A MADAME LA PRINCESSE DE BROGLIE
Paris, 2 février 1859.
Tout le monde me dit, chère madame, que vous êtes bien mieux de tout point, et je le vois bien par votre lettre. On n'a point cette vivacité quand on souffre de la névralgie, et qu'on a les nerfs exaspérés par le vent du nord.
Nous ne saurons rien de la guerre ou de la paix avant le discours de l'empereur au Corps législatif et avant les séances du Parlement d'Angleterre... Nous n'avons que des sentiments doux. On ne s'entretient à la Bourse que des agréments delà paix. . . En attendant que le sort, c'est-à-dire la sagesse du gouvernement, ait décidé de tout cela,
nous aurons demain Tentrée de la Princesse de Savoie dans Paris. Il y a une vingtaine d'années que j'ai vu entrer dans ce même Paris, par une autre porte, une autre Princesse, et, depuis lors, il s'est écroulé une monarchie, et il s'est élevé une République qui est tombée, et il s'est élevé un Empire. Il est bien difficile de savoir quelle Princesse nous verrons entrer dans Paris dans vingt ans. Je ne crois pas que M. le Ministre de la guerre ait dit l'autre jour à un officier qui lui parlait d'un professeur dans une école militaire : « Tenez, mon cher, je donnerais à présent tous mes professeurs pour un cheval. » Il est très-difficile à nous, pauvres gens qui n'approchons pas des grands^ de savoir si toutes les petites historiettes qu'on nous raconte ont un mot de vérité.
A M. PAUL DE BROGLIB.
Paris, 13 mars 1859.
J'ai reçu tes deux lettres du 31 décembre et du 30 janvier. Cette dernière est arrivée avec la plus aimable rapidité, car elle était ici le 5 mars. Tu n'es pas comme les trois quarts du genre humain
écrivant ; tu réponds à ce qu'onte dit et les lettres avec toi ne sont pas un échange de monologues sans rapport les uns aux autres. Tu tiens plus de Corneille où les héros se répondent que des tragiques vulgaires oij chacun fait son morceau sans se soucier à qui il parle. Je me suis promené avec toi dans les plaines du Chili avec leurs ondulations monotones, sauf, comme tu le dis, les Cordillières qui sont semblables aux Alpes; cela fait bien, en effet, un petit accident dans le paysage. J'ai vu les églises magnifiques de ces pauvres gens; un peuple de philosophes n'aurait pas laissé, j'en conviens, beaucoup de monuments d'architecture sur notre terre. J'ai regardé, avec discrétion, dans ces jolies maisons, ouvertes le soir, et d'où sortent les sons rapides et monotones du même air de piano répété cent fois. Quand il me plaira, je me ferai passer auprès des Espagnols pour un vieux voyageur qui a passé sa vie dans le nouveau monde. J'aurais la fantaisie de voir comment on danse de l'autre côté de la ligne. Je compte que ce sont toujours des Français qui enseignent cet art par tout l'univers. Je crois bien, avec toi, que la danse est nécessaire pour connaître la société, bien que Bacon ne l'ait point comptée, dans son Novum organum^ parmi les instruments de con-
naissances. Quant à Hugg Miller, qui n'est point un maître à danser, tu nous en as donné la plus grande curiosité. LordBrougham, à qui ton père en a parlé, avait lu sa biographie et en parlait avec beaucoup d'estime. Je me propose de te voler les idées qu'il t'a suggérées sur le Beau. Elles placent la théorie de l'idéal au plus haut des cieux, qui est la vraie place ; elles ferment la bouche aux copistes enragés de la nature ; elles sont une démonstration de la théorie de Platon, laquelle n'a pas peu contribué à civiliser le monde. Tout homme qui n'est pas plus ou moins platonicien finira mal, et, pour le dire en passant, ce que tu aimes dans le caractère des Allemands est un penchant vers ces rêveries qui ne sont pas autre chose qu'un certain goût de famille qu'ont ces enfants de Dieu pour l'idéal. Quelquefois, cela tourne singulièrement, comme toutes les dispositions héréditaires qui sont sujettes à déviation ; mais enfin, je me promets 1^ plus grand plaisir de la lecture de ce maçon sublime. Il y a, à Paris, une foule de maçons de l'école réaliste qui ne le valent pas. C'est dommage que tu ne sois pas là pour que nous le lisions ensemble. J'aime tes commentaires et je te soupçonne d'avoir perfectionné rédifice de cet humble architecte ; et quand cela serait, les gens qui font venir de
belles idées aux autres, n'en sont pas moins de grands hommes obscurs. C'est une race plus nombreuse qu'on ne sait; ils mettent les esprits plus forts sur la voie de ce quOn pense là-haut :
Cognati retinebat semina cœli.
Il reste donc, mon cher ami, que, tandis que nous sommes ici à ne rien trouver qui vaille au centre de la civilisation moderne, tu découvres, au désert, un livre original et qui contient, peut-être, la réfutation la plus solide comme la plus frappante du système Courbet. Ce Courbet n'a pas l'air du cousin de Dieu et visiblement ils n'ont pas été élevés à la même école.
Il paraît que nous ne sommes pas disposés à nous disputer, car je suis aussi de ton avis sur les définitions de la paresse. Être actif, c'est vouloir certainement, et, sans nul doute, la volonté désennuie comme un vent frais qui entre dans une chambre étouffée rafraîchit ses habitants. Je me souviens pourtant que M. Mignet, qui observe bien dans l'ordre moral, me disait un jour que des actes de volonté trop répétés usent les nerfs, mais il y a un remède à tout quand on ne veut que bien faire. La règle à laquelle on soumettrait ses occupations de chaque jour a cet avantage qu'elle devient habitude et demeure
volonté, mais une volonté trempée d'eau, pour ainsi dire, et moins excitante. Dans cette petite barque où nous voguons, chacun de nous, il faut tendre la voile quand le vent est bon, mais prendre la rame dès que le vent est contraire ou qu'il tombe. J'ai eu longtemps envie de faire faire un cachet qui exprimât le repos et le bien-être que donne l'activilé, c'est-à-dire une volonté réglée. J'avais la devise: Motu quiescunt, et je pensais à donner pour corps à la devise le système planétaire où chaque astre est dans un grand repos bien qu'emporté par un grand mouvement. Je songeais aussi à un autre cachet : in nova fert animus, c'est-à-dire s'initier sans relâche aux secrets du monde ; mais j'aurais voulu exprimer, en même temps, que le nouveau est autour de soi, qu'il ne faut pas le chercher bien loin, qu'en creusant sous ses pieds on trouverait des trésors ; qu'en traitant d'une certaine manière avec ceux qui vivent auprès de vous on en peut faire une sociéténouvelleettoujoursplus aimable etc., etc., mais j'ai fini par trouver que mon cachet aurait besoin d'être un petit in-folio de cinq cents pages, ce qui n'est pas dans les usages dé l'art héraldique.
16 mars.
Malgré le langage officiel du gouvernement
qui semble faire effort pour éloigner les craintes de la guerre, le public s'obstine à croire à une collision prochaine entre la France et l'Autriche.
Sais-tu que mademoiselle Rachel Piscatory épouse M; Trubert ? C'est à Chérigny que se fera le mariage.
Je te prie de dire beaucoup d'amitiés de ma part à ce pauvre malheureux chien qui est venu se réfugier à votre bord. Tu as l'art de faire prendre les animaux en affection et tu sais leur donner des traits individuels qui en font exactement des personnes. Il est vrai que j'ai une tendance naturelle vers les bêtes. Si je croyai? à la migration de âmes, je croirais aussi que j'ai erré dans les bois, il y a quelques siècles, avec une fourrure plus ou moins épaisse et des oreilles plus ou moins pointues.
AU MÊME
Paris, 15 mai 1859.
Vil terriblement longtemps, mon cher ami, que nous n'avons eu de tes nouvelles, mais comme tu nous as menacés de n'en avoir que vers le
mois de novembre ou de décembre prochain, nous sommes encore bien loin de compte et il faudra encore que nous laissions filer, durant bien des jours, le long câble de la patience. Les journaux disent confusément que vous avez des querelles à O'Taïti sur le protectorat étendu aux Iles-sous-le-vent. Nous comprenons déjà bien peu nos affaires diplomatiques de l'Europe ; celles des antipodes sont au-dessus de notre portée. Tous les doutes sur la guerre que je t'écrivais il y a un mois sont très-nettement résolus et voilà les deux armées de France et d'Autriche qui vont se rencontrer en Piémont. L'Empereur est à son quartier général à Alexandrie et les Autrichiens en face, dans le carré formé par le Tessin, la Sesia, les Alpes et le Pô. C'est le premier acte d'une tragédie dont on ne saurait dire combien elle aura d'actes. Pour le moment, Tespérance publique est que l'Empereur aura de prompts succès ; que la campagne sera courte et décisive, et qu'on arrivera en peu de temps à un congrès qui réglera définitivement les affaires de l'Italie, mais ce sentiment public n'assure malheureusement pas le cours des événements. Bien des longues guerres ont commencé avec ces espérances. Des esprits plus chagrins regardent avec inquiétude la disposition de l'Allemagne fédérale qui est,
dit-on, très-hostile à la France. LaPrussemême par la bouche du prince régent, déclare qu'elle ne laissera point rompre l'équilibre actuel de l'Europe. L'Angleterre, jusqu'à ce jour, regarde les combattants sans guère laisser lire sur son visage le parti qu'elle prendra. Lord Derby, à la vérité, s'est expliqué dans le Parlement dans le sens aussi du maintien des traités. Il est vrai que ce ministère Derby est d'un tempérament faible et d'une existence précaire. Toujours est-il qu'il y a bien des choses, et peut-être de terribles choses derrière ce rideau de l'avenir ! L'armée française est arrivée très-rapidement en Piémont. La flotte en a passé la majeure partie, environ 75,000 hommes jusqu'à présent, car les routes du Mont-Cenis et du Mont-Genèvre ne sont pas excellentes... On n'entend pas grand'chose aux manœuvres de l'Autriche qui semblait vouloir frapper un coup violent sur l'armée sarde avant l'arrivée des Français et qui depuis trois semaines n'a fait que tournailler sur les bords du Pô et de la Sesia sans qu'on puisse encore discerner son plan... L'empereur Napoléon est parti mardi dernier de Paris et l'émotion du gros de la population répondait assez à l'ardeur de l'armée.
Albert est arrivé d'Alger samedi 30 mars.
Toute la colonie est charmée des Algériens, particulièrement des officiers de marine. M. et madame Fourichon ont été pleins d'attention pour eux et leur ont montré une véritable amitié. Après leur départ, l'amiral Fourichon a failli, l'autre jour, être victime d'un horrible accident. Il revenait, dans son canot, de conduire M. le général Mac-Mahon sur YEylau, à son départ pour Gênes. Le vent était violent, la nuit trèsnoire. Une balancelle espagnole sortait du port et n'avait point de feux. Elle a donné sur le canot amiral et l'a, littéralement, coupé en deux. L'amiral était couché au fond du bateau. Il a eu la présence d'esprit de s'accrocher^ je ne sais comment, aux agrès de la balancelle. Un matelot a été noyé. Un autre matelot, arrivé à la nagO;, croyait l'amiral mort et l'a annoncé ainsi. Heureusement, l'amiral en a été quitte pour une violente contusion à l'épaule.
Au moment oia je ferme ma lettre, des personnes très-bien informées me disent que M. de Chasseloup est nommé ministre de la Marine, par décret daté de Gênes. M. Hamelin va à la Légion d'honneur, et M. Billault ira probablement à l'Algérie.