‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 34 sur 43 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

A LA MÊME

Broglie, 2 août 1858.

Nous voilà déjà au 2 août, et l'été s'enfuit grand train. Il ne nous en restera pas un souvenir bien vif de cet été. Vous allez passer trois semaines dans un lieu qui n'est pas, dit-on, pour

chasser les soucis et la tristesse de l'âme

Sahune avait rapporté, lui, de Louesche, un souvenir très-agréable. Il a d'ailleurs une sérénité qui éclaire les lieux les plus obscurs. S'il est vrai que les lieux changent nos dispositions, notre tour d'esprit change aussi beaucoup l'aspect des lieux. Quand il vous viendra une longue lettre de Callao ou d'O'Taïti, tous les sommets des montagnes prendront des teintes de rose ; et pourtant, quand on est triste, ce serait bien le moins qu'on fût triste dans un lieu riant.

Je suis fâché que Cran/ord n'amuse pas M. Marc Vernet. Il est singulier qu'il ne soit pas sensible à tout ce détail de sentiments, de scrupules, de chagrins cachés dans des âmes simples et bonnes. Il a pourtant étudié^, pour les régler chez les autres, tous ces tours, et ces détours, et ces retours des impressions dans les âmes de ces petits troupeaux ; mais , pour dire toute ma pensée, puisque je prêche de tout dire dans les lettres, j'ai toujours cru que les habitudes théologiques font un peu perdre de vue le vrai fond de la nature humaine. Un médecin qui aurait dans une petite boîte un remède à tous les maux ne se soucierait plus beaucoup de la clinique ni de l'étude de la physiologie. Aussi voit-on l'entente profonde et délicate de la nature humaine diminuer à mesure que les doctrines religieuses se ressèrent dans un plus petit nombre de dogmes. On ne pense plus qu'à la puissance de ces dogfnes et on les applique à tout et partout avec une certaine monotonie confiante. L'idée trop habituelle du miracle fait négliger et bientôt fait mépriser toutes les nuances de la nature humaine. Fénelon en tient plus de compte que Calvin, parce que, après tout, sa religion est un peu plus en rapport, par ses croyances, avec l'infinie variété des âmes que la théorie puis-

santé et étroite du calvinisme. En voilà peutêtre beaucoup pour me venger de ce qu'un bon esprit ne prend pas aiys: mièvreries de Cranford^ mais j'ai la fureur des idées générales. C'est dans le mauvais sens qu'il faut m'appliquer'les vers de M. de Lamartine:

... une active pensée Par un instinct trop fort dans l'infini lancée.

Je dis toujours aux gens : Voulez-vous venir vous promener avec moi dans les espaces?

La mer blanchit sous les vaisseaux anglais et français qui vont se saluer devant Cherbourg. Notre curé d'ici, qui ne ressemble pas à un vaisseau de guerre, est convoqué pour aller recevoir l'empereur à Évreux. Il y aura là deux ou trois cents ecclésiastiques et l'archevêque de Rouen, M. de Bonnechose. Bernay verra passer ses maîtres, mais comme un éclair; ils ne s'y arrêteront point. Il y aura un petit arrêt à Lisieux. M. Guizot n'y sera point, d'abord parce qu'il est en Angleterre. Cette visite de la reine d'Angleterre n'a pas beaucoup sa pareille dans l'histoire. Il est bien rare qu'un souverain soit venu inaugurer des citadelles élevéesen face de lui et contre lui.

Adieu. Il m'ennuie de ne pas vous savoir à Coppet, bien que je n'y sois pas.

A MADAME PISCATORY

Paris, 25 août 1858.

Comment vous accoutumez-vous, chère madame, à la simplicité de vos campagnes de France ? Vous n'êtes plus sous les palmiers ni dans les forêts de colonnes des grandes mosquées. C'est comme si l'on passait de la lecture d'Homère aux fables de la Fontaine ; mais il y a aussi du plaisir à lire la Fontaine et c'est encore de la poésie. Les fleurs du blé sont faites de la main du même ouvrier qui a dessiné le feuillage des palmiers. J'ose espérer que, jusque-là;, nos manières de voir en théologie ne diffèrent point, mais je n'irai certainement pas plus avant sur ce point, de peur d'être accusé par vous de subtilité. Avez-vous déjà commencé à mettre en ordre vos notes de voyage? Avez-vous décidé la question s'il faut lire ou ne pas lire les livres qui ont traité le même sujet? Au fond, il importe peu. Les esprits originaux ne se rencontrent point, et deux personnes d'imagination qui voient le même objet, le voient sous d'autres couleurs et sous d'autres aspects. Il n'y a que les

sots qui se rencontrent et c'est pour cela qu'ils forment une masse si serrée et si puissante. Vous pouvez donc lire, ou ne pas lire, ceux qui vous ont précédés en Espagne. Vous n'aurez aucune envie de refaire leurs dessins. Quand verrons-nous ces belles aquarelles où la couleur réelle du paysage de l'Andalousie se mêlera à la couleur de Timagination? car il faut les deux ensemble, quoi qu'en disent les beaux messieurs réalistes d'aujourd'hui. Pour donner aux tableaux toute leur vraie couleur, il faut reprendre bien vite le fil de vos souvenirs. Quelle que soit la mémoire, il est singulier à quel point les impressions s'effacent ou, ce qui est pis, se modifient et se dénaturent. 11 le faut bien, puisque, après un certain nombre d'années d'absence, nous sommes tout étonnés de ce que nous revoyons. Les montagnes de Grèce vous surprendront dans dix ans par leur aspect que vous connaissez pourtant si bien. Nous refaisons sans cesse dans notre esprit ce que nous avons vu une fois. C'est pour cela qu'il y a tant |de narrateurs de bonne foi qui racontent des faussetés dont ils sont profondément convaincus qu'elles sont la pure vérité. L'imagination ne cesse pas un moment de travailler et abolit peu à peu . la réalité. ... J'espère que du moins le soleil ne fait point

acception de personne et qu'il récliauffe le petit monde aussi bien que les grands de la terre d'Afrique. Le soleil passe pourtant pour un peu courtisan. Il se montre toujours quand les souverains parcourent leurs États en cérémonie. Il pleuvait partout en Normandie hormis sur la rade de Cherbourg, quand l'emper&uret la reine d'Angleterre s'y sont rencontrés et s'y sont embrassés. Je suis plus touché qu'étonné delà vivacité d'afîection que l'empereur a trouvée en Bretagne. Les âmes tendres ont besoin d'aimer. C'est ce qui fait que le regret de l'objet aimé est si voisin d'un nouvel attachement à un nouvel objet. Les ministres protestants, par exemple, sont connus pouraimer tendrement leurs femmes mais si le malheur veut qu'ils la perdent, ils en épousent et en aiment tout aussi tendrement une autre dans les délais voulus par la loi civile. C'est ce qui explique si bien la parole d'un évêque breton qui a été désapprouvé des esprits chagrins pour avoir nommé la Bretagne la terre de fidélité. Aimer jusqu'à la mort, qui paraît dans tous les écrivains de notre temps, s'explique encore, selon de savants interprètes, par aimer jusqu'à la chute définitive deTobjetaimé. L'homme sur cette terre vit au milieu de telles vicissitudes, la Providence lui retire si rapidement et si dure-

mentce qu'il aime, qu'il fautbien qu'il aitla faculté de s'attacher successivement. Cela est accordé sans difficulté par les auteurs les plus considérables et les plus approuvés, tant jurisconsultes que philosophes et moralistes, les deux Portalis, M. Dupin et M. Baroche, sll avait écrit, et d'autres qui sont plus proches et dont les noms vous sont présents comme à moi.

Vous avez bien raison d'être irritée contre ceiie Fanny. Il m'a fallu voir le succès de Madame Bovary auprès de tous les beaux esprits de notre société pour croire au succès de Fanny. Le style emphatique et déclamatoire a aidé l'auteur à mettre dans son livre plus de choses choquantes et absurdes qu'il n'y en avait dans les vilaines petites histoires de madame Bovary. Si un jeune buffle, dans les marais pontins, écrivait ses mémoires, et le détail de ses afîectionS;, de ses jalousies, de ses désordres, de ses désespoirs, il y mettrait sans doute la même délicatesse et le même sentiment du bien et du mal moral parmi les buffles, mais pour peu qu'il eût l'esprit bien fait et un peu cultivé^ il ne pousserait pas à ces excès ridicules le genre descriptif. La sincérité de ses passions l'empêcherait de voir une foule de choses qui n'importent pas à ses passions. Il ne nous décrirait pas, tout en aiguisant ses cor-

nés pour le combat^ lespetites fleurs des champs qu'il ne doit point remarquer, ni la perruque du curé de son village qai ne lui fait rien; mais cette petite et nombreuse école qui se nomme réaliste, je crois, a si peu de sentiments vifs et de passions vraies qu'elle ressemble à ce mathématicien qui écrivait du lit de mort de sa mère : «J'ai perdu ma mère aujourd'hui à 8 heures 22 minutes 1^2 (temps moyen).» Les passions ne sont pas si exactes et ne voient pas tant de choses. Dans une comédie de Tieck, un chat guette un rossignol qui chante et il dit : « Ce divin chanteur doit avoir un goût exquis. » Il ne pense qu'au goût qu'aura le rossignol quand il le croquera. Voilà un chat qui est à son afi'aire et qui a vraiment des sentiments et plus d'art que l'école réaliste.

Pendant que mademoiselle Isabelle chasse et que mademoiselle Rachel lit, j'espère bien que vous écrivez, chère madame; je veux lire des romans français qui m'intéressent.

A MADAME I, A BARONNE DE LASCOURS

Paris, 27 août 185S.

Voilà un été et un hiver en perspective où l'on sera terriblement éparpillés. Et vous, chère madame, comment avez -vous fait ce petit voyage? Vous avez trouvé à Boussay bien mieux que notre pauvre Normandie. Je me figure que l'air y est plus pur, et que l'on s'y dispute avec moins de vivacité sur tous les sujets. Avez-vous commencé quelque grande lecture? Je n'ai trouvé ici de nouveau que le discours de M. Mignet sur Schelling. Il a très-bien décrit, même pour des lecteurs peu attentifs, ce petit univers imaginé par Schelling, où toutes les pièces se rapportent si bien et qui est rangé comme un papier de musique. Le défaut général des philosophies allemandes, c'est que tout y est si parfaitement enchaîné qu'il est sensible, au premier coup d'œil du bon sens, que cela ne ressemble point du tout à la réalité. Qui sait le tout des choses peut bien se vanter qu'il n'a point la moindre idée des choses. On est toujours tenté dédire à toutes ces belles solutions : « Cela est si

clair que je n'en comprends pas un mot. >> Vous avez \u, dans la Revue des Deux Mondes^ un article de M. de Rémusat sur la philosophie du dixhuitième siècle. Il a l'air de dire que c'est une demoiselle qui avait bon cœur et mauvaise tête. Je crois qu'il faudrait renvoyer à une vingtaine d'années d'ici toute discussion sur de tels sujets. Chacun aujourd'hui ne discerne dans les idées générales que ce qui se rapporte à ses intérêts particuliers. On a euunetelle peur, durant quelques années, de se voir dépouiller de ses biens meubles et immeubles, que toute idée qui ressemble à un gendarme est la bienvenue et que tout ce qui a un air d'indépendance dans le monde intellectuel est suspect d'effraction et de vol à main armée ; mais, quand la peur sera passée, on sera un peu honteux d'avoir entretenu des pensées si basses pour des intérêts si grossiers.

Nous menons ici, dans notre solitude, tîne vie très-dissipée. M. de Brogiie est allé deux fois cette semaine au Théâtre-Français. Moi qui suis moins frivole, je n'y ai été qu'une fois, mais nous passons les jours dans des cafés avec des mauvais sujets comme M. de Sahune^ M. de Viel- Castel et M. Galos. Malgré la vie de désordre que je mène ici, je regrette beaucoup, chère madame^ les jours mieux réglés que vous avez

passés à Brogiie et les deux jours où vous étiez encore ici.

A M. PISCATORY

Coppet, 28 septembre 1858,

Mon cher ami, Albert écrit de très-bonnes nouvelles de la Roche-Beaucourt où il est présentement. Madame de Brogiie est beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis six mois. L'air du Midi lui est décidément favorable. Le mal diminue visiblement au lieu de demeurer stationnaire comme dans les derniers temps où l'on ne constatait que des progrès souvent interrompus et peu marqués. C'est bien toujours en Afrique qu'ils vont. Ils partiront de Marseille le 16 du mois prochain. Les médecins d'Alger disent des merveilles de leur climat durant l'hiver ; restent les quarantehuit heures de mer ou à peu près qui sont bien une petite épreuve, mais ni M. Andral, ni M. Béhier ne veulent y voir un inconvénient grave. J'espère que cette mer, qui est troublée naturellement ce mois-ci, sera calmée pour lors. J'ajoute qu'elle peut être calme quand elle le veut bien. C'est une remarque uniforme des journaux

que, du côté de Cherbourg, l'Océan est devenu doux comme un mouton à la vue de deux grands souverains, et tout le monde, à peu près, n'en aurait-il pas fait autant à sa place? Il est vrai que les éléments ont des égards très - particuliers pour les grandes destinées. Les gens grossiers disent qu^en France les fonctionnaires publics tournent comme le vent; on devrait plutôt dire que le vent tourne comme les fonctionnaires publics. Il me semble que cela a un air plus respectueux et qui ne saurait offenser personne, à moins que je ne me trompe.

M. d'Haussonville a quitté Coppet il y a déjà huit jours. Ce n'est pas qu'il ne trouve d'ailleurs ce pays-ci très-agréable. Il estime fort les Alpes et les monts Jura, mais il trouve mauvais qu'il n'y vienne pas autant de faisans et de perdrix que dans la Brie. Il tue donc de tout cela dans Gurcy, et n'en achève pas moins un volume in-folio sur le cardinal de Fleury, les derniers ducs de Lorraine et le roi Stanislas. Vous y verrez même Voltaire et la petite cour de Lunéville. Je l'ai fort engagé à parler de ce Voltaire avec un souverain mépris. Cela peut assurer le succès d'un livre auprès des honnêtes gens et des esprits délicats. Beaucoup de mes amis trouvent la <?o;-respo7idance de Y oUâire msuppoviahle ; je ne les

en estime que davantage, et cela me fait mieux apprécier leur bon sens et leur goût et aussi leur sentiment exquis de la langue française. Je garde leurs lettres dans les feuillets de la Correspondance de Voltaire pour comparer dans l'occasion.

J'ai déjà recommandé à M. de Viel-Castel qui, je crois, est auprès de vous, la lecture des dépêches récemment retrouvées à Turin de M. Joseph de Maistre. Elles sont bien instructives et d'un ton de modestie qui charme. On y voit : 1° qu'il a découvert, à force d'investigations patientes, que l'Autriche est une puissance trèségoïste, peu romanesque et point du tout dévouée à la maison de Savoie ; 2° il raconte à son maître le roi de Sardaigne et à son ministre des affaires étrangères, qu'il se sent un esprit d'une sagacité et d'une profondeur qui l'étonnent souvent luimême quelle que soit l'habitude qu'il doit en avoir ; il avoue que le flot brillantde ses pensées est si puissant et si contenu, qu'il en est comme obsédé ; qu'il a un style d'une énergie surprenante et qu'il laisse aux autres, s'ils le trouvent trop fort, à le délayer comme on met de l'eau dans un vin trop fort et trop généreux. Il ajoute aussi qu'il a à se défier de soi pour un tour heureux de plaisanteries fines et légères, dont le secret

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