‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 7 sur 43 · A MADAME D HAUSSONVILLE · texte numérisé non relu

A MADAME D HAUSSONVILLE

Coppet, 28 septembre 1841.

Vous parlez donc très-mal de moi, de moi qui veux vous écrire tous les jours que Dieu fait, qui vous écris aujourd'hui, après avoir annoncé à votre mari que je vous écrirais demain?

Vous êtes un ingrat , vous fûtes toujours,

j'ai rejeté au second vers les deux e muets nécessaires pour faire une ingrate.

Vous êtes très-dure pour moi. Vous ne permettez pas à Albert de me montrer les écrits que vous lui communiquez. Il dit que c'est fort spirituel, mais qu'il n'est pas autorisé à le laisser lire et que je ne le lirai pas. A la bonne heure ! Je vous réponds qu'à mon tour je ne vous montrerai rien non plus de ce que je compose. Il est vrai que je ne compose rien absolument. Les brises du lac ne me portent pas à écrire^ mais elles me donnent une extrême curiosité de ce que vous faites. Vous trouverez aisément des juges plus éclairés, mais point de mieux disposés à tout admirer. En attendant, je lis un peu du

voyage (ÏAddison en Italie. C'est un esprit moins brillant que le vôtre, mais il n'aurait pas refusé durement à ses amis de leur laisser lire quel- • ques pages d'un manuscrit. Il faut qu'on n'ait ni mis ni ôté un clou en Italie depuis cent ans et qu'il ne soit venu une idée nouvelle à personne depuis cent ans, car il me semblait entendre tout ce que disent ceux qui ont vu Portici, Pouzzoles, Rome, Naples et Florence. Je savais bien, par expérience, que les idées des hommes ne se renouvellent pas souvent, mais je croyais que les monuments, et même la nature, se modifiaient davantage. Le président de Brosses, qui est un peu plus récent, a vu ce que vit Addison, et l'homme peut bien dire : tout change, hélas! dans la nature, mais mes idées ne changent pas.

Pourtant, si ce président de Brosses n'était pas si singulièrement mal élevé, je vous dirais du bien de lui, mais je suis bien certain que vous ne l'avez pas lu. Il est très-véhément contre toute école de peinture qui a précédé le Pérugin. J'ai envoyé soigneusement à M. Raulin un extrait des passages les plus injurieux contre les effrayantes figures d'Orcagna et de Cimabue. Il ne me répond pas et je crois bien qu'il en est malade. Il estimait fort le président de Brosses

comme ennemi de Voltaire et ce lui aura été un rude coup.

On dit que vos dernières pages ressemblent à de beaux châles de cachemire des Indes. Un tissu riche et des couleurs qui brillent comme d'un éclat un peu sombre. Quand vous déployez un beau châle, il vous passe devant les yeux quelque chose qui rappelle tout le luxe, tous les trésors, toutes les pompes de Golconde. La seule personne qui ait lu ici votre ouvrage paraît avoir reçu une impression semblable. Pour moi, j'aurais bien voulu regarder tout ce faste de l'Orient par le trou de la serrure, mais la moralité d'Albert se promène en sentinelle et m'a dit : «Passez au large ! » Donc, je viens de me rabattre sur V Histoire de l'Instinct des animaux par M. F. Cuvier. Vous voyez si je soigne les transitions. Je vis, comme Adam, au milieu des bêtes et j'étudie le jeu de leur intelligence. Qu'est-ce que vous avez dit de cet animal féroce qui a tiré sur le duc d'Aumale? Que dit-on de la date du procès? Je n'imagine pas qu'il commence avant l'ouverture de la session ; ce n'est pas une sinécure que d'être pair de France. Croyez-vous être député l'an prochain? J'avais envie défaire à votre usage, pour le temps des élections, un Art de flatter les électeurs. Règle générale, et quoi-

qu'on en dise, il faut parler charbon à un meunier et farine à un charbonnier. Cela flatte un meunier qu'on lui parle de charbon. Si vous lui jetez tout de suite sa farine à la tête, il voit que vous le flattez et que vous ne faites pas cas de son étendue d'esprit. — Deuxième règle, qui est une conséquence de la première, parlez aux électeurs de vos affaires et de vos sentiments et non pas de leurs affaires et de leurs sentiments. C'est un procédé qui n'a pas beaucoup de dignité , mais il a beaucoup d'efficacité. Ditesleur : Albert est bon enfant, ou bien, il est difficile à vivre. — Ma tante a une grande fortune, ou une petite fortune. — Nous dépensons plus que notre revenu, moins que notre revenu. — J'aime le bleu et mon mari le rouge, etc., etc. Voilà qui gagne les cœurs ; mais d'aller, d'un air doucement hypocrite, dire à un charbonnier : Bonjour, monsieur le charbonnier ; votre femme se porte bien? Votre demoiselle va-t-elle aux Tuileries? Savez-vous lire? Savez-vous écrire? Allez-vous à la messe? — Cette .condescendance le gêne et l'offense.

Voilà ce que peut un pauvre misérable professeur d'esprit pour le succès de votre prochaine élection. Si vous suivez mes conseils et que vous ne réussissiez pas^ vous aurez du moins la con-

solation d'avoir tout fait, et d'avoir sacrifié toute dignité personnelle pour réussir. C'est là ce qu'on appelle aujourd'hui avoir de la force de caractère.

Adieu, madame, j'aurais bien voulu lire votre roman, ou votre dissertation, car je ne sais pas même exactement le sujet de ces œuvres que je ne puis pas lire.

A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS

Coppet, 6 novembre 1841.

Chère madame^, je vous avoue que j'ai pris le commandement de M. de Lascours à Lyon par le côté triste; je ne suis donc pas en train de félicitations. Je crains que tout ce train de monde à recevoir ne vous fatigue extrêmement. Bien que vous ne puissiez vous faire à l'idée de tenir quelque place quelque part, je suis persuadé que Lyon se résignera facilement à vous voir tenir cette place avec votre bonne grâce habituelle, mais, quand vous aurez exercé cette bienveillance spirituelle qui ranime et met à l'aise les pauvres gens qui entraient tristement et timidement dans un salon, vous en serez récompensée par

une grande fatigue jointe au sentiment d'un devoir bien rempli; c'est peu, mais il est vrai que c'est le train de la vie dans ses rapports avec la société.

Il est probable que nous quitterons Coppet entre le 20 et le 25. Il n'y a plus rien ici qui ressemble à vos collines couvertes de thym et de romarin. Les arbres commencent à devenir tout rouges et les eaux du lac toutes noires. Je ne trouvais rien autrefois de plus gai que ces premiers jours d'hiver, mais, en vieillissant, on perd cette impression^ et j'aimerais assez à faire comme les hirondelles , qui s'arrangent pour n'avoir pas d'hiver. Il est assez désagréable de retourner à Paris pour entendre six mois durant glousser sur la politique toutes les fortes têtes, et il vaut encore mieux lire les Tusculanes et le De offtciis que des brochures politiques. J'ai vu avec plaisir que vous aviez pris un peu de goût à cette morale de Cicéron, quand ce ne serait que par le côté de Vharmonie. Ne trouvez-vous pas que cela est grave, tranquille et calme comme une belle soirée d'été? Tous ces entretiens sur Dieu, sur le juste, sur le mal, ont l'air de se passer dans quelques-uns des beaux paysages de Claude Lorrain. Pour le stoïcisme, ça été un goût de ma crémière ieunesse, mais

je n'aime pas cette prison, — grande et noble prison, prison pourtant. Puisque nous choisissons dans le paganisme , j'aime mieux l'état d'esprit de Cicéron; une volonté droite et une intelligence qui s'ouvre sur tous les points de l'horizon. La doctrine des stoïciens est comme une épée froide et aiguë avec laquelle se tranchent toutes les questions ; c'est une sentinelle sous les armes et ne pensant qu'à sa consigne, n'aimant point la conversation et criant : « Passez au large ! » à quiconque viendrait parler de toutes les grandes incertitudes qu'il peut être inutile de résoudre, mais qui agitent incessamment son esprit; dès qu'il a un quart d'heure de liberté, il y revient toujours. Vous conviendrez, chère madame, que vous n'auriez pas voulu, sous ce rapport, être stoïcienne. Erreur pour erreur, il vaut mieux regarder un grand horizon d'un large balcon que de n'avoir qu'une petite lucarne sur le monde, ou, pour mieux dire, un petit jour de souffrance; et, pour vous, il n'est pas vrai du tout que vous haïssiez la liberté de l'esprit. Vous avez placé vos croyances comme on bâtissait autrefois les couvents. Ceux qui ne sortaient pas du cloître regardaient, cependant, avec plaisir, des hauteurs où étaient leurs retraites, les bois, les eaux, les prairies, et, au m. 6

loin, les grandes murailles des villes; ce qui n^empêchait pas d'avoir dans la cave une petite prison pour les hérétiques, mais entre soi seulement.

Pardon de toute cette liberté d'esprit. Puisque vous êtes si loin pour si longtemps, il faut bien causer comme si ce n'était pas à cent lieues de distance...

Voulez-vous être assez bonne, chère madame, pour dire à M. de Lascours tout mon regret de ces honneurs militaires qui le retiendront à Lyon ?

A MADAME d" H AUS S ON V I LLE,

Coppet, mercredi 10 novembre d84l.

Je sais de vos nouvelles comme on sait des nouvelles des rois, par ce qu'on entend dire çà et là. Je lis dans une correspondance particulière que vous êtes à Gurcy jusqu'à la moitié de décembre, mais de savoir directement par votte mari, par exemple, quelles sont ses chances d'être député, et ses vues sur Londres et ses impressions sur les promotions dans la carrière diplomatique, je ne puis m'en flatter.

Est-ce que je n'aime plus les romans? J'en serais affligé, n'aimant pas non plus la réalité, mais j'ai trouvé très-gentil le petit traité de Sainte-Beuve sur Clotil.de de Surville. Ce sont là proprement les fleurs de la littérature dans un herbier, il est vrai, et non sur leur tige, mais bien conservées et charmantes encore. Le littérateur proprement dit est un être singulier; il ne regarde pas exactement les choses avec ses propres yeux; il n'a pas exactement ses propres impressions à lui ; on ne saurait retrouver l'imagination qui était la sienne; c'est un arbre sur lequel on a greffe Homère, Virgile, Milton, le Dante, Pétrarque; de là, des fleurs singulières qui ne sont point naturelles et qui ne sont pas non plus artificielles. L'étude a donné au littérateur quelque chose de la rêverie de René ; avec Homère, il a regardé la plaine de Troie, et il est resté dans son cerveau un peu de la lumière du ciel grec ; il a pris un peu de l'éclat mélancolique de Virgile en errant à ses côtés sur l'Aventin ; il voit le monde comme Milton à travers les brouillards de l'Angleterre, comme le Dante à travers le jour limpide et ardent de l'Italie. De toutes ces couleurs il se fait une couleur unique ; de tous ces verres par lesquels passe sa vue pour arriver au monde réel il se forme

une teinte particulière qui est l'imagination des littérateurs. S'il avait un génie à part, tous les souvenirs seraient dissipés par l'énergie de son talent personnel, mais, avec un génie ouvert et bien fait, tranquille et heureusement cultivé, on est cette eau de mille fleurs où tous les parfums du midi, du nord et de tous les points cardinaux se mêlent. Les peuples se civilisent aussi de cette façon, et, puisque nous parlons de civilisation, sachez que Genève s'agite et s'inquiète sur le lit le plus moelleux que jamais peuple ait eu. Il se fait des assemblées publiques ; on demande des modifications à la Constitution. Les gens paisibles en sont tout effarés ; mais l'homme paisible est naturellem ent effaré. M, Turrettini est très-mal vu pour n'être pas tout à fait aussi effaré ni aussi paisible qu'on le souhaite ; n'allez pourtant pas croire qu'il aille aux assemblées populaires, mais enfin, il est ce que nous nommions autrefois libéral.

Depuis quelques semaines je suis devenu, à mon corps défendant, extrêmement mondain. J'ai dîné trois fois dehors. Chez M. Prévost, fils du traducteur de Dugald Stewart, j'ai trouvé plusieurs personnes qui auraient beaucoup d'esprit, 77îêmc à Parif;. Demandez kM. d'Haussonville s'il connaît M. deCavour,unPiémontais, qui était

à ce dîner. C'est un métaphysicien qui a écrit sur Kant ; il est un peu gros contre l'iiabitude des métaphysiciens. —-2% j'ai dîné chez M. delà Rive, le professeur de physique, dans une très-jolie maison de campagne, du côté de Carra ; — 3% chez M. Eynard, à Beaulieu, au milieu de ce beau jardin où jaillissent des eaux un peu froides pour le quart d'heure. N'allez pas croire que nous ayons dîné au milieu du jardin, car il fait dans ces contrées un froid terrible et un brouillard assez sombre. Voulez-vous me dire pourquoi je me suis figuré que vous aviez dit que M. Raulin avait vu vos brillants dessins du lac de Côme ? Il me dit qu'il n'en a rien vu du tout. Je croyais que vous faisiez un ouvrage en commun. Il n'en pouvait résulter que quelque chose de très-rare...

A M. RAULIN

Coppet, 11 novembre isii.

Mon cher ami, n'attendez de moi que des sottises. Je suis enrhumé, enrhumé du cerveau, et j'en ai vraiment par-dessus la têle. Je ne vous dirai donc rien sur le Dante, ni sur la moindre

des vierges de Raphaël. Toujours est-il que ce mois-ci ne se passera pas sans que vous m'ayez vu de vos propres yeux, si vous y mettez le moindre intérêt.

Voulez-vous me dire oii en est votre article de la Revue des Deux Mondes sur M. Thierry? Je vois avec plaisir jusqu'oii un aussi honnête homme qpe vous peut être conduit par un mélange d'affaires et de paresse. Avez-vous jeté les yeux sur un article sur M. de Surville dans cette Revue? Cela est spirituel. Vous devriez lire des revues, puisque durant les sessions du Conseil vous ne pouvez pas poursuivre de grandes lectures. Les revues sont justement faites pour les hommes éclairés que le malheur de leur condition détient dans les affaires. Il y a des gens qui^ de leur vie, n'ont lu quatre pages en une année et qui vous disent avec assurance que les revues sont une lecture très-superficielle. Ah! mon cher monsieur, répétez ce mot superficiel qui vous va si bien! Mais^ mon cher ami, laissez dire ces gens et lisez des revues ; c'est un manger fort agréable, point indigeste et fort nourrissant. Je relis ici les Confessions de Rousseau. J'avoue que l'impression que j'en ai reçue ne lui est plus trèsfavorable. Ne vous l'ai-je pas dit l'autre jour? Non, car vous en auriez insolemment triomphé.

Soyez assez bon pour me dire quelque chose de tout le troupeau^ ou, pour mieux dire, de toute la bande de nos amis et connaissances. Viel- Castel ne m'a pas donné signe de vie, et, à la vérité, il n'y était pas obligé. M. de Rémusat est-il de retour? Prépare-t-il son casque , son char et sa colère? Avez-vous entrevu quelque part M. Mignet?Piscatory! Piscatory! Piscatory! Êtes-vous déjà dans les bras de M. Dumon? Albert a fait route avec M. Lacordaire, de Lyon à Paris, je crois. Il faut être singulièrement organisé pour aimer mieux, être un personnage à Paris que de vivre obscur à Rome. Aurait-il de l'ambition ?

Adieu, mon cher ami, je ne suis ni bien gai, ni bien portant. Tous ces jours-ci, le temps est si triste que j'ai un redoublement de tristesse. Les arbres jaunissent, le brouillard s'épaissit, l'air est âpre; j'entends mon chien qui hurle. Tout cela n'est pas à crever de rire, ni la vie nor plus.

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