A MADAME D II AUSSON VILLE
Paris, 19 novembre :?36.
J'attendais toujours une permission que M. d'Haussonville devait m'expédier. II m'avait fortement engagé à ne point vous écrire sans autorisation préalable. Comme cette autorisation tarde bien à venir, Attila s'ennuie ei vous écrit ces lignes pour s'informer de votre santé. Priez donc M. d'Haussonville d'antidater le permis qu'il doit m'envoyer, afin que je sois en règle. Madame votre mère vous raconte-t-elle ses mercredis et ses samedis ? Je vous assure qu'ils ont fort grand air et qu'on croirait à peine que monsieur votre père est en disgrâce. Il y a véritablement foule. Il est vrai que le grand salon est fermé et que le reste de l'appartement est
fort petit, comme vous savez^ mais enfin il y a foule et du monde le plus choisi. On y parle de - toutes choses librement et respectueusement, sine ira et studio. C'est un grand dédommagement de n'être pas ministre que la liberté du langage sur les questions- du jour. — Vivre libres ou mi' nistres ! Je ne sais pas si les ministres d'aujourd'hui samedi ont beaucoup de liberté d'esprit, mais il sont très-aimables et très-bienveillants. M. Mole est venu chez vous l'autre samedi ; tout ce qu'il a dit avait très -bonne grâce. Il y a eu jeudi grand dîner d'ambassadeurs chez M. le ministre de l'instruction publique. Tous les membres du corps diplomatique avaient ûq beaux gilets blancs, ce qui a été fort remarqué, attendu la mort du roi Charles X. AuronJ-nous une brochure de M. de Chateaubriand sur la vie et la mort du roi Charles X? C'est un sujet bien riche en déclamations et en rapprochements forcés :« Chose étonnante! tandis que le vieux roi de France succombait non loin de FAdrialique au fléau venu des crêtes de l'Hymalaya^, un autre descendant de Robert le Fort est, aux rives de la Seine, assis sur le trône des Gaules et commande à ces vieux soldats qui ont fouillé avec leurs sabres les tombeaux des Pharaons et abattu l'aigle mourante sur les remparts du Kremlin; mais
cette aigle s'envola du milieu d'un incendie, et, menaçante, empourprée de la clarté des flammes, elle poursuivit cette autre aigle née dans les rochers de la Corse ! » la voix manque à mon beau génie.
Vous savez que les lettres adressées aux prisonniers sont toujours mises sous les yeux de l'autorité. L'autorité m'a donc raconté qu^elle avait lu une lettre de M. l'abbé de Lamennais à Lagrange, Lagrange qui offrait sa tête et demandait son chapeau à la chambre des pairs. On dit que cette lettre, qui est une sorte de consolation philosophique plus que religieuse, ne manque pas d'une certaine verve. Je n'aime pas beaucoup que l'on considère les lettres adressées aux prisonniers sous le point de vue de la curiosité littéraire. On doit traiter ces lettres comme les confessions, les oublier dès qu'on les a lues. Pour son livre,vous l'avez peut-être déjà. La Belgique a été longtemps le point de mire des idées révolutionnaires de cet abbé ; il doit avoir envoyé son dernier ouvrage aux lecteurs de Y Avenir. A propos, madame Sand, dans ses dernières lettres insérées dans la Revue des Deux Mojides^ parle avec une vive sympathie de M. de Lamennais. Bossuet aurait été peu touché d'un pareil éloge. Je crois même qu'il s'en serait confessé comme d'un péché.
Je savais bien que vous ne persisteriez pas à vous ennuyer de V Emile. Je crois, en effet, que la Profession de foi chi vicaire savoyard est au nombre des plus belles pages qui aient été écrites dans le monde. L'émotion et la raison y sont admirablement unies. La philosophie n'a jamais parlé un langage plus honnête, plus élevé, plus éloquent, plus sensé. La philosophie scientifique est toujours un peu systématique ; la philosophie morale souvent un peu déclamatoire ; l'une manque communément de bon sens et l'autre de précision ; on a, ou bien la géométrie romanesque des systèmes, ou bien une exaltation sans règle qui n'est pas selon la science ; mais dans la Profession de foi^ la fermeté de la raison et le sérieux de l'émotion marchent ensemble ; la beauté du langage lui est inspirée par la beauté des lois qu'il contemple ; il est dans la vérité ; il a pied sur terre et le ciel est au-dessus de sa tête, et, comme dans les œuvres divines, quoique de loin» la sagesse est revêtue d'une grâce parfaite. Songez donc, après cela, dans quel temps Rousseau a pensé ces choses. C'est quand cet imbécile de d'Holbach croyait qu'un gentilhomme ne pouvait pas décemment croire en Dieu ; ce n'est pas bien loin du moment où Helvétius professait que toute la différence de l'homme au
chien tenait à la façon dont les mains étaient articulées ; que toute la différence entre Bossuet et un cheval de fiacre consistait dans la manière dont les cinq doigts de l'évêque de Meaux pouvaient se plier, se serrer, se rapprocher, s'éloigner. C'est vrai que je radote un peu. C'est l'âge et la maladie ; que voulez-vous?
M. le chargé d'affaires de France à Bruxelles soutient dignement l'honneur du pays. Il pousse d'affreuses clameurs contre moi parce quej'ai eu la négligence de ne lui répondre que le jour même de la réception de sa lettre ou peu s'en faut.
Voulez-vous savoir qui est venu ici hier soir ? Voici: M. et madame Villemain, M. et madame Lebrun, le ministre de Belgique, l'ambassadeur d'Angleterre, M. Guizot, M. de Guisard, M. d'Haubersaërt, madame la duchesse de Massa, M. et madam e Serurier, M. Georges Serurier, M. Jouffroy, M. de Canouville, les deux miss Berry, M. Caffarelli, M. Anisson, madame de Rémusat, M. Sampayo, M. Boulay de la Meurthe, le général Haxo, le colonel Caradoc et vingt autres, ce qui faisait un très-joli salon.
A. LA MKME.
Samedi, 17 décembre 1836.
J'ai reçu hier une très-aimable lettre de vous et aussi une lettre de M. d'Haussonville, dont je le remercieraiprochainement comme il le mérite. D'abord, madame votre mère désire savoir si le présent que vous destinait madame de Staël, et qui vous a été envoyé d'ici à Bruxelles, vous est arrivé à bon port ; si vous ayez accusé réception de ce dit présent à madame de Staël ; si ce dit présent est joli ; si ce sont des diamants ou des plumes, ou des perles, ou des dentelles, ou des fleurs ; si la douane a porté ses mains impies sur ces fleurs, perles, ou plumes, ou quoi que ce soit. Si ce sont des plumes de grèbes, je vous prie de me les envoyer. Ces plumes de grèbes me plaisent fort. Je vois, tout aussitôt que je les regarde, les grands lacs; j'entends le mouvement des eaux et les roseaux qui bruissent dans les anses écartées ; envoyez-moi ces grèbes ; soufflez fort sur ces plumes dans la direction de Paris ; elles m'arriveront sans être froissées par l'œil du douanier. Si c'étaient des perles, je les accepterais aussi.
J'ai tant d'imagination que- la vue, la possession d'une belle perle me plonge au fond des océans ; voilà le lit des mers, ces couches d'ambre et de corail qui restent paisibles quand le vent agite la surface des eaux ; voilà ces beaux poissons avec leurs riches couleurs qui vivent dans ces retraites profondes et qui ne sont jamais remontés jusqu'à l'air que nous respirons; voilà cette perle qui a dormi des siècles à côté de tous ces secrets que l'œil de l'homme n'a pu voir et qu'il ne verra jamais, et cela vaut de 5 à 6,000 francs net ; c'est un bon argent. — Si des dentelles, voyons les dentelles; — sur-le-champ, un roman se développe devant moi. La pauvre jeune fille qui a travaillé cette dentelle a fatigué les plus beaux yeux du monde à cette fragile merveille ; sa pensée rêveuse suivait tous ces fils qui s'entrelacent et reviennent et s'en vont. Qui dira toutes les idées mélancoliques, toute la vivacité triste qui ralentissait ou précipitait la tâche de la pauvre ouvrière? Qui saura pourquoi ce fil a dévié de son chemin sous ses doigts distraits ? D' 011 vous pouvez voir que, si j'étais marchand de vieux habits, je m'arrêterais tout pensif au coin d'une rue, et, m'asseyant sur une borne, j'interrogerais les gilets usés et les uniformes déchirés sur les destinées de leurs maîtres.
28 LETTUEF.
Vous ne serez donc pas encore ici pour le 22? ïl y aura foule à l'Institut. Les billets de centre, les bons billets, y sont très-recherchés. Vous savez la niche du sort ? On a tiré l'autre jour de l'urne le nom des trois académiciens qui devaient entendre d'avance, conformément au règlement, les discours de M. de Ségur et de M. Guizot, et ces noms se sont trouvés être M. Royer-Collard, M. Thiers et M. Dupin. C'est à croire que le hasard a pu faire les mondes dans une bonne veine. Quoi qu'il en soit, M. Royer-Collard s'est excusé sous prétexte qu'il arrivait de la campagne, qu'il lui fallait ranger ses livres et ses papiers et qu'il faisait tout lentement. Sont restés pour juges M. Thiers et M. Dupin. Le discours de M. Guizot n'a pas fait un pli ; il a passé comme une lettre à la poste. M. de Ségur a été moins heureux. Les éloges qu'il fait du récipiendaire sont un peu politiques et fort à la gloire du plus juste milieu. Cela a indigné le génie tiers-parti de M. Dupin et un peu aussi M. Thiers. Voilà donc M. Dupin qui veut qu'on rabatte des éloges à M. de Ségur qui n'en veut point démordre. Si les esprits ne se calmaient pas de part et d'autre, ce serait un accroc à la séance du 22,
Les bulletins de Constantine obscurcissent un peu ces joies littéraires et ces querelles littéraires.
C'est une cruelle histoire... On s'occupe à peu près uniquement ici de cette triste Afrique ; il y a bien de quoi. Du moins, si l'expédition a été conduite témérairement, la retraite s'est faite avec ordre' et sang-froid, et le maréchal Olauzel s'y est montré habile et courageux.
On a ouvert tous les beaux salons. Les belles lampes, les belles porcelaines, les belles bouilloires en argent, des glaces à toutes les parois des murs, d'autres glaces à la vanille ou aux noisettes avec le thé. Veuillez me donner vos ordres pour la demande de votre congé.
Pourquoi me trouvez-vous un modèle de la perfectibilité humaine ? J'avais d'abord \Mperfectio7i^ à cause de l'imperfection de votre écriture et j'ai été désappointé.
Vous aurez peu de peine à rendre votre appartement très-joli. La vue du jardin est déjà trèsagréable et il n^est point donné au bois de palissandre, si laid qu'il soit;, de gâter cette vue et ce soleil si gai, quand il y a du soleil.
Tout le monde se porte bien, mais il fait froid, froid, froid 1
30 LBiTRES.
A LA MEME
Coppet, is juillet 1837.
Je veux pourtant avoir directement de vos nouvelles, madame. Je veux absolument voir de votre belle écriture. Je ne veux pas perdre l'habitude de la lire et cette habitude se perdrait fort vite. Il me semble que, pendant votre séjour à Bruxelles, je vous écrivais plus souvent. C'est probablement parce que vous étiez alors loin des pays civilisés. A Gurcy, c'est tout autre chose. Gurcy est Seine-et-Marne et Tony parle français. C'est même vous qui savez les nouvelles et les progrès et l'état des mœurs <x d'aujourd'hui jeudi, » •comme disait M. de Montiosier. Au bord de ce lac, je n'en sais pas plus sur la politique de France que les petites truites de la Versoy.
J'ai retrouvé toutes ces montagnes à la même place ; seulement, les neiges m'ont paru moins blanches elle vert des arbres un peu moins brillant. Les Alpes ou moi, nous avons un peu vieilli. Quant à Genève, il est resplendissant ; tout le quai en face des Bergues, de l'autre côté du Rhône, est d'une beauté surprenante. La sta-
tae de Ronsseaa a été inaag'urée au milieu de renlbonsiasme pub.i .. L : petit horloger
qui s'enfuyait df; vr?, il y a moins de cent
ans, ne sacha * ^r, ni où se coucher,
est devenu h: - le la fière Répu-
blique; sa 8t . . - :ant couler les
flots bleus du Rhône. Il tient un livre à la main; les uns disent que c'est le Contrat mcial, les autres que c'est tout simplement Y Emile. Les mes hautes enragent un r ^ '' voir là le petit horloger révolutionnaire. : ajuste, il faudrait donner aussi une i :^; h , vin, mais il ne paraît pas qu'on s'en occupe, vous écritril de ses montagnes? Vous a- - s'était pris de rj e àxï^ Fé- '-.'-' . ';''";q francs ce au , : Are en
P . - '-^-- ^-^ ' --• -^ap
boire, ou payer bien cner. li - -:. -^; wi -i,:. v .-:
l<à :.' ^ ' ' "- '' ' '- "v:r: 'e v!;;- - c- r::e débat: ;.:
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avis, ::i n'en suis pas er.
1. Auberge de la Gemini, où Weraer a ^acé la seèoe àe soa célèbre drame, le 34 Février.
sûr. Je m'en vais gritîonner pour la revue de M. Rossi un article sur la vie de Walte)' Scott, par son gendre , M. Lockhart. Lisez cette Vie de Walte?' Scott, elle est très-intéressante. Ne relisez jamais de la connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet ; cela ne vaut pas la peine. C'est la seconde lois que je m'y laisse prendre. Le livre de Fénelon est bien supérieur. Je ravaude un peu dans la Bibliothèque universelle de Genève. Il y a des articles intéressants. Deux ou trois de M. Topffer, historien de M. Jabot, qui sont spirituels et, ce qui est singulier, assez touchants. Je viens de m'embarquer avec le capitaine Ross pour sa seconde expédition au pôle arctique. Avez-vous suivi dans les journaux l'aimable correspondance du capitaine d'Urville et de M. Arago sur le voyage projeté au pôle antarctique ? Ils s^arrachent les cheveux sur la question de savoir ce qui se trouve dans les endroits oii personne n'a mis le pied. C'est bien mal à des physiciens de faire des hypothèses et de se dire des injures. Je lis Fleetwood de Godwin, l'auteur de Caleb Williams. Ce n'est pas bon.
Vous dites à tout cela quand aura-t-il tout lu ? Je vous demande pardon devons entretenir de mes lectures, mais vous savez que la vie d'un homme de lettres est dans ses ouvrages, et
j'ajoute dans ses lectures quand il ne compose pas grand''chose.
Priez donc M. d'Haussonville de me fournir quelque aliment politique. Qu'y a-t-il? Dissouton? Traite-t-on? Amnistie-t-on ? On me dit qu'on pense à dissoudre. On me dit que le traité avec Abdel-Kader va mettre la modération et l'horreur du sang et toutes les grâces de la civilisation à l'ordre du jour parmi toutes les tribus de l'Atlas et dans toute l'étendue du désert. On me dit qu'il faut entendre, parles exceptions faites à l'amnistie, que tous ceux qui sont exceptés de ce bienfait seront encore mieux traités que les autres. Je trouve les journaux désespérément nuls. Est-il donc vrai qu'ils soient tous inspirés par le gouvernement?
Que dites vous des Voix intérieures de M. Victor Hugo? Il me semble l'objet de toutes les attentions des princes de ce monde. Qu'est-ce que ce tableau qu'il a trouvé un soir dans son salon et que lui envoyait M. le duc d'Orléans?
A M. RAULIN
Coppet, 24 août 1837.
Vous trouverez que je suis toujours par les chemins, mon cher ami. Votre dernière lettre de Valençay est arrivée ici pendant que j'étais à Chamounix, dans les États de S. M. Sarde. Voilà ce qui fait que je vous réponds un peu tard. Je ne suis pas même bien sûr que ceci vous rencontre encore à Valençay, mais ma lettre aura, je pense, assez d'intelligence pour vous aller retrouver à Chérigny. Je vois avec plaisir que ce n'est pas tout d'être nommé maître des requêtes en service ordinaire; il faut, sur-le-champ, un congé pour se préparer par le repos à bien faire son service. J'ai vu enfin cette sainte Elisabeth. C'est une bonne et honnête fille et qui a beaucoup d'esprit. J'aime votre article, pour le fond et pour la forme, sauf quelques bizarreries de style qui n'ont pas grand inconvénient. Seulement, faites-moi Tamitié de me dire où vous avez vu les formes sévères de l'art byzantin ? J'ai vu à Mayence une église byzantine qui n'est pas du tout sévère. Cela a l'air d'une salle de bains pour
des odalisques. Il est vrai qu'il ne faut disputer sur l'art avec personne. Une fois l'imagination tournée d'une certaine façon, on voit tout ce qu'on veut. On a vu bien des bêtises depuis vingt ans à travers les ogives. L'autre jour, à Chamounix, en regardant \&o formes bizarres des glaciers, j'entendais quelqu'un dire : « Voyez comme cela ressemble à une procession de fantômes ! » et, tout bien considéré, je trouvais que cela ressemblait à un amas de glace. Je n'en persiste pas moins, malgré la sévérité de l'art byzantin, à trouver que vous avez écrit là une vingtaine de pages excellentes.
Ce voyage de Chamounix m'a indignement fatigué, mais j'y ai trouvé de l'intérêt. Ces montagnes de Savoie sont très-belles, mais ces pauvres montagnes sont aussi travaillées par des révolutions. J'ai vu la place où était, il y a quinze jours encore, un lac charmant, transparent, tranquille, avec de belles forêts qui pendaient sur les eaux. Ces belles forêts se sont mises en danse l'autre jour et elles ont comblé exactement le lac. Je me suis promené à pied sur ces débris. La veille du jour où je suis arrivé, une autre montagne s'était à moitié écroulée dans un torrent qui est au-dessous de Chamounix et on passait les voitures à grand'peine à travers toutes ces pierres
et tous ces sapins brisés. Un Anglais était avec son guide auprès du lac de Chède quand il a été si soudainement comblé. Le guide s'en alla au fm fond du lac avec la montagne. L'Anglais disait froidement en racontant cette aventure : « Je n'ai jamais rien vu de si joli. » J'ai visité la grotte de Balme qui n'est qu'une longue souricière humide et froide. On y montre pourtant deux choses assez curieuses; d'abord, pour parler comme le guide, on voit à ses pieds ladélicieuse vallée de Maglan où Florian fit errer sa Claudiiie; ensuite, on voit dans la grotte même, sur le registre des voyageurs, ce joli petit morceau où on annonçait le 29 juillet 1835, la mort du roi et l'attentat de Fieschi. Si j''avais reconnu l'écriture je serais allé dénoncer sur-le-champ Tauteur à M. le procureur du roi de l'endroit le plus voisin.
Savez -vous que la verve de votre philippique contre la science, dans votre dernière lettre, m'a fait peur. Je crois, en vérité, que vous allez bientôt finir toutes vos lettres par un Écrasons la science. Assez écrasé comme cela, monsieur, restons-en là, je vous prie.
Écrivez-vous quelque autre chose pour la Revue française? Vous m'axez parlé d'une théorie de l'art. Vous feriez bien là-dessus quelque chose de bon si vous n'étiez pas cousu de préjugés.
Pourquoi ces numéros de la Revue sont-ils, d'ailleurs, si maigres? J'entends dire que M. Guizot va y porter secours ; je m'imagine;, en outre, que, tut ou tard, elle prendra une forme politique. Si les élections ont lieu cette année, on pourra s'en servir pour tirer quelques boulets sur l'ennemi, mais un journal qui paraît tous les quinze jours n'a pas grande autorité. Pour moi, si je savais où mettre des articles politiques, il me semble que j'en ferais quelques-uns qui ne seraient pas trop mauvais ; mais où voulez-vous mettre de la politique? Le monde entier appartient à César, c'est-à-dire au ministère. Ce César a bien parfois l'air de Laridon ; eh bien ! le monde entier appartient à Laridon. Cela s'est vu plus d'une fois
dans l'histoire
Bonjour encore ; si ma lettre n'a pas le sens commun c'est que je suis à peu près malade efc d'une humeur de chien. Il a fait tous ces jours-ci une abominable chaleur qui rendait ces vallées comme des fours. Il fait aujourd'hui, par compensation, une brume épaisse qui couvre tout d'un voile assez triste et, naturellement, me fait voir tout en noir. Vous, qui êtes maître des requêtes, vous ne pensez qu'à la joie d'avoir des broderies bleues sur le devant de votre habit.
A MADAME D ' H A CSSON VILL3.
Broglie, 10 décembre 1837.
Vous ne vous êtes point aperçu, madame, que je ne vous ai point écrit depuis plus d'un mois. Je l'ai très-bien remarqué, moi. J'ai pensé que mes lettres seraient assez mal reçues au milieu de tous les ennuis que.vous avez eus. Maintenant que l'on a essuyé la rigueur des premiers froids à la campagne, on s'en va, et vous reverrez votre monde le 15 au soir, ou, tout au moins, le 16 de bonne heure. Quoi que j'en dise, le temps s'est fort bien passé ici, et l'on y a beaucoup parlé, lu, discuté, disputé. M. Raulin vous aura donné des . nouvelles et des bulletins de toutes nos batailles théologiques, littéraires, métaphysiques, politiques.
Irez-vous à l'ouverture de la session? Qui fait le discours du Roi? C'est un beau sujet à traiter; la concorde au dedans, et la victoire du côté de l'Orient.
Je rapporte à Paris un très-méchant article sur Walter Scott. J'en ai honte; mais j'ai été grandement distrait par la bibliothèque. Un livre en
appelle un autre. J'ai une curiosité sans bornes. Je suis tombé sur les discours de M. Pitt, qui m'ont ramené à l'histoire du règne de Georges III, quim'a poussé dans les pamphlets politiques de Johnson, qui m'a obligé à lire les lettres de Junius, qui m'ont engagé à comparer ce style avec celui des diatribes de Swift, qui m'ont fait relire ses mémoires par Walter Scott, qui m'a ramené devant mon malheureux article, mais j'ai détourné les yeux et j'ai pris un livre de métaphysique de Chalmers, excellent, et que je vous engage à lire, si vous n'avez pas abjuré la métaphysique.
Voulez-vous bien remercier M. d'Haussonville de sa lettre et lui dire qu'il n'espère point que je ne lui réponde pas. Vous avez donc gardé à Paris quinze jours durant M. d'Eclepens qui ne devait y passer que quarante-huit heures. Il nous a raconté des histoires charmantes de son voyage d'Angleterre. Il en avait surtout une que je vous raconterais si elle n'était pas si longue : Un barbier, un moine et un soldat voyageaient ensemble. Arrivés dans une auberge d'assez mauvaise apparence, ils prennent peur et^ couchés dans la même chambre, ils conviennent de veiller tour à tour. Le barbier monte la garde le premier. Voyant le moine tonsuré qui dormait profondé-
mont, et aussi l'officier avec ses grands cheveux et ses grandes moustaches, il lui prend envie de raser et de tonsurer l'officier pendant qu'il dort pour luidonner l'air d'un moine. Il se met à l'œuvre et finit son opération sans réveiller le militaire. PuiS;, quand l'heure de sa faction est finie, il secoue l'officier nouvellement tonsuré et lui dit que c'est à son tour à faire sentinelle. Le barbier se couche ; l'officier se lève tout en grognant et encore à moitié endormi. Allant et venant dans la chambre, il se regarde tout à coup dans la glace et, sautant de joie à la vue de sa tonsure, il s'écrie : « Quel bonheur ! le barbier s'est trompé. ïl a éveillé le moine et non pas moi. »
Voilà une belle histoire, j'espère, et comme on n'en raconte pas à Paris. La session ne sera peutêtre pas si amusante que cette histoire-là.
Broglie, 13 juillet isss.
A :j. RAI' lin.
A demain, mon cher ami, car, si vous êtes un homme de parole, c'est demain que vous partez. Vous dites le 15, mais un peu d'impatience, j'es-
père, vous fera quitter Paris le 14. Vous devez rôtir sur cette place Louis XV avec ces grandes dalles qui sont des verres ardents par ce soleil. Ici, il y a de grands châtaigniers, de grands chênes, de grands hêtres qui vous attendent, et, pour parler poétiquement, comme fait la prose la plus simple aujourd'hui, ils murmurent d'impatience de vous abriter S0LÎ3 leur ombre. Venez, Paris ne vaut pas la peine qu'on y reste. Sachez, monsieur, que cet article de la Revue sur l'histoire de Louis XIII que vous pensiez si mauvais est trouvé excellent par des gens qui s'y connaissent assurément. M. Guizot m'en a parlé dans des termes qui vous auraient donné quelque vanité, quoique vous ne soyez point sujet à la vanité. Quant à moi, je continue à ne pas avoir lu ledit article, attendu que, si je néglige la Revue, la Revue paraît me mépriser fort et ne m'envoie point ses cahiers. Vous êtes, me dit-on, dans le m.ême numéro que l'article de M. Dûvergier de H;^>uranne. Il me paraît d'une société un peu comprom^ettante. M. le garde des sceaux pourrait bien être tenté de vous destituer pour écrire dans le même journal que ce député félon. Ces messieurs prennent goût aux lois de septembre. Ces lois de septembre, ces fières déesses n'étaient pourtant pas faites peur être les servantes de ces
messieurs. Elles étaient nées pour garder la monarchie au milieu du tumulte révolutionnaire, et point pour défendre;, comme des caniches, le portefeuille des ministres.
Je m'arrête de peur de commettre un attentat pour défaut de mesure dans mon langage.
Ma tête est toujours comme une montre qui s'arrête quand je la secoue fortement. Elle fait tic-tic pendant un quart d'heure, pour s'arrêter encore. Venez, monsieur, vous l'avez promis au duc de Broglie. Apportez un beau morceau sur Richelieu. Je vous louerai en face. C'est un des grands plaisirs de la vie d'être loué. Je ne puis louer mq,dame Sand d'avoir fait VUscoque. C'est le Corsaire de lord Byron en prose boursouflée.
Vous trouverez ici mademoiselle de Pomaret et M. et madame d'Haussonville. M. et madame du Parquet ont passé ici quelque quinze jours dans une amabilité parfaite. On lit encore un peu le soir. Vous pourrez reprendre les Provinciales comme au moment de votre réveil dans le salon l'hiver dernier. Je suis fâché de vous voir quitter saint Cyprien. Vous êtes volage avec les Pères do l'Église. Vous avez déjà joué le même tour à saint Jean Bouche d'or, qui vous le reprochera durement dans l'autre monde et qui vous fera un
discours sur la persévérance. A ce sujet, je n'ai rien à me reprocher. Je vous ai prêché en temps et hors de temps. Il n'y a de plaisir que dans les études qu'on poursuit longtemps. Il faut savoir braver quelques moments d'ennui et aller au fond des choses. C'est là, sur tous les sujets, qu'est le plaisir sérieux et durable
• . . at illum
Curvata in montis faciem circumstetit unda. Accepitque sinu vasto, misitque sub amnem. Jamque domum mirans genitricis, et humida regiia, Speluncis quelacus clauses, lucosque sonantes,
Ibat.
C'est la persévérance qui vous conduira dans ces beaux abîmes, et ne dites pas qu'il est trop tard.
C cetera desiderantiir , ce qui veut dire que vous ne vous souciez pas du reste.
Bonjour.
AU MEME
Broglie, 17 août 1S38.
J'ai été ennuyé tous ces jours derniers, mon cher ami, par un article d'une effroyable longueur à copier. Tout en copiant, le démon du
perfectionnement me fait tout changer et il ne reste plus qu^un quelque chose qui n'a plus de nom dans aucune langue. Vous lirez cela pour votre malheur. Je m'en vais disserter sur Téducation comme la fait le génie laïque et comme l'arrange le génie ecclésiastique, comme l'entend YEmlle et comme l'entend l'évêque de Meaux. Que faites-vous? Vous manquez ici. On ne s'y dispute plus autant. On n'entend plus ces belles décharges de feux croisés de paradoxes et de préjugés ; nous avons perdu l'entêtem^ent des vieilles doctrines uni à l'insolence naturelle de l'esprit moderne. Quoi qu'il en soit, je vous regrette et chacun vous regrette ; il n'y a plus que moi pour dormir pendant les lectures du soir. Vous n'auriez pourtant pas dormi à quelques fables de la Fontaine, supérieurement lues par M. Lebrun. Votre sang classique se serait réveillé dans vos veines. Peut-être n'auriez-vous pas dormi non plus à la mort de Wallenstein. Je reprends fort à Schiller; on a beau dire que ce n'est point dramatique et que la réalité y manque, je suis passablement ennuyé de l'agitation et des grimaces de ce qu'on nomme la réalité dans les drames. Je reviens à une opinion de mon extrême jeunesse, quand je ne trouvais rien de plus beau au monde que VJpIùgénic en Taurldc de Goethe,
précisément parce qu'il n'y a là ni vérité locale, ni observation minutieuse des passions, et que ce sont presque des abstractions poétiques qui ont juste assez de formes pour ne pas échapper à la vue et rien de plus. Relisez cette IpJdgénie en Tauride. Si vous ne vous ennuyez mortellement, vous serez ravi, mais il faut un tact particulier pour y prendre plaisir , quelque chose de la seconde vue qui fait que les esprits d'élite voient des choses charmantes au fond du galimatias double de saint Martin. Pour passer du mysticisme àrécleclisme,avez-vous vu quelques hôtes du dîner de Champlâtreux? De quoi donc se plaint le cuisinier de M. le président du Conseil? Esl-il vrai qu'il ait exigé l'insertion d'une note au Moniteur^ qui établit qu'il avait présidé tout seul au dîner, et qu'il était faux que M, Chevet y eût mis la main. C'est un grand signe d'apaisement des partis que ces luttes où l'on ne se jette à la tête que V Almanac/i des gourmands. Je voudrais savoir, néanmoins, et c'est ici une question constitutionnelle presque, je voudrais savoir si l'on a suivi, dans la confection de ce repas, la Cuisinière bourgeoise ou le Cuisinier royal. La garde nationale se le demande avec inquiétude.
Cette lettre est commencée depuis bien long-
temps. J'ai eu mille choses à faire dans Tintervalle , mille choses que j'ai oubliées, mais qui étaient indispensables au moment même. Les jours et les mois et la vie s'en vont diablement vite. On n'a de temps pour rien. Je voudrais cependant en avoir pour vous écrire, parcs que cela m'amuse. Que faites-vous dans cette criminelle cité de Paris, super flumina Babylonis ? Vous êtes homme à vous enivrer des eaux de cette Babylone. Êtes-vous retourné à vos dossiers? Vous allez respirer cette poussière un peu sèche pendant tout l'hiver, pendant que M. et madame d'Haussonville s'en vont respirer la poussière humide des cascades de Tivoli. Je leur envie ce voyage. Je voudrais avoir un prix de vertu de six mille francs ; je l'emploierais à aller visiter la maison de Cicéron et le petit champ et le petit bois d'Horace. Quant à Horace, il n'aurait pas eu le prix de vertu. C'est le pourceau d'Épicure avec de grandes ailes poétiques. Nous avons aujourd'hui beaucoup de pourceaux d'Épicure, mais les ailes manquent. Ils se vautrent en croyant voler.
Bonjour, mon cher ami! Méprisez cette terre et ne vous arrêtez pas super flumina Babi/lonis.
AU MEME
Broglie, 25 août 1S33.
Mon cher ami, merci de votre lettre à laquelle je ne réponds pas. Je ne vous écris que deux petits mots pour vous demander un grand service. Je renvoie, aujourd'hui 25, un article pour la Revue à M. Rossi. Ce sont les épreuves corrigées, mais je voudrais bien que vous prissiez la peine de jeter un coup d'œil sur la deuxième épreuve ; rien que la lire pour en chasser les énormités, s'il y en a. La ponctuation était déplorable. Pardon de ces minces détails, mais il faut toujours faire de son mieux. Passez donc à l'imprimerie et voyez. Voyez aussi à ce que l'on ne signe pas l'article par distraction. Je ne veux pas signer un article imprimé en caractères microscopiques. Dans le numéro de juin, par exemple, l'Ane d'or d'Apulée était en caractères magnifiques. Faut-il donc être classé ici en grands et petits animaux?
J'écris une réclamation respectueuse pour l'avenir à M. Rossi. Je lui représente que je ne suis pas le seul a qui l'on fasse cette grâce de le ca-
cher sous des formes imperceptibles à l'œil. Vous êtes aussi du nombre. Je lui demande de m'élever à la dignité de lisible quand j'enverrai quelqu'aulre chose. Je suis un atome plein d'amour-propre, quand je m'y mets. Cet atome est bien confus de l'ennui qu'il va vous donner.
J'ai donc réclamé la République des lettres ou tout au moins Tégalité des classes moyennes, car je n'ai pas d'insolence. Je ne trouve pas mauvais que M. Guizot soit hors de ligne, ni M. Cousin, ni M. de Rémusat, mais vous et moi pouvons bien aspirer à Tégalité avec tous ceux dont nous ne savions pas le nom avant les publications de la Revue. Qu'est-ce que M. et M. et M.? Je n'en sais rien.
Ne parlez pas de mes réclamations. Laissez faire ma lettre à M. Rosai. Il faut faire toujours le moinsd'embarraspossible et ne point criailler.
Bonsoir^ homme du contentieux.
A. l\l. A. W. SCIILEGEL.
Paris, 20 octobre 1S38.
Monsieur,
Je no savais que trop quel sujet de profonde douleur serait pour vous le cruel événement qui vient de mettre le deuil dans la famille de M. de Broglie. Vous perdez une amitié précieuse dont personne plus que vous n'était capable de sentir le prix; vous perdez tout ce qui vous rappelait, tout ce qui faisait revivre pour vous un passé auprès duquel toutpiilit aujourd'hui. J'aurais voulu qu'il vous eût été possible de venir ces premiers mois d'été à Broglie; ces souvenirs vous seraient doux à présent. Vous y auriez trouvé dans tous, et surtout chez madame de Broglie, une amitié bien vive. Hélas ! vous l'eussiez trouvée dans ces derniers temps plus animée, mieux parlante, avec plus de sérénité d'esprit que vous ne l'aviez jamais vue. Cette funeste maladie, rien n'avait pu un instant la faire craindre. Rien^ dans la tranquillité parfaite de la vie, ne pouvait laisser traverser l'idée d'un si affreux malheur pour tant de destinées.
Le 14, la maladie prit subitement le caractère d'une fièvre nerveuse, et sa violence ne fit que s'accroître jusqu'à ce dernier triste jour du 22. Il y avait beaucoup de fièvres adynamiques à cette époque dans diverses parties de la France ; il y en avait en Normandie, mais elles n'avaient point C3 caractère. Hélas! qu'importe aujourd'hui les causes déterminantes? Pourquoi se perdre à chercher ce qui a pu déterminer le malheur? Il ne faut pas non plus chercher dans les idées religieuses dont s'entretenait l'âme de madame de Broglie des préoccupations qui l'auraient attristée ou abattue. Jamais, je vous le disais tout à Theure, jamais sa sérénité n'avait été plus complète. Les pensées religieuses calmaient pour elle toutes les agitations. Vous savez avec quelle anxiété elle s'occupait des moindres chances d'accidents pour les siens; peu à peu, elle avait apaisé toutes ces anxiétés sous l'idée de laProvidence. Son esprit aussi était animé d'un mouvement plus facile et plus charmant que jamais. Il n'est point de malheur plus imprévu et qu'on puisse moins rapporter à une cause, aune influence quelconque.
Le pauvre Albert voyageait depuis quinze jours en Bretagne avec fun de ses amis de collège pendant qu'il allait perdre' une telle mère.
On ne savait où l'avertir durant cette course qu'il faisait sans itinéraire et sans but déterminés. Il n'a pu trouver de lettres qu'à Nantes, quand il n'y avait plus rien à espérer ni à craindre. Madame d'Haussonville était à Florence; elle n''a pu, quelque rapide qu'ait été son retour, qu'arriver bien des jours après que sa mère n'était plus. Madame de Staël, partie de Coppet à la première crainte du danger, n'a atteint Broglie que deux jours après le dernier jour.
Oue vous dire, monsieur, de l'état où reste cette maison désolée? Personne ne saura comment reprendre à cette vie que madame de.Broglie animait de son esprit et de son âme, M. de Broglie a été souffrant plusieurs jours a])rès son retour à Paris; sa santé se rétablit un peu, mais pourra-t-il se relever sous cette atteinte si profonde? Il suffira aux devoirs qui lui restent, mais l'intérêt de la vie est fini sans retour.
Je vous dirai souvent des nouvelles d'une famille qui est aussi la vôtre par l'affection.
M. de Broglie me demande de vous parler de son tendre attachement. Albert désire que je le rappelle respectueusement à votre souvenir.