III
courage. Les hommes du métier doivent trouver un grand intérêt dans cette lecture, car tout y est strictement technique. C'est le détail le plus minutieux delà manière dont se font les grandes choses et dont arrivent les grands événements. L'auteur n'y oublie ni un homme, ni un canon^ ni une pioche, ni un pain. Aucun laïque ne s'était avisé d'écrire l'histoire sur ce plan. Les personnages n'y sont peints, à la vérité, qu'en traits fort rapides. Il ne montre que le cours des événements, mais tout y est, et, chose singulière, cette grande cuisine des choses humaines prend beaucoup de grandeur par l'importance des intérêts de tout genre qui en dépendent, comme les lois de la nature qui sont aussi une magnifique cuisine.
Comment te trouves-tu de celle de ton bord, mon cher ami? Ici, tout le monde va bien. On retournera à Paris vers Noël. Paris, dans ce moment est tout en fêtes par l'arrivée du roi de Piémont. On lui montre des soldats, des chevaux, des canons, et c'est sa passion première ; il va aux spectacles ; on lui fait voir les belles choses de Paris ; on illumine la rue de Rivoli et la place de la Concorde à son retour des théâtres. Tout cet éclat lui rendra fort triste sa petite capitale au pied des Alpes.
A M. E. DE SAHUNE.
Broglie, 14 décembre 1855.
Mon cher ami, votre lettre un peu triste m'a attristé aussi. Il me paraît acquis que Versailles ne vous est pas très-sain. C'est grand dommage, car c'est un agréable lieu, un peu triste à la manière de Rome. Quoiqu'on vous oblige à marcher comme le Juif errant, vous avez pourtant trouvé moyen de lire le douzième volume de M. Thiers. J'ai, sur cette lecture, la même impression que vous. Il y a peu de choses dans les grandes histoires des grands historiens qui surpasse l'arrivée de l'armée française devant les lignes de Torrès-Vedras et il est certain que les effets ne sont pas produits par des artifices de rhétorique. Les frais en sont faits par tout ce qu'il y a de plus simple et de plus vrai : Masséna, déjà vieux et toujours énergique ; l'indocilité de tous ses lieutenants ; cette armée que mine l'indiscipline et que tient pourtant en ordre l'honneui- militaire et le goût des grands coups ; la froide figure de AVellington qui regarde s'avancer ce nuage du haut de cette vaste citadelle de
Torrès-Vedras avec ses dix lieues d'enceinte ; la France et l'Empereur qui sont si loin ; ces courriers qui ne peuvent passer ; cette attente de Soult qu'on croit entendre chaque jour tirant le canon de l'autre côté du Tage. Il n'est pas bien certain que .Thucydide ou Tite Live eussent fait mieux ou même aussi bien. Notre temps, rien qu'avec ce livre-là à la main, pourrait bien ne pas paraître dans la décadence littéraire que nous nous plaisons à voir parmi nous. Ce n'est pas le dix-septième siècle, tout dix-septième siècle qu'il est, qui eût fait un si beau récit, si simple, si vif, d'un intérêt si pressant, où tant de détails techniques accroissent le pathétique, je ne dis pas trop, le pathétique de la situation.
Avez-vous lu un petit roman anglais qui a pour titre : Fabiola ? C'est un petit catéchisme assez intéressant;, ornéd'un plan des catacombes. Toutes les femmes y sont peintes de main de cardinal et on ne voit d'elles, comme de raison et de religion, que le bout de leur nez. J'ai appris beaucoup mieux dans ce petit écrit que dans tout ce que j'ai pu lire de l'antiquité ellemême combien les païens étaient de francs scélérats. Il n'y en a pas un dans ce roman de M. Wiseman à qui je voulusse confier ma montre. C'est pourtant dans cette horrible étoffe
qu'on a taillé des chrétiens et cela prouve, mieux que toute autre démonstration, ce que voulait démontrer le cardinal. A force d'avoir évité l'imitation de M. de Chateaubriand, le cadre est bien terne et Ton ne se douterait pas qu'on est en Italie et au milieu de la campagne de Rome. Depuis Bossuet, l'imagination ecclésiastique a toujours été un peu terne. Les vérités de la foi éblouissent, ce semble, les yeux des prêtres et ils ne sauraient bien voir le monde réel,
Avez-vous fait votre cour au roi de Sardaigne? On dit qu'il était tout étonné du bon accueil que lui ont fait les évêques de France. Il n'est pas accoutumé chez lui à ces douceurs évangéliques; je crois même qu'il est un peu excommunié, mais il dit d'une façon un peu militaire qu'il se moque de cette humeur de ses évêques. Du reste, sauf cette liberté d'esprit, il me plaît assez. Il a toute l'âme d'un soldat.
Avez-vous lu Renan dans la Revue des Deux Mondes? Il m'a tout l'air d'un homme qui sera brûlé avant la fin de ses jours, si Dieu lui fait la grâce d'y parvenir.
Adieu, mon cher ami. Je compte être avec vous avant le 25. Je me porte assez mal depuis ces affreuses neiges. Portez-vous mieux vousmême. Soignez-vous. Marchez sans cesse.
CXVT.
AU MEME
Broglie, 21 décembre 1855.
Ce temps ne doit pas vous aller beaucoup dans votre disposition nerveuse. Je ne suis pas non plu s très-florissant dans la neige qui recommence et par sept degrés Réaumur de froid dans la journée. C'est surtout à cette heure queje trouve que rien n^est beau comme les côtes de Naples et de Sorrente. Qui me dirait du mal de la campagne de Rome risquerait un mauvais coup.
Vous ne m'aviez pas dit que nous étions dans cette intimité avec la Suède. Voilà une puissance qui se déclare et qui en sera bien récompensée, sans qu'il lui en coûte rien. Elle s'engage résolument à être protégée toutes les fois que la Russie voudra lui prendre quelque chose. Il me serait bien doux de prendre de tels engagements avec qui que ce soit.
Qu'avez-vous dit de madame de Chevreuse et de M. Cousin? C'est un métaphysicien singulièrement tendre que notre illustre ami ! De plus, il sait les détails les plus secrets de l'histoire avec une précision que n'aurait pu égaler madame de
Motteville elle-même. Il sait le jour, l'heure et le moment où l'heureux cardinal, pour parler avec lui, est devenu le maître absolu du cœur d'une grande reine. Pétrarque est entré dans des détails aussi sur Laure : il sesto daprile^ mais il ne s'agissait pas encore d'être le maître victorieux du cœur de cette Laure. M. Thiers ne s'est pas enfoncé dans de pareilles recherches. Il y a plus de l'Albane dans l'un et plus de Michel-Ange dans Tautre.
Racontez-moi, mon cher ami, comment vous avez repris la vie de Paris. Y a-t-il quelqu'un à Paris? Il n'est pas facile de voyager par cet air glacial. Les fourmis avaient bien raison d'enfoncer cette année leurs demeures bien avant sous la terre. La cherté des subsistances et le grand froid sont bien des misères à la fois. J'ai peur aussi que les pauvre gens de Crimée ne soient pas trop à leur aise dans leurs campe ments, bien que cette année ils aient pu déménager tout ce qu'il y avait de bois de construction dans Sébastopol. M. de Molènes n'a pas pu passer sur ces champs de batailles sans y peindre aussi un petit tableau de l'Albane. Il aura mis de l'amour partout, au bord de la mer d'Afrique, sur les sommets de l'Atlas et aussi dans ies environs du Caucase. On est étonné de voir
passer ces jolies dames parmi ces canons et ces lignes de zouaves. Les choses, à la vérité, se passaient déjà ainsi du temps d'Homère. Si l'on montait déjà à cheval, Briséis se promenait en amazone à côté d'Achille sur les bords du Scamandre, et Hélène en calèche dans le Corso de Troie.
Si je me porte mal comme à présent, je partirai dès lundi pour ne pas rester malade dans ces déluges de neige. Vous savez que j'ai toujours besoin de perspectives magnifiques en fait de santé. Qu'est-ce que vous lisez? Ne m'écrivez pns si vous êtes le moins du monde soufîrant.
ex VIL