‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 5 sur 43 · XVI IL · texte numérisé non relu

XVI IL

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, jeudi 30 mai 1839.

Louise est partie; mademoiselle de Pomaret est partie ; on se réduit à sa plus simple expression. M. d'Haussonville reviendra ici le 2, et sa belle calèche neuve avec un train rouge les mènera vers Coppet. Je vois Coppet tout le jour, surtout par ce grand soleil qu'il fait à présent; j'entends le bruit des fontaines ; je vois l'ombre de tous les arbres ; rien ne garde plus pour moi l'empreinte du passé que ce lac et ces bords du lac. Il n'y a que la grandeur et la douceur de cette vue qui soit en accord avec l'image du passé... Reverraije moi-même Coppet? Il y a des jours où j'en doute, et puis je ne sais pourquoi j'en doute. Je ne suis guère malade; c'est plutôt mon esprit qui défaille que ma vie qui s'en va...

Le procès de la chambre des pairs ne paraît pas se décider pour le mois de juin. La nature des crimes prend un terrible caractère de gravité; on croit savoir ceux qui ont tué de leurs mains et avec guet-apens des gens désarmés; la gravité des peines devient alors presque inévita-

ble et la lenteur de l'instruction et du jugement devient encore plus obligatoire par là. L'Orient est un sujet d'entretien, mais on ne sait rien encore de bien clair. Rien n'établit que les hostilités aient commencé, et, quand elles auraient commencé, Teffort de l'Europe pourra bien encore, pour cette fois, empêcher ces deux chiens sauvages de se battre longtemps. Nous envoyons une flotte de guerre pour assurer la paix. Le ministère va très-bien^ très-bien^ mais pas davantage. Bien des petites oppositions recommencent, comme on voit poindre les mauvaises herbes.

A. M. A. W. SCHLEGEL

Pari?, 2 mars 1810.

Monsieur, je pensais tristement depuis bien des mois que la correspondance que vous m'aviez permis d'entretenir avec vous était interrompue. Je craignais de vous fatiguer de moi et de troubler vos travaux. Vous ne pouvez pas douter du plaisir et de la reconnaissance que m'a fait éprouver votre dernière lettre. Elle m'est une autorisation pour renouer la chaîne des temps. Je vous

aurais remercié immédiatement sans une petite fièvre que je devais à la transition un peu brusque deNaplesàParispar cet hiver. Vos amis sont en bonne santé, grâces à Dieu. Ils parlent souvent de vous dans leur grande et triste solitude. M. et madame d'Haussonville, madame de Staël et Paul sont à Naples. M. d'Haussonville y est chargé d'affaires de France. Madame de Staël y restera pour sa santé jusqu'au milieu d'avril.

Albert est revenu ici poursuivre ses études littéraires et scientifiques. Il a terminé les cours du collège et va bientôt suivre la faculté de droit; Nous pensons souvent à l'immense secours dont lui seraient aujourd'hui vos conseils et vos entretiens. Vous lui ouvririez les grandes vues sur le monde intellectuel. Vous êtes sur la montagne dominant tout, tandis que nous sommes ici au rez-de-chaussée à regarder par de petites lucarnes. C'est toujours le projet de M. de Broglie de débuter par Bonn, quand il fera connaître l'Allemagne à son fils, et de vous demander de lui montrer un peu ces champs infinis dont vous savez toutes les routes. Albert est très-digne de vous écouter. Quand il aura achevé ici ces années indispensables de droit, il ira s'orienter par vos conseils. L'essor une fois donné, on ne descend plus des régions oii on a été lancé. Le goûL du

beau et du grand ne s'acquiert pas progressivement, voilà pourquoi il faut commencer par Bonn.

Nous vous avons montré le meilleur ministère dont nous soyons capables aujourd'hui. Il est animé de bonnes intentions et l'on ne peut pas dire qu'il manque de gens d'esprit. M. de Rémusat va passer de la théorie à la pratique ; je m'assure qu'il prouvera aussi que la grande culture intellectuelle ne nuit pas à Tintelligence des grandes affaires. Vous devez trouver que le chur de l'État chemine un peu lentement chez nous, au milieu d'une foule criarde et tracassière. Il a par moment l'air d'une charrette embourbée, mais il n'en est rien, il avance seulement avec lenteur, on ne peut pas dire en le voyant :

Ardens summa dccurvit ab arce.

• J'aimerais incomparablement mieux vous suivre dans vos voyages intellectuels que regarder cette pauvre politique de ce monde un peu crotté. Je me berce souvent de l'idée de revoir Bonn, et la charmante hospitalité de votre maison, et votre bibliothèque que je vois encore, comme il y a bien longtemps, hélas! toute pleine de ce soleil d'été et des beaux rayons du couchant, si gaie et si paisible.

56 LETTPwES.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 1" avril 1840.

J'envoie aujourd'hui par Marseille les livres pour Paul. Peut-être tirerez-vous parti de miss Edgeworth. Je lui ai déjà lu ces histoires de Frank l'an dernier ; je doute qu'il les reconnaisse ; Bob lui-même ne m'a pas reconnu, ou il a feint de ne me pas reconnaître, à ce qu'on me disait pour me consoler de cette mésaventure. J'ai tardé pour ces livres, parce que j'ai consulté le tiers et le quart; mais, en avançant dans la vie, je remarque que le tiers et le quart n'ont pas la moindre invention pour vous tirer d'affaire sur rien. Vous ne vous figurez pas, j'en suis sûr, le plaisir que m'a fait cette nouvelle que vous aviez lu les trois quarts de ce gros premier volume des Mémoires de Goethe, mais je prends la liberté de vous prêcher la sobriété. Je vous enverrai des numéros du journal de la Société de tempérance. Il ne faut lire de plus que ce qui vous amuse ; l'effort est moins grand. Il faut vous imposer un amusement très-vif en fait de lectures; c'est là

qu'est la sagesse. A la fin de ces Mémoires de Goethe, il y a un voyage en Italie ; vous devriez peut-être prendre cette fin avant tout, pendant que vous avez Tltalie soUs les yeux. Ne trouvezvous pas que cette imagination de Goethe est singulière ? Cela est vif et froid tout ensemble. Elle ressemble au soleil d'hiver ; il y a dans son caractère très-peu d'individualité, et beaucoup de personnalité. Je n'ai jamais pu bien accorder Werther et Goetz de Berlichingen avec Goethe lui-même. Peut-être que chacun met beaucoup du sien entre tous ces traits un peu généraux du roman.

Paul montre de bien bonne heure un esprit judicieux s'il croit à l'éternité de la matière. Il entrevoit bien qu'il n'y a que ce moyen de tourner la contradiction flagrante entre la toute puissance et le désordre du monde physique, le péché originel ne suffisant qu'à rendre compte du désordre moral ; mais Paul fera bien de ne pas parler trop souvent de ces questions un peu théologiques pendant qu'il est en Italie où la puissance ecclésiastique est plus ombrageuse encore que chez nous. Je ne sais pas si le Pape a défendu à mademoiselle de Pomaret de m'écrire, mais je ne le concevrais pas, et il ne saurait y avoir d'empêchement dirimant à écrire

à un homme qui n'a jamais été à l'Index de la chancellerie romaine.

Le ministère va très-bien., très-bien. Il atout à fait l'air de vivre. La tête est un peu penchée à gauche, mais c'est un défaut imperceptible, et beaucoup trouveraient que cela lui sied bien. Madame d'Haussonvilleest à Gurcy. Ce mercredi qui nous manque nous a tout troublés. Nous avons dîné chez madame du Parquet avec M. Lebrun. De quoi avons nous parlé ? mais, en vérité, pas beaucoup de politique. La vivacité des derniers jours a laissé une grande fatigue. On a causé de l'Institut ; de M. Royer-Collard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix : «Monsieur^, on ne lit plus à mon âge, on relit ; » du mérite de M. Cousin comme écrivain, M. de Broglie et Albert le tenant pour un peu parent des grands prosateurs du dix-septième sièc] e ; vous pensezbien que M. Villemain n'a pu être oublié après ce nom de Cousin ; ce sont comme les Siamois de la gloire ; puis est venu l'éloge de M. Pasquier comme homme littéraire et instruit. J'ai demandé pour lui une place à l'Académie française ; alors vint un éloge de M. Mole par M. Lebrun.. Vous savez toutes mes nouvelles littéraires.

Jai vu, dimanche dernier, madame Guizot,

mais je n'ai pas causé bien longtemps avec elle ; il y avait là bien du beau monde et surtout madame de Lieven. M. Guizotfaità Londres la pluie et le beau temps. Personne ici ne fait le beau temps. Il me semble qu'on s'ennuie, mais il est possible que l'ennui de la fille du Roi vienne du dedans. Je voudrais bien que le séjour, que cette fin de séjour à Naples vous fût doux. Je voudrais bien vous savoir un peu contente de cette vue nouvelle de l'Italie, au printemps, avec sa robe de lumière et de fleurs. Toutes ces collines vont devenir bien belles et je suis fâché de vous voir partir. Passé cent lieues, on ne compte guère avec les distances ; de l'autre côté des Alpes ou de l'autre côté du Jura , c'est loin et c'est la même chose.

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