‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 37 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

cela, il avait le caractère de l'homme de lettres dans toute la dignité qu'on attache à ce nom et qui ne se trouve pas toujours dans les personnes.

Les nouvelles d'Alger sont toujours les mêmes. Le climat est bon pour la poitrine, quoiqu'il agace assez les nerfs par moment. Albert regarde avec curiosité toute une sorte de réforme libérale que le prince Napoléon introduit dans toutes les branches de l'administration en Algérie.

Voilà l'affaire de M. de Montalembert terminée et jugée définitivement en appel. Les nouveaux juges ont repoussé la partie du jugement de police correctionnelle qui mettait le comte de Montalembert sous la surveillance et à la disposition du ministre de la police. Ils ont aussi réduit la prison de six mois à trois mois. On dit que M. Berryer a parlé avec une grande liberté et une extrême vivacité. L'empereur a renouvelé la grâce sur le jugement de la Cour d'appel.

Adieu, mon cher ami. Voilà un jour de l'an qui se passe sans qu'on te voie, mais non sans qu'on pense à toi. Les absents n^ont pas tort, quoi qu'en dise un mauvais proverbe. Si ton appareil photographique est arrivé en bon état, envoie-moi la vue de ton petit nid dans cette Calédonie.

AU MEME

Paris, 14 janvier 1859.

Nous commencions à trouver mon cher ami, qu'il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu de ton écriture. Ton journal à fait l'intérêt de deux ou trois jours pour nous. Je connais maintenant, aussi bien que qui que ce soit, cette vallée étroite, dominée par un lac et où coule une rivière qu'il faut passer soixante-trois fois pour arriver à ce lac. Nous nous disputons pour savoir s'il faut la passer soixante-trois fois avec de l'eau jusqu'à la ceinture ou si quelque philanthrope y a jeté çà et là des troncs d'arbres pour servir de ponts. En tous cas, si tu es encore mouillé, la présente est pour t'inviter à te sécher, s'il est possible. Cette vie que tu mènes à O'Taïti va te donner le goût etles habitudes des cours. Est-ce que vivre habituellement avec tant de rois, de reines, de princes et de princesses ne va pas te donner un grand dédain pour notre bourgeoisie parisienne? Il n'empêche que, quand tu reviendras, dédaigneux ou non, nous aurons grand plaisir à voir ta mine noircie par le soleil des tropiques.

Quand je pense que l'année dernière, à ce tempsci, tu étais dans mon cabinet à me casser tout mon menu mobilier , je serais prêt à sacrifier le meilleur de mes couteauxà papier pour te revoir. Le jour de l'an , ici , a été marqué par un véritable événement politique. On parlait vaguement , depuis quelques mois , des chances éloignées d'une guerre de la France et du Piémont contre l'Autriche, mais c'était un sujet d'entretien qui n'agissait point d'une façon trop marquée sur le crédit. Le 1" janvier, l'empereur, en recevant M. de Hûbner, ambassadeur d'Autriche, lui a exprimé son regret que les relations de la France et de l'Autriche ne fussent pas telles qu'il l'aurait désiré. A ces paroles, la Bourse a fléchi, plusieurs jouî's de suite, d'un mouvement assez rapide. Un article du Moniteur a cherché à diminuer les inquiétudes, en réduisant la portée des paroles de l'empereur, et en déclarant très-exagérées les conséquences qu'on en tirait. Le Times a commencé, contre les projets qu'il suppose au gouvernement français, une polémique extrêmement violente ; le Journal des Débats vient de faire un article grave pour représenter les chances d'une guerre commencée en Italie par la France au profit du Piémont. Le gouvernement vient, dit-on, de prescrire le

silence à la plupart des journaux sur ce sujet et s'applique, en ce moment, à tranquilliser les esprits alarmés, sans trop y réussir.

Comment font donc chacune des lettres que nous t'écrivons pour se perdre en route? Qull est difficile de s'entendre de si loin !

A M. A. DE BROGLIE

Paris, 19 janvier 1859.

Nous semblions, ces jours derniers, à la veille d'Arcole et de Rivoli, mais comme il y a toujours un certain espace de temps entre la veille et le lendemain, nous ne sommes pas, en ce moment, aux jours d'Arcole et de Rivoli. Nous sommes à la paix. Tout le langage officiel est dans ce sens, quoique sans rien de précis ni de catégorique, mais enfin, toutes les petites anecdotes qu'on colporte vont à cette fin de tranquilliser les fonds publics qui sont nerveux comme de petites maîtresses. Ce tour nouveau qu'on semble vouloir donner à l'opinion du public vient-il de prudence à la vue des chances d'une grande guerre? Est-ce un calcul du moment pour arrêter cette sorte

d'effroi qui troublerait toutes les transactions ? Ce dernierest probable, etle premierest possible. Il seraitfnaturel de se recueillir un peu à l'entrée d'une aussi grande aventure et en entendant les éclats des journaux anglais et le ton altierdes journaux allemands de tous les États, en songeantfaux difficultés que Rome présenterait tout d'abord, en pensant au déchaînement inévitable de toute la démagogie en Italie et en voyant l'abattement mêlé de quelque fureur où est tombée la Bourse et ses innombrables enfants dès les premières ondulations de ce tremblement de terre... Toutes ces choses contradictoires étant dites, la fantaisie du moment est de se rassurer, et de croire à la paix. . .

Comme je disais tout cela hier, le vent tournait à la Bourse. On recommençait à croire à la guerre. Il est probable que cette fièvre tierce durera quelque temps.

Avez-vous fait venir le volume de Job de M. Renan? J'en ai comparé des chapitres avec ceux de la Vulgate, particulièrement le 38* sur le spectacle de la nature. Je ne sais certainement pas l'hébreu, et je n'ai pour règle, dans cette comparaison, que de tenir pour vrai le sens le plus vif et le plus fort. Je tiens jusqu'à présent la Vulgate supérieure par les endroits où la Vulgato

et M. Renan, ou M. Renan et la Vulgate, diffèrent.

M. Feydeau publie un nouveau roman dans la Revue contemporaine. M. Pasquier, malgré ses 92 ans, a senti la rougeur lui monter au visage en en lisant les premières pages. La Revue contemporaine n'était-elle pas faite pour être lue par les jeunes demoiselles ?

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