‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 36 sur 43 · C^LII · texte numérisé non relu

C^LII

A M. E. DE SAHUNE.

Coppet, 13 octobre 1858.

Vous ne m'avez rien raconté de la vie de Saint- Eusoge. M. d'Haussonville m'a dit que l'on y avait disséqué le pauvre Bossuet... Quand on parle comme Bossuet, on a droit d'attendre que les autres se taisent devant vous. Je ne sais pas s'il aurait dit des platitudes de ce temps-ci, mais je suis sûr que ces platitudes, s'il en eût dit, mériteraient d'être apprises par cœur, ce qui ne peut pas se garantir de beaucoup de choses raisonnables que nous disons. Quand je dis nous, c'est de moi que je parle et de quelques autres, mais non pas de vous qui avez défendu Bossuet, j'en suis sûr. Vous avez une affection naturelle pour les grands esprits. Cela vaut mieux que la soumission à la mode qui fait qu'on est tour à tour insolent ou servile envers les renommées,

selon que la tête chante au chœur de la nation. Saint Jean a bien raison de dire dans l'Apocalypse : « Mes petits^ défendez-vous de la mode. -» Mais je me figure, d'ailleurs, que peu de gens entendent Bossuet. On s'attache au fond de ses idées et elles importent peu en comparaison de cette imagination qui laisse derrière elle tous les poètes pour la gravité et l'état surnaturel. Il est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire le discours du trône de Dieu, si Dieu souffrait un gouvernement représentatif. Milton et Pindare n'eussent été que de beaux esprits, dans cette occasion, en regard de Bossuet. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendait au fond de toutes les forêts et qui faisait rêver aux choses éternelles. On dit que le lion fait un effet de ce genre quand, en se promenant lentement, il rugit dans la nuit et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes à dix lieues à la ronde; mais, si Gérard a raison de tuer des lions, il n'est ni si beau, ni si dangereux aujourd'hui de se mettre à l'affût dans une conversation frivole pour tuer Bossuet. Veuillot en fait autant, Veuillot dont le nom n'égalera peut-être pas celui de Bossuet dans l'avenir.

Voilà comme font les provinciaux de ma sorte,

mon cher ami; ils grossissent toutes choses et raisonnent à perte de vue sur les feux follets qui passent comme l'éclair dans des sociétés plus spirituelles qu'on ne saurait l'être entre les Alpes et la France.

Tout cela dit, donnez-moi de vos nouvelles ; et, dans un supplément, dites-moi si vous êtes, car si vous étiez, il me semble que vous m'auriez écrit pour me donner votre adresse , comme font les êtres réels qui ont été régulièrement élevés.

Je ne sais aucun temps oij les journaux ont été si profondément insignifiants. On a l'air de vivre dans un couvent de Trappistes^ où l'on ne se dit rien et où il ne se passe rien. Serions-nous devenus Trappistes? C'en est bien le silence, mais le luxe est tout autre qu'à la Trappe.

A M. E. DE SAHUNE.

Coppet, 21 octobre 1858.

Il n'y a rien dans notre Suisse, sinon que le& montagnes du côté de l'Orient commencent à prendre une petite teinte blanche sur leurs som-

454 lp;ttres.

mets. Elles peuvent dire comriia M. de Lamartine parlant de ses cheveux blancs :

Mais l'hiver a blanchi les sommets de ma vie.

Le miroir du lac n'a plus la splendeur des produits de Saint-Gobain; il ressemble plus aux glaces de Venise par un certain éclat sombre au fond duquel on croit voir quelque chose de la tragique et brillante Venise. Ce sont les tristesses de l'automne que je ne trouverais pas tristes s'il ne fallait pas partir. J'aspire à être un bel arbre sur les bords du Rhône, afin d'être sûr, où à peu près, de ne pas changer de résidence tous les trois mois, au moins.

Avez-vous commencé la Correspondance de M. de Lamennais^ publié par M. Forgues? Ce sont des tableaux représentant l'intérieur des sacristies et des couvents entre 1820 et 1830. La brosse du peintre est triste et rude. Il n'y a nulle couleur et nulle imagination. Je n'ai pas très-bonne idée des hommes qui ne mettent pas quelque chose de leur esprit dans leurs lettres et qui semblent le réserver pour leurs ouvrages. Voltaire n'a jamais fait cette économie, quoi qu'on en dise ; mais l'excuse de M. de Lamennais est peut-être qu'il n'avait pas beaucoup de couleurs dans l'imagination. L'école des exagérés en tout genre en a rarement. Ils tâchent de singer les muscles do

Michel-Ange et c'est tout. Il n'est pas donné, à beaucoup près, à tous les yeux de voir la couleur des choses. Les logiciens par métier et les singes des logiciens n'ont point d'yeux. C'est d'eux qu'il est écrit : et non videbunt. Il n'en est pas moins vrai que je lis ces volumes avec intérêt. On y voit passer un tas de noms et un tas de figures, mal esquissées, il est vrai, mais dont on a entendu parler avant la révolution de Juillet et qu'on ne reverra plus. Ces gens un instant illustres

Tombés en l'éternel oubli Où leur nom d'un moment demeure enseveli,

comme c'est dit, je crois, dans Irène.

Vous savez que j'ai un intérêt ridicule pour tout ce qui a vécu, et que je passerais la nuit à lire les mémoires de la cuisinière de Caton d'Utique, si on découvrait ce trésor (je dis cuisinière, parce que Caton ne s'élevait sûrement pas jusqu'à un cuisinier), enfin, je tâche de me faire des images de l'abbé Baron, de mademoiselle de Lucinière, de mademoiselle de Tremerenc, de M. de Coriolis, tous correspondants de M. de Lamennais dans sa jeunesse. Je suis fâché même que M. de Salinis soit encore vivant et évêque, car, sans cette contrariété, il aurait sa part de ma curiosité bienveillante. Je lis aussi M. Raffet, l'éco-

nomiste, qui ne ressemble en rien à M. de Lamennais. Malgré M. de Broglie, je prends la liberté de trouver qu^il n'a pas l'instinct dramatique et le vis comica ou tragica, si vous voulez, qui est si nécessaire pour instruire les classes peu accoutumées aux abstractions. Il faut, pour elles, que les personnages soient vivants ; mais il est plus facile de faire un traité exact et sensé d'économie politique que de faire un médecin, un curé, un maire et des ouvriers qui n'aient pas l'air d'académies, et des académies de mairres et de curés sorit tristes. Adieu, cher ami, dites-moi franchement si vous ne pouvez pas lire mon écriture; dites-moi ce qu'il y faut changer; je suis perfectible.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Gurcy, 16 novembre 1838.

Vous devez avoir bien froid et bien triste dans cette solitude et cette noire saison de bise. M. Ch. de La Guiche qui est revenu ici de Genève, l'autre jour, raconte des prodiges de violence de ce vent qui s'est levé sur nous à notre départ. Il est vrai qu'il était habituellement dans le plein air, puis-

qu'il chassait le chamois par les montagnes. Ma conclusion est qu'il faut que vous reveniez dans nos climats plus doux. Il y pleut à verse, et le vent n'est que furieux, mais point fou comme dans le Jura.

Il me semble que vous ne prenez pas beaucoup à l'idée de Cowper. Je ne suis pas tyran en fait de conseils, car je suis d'avis qu'on n'est à sa place que sur sa propre pente. Il faut suivre ses goûts. La moitié des hommes se sont perdus moralement quelquefois et intellectuellement plus souvent encore pour s'être façonnés au goût des autres. Le goût de l'étude, la passion des lettres, a un avantage très-grand. Elle apprend à s'isoler de tous les accidents de l'existence et donne des plaisirs que n'atteignent ni le vent, ni la pluie de la réalité. Ceux qui ont ce tour d'esprit ont une forte retraite sur des hauteurs inaccessibles, mais ce même tour d'esprit a ses graves inconvénients. Il accoutume, peu à peu, à vivre dans le monde des chimères et, sans doute, il doit affaiblir un peu le ressort de l'âme. Peut-être que les âmes vives ont un besoin impérieux de ce qui est le monde réel, parce que ce qui sort de là donne des impressions qui vont plus au vrai fond de l'être. Un jeune homme ardent trouve certainement plus de plaisir à poursuivre des

Arabes dans une campagne d'Algérie qu'à suivre dans Homère les batailles qui se livraient au pied de l'Ida... C'est une très-jolie vocation que de faire entrer la poésie dans le monde réel. C'est probablement ce que vous faites à cette heure en organisant votre petite école. Vous transigez avez les difficultés et tâchez de concilier Fidéal avec M. N. et toute sa municipalité. Comment vont ces commencements épineux? Vous avez vu le second moment de votre maîtresse d'école. Ce second moment est toujours tout autre que le premier. Même quand on ne fait pas de découvertes dans une personne, l'inconnu auquel on s'accoutume change de forme. Comment avezvous laissé ces aimables Carranéens? Carranéens est un plus joli nom que Carraïbes et leur va mieux par conséquent. Avez-vous fait votre course à Morges et déjeuné avec les imaginations du canton de Vaud?

A M. POIRSON

Gurcy, 7 décembre 185S.

Mon cher ami, je ne sais pas trop pourquoi Bossuet dit quelque part, d'un air furieux : «Pa-

ris ville de trouble et de bruit! » Vous ne faites pas plus de bruit qu'un nid de souris. Depuis que l'on a condamné M. de Montalembert à tant de peines inconnues jusqu'à nos jours, Paris ne tient pasplus de place dans les journaux que Copenhague. Mais je conviens que le jugement du comte de Montalembert peut compter pour un petit événement et qu'on peut se reposer aprècavoir fait cette besogne; je trouve même qu'on ne rend pas au tribunal qui l'a prononcé la justice que les particuliers doivent à leurs magistrats, quand ils font bien ou mal leur devoir. Sans nul doute il a fallu à ces juges uue intrépidité singulière pour prononcer des peines si terribles contre un écrit dans lequel le bon sens trop grossier des hommes vulgaires ne saurait trouver une infraction à la loi. C'est là ce qu'on nomme agir en hommes d'état, et consulter l'esprit et non pas la lettre de la législation. Les pédants, qui ont le cerveau étroit, disent des sottises à ce sujet; ils prétendent que la lettre de la loi doit être judaïquement suivie, sans quoi il n'y a dans l'empire le plus florissant de sécurité pouv personne, que dura lex sed lex^ veut dire^ cela. Mais, comme disait un militaire intrépide, présidant un conseil de guerre : « Si on écoutait ces bavards-là, on ne condamnerait pas un

homme sur deux. » On me dit d'ailleurs que ce procès n'a pas beaucoup éveillé la curiosité publique; que M. de Montalembert n'étant pas d'opinions très-populaires, on ne prend nul intérêt à son sort. Pour le coup, moi qui n'ai pu lire sans une juste horreur les témérités dont l'écrit de M. de Montalambert est rempli, je trouve que tout citoyen doit être extrêmement attentif à la façon dont on juge soit le plus obscur, soit le plus acariâtre de ses concitoyens, attendu qu'il n'est pas bon de laisser établir, sans crier quelque peu, des précédents fâcheux. Ce qui arrive en ce genre à un homme dont le visage ne me revient pas, peut m'arriver la semaine prochaine, et il serait de mon devoir, aussi bien que de ma prudence, de prendre son parti s'il n'était pas traité selon les règles les plus exactes du droit écrit et de la stricte légalité. C'est ce qui a fait dire à un publiciste anglais que la liberté était le droit de s'occuper de ce qui ne vous regarde pas. Quand les sujets ne se portent pas d'intérêt les uns aux autres, ils ont un grand désavantage sur l'État ; ils se présentent un à un devant la phalange macédonienne de l'Administration, qui les reçoit sur la pointe de ses piques. Si M. le président *** et les trois juges de police correctionnelle me paraissaient avoir prononcé un

jugement inique contre le plus ardent de mes ennemis, je noterais M"* et les trois juges dans mon livre pour les poursuivre toute ma vie selon mes faibles moyens. Heureusement je ne suis pas dans une si pénible obligation, et il est bien doux de penser qu'ils ont dans cette affaire tout mesuré au poids du sanduaire^ suaviter et fo?'titer, suivant les expressions consolantes de l'Écriture. Il fait ici un temps si triste que je m'en exile en imagination pour aller vers les régions du soleil. Je lis avec curiosité les articles de la /îevî(€ des Deux Mondes sur le Sahel et tous les environs d'Alger. C'est dommage qu'on en soit séparé par la mer retentissante, comme dit Achille de 3a Thessalie. Je ne suis pas fait pour vivre l'hiver; je suis convaincu que je mourrai dans le mois de décembre d'une année quelconque (à moins que ce ne soit à une autre époque). J'ai la rage du jour et du grand jour, et des jours longs, et des jours chauds. Je mets entre l'été et l'hiver la même différence qu'entre un gouvernement libre et un gouvernement paternel. J'ignore sous quel gouvernement je mourrai, et la probabilité pourtant est que ce sera sous celuici ; j'espère qu'il n'y a pas d'offense à parler ainsi. On dit donc que l'Afrique est un lieu de délices pour le climat et les horizons magnifiques

et l'éclat de la végétation, mais elle ressemble plus aux belles parties de l'Espagne qu'à l'Italie. Elle n'a rien de la mollesse ionienne de Naples, ce n'est pas ce qui m'en plaît ; mais elle n'en va que mieux devenir une sorte de Salente, où régneront les vertus et la liberté, sous la protection du Prince-Ministre qui la gouverne. Beaucoup de grandes vues de M. Emile de Girardin, le Fénelon du siècle, y vont sans doute se réaliser. On verra appliquer, pas bien loin des ruines de Carthage, les belles leçons de Mentor à Idoménée avec un même goût de l'ordre et de la vertu et plus de respect pour la liberté. Saint- Marc Girardin, qui ne vaut pas l'autre Girardin, a pourtant fait dans la Revue des Deux Mondes sur les Principautés et sur l'action de la France dans les négociations qui ont réglé cetÉtat, un article où il y avait bien de l'esprit. Les malveillants ont voulu y voir une légère teinte d'ironie du commencement à la fm. Il faut le bien peu connaître pour en porter un tel jugement ; il est trop savant dans l'art d'écrire pour ignorer qu'une ironie trop prolongée est un défaut. Ce ne serait que sous un despotisme que cette façon d'écrire serait en place ; mais quand on peut tout dire hardiment, dans le cercle des lois, qui diable pourrait avoir recours à tous ces arts de la servitude ?

A M. PAUL DE BROGLIE

Gurcy, 30 décembre 1858.

Mon cher ami, je n'ai pas grande confiance dans cette règle que nous avons prise depuis quelque temps de t'adresser tes lettres à Pa^ nama^ voie d'Angleterre, sans autre indication ni recommandation. Il me semble qu'une pauvre lettre dans cet état d'abandon ne peut se tirer d'affaire, mais on se tire de tout dans ce monde avec un peu d'intelligence, et j'aime à compter sur l'intelligence de ces petits paquets.

On part d'ici pour Paris vers le lendemain du jour de l'an. La maison est présentement au grand complet; M. et madame d'Haussonville, naturellement Mathilde, Othenin, ton père, M. et madame d'Harcourt, leurs six enfants, mademoiselle de Pomaret et enfin moi-même. Tout cela fait un grand bruit à déjeuner et à dîner. On dispute sur tout avec la fureur et la douceur accoutumées. On ne parle pas du livre de M. Michelet sur Y amour ^ mais du livre de M. Vacherot, qui a pour titre : Métaphysique positive ; du livre de madame de Gasparin, dont je t'ai

parlé; on revient sur ses autres écrits et l'on cherche si elle a agi selon la sagesse quand elle s'est moquée de ses frères protestants et de ce qu'elle nomme le patois de Chanaan. C'est alors qu'il y a grande mêlée et c'est là que l'on voit ceux qui sont assis au hanc des moqueurs. M. de Broglie, madame d'Harcourt et un peu mademoiselle de Pomaret sont d'un côté ; M. et madame d'Haussonville et moi de l'autre ; et puis, Ton revient sur Pascal, criant toujours de plus en plus fort, si bien que le petit chien de Pauline d'Harcourt se met à aboyer de frayeur ou d'émulation, sans trop exprimer d'opinion ; et puis, tout ce bruit cesse, on quitte la salle à manger, et on se retrouve au salon, en parfaite intelligence. Nicole a fait un petit traité sur l'art de conserver la paix ; on pourrait en faire un autre sur l'art de converser chrétiennement. Je me figure qu'il faut faire grande attention à la note sur laquelle on commence toute discussion ; elle doit décider du fond même des idées et modifier tout l'ordre des pensées. Il est bien probable qu'il faut un accompagnement de fliites extrêmement doux et non un accompagnement de trompettes si l'on veut dire des choses raisonnables, mais, nous autres doctrinaires, nous ne marchons dans la discussion qu'au son des instruments de

cuivre. Nous n'aimons pas à chanter en partie ; aussi il ne vient pas grand monde à nos concerts. Nous cherchons le point de désaccord comme d'autres cherchent l'accord. C'est pourquoi je porte dans mes armes un chien hargneux, mais le fond est assez bon enfant.

Tu sauras que ton père, après avoir lu la Métaphjsique i-)ositive de M. Vacherot y trouve beaucoup de talent pour l'exposition des idées, une rare clarté dans la critique des systèmes les plus obscurs comme ceux de Kant et de Hegel, un style qu'il trouve admirable dans sa simplicité nerveuse et tout à fait approprié au genre philosophique, mais il lui conteste toutes ses idées et toutes ses conclusions et je n'en suis pas étonné.

Tu auras vu dans les journaux la mort de M. Hippolyte Rigault. Il a été très-universellement regretté et pour son talent et pour son caractère aimable et indépendant. Sa mort a fait une sensation dans Paris, où on ne se soucie guère de personne. Il avait des dons particuliers que le Journal des Débats ne retrouvera guère dans un autre ; une extrême facilité de travail,' la variété, une hardiesse mesurée et une certaine entente du public qui lui permettait de mettre les nuances d'idées à sa portée ; le sarcasme vif sans beaucoup d'amertume, et, au-dessus de tout

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