bien sûr que finalement nous serons victorieux dans la grande bataille.

Adieu, mon cher ami, voilà bien du fatras ; mille et milla amitiés. -

Lisez le de Senectiite de Cicéron. Ce n'est pas, assurément, un livre de votre âge, mais vous y trouverez toute la vie agricole des Romains , et je ne sais quelle odeur déterre nouvellement labourée qui vous portera à la tête.

Ar MÊME.

Paris, 26 avril 1855.

Que je vous dise d'abord, mon cher ami, combien j'ai été touché et reconnaissant de votre aimable présent. J'ai placé ce beau livre que je tiens de vous et qui a appartenu à votre père dans ce petit trésor où chacun serre ce qu'il a de plus précieux.

J'espère que vous lirez avec quelque intérêt les deux volumes que je vous ai envoyés. La Vie de Washington est un livre bien fait, surtout pour le coup d'essai d'un très-jeune homme.

Il n'est peut-être pas assez libéral, maisles temps sont durs. Nous sommes bien loin des jours où l'élite des nations civilisées suivait avec passion toutes les marches de l'armée de Washington. Aujourd'hui on se pendrait volontiers à la queue du cheval du maréchal Radetzki, croyant enfiler la bonne route derrière ce demi-barbare qui ne connaît que l'ordre du régiment. Pour le Menandre^ le livre n'est pas bien fait ; vous trouverez là beaucoup de décousu, un certain entraînement de jeunesse à suivre la première idée qui passe, sans songer au plan général ; mais le sentiment de l'antiquité y est vif et original. Il donne envie de relire les écrivains anciens dont il parle, et il faut beaucoup passer à qui a cette chaleur communicative. L'auteur m'a demandé de lui dire les défauts de son livre, et je le lui dirai avec une parfaite candeur. Il serait mal de ne pas dire la pleine vérité à qui a beaucoup d'esprit et peu d'occasion d'entendre des critiques un peu âpres.

J'ai quelque idée que ce décret sur les académies va engager un conflit qui ne sera pas agréable aux autorités établies. C'est certainement une provocation gratuite à des gens paisibles. On met d'abord dans l'Académie des sciences morales dix membres justement destinés à

changer la majorité, puis on revient à des règlements qui n'ont jamais été exécutés ou que l'Académie n'avait jamais subis. Les commissions choisies parle gouvernement décideront avec le bureau du mois de janvier de chaque année de la distribution des prix, sans que les autres membres aient rien à y voir. Le bureau n'a que trois membres et la commission, au choix du gouvernement,en a quatre. Le résultat sera fort simple; les billets pour les séances publiques devront être tous remis au ministère, qui en fera la distribution à son gré. Reste à savoir si Tonne demandera pas communication préalable des discours, ce qui serait assez en harmonie avec l'ensemble de cette nouvelle législation. L'Académie française n'a pas l'air de vouloir supporter tranquillement cet affront ; moins trois ou quatre membres, tous s'en montrent très-blessés. Que le démon de la prudence apaise bientôt cette irritation, cela se peut assurément, mais je ne le crois pas.

Voilà de bien petites affaires, pendant que devant Sébastopol on se lance tout ce qu'il y a de fer et de feu sur la planète. On dit que le gouvernement reçoit du général Canrobert des nouvelles qui font espérer qu'on entrera dans la place avant huit jours, et qu'on n'en publie

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rien pour ne pas donner de fausses espérances. Plaise à Dieu, qu'il en soit ainsi, car voilà bien longtemps qu'on se tue et qu'on meurt de maladie devant ces chiennes de murailles !

ex.

A II. PAUL DE BROGLIE

Paris, samedi 16 juin 1855.

Mon cher ami, on te regarde de loin faire le déménagement de ton bâtiment. Cette Persévérante est devenue une personne de la famille. On la connaît mieux que bien des cousines. Je crois qu'à ton retour ici tu trouveras qu'on a pris toutes les façons de parler de la marine. Tout cela veut dire que tu manques beaucoup à ce petit monde que tu as laissé pour un temps. Il est singulier que les hommes vivent d'abord en famille pour se séparer ensuite et s'en aller chacun du côté des quatre vents. Il serait plus simple qu'il commençassent leur vie dans l'isolement pour se réunir ensuite. Je sais toutefois qu'il y aurait à cela de grandes difficultés et ce que j'en dis n'est pas pour refaire la société humaine à ma fantaisie.

Ici, il n'y a rien de nouveau que les bonnes nouvelles de Crimée que vous connaissez. Ces bonnes nouvelles ne sont pas sans mélange, cap il est probablement resté bien du monde dans ces hardis coups de main. Il paraît que l'infanterie française a pris en Crimée des habitudes qui supposent un sang-froid et une résolution inconnus jusqu'aujourd'hui.

Ta sœur est venue passer un jour à Paris. Elle est allée le soir voir une actrice italienne, madame Pdstori, qui fait l'admiration universelle par l'énergie, la grâce et le pathétique de son jeu. Les méchants prétendent que mademoiselle Rachel en a conçu quelque tristesse; qu'elle a assisté dans un sombre silence à une représentation de madame Ristori, tandis que l'actrice italienne au Théâtre Français ne pouvait pas contenir, dans sa loge, les témoignages d'admiration en entendant mademoiselle Rachel. Avez-vous un beau théâtre à Brest ? J'imagine que chaque soir vous avez surtout une nouvelle représentation du coucher du soleil sur les flots de l'Atlantique, mais ce spectacle en vaut bien un autre.

AU MEME

Broglie, samedi 7 jnillot 18J5.

Ta tante m'a dit que tu voulais que les lettre? te fussent adressées sur la Persévérante en personne. C'est déjà comme si tu t'éloignais un peu à l'horizon et la rue d'Aiguillon avait moins l'air d'un pays perdu que ce vaisseau.

As-tu passé une petite revue de ta bibliothèque de campagne? As-tu déterminé les livres français que tu voulais emporter au bout du monde? Tes listes se seront probablement perdues dans la précipitation de ton départ de Paris. 11 faut d'abord savoir ce qu'un vaisseau de guerre peut contenir de volumes, en lui laissant une place raisonnable pour les provisions de bouche, les projectiles de toutes sortes et autres menus détails, tels que l'équipage lui-même. Il faut compter qu'il n'y a d'un peu durable à la mer que les grands écrivains qu'on peut relire plus d'une fois, parce qu'ils ont une eau profonde, et, parmi les grands écrivains, viennent d'abord, sous le rapport de beaucoup de sens sous un petit volume, les grands poètes. Il est singulier que

les règles, puériles en apparence, de la rime, du mètre, etc., aient cette puissance d'enfermer des pensées plus vives dans des impressions plus fortes.

J'apprends qu'en Germanie autrefois un bon prêtre Pétrit, pour s'amuser, du soufre et du salpêtre.

Il semble que les idées enfermées dans les vers se condensent à la façon de la poudre de guerre. (Je remarque que depuis que j'ai des amis qui portent Tépée, mon langage a pris une sorte d'allure tout à fait militaire.) Veux-tu Montaigne? Veux-tu \q's> Lettres de madame de Sévigné ? Cette dernière est de grand encombrement, mais il se peut qu'en mer, à cinq ou six cents lieues de terre, on se plaise à tout ce détail delavie des salons et des familles du dix-septième siècle, qui ressemblent, après tout, aux familles de tous les siècles. Peut-être qu'on se plaît à ces bruits de terre, comme Colomb lorsqu'il vit des papillons, des oiseaux des tropiques, à Tentrée des Antilles. Pour Montaigne, quoiqu'il ait une assez pauvre morale, que ses instincts soient d'un épicuréisme assez vulgaire, le train de son imagination est stoïque. Il aime les grandes âmes, quoiqu'il ne fût pas de cette élite. Lui qui était assez faible, il se complaît à peindre, avec

les expressions les plus heureuses, les caractères énergiques et les grandes luttes de la volonté. Pareille chose était arrivée à Horace; il menait sa petite vie paresseuse et égoïste à Tibur, et quand il se livrait à ses rêveries poétiques, son esprit l'emportait vers les tentes de Brutus et de Caton. On est surpris, dans l'histoire militaire, de trouver dans des âmes faibles cette admirable force de couleurs pour représenter des vertus dont elles-mêmes étaient incapables. Ils aiment les bruits de guerre et ils ont peur de leur ombre. Dis-moi ce que tu veux, et je ferai tes commissions de près ou de loin.

Il nous vient encore tous les jours des dépêches de lord Raglan, et il est déjà bien loin de tout le tumulte du siège. C'est une fin un peu triste, bien que, à tout prendre, il termine trèshonorablement une carrière très-honorable ; mais enfin, ses derniers jours n'ont pas eu l'éclat qu'il se promettait en quittant l'Angleterre. Il aura sans doute entendu quelque chose de tous ces murmures qui s'élevaient contre lui; mais, après tout, je me figure que les plus vifs et les plus vrais plaisirs de la vie militaire ne sont pas l'espoir et la jouissance d'une grande renommée. Probablement, le plaisir habituel de se sentir libre et à l'aise dans le danger, — d'entendre

dans le bruit et de voir dans la fumée du canon aussi bien et mieux que dans une salle de danse, — le plaisir de commander^ non-seule.nent aux autres, mais à son propre esprit dans l'occasion, et de trouver la sérénité dans ce qui serait alarme et tumulte pour les autres, — le plaisir âpre de souffrir ce que d'autres ne pourraient peutêtre pas supporter, — en un mot, le sentiment de l'exercice énergique et profond de la volonté qui faisait dire à Turenne, parlant à sa personne : Carcasse^ tu trembles? Tu tremblerais bien davantage si tu savais où je te mène; voilà de petits agréments habituels que lord Raglan a trouvés dans sa vie militaire et dont le vulgaire ne ferait pas grand cas, quand bien même il s'en douterait.

Il paraît qu'on ne trouve que trop de ces rudes jouissances dans Sébastopol.On dit que, sous quelques jours, un effort nouveau et plus concerté sera tenté sur tous les ouvrages. Je mettrai, à la prise de cette chienne de ville, toutes les lumières de ma chambre à ma fenêtre, en signe de réjouissance. Comme je suis au fond des bois, cela n'aura nul air de vouloir se faire remarquer.

Bonjour. Voici une lettre d'Albert, de Plombières, qui m'arrive à quatre jours de date. Il dit qu'il ne trouve manière de passer le temps tolérablement qu'en se soumettant à une règle

invariable pour l'emploi de ses heures. C*esttout l'agrément de la vie de ces eaux, et il me semble qu'on peut rencontrer cette faculté partout où l'on est seul.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Broglie, 6 septembre 1S55.

Vous avez des nouvelles d'ici et je n'ai pas besoin de vous faire le journal de la petite vie paisible qu'on y mène. Il y a passé pas mal de monde depuis le départ de madame d'Haussonville, mais personne qui ait mis son bâton de voyage dans un coin pour faire séjour. Sauf notre excellent ami Sahune, tout le monde est animé de l'esprit du Juif errant. M. de Corcelles y a passé deux jours. Il vous aurait plu par son goût passionné pour la vérité qui n'empêche guère de se tromper, mais qui témoigne de l'élévation de l'âme. Il est taillé en torce, comme vous avez pu voir, mais il est de la race des géants qui ont plus de douceur, de délicalessu et de raffinement d'esprit que beaucoup de petits hommes. M. Ampère vient de partir. Il a charmétout le monde. Il nous a lu des fragments

de la métaphysique de son père qui eussent eu votre approbation pour un certain élan qui va naturellement au grand, n'était que cela aurait surpassé la force d'attention des petites dames qui ont aisément mal à leur tête. L'esprit de locomotion a emporté M. Ampère à Paris, puis il l'emportera dans trois jours à Rome. Albert et sa femme ont été entraînés dans ce tourbillon ; ils n'iront pas jusqu'à Rome pourtant. Albert va chez M. de Montalembert en Bourgogne et la princesse de Broglie chez sa tante Lemarrois. M. de Broglie est tout seul de sa maison, ayant pour compagnon de solitude M. de Sahune, M. Savinien Petit qui peint de beaux petits saints dans une petite chapelle imitée des catacombes, mais des catacombes avec calorifères etc., M. Clemencet et moi qui écris par moments un petit volume où il n'y aura pas l'ombre de catacombes, ni de saints, ni de chandeliers à sept branches. Nous sommes une population un peu mélangée, qui ne s'arrache point les yeux. J'ai appris à dire assez peu ce que je pense et à parler avec douceur de ce que je ne pense pas. J'ai fi:ii par céder au nombre, sans en avoir plus d'admiration pour les opinions du grand nombre. J'ai pris pour devise : Tu ne mordras j)oint^ 1°, parce que l'on s'échauffe en mordmt;

2", parce que les mordus poussent des cris désagréables. J'ai acheté une peau de mouton et je détale dès que je vois ou que j'entends l'apparence d'un loup. J'aurais certainement le prix de sagesse dans une école primaire...

Je ne sais pourquoi je plaisante. La vie n'est pas gaie cependant. Ce qui est certain, c'est que je n'ai nulle envie de rire. Adieu, je n'ose pas vous demander si c'est vrai que vous irez à Broglie au mois de novembre.

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