A M. E. DE S AH UNE
Broglie, 1" novembre 1855.
Nous voilà à cette triste étape du 1" novembre. Ce sont les portes de l'hiver qui ne diffèrent pas beaucoup, à ce que j'imagine, des portes de l'enfer. Les nuits sontnoires, les jours sont gris, le vent se plaint dans tous les coins de la maison, les feuilles passent devant les fenêtres comme de petits fantômes. On sent en soi comme une plus grande défiance de la vie. On se figure qu'on ne verra plus jamais l'été. Ce sont probablement des impressions de gens nerveux, et je soupçonne que nul sergent d'artillerie, nul bri-
gadier de carabiniers en garnison à Versailles, n'a de ces ridicules sensations à la vue de la chute des feuilles. Savez-vous quelque chose de nos affaires de la mer Noire? Je souhaite bien que les braves gens qui sont là passent l'hiver dans de bonnes villes de garnison, s'il y a pareille chose sur le littoral de la mer Noire. Avez-vous commencé le xii* volume de M.Thiers? Ce sera une agréable lecture pour M. votre père. A-t-il vu déjà la préface de ce xii' volume et la dissertation plus vive encore que neuve sur l'art d'écrire l'histoire? Je ne sais comment fait M. Thicrs pour avoir toutes les lenteurs de la démonstralîon la plus étudiée avec cette furia qui fait croire au lecteurqu'ilcourtlaposteaveclui. Après tout, ces singularités-là sont ce qu'on nomme le talent. Aucun historien n'avait encore eu cet air de cheval arabe au galop mêlé à l'exactitude minutieuse d'un commis au département de la guerre. Quand retournez-vous à Paris? Je ne sais pourquoi j'aimerais assez le séjour de Versailles dans cette sombre saison. On y a quelque chose des agréments de la solitude avec Paris sous la main. J'ai toujours désiré un petit désert qui fût aux portes d'une très-grande ville. Ceci, comme l'île de Robinson, est un peu trop loin de l'habitation des hommes. Il est vrai que les chemins
de fer rapprochent toutes les distances, y compris la distance de l'autre monde à celui-ci.
Adieu, mon cher ami. Portez-vous donc mieux.
A M. PAUL DE BROGLIE
Broglie, mercredi 28 novembre 1855.
J'avais espéré^ mon cher ami, qu'il nous viendrait, autour du 15 de ce mois, quelque chose de toi de Rio de Janeiro. Je vois bien que tu n'es pas arrivé à temps pour donner tes lettres au bateau. Ce sera donc pour le prochain arrivage.
Nous avons été tristement étonnés l'autre jour en ouvrant le journal et en y trouvant la mort de M. Mole, qui est mort soudainement àChamplâtreux. C'est un grand arbre de la vieille forêt qui tombe et un des témoins et des acteurs de ce passé qui s'enfonce déjà dans la nuit. Il commence à n'y avoir plus beaucoup de ce monde qui se souvienne des temps de l'expédition d'Egypte, de Marengo,du Consulat;
Regarde, quelle nuit profonde A remplacé le jour vermeil.
M. l'amiral Bruat vient de mourir bien plus
jeune, à bord du. Montebello^ en revenant de Crimée. Les personnes qui l'ont connu disent que c'était un homme rare, non-seulement pour l'énergie, mais aussi pour la sagesse et l'habileté dans la conduite des affaires.
Je viens d'achever le douzième volume de M. Thiers. Ce sont les efforts de l'empereur Napoléon pour obliger l'Europe continentale à fermer les portes aux marchandises anglaises, — la résistance de la Russie à quelques-unes de ses mesures, — le commencement des préparatifs pour attaquer la Russie, et surtout la guerre d'Espagne en 1810 et 1811, et surtout, dans cette guerre, la campagne de Masséna en Portugal et ses efforts inutiles devant les lignes de Torrès- Vedras, On y voit le désordre s'introduisant partout dans cette guerre que l'Empereur ne peut voir que de loin et où Paris ne communique plus, durant des mois entiers, avec l'armée française coupée de toutes ses rontes par les guerrillas ; — on y voit l'indiscipline dans l'état-major ; — le maréchal Ney refusant nettement l'obéissance à son chef Masséna ; — le général Drouet imitant plus mollement le maréchal Noy. C'est le plus grand tableau qu'on ait jamais fait des plus grandes armées en lulte avec les plus grandes misères et animées pourtant d'un invincible