‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 28 sur 43 · A M. LE DOCTEUR ELYSÉE MERTIER · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR ELYSÉE MERTIER

Paris, 10 janvier 1S56.

Cher monsieur, ce commencement de journal m'a fait le genre de plaisir que donne lair léger et vif des Alpes quand on sort de la lourde atmosphère de la plaine. Je répondrai certainement à votre bonté et à votre confiance en vous disant tout ce que cette lecture pourra me suggérer, y comprismcs critiques, s'il y avait lieu. Je compte

que ce récit sera long et détaillé. Il y a longtemps que j'ai remarqué que le détail et l'étendue, presqu'en tout genre, sont les premières conditions de l'intérêt. Je ne sais pourquoi Boileau a dit :

Qui ne sût se borner ne sût jamais écrire.

Le grand journal de Jacquemont, par exemple, non pas seulement ses lettres, mais le journal régulier qu'il a tenu sur les pentes de l'Hymalaya, ne serait pas moitié si intéressant s'il n'y disait toutes les plus petites circonstances, tous les plus petits incidents de son voyage. Le lecteur a besoin d'un centre, d'un point de vue d'où il regarde les choses. Quand le voyageur l'oriente comme il était orienté lui-même, il yoit tout ce qu'on lui montre. J'entends donc vous suivre dans vos chalets et dans vos auberges avec leur société mêlée. M. de Saussure a décrit les Alpes, mais je ne le vois pas lui-même assez souvent dans ses courses. Au contraire, Ramon, dans son ascension au Mont-Perdu, a de petit détails qu'un autre aurait écartés et qui sont souvent les traits qui contribuent le mieux à rendre présentes les scènes qu'il décrit. Par exemple, il arrive, à la chute du jour, dans un vaste amphithéâtre de granit où il ne croît pas

un brin d'herbe, où il ne vient pas un bruit de la terre, mais il me montre un pauvre papillon égaré que le vent des vallées inférieures a porté jusque-là, malgré lui, qui erre avec inquiétude dans cette grande solitude, et ce papillon égaré fait ressortir la belle tristesse de ces déserts qui ne sont visités que par le soleil, la nuit et le vent. Vous n'avez donc pu rien faire des documents que vous aviez réunis pour votre course? C'est ce qui arrive les trois quarts du temps dans les travaux de l'intelligence. On fait des provisions qu'on jette sur la route, comme au retour on jette les cailloux qu'on a ramassés sur son chemin. C'est une sorte de triage instinctif que fait l'intelligence et l'imagination. Cependant, tout n'est pas inutile dans ce qui ne sert pas. Le souvenir de ce qu'on cherchait avant de partir, guide sourdement la curiosité et dirige, pour ainsi dire, les yeux, de même qu'il nous reste beaucoup dans l'esprit de ce que nous croyons avoir oublié de nos études antérieures en tout genre. On dirait que l'intelligence est faite comme un tableau profond,comme un vaste paysage avec des plans successifs dont les derniers vont se perdre dans les lointains de l'horizon. On n'y discerne presque plus rien à ces grandes dislonc's, mais pourtant ce sont ces lointains qui

font la beauté du tableau, du paysage. Ajoutez que Tintelligence étant mobile et vivante, le vent mystérieux qui Tanime et qui la traverse en tous sens, change les plans dans un ordre secret, ramène en avant ce qui était au fond de la perspective, distribue le jour et Tombre dans des variations infinies sur ces horizons mobiles. C'est le jeu même de l'imagination. Ce qu'on croit avoir oublié est tout à coup ce qui colore des pensées nouvelles ; ce qui est ancien^ ce qu'on croyait perdu dans l'esprit, se mêle à une impression récente, et c'est ainsi que se multiplient les familles des idées. Voilà pourquoi j'aime à peu près autant les études dites inutiles que les autres, les travaux que l'on croit vains que les travaux qui ont un résultat immédiat. L'intelligence est une ménagère admirable ; un jour ou un autre, elle tire parti de tout ce qu'elle a ramassé et rangé dans sa demeure. Je suis sûr que, sans les notes préliminaires qui ne vous ont servi de rien, bien des choses vous auraient échappé que vous avez trouvées en les cherchant à votre insu. J'insiste avec une sorte de subtilité sur ce sujet parce qu'il touche à la culture désintéressée de l'intelligence et qu'on n'en fait aucun cas dans le temps présent. Je sais peu du temps présent et, permettez-moi de vous le dire, vous

êtes peu du temps présent. Je m'en console aisément et je crois que vous en prenez aisément votre parti.

Je vous ai déjà dit souvent mon goût mallieureux pour la botanique. Je crois bien que si j'avais couru de bonne heure les bois avec quelque ami qui sût mettre le nom des plantes sur leur visage, j'aurais fait des connaissances et étendu mes relations parmi elles. J'ai toujours vécu en pays excessivement littéraire. Notre pauvre et excellent ami Raulin est le premier que j'aie connu dans ma vie qui eût la passion et la connaissance des plantes. Mon ignorance n'empêche pas que, quand je vois un herbier, je vois les campagnes où je suppose que les plantes qu'il contient ont véca ; je vois l'heure où le soleil s'est levé sur elles; l'heure où elles frissonnaient la nuit sous le vent; le ruisseau qui a bercé de ses bruits la sourde existence dé l'arbre ; mais peut-être que ce ne sont pas là du tout des plaisirs de botaniste. On m'a dit que M. de Candolle n'aimait ni la nature ni les jardins. Je suis du moins certain qull n'en est pas ainsi pour vous. C'est un grand don, et fort rare en ce monde, d'avoir, comme vous l'avez, les plaisirs de la science et le goût de la nature. Souvent, dans l'étude du mécanisme des chose?.

on perd le goût et même le sentiment de l'ensemble des choses. Dans le choix, j'aimerais mieux garder le sentiment confus de la beauté secrète de la création, mais j'aimerais mieux encore réunir la connaissance détaillée et scientifique aux impressions poétiques que donne l'ensemble. Vous êtes de cette race privilégiée. Peut-être que le sua si bona norint agricolœ de Virgile veut dire que l'homme des champs serait heureux s'il avait le sentiment poétique des choses de la nature, de l'oiseau qui passe, du bruit des eaux qui fuient, du jour qui se lève, du bruissement des blés en fleurs ; mais tout cela lui fait à peu près le même effet qu'à moi les voitures de pierres ou de légumes qui traversent Paris. Pourreveniràvos herbiers, cher monsieur, j'en ai un aussi, mais de fleurs que j'ai prises dans les lieux que j'ai visités, qui me sont agréables à un titre quelconque : Une feuille de chêne emportée par le vent à une certaine date — une rose sauvage d'un autre jour et d'un autre endroit — des crocus que j'ai cueillis vers Salerne, en vue des deux golfes de Naples et dePœstum, etc. Cela fait une chronologie assez mélancolique. Il y a là des feuilles qui n'ont plus de contemporaines en ce monde. Donnez-moi, je vous prie, quelque petit échantillon que peut compor-

ter une lettre de quelque plante née sur une hauteur des Alpes où personne ne va. Je serai charmé del'avoir de vous, et, en la revoyant dans mon singulier herbier, je me représenterai, sur vos indications, le lieu où elle a crû, les neiges qui dominaient la vallée, l'ouragan qui passait, le nuage qui courait, et le voyageur qui l'a recueillie.

Voilà bien des divagations. Il me semble que je puis écrire à tort et à travers ce qui me passe par l'esprit. J'ai une certaine disposition à passer du particulier au général. C'est une sorte de radotage doctrinaire dont j'ai conscience et que vous excuserez certainement.

AU ml;:je,

Paris, 2 février 1856.

Cher monsieur, je reçois votre lettre du 31 et je n'avais point encore pu répondre à la précédente. L'Albula ne court pas plus vite sur les pentes que ne coule le temps à Paris. Je m'explique comment M. Sainte-Beuve, par exemple, avait deux domiciles, l'un connu, où l'on était

sûr de ne le pas trouver, et l'autre inconnu, où il passait ses journées au travail. Bien que je ne sois pas M. Sainte-Beuve, j'aurais besoin d'un petit domicile inconnu, et je finirai par en choisir un. C'est dommage que les Grisons soient un peu loin pour revenir dîner le soir en ville. J'aimerais à vivre sur quelques-unes de ces collines, à côté des châteaux en ruines du moyen âge et parmi toutes ces aimables tribus de fleurs dont vous faites des êtres aussi vivants que les peuples qui font du bruit sur la terre. En vous écoutant parler des plantes, on est tenté de croire qu'il s'agit de personnes raisonnables qu'on peut rencontrer un de ces jours dans la socioté. C'est ainsi qu'en parlait Virgile :

Bacchus amat ;colles, aquilonera et frigora taxi.

M. Muret, que je connais si bien par vous, a cette même sympathie. J'aime à lui entendre dire du lieu le plus fréquenté par YAngelka verticillaris, « c'est même ici sa capitale. » Les fées ne peuvent pas faire à un homme un plus beau don au jour de sa naissance, que de lui donner cette sensibilité vive pour la nature dans son détail infini. Les gens à la mode, qui vivent parmi les doreurs, les tapissiers, les décorateurs, ne se doutent guère qu'il y a autour d'eux des mer-

veilles qui surpassent de beaucoup les brocarts de Lyon, le cachemire des Indes et l'argenterie d'Odiot. Ce n'est pas qu'ils n'en entendent parler quelquefois et qu'ils n y prêtent, par instants, une attention distraite, mais ils ne se doutent pas de ce sentiment profond, de ce sentiment de famille que le naturaliste a pour la création, et, à propos , dites-moi pourquoi, dans tous ces agréables tableaux que vous faites passer sous mes yeux, dans ces prairies sur le bord des torrents, au fond des vallées, je ne vois pas une seule bête, ni petite, ni grande? Ces plantes que vous faites si bien voir, correspondent, certainement, à une faune particulière. Je cherche l'oiseau qui voltige au-dessus de ces vallées, le lièvre qui les traverse en fuyant, les loups qui errent la nuit, les papillons qui s'abritent sous ces branches les jours de pluie. Dans ses GéorgiqneSj Virgile appelle à lui toutes les petites bêtes de l'Italie des bords du Benacu?, du Mincio, du Liris.

Cum medio celeres revolant ex œquore mergi Clamoremque ferunt ad littora, cumque marina? In sicco kidunt fulicœ ; notasque paludes Deserit atque altam suprà volât ardea nubotn.

Bernardin de Saint-Pierre prend plaisir à décrire tous les insectes q ui fréquentent une plante.

Il est vrai que j'ai un goût particulier pour les bètes. Même à Paris, quand je regarde de ma fenêtre dans la rue, je suis plus attentif à un moineau qui vient résolument enlever un brin de paille entre les jambes de passants, qu'à un petit élégant qui, d'un air fringant, passe dans sa voiture. Quand vous ferez de ces intéressantes lettres un livre très-intéressant aussi, je vous demanderai de mettre quelque petite vue de la faune des Grisons à côté de sa flore. Tous les rapports secrets de la création doivent être au moins indiqués, s'ils ne sont pas décrits. Je ne parle pas, en effet, d'un détail minutieux, mais de quelques traits. Dans les paysages des grands peintres, il y a toujours un témoin intelligent dos merveilles de la nature ; une biche qui boit dans le courant d'un ruisseau, une génisse qui rêve dans les prés, une couvée de perdrix qui passe sous les buissons.

Malgré l'arrogance de mes observations, je n'en suis pas moins charmé de mes promenades au bord de rinn, et de VAlbida. Je vous suivrais ainsi sur tous les rivages, bien que je ne sois pas un grand marcheur. Mes petits échantillons de plantes me sont arrivés dans un parfait état de conservation. Ils prendront place dans mon pauvre herbier, à cùté des plantes que j'ai râpai. 24

portées d'Italie : de petits crocus trouvés dans les prés de Sorrente, pas bien loin de la maison du Tasse ; de feuilles des buissons qui couvrent sur le Pausilippe le tombeau vrai ou faux de Virgile ; d'un rameau des peupliers qui couvrent la maison d'Horace à Tivoli. A ce propos, voulez-vous me dire ce que c'est que des paniporcini .^ Il y a dans les Lettres d'un voyageur, de madame Sand, une sorte d'ode sur la botanique dans laquelle elle s'écrie : «c 0 mes paniporcini d'Oliétro ! )) J'aime avoir les choses dont on me parle, et je n'ai jamais trouvé dans aucun dictionnaire ces paniporcini. J'ai eu, dans ma manie de voir les objets, un grand désagrément. Dans le Cantique des cantiques, la Sulamite dit : Voici le tenips où la mandragore exhale ses parfums. Je croyais qu'il n'y avait que de jolies fleurs dans les jardins de la Sulamite. La mandragore de nos climats a une forme hérissée et malade, toute horrible.

Adieu, cher monsieur. J'attends vos lettres avec impatience, comme les écoliers font les promenades des jeudis et dimanches.

AU MEME

Paris, 25 février 1856.

Cher monsieur, j'ai très-exactement reçu vos deux lettres des 13 et 19 février, et les plantes que vous avez bien voulu y joindre étaient dans toute leur fraîcheur et s'entretenaient paisiblement^ je croisades beaux déserts qu'elles avaient quittés. Lepeiiihouqaeiàegentia?ies, entre autres, est charmant. Pour le demander en passant, quel est le degré probable du sentiment des végétaux ? Que ressent un chêne, au lever du jour, quand son feuillage semble frémir de plaisir? Sait-il quelque chose du ruisseau qui coule à ses pieds? Sait-il que son sommet se couvre d'une vapeur rose au coucher du sçleil ? Je conviens que la métaphysique la plus subtile aurait peine à se démêler dans des problèmes si compliqués et sur ces confins de la notion de vie, mais, en fin de compte, admettant et compensant les unes par les autres toutes les difficultés, j'entretiens l'idée que les végétaux ont sourdement du plaisir et de la peine et qu'ils sont, à un certain degré, des personnes. Je demanderai à quiconque

me fera d'un air altier des objections sur ce sujet, la permission de lui faire d'un air humble des objections en sens contraire.

Soyez assez bon, cher monsieur, pour ne pas m'exposer au mépris des savants qui n'ont ni votre bienveillance pour moi, ni votre indulgence naturelle. Cela dit, je tiens que les savants ont tort de soufïrir impatiemment qu'on erre autour de leur domaine pour en parler à la façon du bon sens vulgaire et de cette sorte de point de vue qu'on appelle littéraire. Non-seulement les sciences sont excellentes en elles-mêmes, nonseulement elles ouvrent les chemins à toutes les découvertes grandes ou utiles, non-seulement elles sont la gloire et le plaisir des savants, mais il sort de ces sciences, pour les esprits exercés qui ne les comprennent pourtant que vaguement, comme une vapeur lumineuse qui embellit et agrandit encore la nature à leurs yeux. C'est ce qui a dicté à Bonnet son livre sur la contemplation de la nature. Il est du petit nombre de savants qui ont cru que les demis et les quarts de connaissances étaient salutaires à la foule. Mais, d'ordinaire, les savants entretiennent un certain mépris pour ceux qui les admirent et ils traitent volontiers de déclamateurs ceux qui parlent avec vivacité de leurs dé-

couvertes sur un autre ton que celui delà science. Bernardin de Saint-Pierre^ que je vous cite un peu souvent, ce me semble, a mêlé quelques erreurs considérables au sentiment le plus vif et le plus élevé de la nature, mais comme il n'était pas adepte, comme il n'était ni bo!aniste, ni géologue, ni géomètre, ni astronome, il a eu beau faire Paul et Virginie et les charmantes parties de ses Études de la nature^ il n'y a pas un savant qui se permît de parler de lui sans lever préalablement les épaules. Si Ton traite ainsi Bernardin de Saint-Pierre, il n'est pas bien étonnant que l'on se moque d'un pauvre homme qui se donne les airs d'admirer la nature sans avoir rien fait, à beaucoup près, qui ressemble même qmx Études de la nature. Je dois dire, cependant^ que je suis fort décidé à continuer d'admirer les pompes du monde, j'entends celles de la nature, bien que je n'en sache pas les lois sur le bout du doigt. Il faut, sans doute^ ne pas parler exclusivement de ce qu'on ignore, mais si un homme quelconque, y compris Leibnitz ou Newton, ne parlait que de ce qu'il sait à fond, son esprit et sa conversation languiraient souvent, et, dans ces dédains réciproques l'humanité se civiliserait lentement, car la civilisation d'un peuple se forme en partie de ces connaissances

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un peu confuses et générales, qui donnent à tous le goût de tout ce qui est digne de curiosité et d admiration et qui inspire à ceux qui ont une vocation particulière la passion des longues études et des grands travaux. Je reviens aux Alpes. J'ai couru avec vous sur les bords de l'Inn aux eaux transparentes. M. Calame devrait bien aller voir ces trois lacs que vous décrivez si bien. Pourquoi n'emporterait-on pas un petit daguerréotype dans ces courses ? Mais il vaut encore mieux faire comme vous et peindre à la plume. Il manquera toujours à la photographie l'impression de l'artiste qui peint. Un tableau est la nature plus l'homme qui s'en émeut. Cela tranche la question tant controversée de savoir s'il faut peindre exactement ce qu'on a devant les yeux. Oui, sans doute, pourvu qu'on y joigne le sentiment qui fait rêver en même temps quelque chose de mieux encore, c'est-à-dire l'idéal. Que vous êtes heureux d'avoir vu la source de tous ces fleuves qui vont les uns vers la mer Noire, les autres à l'Adriatique ! J'aime fort ce que vous dites du choix que font les peuples quand il s'agit de déterminer la source d'un fleuve. J'aime vos marmottes et leur cri d'alarme et cette sentinelle aussi tranquille qu'un zouave de la garde, et ces habitations souter-

raines où elles font leur ménage en paix. J'aime beaucoup d'autres choses de votre lettre , mais je n'ai que le temps et l'espace nécessaires pour vous dire mille amitiés bien sincères.

AU MÊME

Paris, 24 mars 1S56.

Cher monsieur, il ne faut pas moins qu'un mal de tête, qui revient tous les jours depuis un mois, pour m'empêcher de causer sans mesure avec vous de tout le plaisir que j'ai à vous suivre dans votre agréable excursion, depuis les auberges dont vous faites de si jolis croquis^ jusqu'aux sommets de toutes ces montagnes que vous me faites si bien voir par des traits si bien choisis. Il me semble que des sommets des monts, nous avons quelque disposition à monter dans le ciel un peu froid de la métaphysique, mais, après vous y avoir attiré, je pense qu'il faut ajourner nos disputes sur les sujets de Vêtre, de r harmonie des choses, de la vie générale et particulière, au jour où nous pourrons causer à loisir dans votre cabinet en vue du lac et des mon-

tagnes. Je ne veux pourtant pas laisser passer votre disposition à soutenir que l'univers est vivant à la façon dont nous entendons communément qu'un être est vivant. Il me paraît que toutes les analogies sont contraires à cette manière de penser, et que l'imagination lui est tout aussi opposée. (Pardon de cette affirmation si tranchante, mais l'homme qui dispute sur la philosophie est naturellement impoli. Je ne sais comment vous faites pour échapper à cette règle.) De ce qu'il régnerait une certaine harmonie entre toutes les pièces de ce globe ou entre toutes les pièces de l'univers, faudrait-il donc conclure que le globe, ou mieux encore que l'univers, est un grand animal? Un élégant se sent, s'il y pense, tout à fait étranger à son habit, et animé d'une vie qui n'est pas dans l'habit, bien que cet habit soit en harmonie avec lui. Virgile a bien dit, avec la philosophie ancienne, 7nens agitât molem; mais il ne faut pas l'entendre au sens d'une âme qui meut un corps, mais au sens d'un général qui souffle son esprit à ses soldats. Le panthéisme de Spinosa luimême n'a pas l'aspect singulier et un peu monstrueux de cet être gigantesque dont vous proclamez l'existence. Il suffit de nous tâter pour sentir que nous sommes animés d'une vie indi-

viduelle et que nous ne sommes pas un fragment de votre mastodonte philosophique. Que serait un être dont d'autres êtres animés seraient des fragments? On prétend, et peut-être qu'on démontre, qu'une foule de petites bêtes courent dans notre circulation, mais ces petites bêtes ne sont pas moi et je ne suis pas ces petites bêtes. Je vous avertis donc, cher monsieur, qu'avant de laisser brûleries panthéistes, je vous dénoncerai à la très-sainte Inquisition comme auteur d'une doctrine plus effroyable que le panthéisme ; mais, avant de vous faire brûler, je vous adresserai quelques paroles de consolation; je vous accorderai que l'homme tombe quelquefois dans de profondes rêveries où il se voit, non pas comme un petit organe de l'univers, mais comme en parenté étroite avec tout le reste de la création. Il lui semble, par exemple, quand il écoute le petit clapotement des eaux au bord d'une mer tranquille, que cette mer pense quelque chose et le lui dit dans son langage ; il croit qu'une pensée répond à sa pensée dans le grand silence des bois ; peut-être, en effet, qu'il s'entend avec les êtres intelligents et invisibles qui gardent les grandes eaux et les bois et les montagnes ; peut-être que des esprits courent dans les orages et les vagues de l'Océan ; il est possible

qu'il y ait autour de nous beaucoup plus d'êtres intelligents que n'en découvrent nos yeux. La mythologie ancienne est pleine de ces pressentiments, et la religion chrétienne a peuplé le monde de ses anges. La voix de la nature est donc peut-être la voix de ces esprits qui gardent et gouvernent l'univers. C'est à leur présence qu'il faudrait rapporter ce sentiment très-réel que nous avons d'un lien avec l'univers plus profond et plus secret que les lois de la matière que nous subissons avec lui ; mais il y a loin de cette façon de penser ou, si l'on veut, de sentir sur les relations des diverses parties du monde, à ce dieu des fables indiennes qui est un géant terrible dont les membres sont formés de myriades de petits hommes. Ce redoutable personnage serait votre globe animé. Il n'est pas bien à vous, quand vous refusiez aux plantes la sensibilité parce qu'elles n'avaient pas de système nerveux, d'accorder une énorme personnalité à notre énorme planète,, et peut-être à l'ensemble de l'univers, ni la planète ni l'univers n'ayant sensiblement point de système nerveux. Je vous prie, très-cher monsieur, de prendre ces remarques que je vous adresse comme des remarques de malade qui se fait la partie belle on exagérant les principes de son adversaire.

J'ai beaucoup de choses à vous dire sur vos lettres précédentes. Je voudrais m'arrêter sur chaque point, — dans vos maisons, qui ressemblent aux maisons de Pompéi, — dans ce gros bourg de Làvio, Lcwinium, où vous ne me dites pas si les jeunes demoiselles ont d'aussi beaux yeux que la fiancée de Turnus et d'Énée. J'ai regardé attentivement la figure de cet hôte qui vous a reçu d'un air si curieux et si hardi, et celle de la dame jalouse. Tout ce que vous dites est finement observé. Il est clair que, comme le disait certain Allemand, le dehors est un rayonnement du dedans. La grande peinture est fondée sur l'idée que la forme est le signe du fond.

Savez-vous que le récit de votre dernière ascension dans la basse Engaddine et votre singulier malaise, et votre voyage dans ces vallées de l'égarement où vous ne saviez plus de quel côté tourner, tout cela m'a fort inquiété. Adieu, cher monsieur, mille remerciements de tout le plaisir que me font vos lettres.

A. M. PISCATORY

Paris, 1" juin 1856.

Mon cher ami;, je ne veux pas aller chez vous pour un jour ou deux. J'entends pouvoir me vanter d'avoir passé un peu longtemps à Chérigny et il me faut remettre le voyage après la Suisse. M. de Broglie prétend m'emmener à Coppet dès les premiers jours de ce mois. Nous devions même partir aujourd'hui parce que madame de Staël demande du renfort pour recevoir dès demain un illustre savant allemand, M. Bunsen, qui n'est pas des plus orthodoxes, mais qui a cependant bien de l'esprit ; mais il a fallu renvoyer notre départ à lundi ou mardi prochain pour des affaires d'Alsace qui retiendront M. de Broglie à Paris jusque là. Vous devriez inviter M. de Viel-Castel à quitter Chérigny le plus tôt possible. Nous ferions route ensemble pour le pays de Vaud.

J^ai partagé beaucoup de vos impressions en lisant le livre de M. de Tocqueville. Autrefois on disait d'un livre : il fait penser ; c'est un tour qui a passé de mode probablement parce qu'on n'est

plus dans l'habitude de penser. Remarquez-vous qu'on n'écrit plus guère que pour peindre ou pour raconter, non ad prohandwn sed ad narrandum, comme disait autrefois M. de Barante? On n'a plus besoin d'avoir un avis sur rien. M. de Tocqueville n'est pas ainsi. J'ai une pierre de touche assez sûre pour juger si un homme a de l'esprit et du talent, c^est de chercher sll m'a fait songer à des choses que je n'aurais pas vues sans lui. M. de Tocqueville est de ceux qui produisent cet effet. Il a fait, si je ne me trompe, de grands progrès depuis ses derniers écrits. Les esprits qui s'exercent n'arrivent que très-tard au bout de leur développement. On se moque quelquefois de moi ici parce que je soutiens qu'on n'a tout son talent et surtout toute son imagination que très-tard. Les sots croissent vite et s'arrêtent promptement. Voltaire n'a eu tout son talent lyrique qu'entre soixante et quatre-vingts ans. Ce qui me séduit dans M. de Tocqueville, outre la pénétration et l'élévation, c'est le don de l'initiative. Il a cela comme d'autres ont le don des larmes. Il a vraiment des formes de mépris admirables pour ce qui est méprisable. On pourrait faire un article bien intéressant en rapprochant toutes ces belles formes de langage; peutêtre, après cela, qu'un tel rapprochement ne

ferait pas plaisir à grand monde. Avez-vous jamais lu les ouvrages de politique générale de M. Necker? Il y a dans M. de Tocqueville quelque chose de cette grande science d'anatomiste en fait d'institutions qui voit comment toutes les pièces agissent et réagissent les unes sur les autres ; mais, si M. Necker a plus de vigueur, M. de Tocqueville a l'art d'écrire que n'a guère M. Necker. Après tous ces éloges, je dois dire que le livre n'est pas bien fait, qu'on ne voit pas nettement ce qu'il désire dans le champ du possible; qu'il perd souvent de vue ses idées générales , que même il les contredit parfois ; qu'il peut lui arriver de tirer à dix pages de distance des conséquences contraires des mêmes faits, etc., etc. Ce qui n'empêche qu'il n'a pas paru depuis longtemps un volume aussi spirituel sur un tel sujet.

Est-ce que vous ne mourez pas de chaleur dans vos plaines ? Ici, on sera prochainement brûlé, si le thermomètre continue à monter. Avez-vous étudié attentivement les discours sur les inondations, et allez-vous les mettre en pratique ? Ce traité respire la simplicité des époques patriarchales. Je suis sûr que c'est ainsi que Jacob parlait à ses serviteurs quand le Jourdain sortait de son lit. Ces maximes saines, graves, un peu élé-

mentaires sont la marque de tous les gouvernements paternels. Les Empereurs ont à Pékin des cérémonies qui sont inspirées par le même génie. Que la précision sèche des ingénieurs est froide en .regard de ces leçons d'un père à ses enfants !

Mademoiselle Rachel a-t-elle oublié qu'elle a bien voulu me promettre un petit dessin de Chérigny? J'y tiens fort à raison de l'auteur et du sujet. En échange (si je puis m'exprimer ainsi), j'essayerai de traduire les Économiques de Xénophon pour mademoiselle Isabelle. C'est là aussi qu'on voit de charmantes personnes appliquées à l'économie domestique rendre la vie aimable et facile tout autour d'elles.

A M. E, DE SAHUNB.

Bl'Og'lie, 15 juin 185G.

Mon cher ami, je vous écrivis le 8 du courant, sans reproche, et vous ne daignâtes pas me répondre. J'étais même assez inquiet de vous, voyant que vous gardiez ce silence obstiné ; je l'attribuais à quelque accès de fièvre de Morée, mais

j'ai appris de M. de Guizard que votre santé est Irès-florissante, que vous avez visité les travaux de Notre-Dame de Paris ;, que vous avez admiré cette chrysalide devenue tout à coup un brillant papillon, qu'enfin vous aviez bon pied, bon œil et l'imagination ouverte à toutes les séductions du Beau. Je vois avec tristesse que mes lettres ne sont pas pour vous parmi les manifestations du Beau. Je comprends que vous vous en tenez durement à la proposition que je vous fis dans un accès d'humilité de ne répondre qu'à une lettre sur deux. Vous ignorez donc que l'humilité est une vertu qu'il ne faut pas prendre au mot. Elle ne vit que de la contradiction du prochain. Quand on lui dit : Vous avez raison^ elle tourne à l'instant en orgueil et c'est précisément ce qui m'arrive. Je réclame absolument l'égalité et je ne veux pas entendre parler de ce marché léonin de deux lettres contre une. Vous aurez Tobligeance de me répondre deux lettres avec deux adresses distinctes par le prochain courrier, sinon je rappelle mes ambassadeurs et nous verrons beau jeu.

Vous vous oubliez, ou plutôt vous nous oubliez cruellement dans les Mille et une Nuits de Paris. Vous suivez le cortège pompeux qui s'avance vers la Cathédrale ; vous saluez toutes cesmagni-

ficences de la terre ennoblies et sanctifiées par la présence d'un légat a latere; vous remarquez que la terre et le ciel semblent échanger des sourires dans ces touchantes cérémonies; parfois, vous suivez de l'œil ces sacs de bonbons que le caprice des vents promène sur toutes les têtes et qui sont dans les airs les mobiles images des séductions de la puissance. De tels spectacles sont bien faits pour faire oublier qu'on a quelques chétifs amis qui vivent dans l'obscurité et l'humidité des bois.

Oii passez-vous vos soirées à l'heure où vous ne répondez à aucune lettre? L'impolitesse ne suffit pas à remplir la vie, et on a beau négliger ses amis, il manque encore quelque chose aux esprits actifs. Il n'y a presque plus de beau monde à Paris, excepté, bien entendu, les princes, les dominations et les mille évêques qui devaient faire un beau tableau dans la Basilique. Je ne me hasarde pas en disant qu'on n'a rien vu de semblable à Nicée, à Éphèse, à Chalcédoine.

Ranimez-vous donc. Racontez-moi tout ce que vous avez vu. Il vous en coûterait moins d'écrire une bonne fois que de passer vos journées à vous dire : Ah! mon Dieu, que c'est ennuyeux d'écrire' Les paresseux ne sauront-ils donc jamais qu'il n'y a de repos que dans l'activité ?

Si vous rencontrez M. Masson, dites-lui que j'ai eu bien du regret de ne le pas voir avant de quitter Paris. Je lui sais un gré infini d'avoir gardé beaucoup d'esprit par le temps qui court.

A MADAME PISCATORY

Broglie, 11 juillet 1856.

Je n'osais pas vous écrire encore, chère madame. Je me figurais que par bonté vous voudriez me répondre, et je craignais que ce petit travail d'écriture ne devînt agaçant pour une santé peut-être encore un peu ébranlée. J'ai été charmé et confus de recevoir votre lettre et je vous aurais certainement prévenu, si je n'avais craint d'être importun. Je suis très-décidé à ne pas me rendre à toutes ces tentations que vous faites pour m'ôter certaines admirations. Le stoïcisme a si rarement une charmante figure dans l'histoire que je tiens beaucoup à l'exemple que j'ai cité à M. Piscatory. On ne voit pas de tels portraits dans les éditions ordinaires de Plutarque. Aussi je donnerais volontiers tous mes livres pour un Plutarque orné de ce portrait.

Mademoiselle Racheî devrait bien faire ce dessin pour moi, et je me moquerais bien alors des vieux portraits des belles dames de Port-Royaldes-Champs, comme les admire M. Cousin, avec leur force d'âme d'emprunt et leur bavardage plus ou moins théologique. Il n'y a d'ailleurs dans ce siècle-là qu'une seule personne qui ait fait un joli roman, et cette dame était passablement laide et assez quinteuse.

J'espère que vous avez pu reprendre le train ordinaire de votre vie à la campagne et parmi vos occupations habituelles je veux compter quelques heures de composition. Je m'aperçois que depuis une charmante lecture que j'ai faite cet hiver *, je mêle dans mon esprit à toutes les personnes que j'ai connues trois ou quatre figures finement et hardiment dessinées que je n'ai pourtant jamais vues et qui me semblent pour le moins aussi vivantes que toutes les autres. Je vois aussi dans le lointain des châteaux que je n'ai jamais habités, que je n'habiterai jamais, et dont il me semble que je connais toutes les vues et tous les sentiers environnants. Ceux qui peuvent produire de telles illusions sont tenus d'écrire toujours. Je prétends donc me mê-

1, M. Doudan parle ici d'un ouvrage récemment publié sous ce titre : Un Coin du Monde.

1er de vous donner des conseils inutiles afin de me figurer à l'avenir que je suis pour quelque chose dans ces charmants tableaux. Je dirai d'un air pédant, que pour entretenir le talent d'écrire, il faut travailler un peu régulièrement même dans les jours où l'on ne se sent pas en train d'écrire. M. de Chateaubriand avouait volontiers qu'il travaillait tous les jours un certain nombre d'heures, quelle que fût la disposition de son esprit. Il s'enfonçait dans le fourré de ses idées, jusqu'à ce qu'il trouvât un chemin et des horizons nouveaux, et il affirmait que, avant la fm des heures qu'il se fixait, il finissait toujours par trouver ce chemin. C'est que probablement, quand on attend que l'entrain vienne, il ne vient point et que c'est ce premier petit travail ingrat et inutile, en apparence, qui amène ces moments favorables où les idées prennent leur forme achevée et leurs vraies couleurs. Il y a de plus, si je ne me trompe, un autre avantage à ce travail régulier, si court qu'il puisse être. Si l'on songe vaguement et de loin à ce qu'on veut dire sur un sujet, on se berce dans une certaine confusion dont on se promet qu'on y trouvera toutes les perles de l'Orient, mais, lorsque plus tard on veut mettre ces rêveries en paroles précises, en images déterminées, on,

trouve que ce qui promettait le plus ne rend rien, mais que tout à côté, dans un coin obscur encore de l'esprit, se dessinent lentement d'autres impressions qui deviennent, qui sont des pensées vraies et originales, si on les couve un peu longtemps du regard, si on apprend à n'en pas détourner les yeux. A cette épreuve, on sépare en soi le bon grain des herbes folles et l'on s'accoutume à regarder fixement, à peindre réellement ce qui se passe dans cette chambre obscure de l'imagination, là oii n'arrivent ni les bruits du dehors, ni les pensées des autres, ni les images qui ont déjà frappé d'autres yeux

Pardon de cette dissertation. Pour en finir, ce n'est pas bien à vous, chère madame, de vous moquer de mes sentiments sur quelques points de théologie. Si vous aviez voulu m'expliquer les vôtres, il est bien probable que je m'y serais rangé. Mais vous savez que vous prenez plaisir à couvrir vos opinions sur ces sujets de quelques voiles comme on faisait dans les religions de l'antiquité.

M. de Viel-Castel doit être à présent à Chéri- . gny. On aurait bien voulu le garder ici plus longtemps, mais il n'y a pas eu moyen ; je voudrais bien le suivre dans cet eiir vif et léger dont vous parlez. Le duc de Broglie a le dessein d'y

aller bientôt. Pour moi, je ne sais pas encore ce que je ferai cet été ; je suis livré aux ennuis d'un déménagement dont je ne sais quand je le pourrai faire. Il est vrai que ce n'est guère qu'un déménagement de livres, mais enfin, livres si on veut, j'y tiens un peu, et je ne voudrais pas qu'ils se promenassent cet été sur la voie publique.

A. M. PISCATORY

Paris, 23 août isso.

..... Personne n'a beaucoup d'agréments dans cette chienne de vie, passé les vingt premières années. C'est une raison pour tâcher d'avoir toujours vingt ans, mais il y a à cela des difficultés pour plusieurs. Ce n'est pourtant pas plus difficile que de se soumettre les volontés de l'Angleterre et les cœurs des Bretons. Vous aurez vu ces prodiges dans votre vie, et j'espère que vous verrez encore d'autres prodiges avec le cours des années. Mais l'histoire de nos cinquante dernières années a eu de telles vicissitudes et de tels soubresauts qu'il est d un homme sage, tantôt de tout craindre, quand il

est content, tantôt de ne désespérer de rien quand il est triste. Si, malgré toutes vos lumières et tout votre instinct politique, on vous avait demandé après Marengo, ou après Austerlitz, ou après 1812, ou en 1827, ou en 1840, ou en 1848 de faire le programme de ce qui allait suivre, peut-être que vous auriez fait des prophéties comme toutes les prophéties qui ne sont ni dans ]!.Ancie7i^ ni dans le Nouveau Testament. Il n'y a qu'une chose certaine, c'est que les peuples qui ont mangé le fruit défendu de la liberté n'y renoncent que comme les ivrognes renoncent à boire, dans des intervalles très-courts. Il y a désormais une indépendance d'habitude qui dort au fond des esprits les moins fiers. (Je conviens que les apparences ne sont pas pour moi). Nul n'éteindra ces étincelles. Elles brillent sous l'eau comme le phosphore et tous les flots de la mer de Cherbourg n'en viendraient pas à bout. C'est ce qui fait que, dans un pays si sévèrement ordonné, toutes les paroles officielles ont le tour libéral. Un instinct avertit vos maîtres que le jeune démon sommeille et qu'une voix trop rude le réveillerait. C'est pourquoi encore, après 1844, les bonapartistes se sont sentis libéraux. Tout n'était pas là tactique d'opposition. L'in-

domptable esprit de l'Assemblée constituante faisait depuis longtemps le mort dans les âmes, mais il était jusque dans les âmes les plus soumises et attendait l'occasion. Ni M. Veuillot, ni personne ne sauraient prévaloir contre la gravitation et autres menues lois de l'univers physique et moral.

Me voilà comme M. Lacretelle jeune qui comptait sur le progrès des lumières pour faire sortir son frère des prisons de la Terreur, et pourtant il en est sorti.

Vous ne voulez, mon cher ami, me rien dire sur votre santé. Vous auriez grand besoin sur ce chapitre d'un conseil de famille et qu'on vous forçât à suivre les avis d'un médecin raisonnable et éclairé. M. Mignet disait volontiers : « Il ne faut pas se battre contre la nature qui est toujours la plus forte. » Avez-vous lu son discours sur Schelling? C'est un tour de force que de parler en public, et devant un public peu attentif aux abstractions, de cette métaphysique qu'il n'est déjà pas aisé d'entendre ou de croire entendre même dans le silence du cabinet. Du reste, la philosophie n'est pas à la mode pour le moment. M. de Rémusat excuse de son mieux celle du dix-huitième siècle dans la Revue des Deux Mondes. A mon humble avis, on pouvait en

louer hardiment certaines parties et excuser les autres par d'autres raisons.

Adieu, mon cher ami, je vais prendre le chemin de la Suisse. Écrivez-moi à Coppet que vous vous soignez comme un homme sensé que vous êtes en plusieurs points. Bien des tendres respects à madame Piscatory qui me rend en moqueries assez dures mon admiration pour elle, mais jusqu'à présent sa grâce est la plus forte. Je crains que cela ne dure toujours.

A M. E. DE SAHUNE.

Coppet, 21 septembre fS56.

Mon cher ami, je ne vous en écrirai probablement pas bien long, ayant mal aux yeux, comme il m'est déjà arrivé une fois ici. Je remarque que tous les lieux de la terre me sont contraires et que j'accumule partout de petites infirmités qui ne s'en vont plus.

Multa feruut anni venientes commocia secum, Multa recendentes adimuut.

Je ne suis fou ni des épitres, ni des satires d'Horace, mais enfin, cela est bien dit. Les gens

dégoût qui ont les oreilles fines ont toujours préféré cette petite morale d'Horace à ses odes. J'ai un petit fonds de déclamation intérieure qui me fait mettre les odes à cent coudées au-dessus des petits conseils sagaces de cette prudence vulgaire : Spernit humum fugiente pennâ^ c'est-àdire que j'aime à vivre dans les nuages. Il vaudrait mieux vivre dans le ciel avec M. Veuillot, mais je suis un homme de juste milieu.

Voilà les bruits de l'automne qui commencent et qui me donnent une affreuse tristesse.

Voilà l'errante hirondelle Qui rase du bout de son aile L'eau dormante des marais.

Voilà le temps où l'on commence à penser à s'hiverner; les jours déclinent ; le froid pénètre jusqu'au fond des pensées; les montagnes s'enveloppent déjà dans leurs manteaux blancs. Je me figure toujours que je ne reverrai plus l'été. Et vous, mon cher ami, que faites-vous? Êtes-vous encore pour longtemps à Versailles? Qu'avezvous fait, qu'avez-vous vu dans ces deux mois ? Avez-vous fait des fisites à M. Delécluze, votre voisin de Versailles qui vous parlerait des arts selon votre cœur? Il a, dit-on, de belles gravures, de beaux livres, et il ne peut travailler que sur ses propres livres. J'ai appris avec plaisir qu'il

avait des manies innocentes. Je n'ai pas grande confiance dans l'imagination des gens qui n'ont pas de manies. Le talent est certainement une petite maladie; il doit donner des signes d'un peu de singularité intellectuelle. Un bon bourgeois est un être en équilibre; il a le sens droit et émoussé ; il n'entend rien des bruits vagues qu'écoutait Virgile. Il faut un peu d'exaspération nerveuse pour entendre autre chose que la cloche du dîner. Les manies sont des contrepoids pour résister à cette sensibilité maladive ; de là ce besoin exagéré ou de silence, ou de régularité, ou d'irrégularité, ou de mouvement, ou de repos que ne connaissent pas les esprits bien faits qui reçoivent une imagination toute faite de leur temps, et qui ne cherchent pas midi à quatorze heures en quoi que ce soit. Vous savez qull faut prendre ce que je dis en un autre sens que ce désordre des génies de province qui se font fous froidement pour voir si cet état ne leur donnera pas du talent. Ceux-là, au contraire sont des imitateurs d'une vieille tradition que je méprise comme vous la méprisez. Reste toujours qu'il faut un régime particulier à ces gens qui sont au genre humain ce que le chien est aux chasseurs. Odora canum vis.

Avez-vous lu l'article de M. de Rémusat sur

les sectes de l'Angleterre? Le respect et le dédain se sont rencontrés et se sont embrassés dans cet article. Le mandement de l'évèque de Louvain est d'un tout autre genre.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Gurcy, 2 oclodre

J'ai quitté Coppet avec plus de regrets que je ne saurais dire, et j'avais envie de retourner sur mes pas lorsque je revoyais le lac à travers les arbres de la montée de Saint-Cergues ; mais enfin, il faut bien partir de partout. Nous avons trouvé la maison de la rue de l'Université dans un état de désolation et d'abomination qui ne permettaient pas d'y rester plus de vingt-quatre heures... L'architecte et le tapissier m'ont demandé si je comptais partir à 2 heures ou à 5 heures, afin d'évacuer mes meubles. J'ai répondu à ces aimables sollicitations que je serais certainement parti le lendemain de bonne heure et j'ai rempli ma promesse, laissant avec quelque tristesse ces chambres que je ne re verrai plus après y avoir passé dix années assez tristes

aussi, mais l'homme est un animal qui regrette; c'est sa nature. Que je regrette Coppet, cela est simple, mais j'ai eu si peu de jours de soleil dans ces chambres qu'il y a quelque malice à la Providence à lue donner quelque chagrin quand je les quitte. Cela dit, vous n'avez nulle idée de la bonté et, je dois dire, de la patience délicate que M. de Broglie m'a montrées dans tout ce culbutis. Il m'a rendu impossible de lui dire à présent que je ne veux pas prendre ces deux belles chambres du fond, au détriment des enfants qui seront dans des entresols tout noirs, si je consens à m'ébattre au soleil au-dessus d'eux. C'est par la même raison que je n'ai pu rester à Paris, M. de Broglie m'ayant dit qu'il attendrait alors que je partisse. J'aime ma liberté, mais je fais assez volontiers la volonté des autres quand ils sont bons pour moi.

Nous avons trouvé ici M. Ampère, avec son entrain volcanique et sa douceur de commerce. Il suit qui on veut sur ce qu'on veut dans la conversation ; il travaille vingt-quatre heures par jour et cause aussi vingt-quatre heures par jour, sans compter les promenades qu'il fait tout seul. Les gens d'esprit que vous connaissez ne peuvent vous avoir donné l'idée de cette vitalité d'intelligence qui se porte sur tout.

J'aurais voulu revoir Carra; j'aurais bien voulu ne pas quitter Coppet, mais il faut que les ruisseaux suivent leur pente. Adieu et mille tendresses. Je suis tout abasourdi de mes voyages et de mes déménagements et je ne dis pas la moitié de ce que je veux dire.

A M E. DE SAHUNE.

Guvcy, 4 octobre 1853.

J'ai franchi cet abyme qui s'étend du Jura à Paris, vastes régions où, selon ma coutume, je croyais tomber malade à tout moment. Je n'ai pas pu rester plus de vingt-quatre heures à Paris, bien qu'à cette fois j'y fusse réellement souffrant, mais le jour de l'écroulement de la tour de Babel n'a pas dû présenter l'image d'un tel désordre. Architectes, tapissiers, peintres, badigeonneurs, menuisiers, serruriers, maçons, et ceux qui font crier la pierre sous leurs grattoirs, et ceux qui lancent au loin la poussière sous leurs balais, tout ce monde était à mes portes avec la térébenthine, à mes fenêtres avec le vernis, dans ma chambre à coucher avec prière de dire à quelle heure je

me lèverais à l'effet d'emporter mon lit, dans mon cabinet à l'effet d'en expulser tous mes livres, et du haut des toits des hommes qui me regardaient m'habiller. Je me suis donc réfugié dans les wagons du chemin de fer et me voici à Gurcy jusqu'au jour où j'aurai une tanière où reposer ma tête et mes deux ou trois volumes d'Homère et Virgile, sans compter quelques romans anglais. J'ai trouvé ici M. Ampère, vif comme un poisson dans l'eau par les plus beaux jours. Il fait dix choses à la fois, les achève bien, travaille tout le jour et paraît ne rien faire du tout, car il est de toutes les promenades, de toutes les conversations, joue au billard comme un officier en garnison, lit des romans comme une petite demoiselle qui a la tête montée. Je n'ai jamais vu une pareille activité, et tout cela sur un fond de douceur et d'égalité très-aimables. C'est tout à fait de lui qu'on peut dire qu'il travaille comme quatre.

J'avoue bien que j'ai quitté Coppet avec un grand regret. J'aime mieux les cris de la bise dans ce pays-là que le plus beau soleil de la place de la Concorde, sauf les jours oùje la traverserai pour aller vous voir, mon cher ami ; mais vous êtes à Versailles comme si vous étiez à Calcutta, toto orbe remotus. Y écrivez-vous, du moins, quel-

que chose? Non. Y lisez-vous du moins quelque chose ? Avez-vous lu le discours sur Vauvenargues? J'en ai lu les premières pages ; je les trouve bien académiques, je veux dire dans cette langue un peu savamment contournée de la fin du dix-, huitième siècle à peu près, et dont tout ce qu'on peut dire d'elle c'est qu'elle vaut mieux que le jargon usé et néologique à la fois qu'on parle souvent aujourd'hui. Il me semble que j'ai repris mentalement vingt contradictions au moins verbales, rien que dans l'exorde de ce discours, mais je dois convenir que je trouve aisément des contradictions dans les autres. Je ne vois pas non plus beaucoup de sentiment vif de la figure énergique, mélancolique et originale de ce jeune officier du régiment du Roi, qui avait à la fois quelque chose de Caton et de Platon. L'auteur est bien jeune, il est vrai, pour sentir et surtout pour rendre ces traits singuliers. Les jeunes gens même de beaucoup d'esprit sentent et rendent vivement les grands lieux communs de leur temps. Ils sont dans cette période où la Providence a voulu que tout homme se peignît de la couleur de ce temps. Il est bon qu'il en soit ainsi, sans quoi les générations ne prendraient pas les couleurs dont il plaît à Dieu de nous badigeonner de siècle en siècle. (Vous voyez que je tire

toutes mes comparaisons des horreurs d'une maison livrée aux ouvriers.)

Où en est le vrai des affaires de Naples ? Qui sera le Championnet de cette expédition? Si Paul était ici, il aurait peut-être sa frégate dans les eaux du cap Misène. J'y ai vu autrefois un vaisseau de guerre des États-Unis, qui semblait dormir au milieu d'un silence universel sur la terre et sur les eaux, non loin du port où Agrippa tenait cette petite flotille d'Actium qui a fait tant de bruit dans le monde.

Adieu, mon cher ami. Je voudrais bien vous voir après cette longue absence.

A M. PAUL DE BROGLIE

Paris, 2 février 1857.

Mon cher ami, c'est moi qui ai lieu d'être fâché de n'avoir pas pu répondre plus tôt à ta charmante et aimable lettre. La vérité est que je suis pris d'une grippe violente qui me tient dans la langueur. Je ne puis pas mettre le nez hors de chez moi et je ne suis bon qu'à lire, (je n'entends point par là qu'il faille lire mes écrits). Je lis à

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