A MADAME D II A U SSON VILLE
Coppet, 20 novembre 1841.
Je ne sais pas pourquoi vous me faites la guerre pour avoir dit que je recevais trop peu de lettres de Gurcy, chère madame. Il est possible que mes lettres ne soient pas plus nombreuses que celles que je reçois, mais je mets je ne sais quel empressement à répondre qui prouve qu'il n'y a qu'à m'encourager un peu. Je crains d'ennuyer, mais, dès qu'on me parle, vite quatre pages d'une écriture fine et lisible, tandis que les autres se donnent du temps et semblent dire : «Ah! mais, une minute. Je ne peux pas écrire tous les jours; il répond coup sur coup ; on n'en aurait jamais fini; je lui écrirai dans quinze jours. » En effet, au bout de quinze jours, trois semaines, vient une lettre pleine d'esprit et de mouvement d'esprit.
On me mande de Paris que vous avez été ravie de la musique de Richard Cœur de lion. M. Raulin bat des ailes de joie en vous voyant admirer cette petite musique ; pour moi, je ne fais pas grand cas de cette belle copie de la parole. Il n'y a que
l'ineffable qui vaille la peino d'être chanté. Nous nous sommes autrefois arraché lesyeuxàBroglie sur cette question.
Je trouve Albert bien mondain. Il est toujours chez les grands. Il ne bouge, dit-on, des affaires étrangères. Je vois qu'on l'engraisse pour en faire un ministériel. Je ne suis pas sûr qu'il soit bon de s'accoutumer de bonne heure à trouver que le pouvoir a raison. C'est une de ces vérités qu'il ne faut admettre que sous les coups répétés de l'expérience. On ne doit être porté à donner raison au pouvoir que quand on a mesuré toute la faiblesse et toute la méchanceté de l'homme en société ; alors, on renonce à l'idéal, et Ton se jette dans les bras des gendarmes, du procureur du roi, du contrôleur des contributions ; mais ce sont des divinités bien sévères pour les rêves de la première jeunesse. Quand, à la fin d'une belle journée d'automne, vous voyez de petites colonnes de fumée bleue monter du toit des hameaux à travers le feuillage rougi des peupliers, il ne faut pas que la première pensée soit pour le maire et l'adjoint de la commune.
Je suis plus que de votre avis sur l'article de M. d'Haussonville ; je le trouve excellent de tout point, bien écrit, bien pensé, mesuré, et de ce grand air qu'il faut avoir quand on écrit, lequel
consiste à montrer qu'on en pense plus encore qu'on n'en dit. C'est ce qui fait la grâce dans les mouvements; n'avoir pas l'air d'épuiser sa force, quoiqu'on fasse ; n'avoir pas les veines du front gonflées et la poitrine haletante. Cet article est comme la conversation soutenue d'un esprit audessus de son affaire. J'ai dit à M. d'Haussonville une petite critique sur l'absence de conclusions, mais je suis prêt à convenir qu'il n'est pas toujours à propos de conclure. On peut se borner à dire : « Voilà les faits et voilà où ils mènent. Pensez-y. »
Adieu, madame. J'arriverai aussi vendredi à l'ombre de M. de Brogiie ; croyez-vous qu'on me mette à la porte? Je suis assez maigre, assez mal vêtu, assez grognon, pas bien spirituel, et point Comte; mais on est très-charitable à Gurcy.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 23 fiiviier 1842.
Nous dînâmes hier avec M. Ingres chez madame d'Haussonville. Je crois que vous l'avez beaucoup vu à Rome. C'est un être singulier
qu'un véritable artiste. M. de Broglie a été fort attentif pour lui et il a paru charmé de ce soin. Les larmes lui venaient aux yeux quand on lui faisait l'éloge de son portrait de Chérubini. Il n'est pas très-spirituel extérieurement, mais on voit que le pot bout intérieurement. Il a sa langue à l'extrémité de ses doigts. Il parle par gestes arrondis, comme s'il voulait dessiner ce qu'il a à dire. Avec lui était là un jeune musicien v, le gendre de M. Baillot; entre cette peinture et cette musique selon son cœur, M. Raulin était tout oppressé d'aise et de bien-être. Il ne mangeait pas, ne parlait guères ; il a avec ces deux messieurs ce quelque chose de tendre, de confiant, de respectueux, d'ému, qu'une femme peut avoir pour son directeur. Le pauvre garçon est, au fond, plus païen qu'il ne pense. C'est la musique d'église qui l'élève dans le ciel catholique. Il n'aurait pas su résister au Jupiter de Phidias. Ne trouvez-vous pas que M. Ingres a quelque chose de M. Cousin, mais au grand sérieux? Je lui trouvais des airs de tête qui me rappelaient un acteur, et j'ai fmi par trouver que cet acteur était M. Cousin. N'attendez-vous pas avec impatience les deux volumes de métaphysique de M. de Rémusat? Il y a beaucoup de talent et d'es- 1. M. E. Sauzay.
prit dans ce que j'en ai lu en manuscrit, mais c'est l'enfer de l'abstraction. C'est une promenade en ballon dans les espaces sans bornes, loin des vivants, loin des arbres, des eaux, des fleurs. Vous pourriez bien prendre un grand mal de tête dans cet air sec et froid qui règne sur ces hauteurs désolées. Je me reproche de ne vous avoir pas encore envoyé le deuxième volume de Port-Royal. Vous y verrez l'histoire complète des propositions de Jansénius. Quoi qu'on en ait dit, c'était, sans doute, un fort méchant homme, et même presque calviniste sur les questions de la grâce. Il est vrai que saint Augustin est lui-même pire qu'un protestant. Du reste, le livre de M. Sainte-Beuve est aimable, quoiqu'un peu décousu. On y voit aller et venir dans leurs cellules et dans leurs petits jardins tous ces grands personnages. On suit les jours réglés de M. de Sacy quand il est prisonnier à la Bastille et qu'il y traduit la Bible. Je ne savais pas que TAncien Testament eût été ainsi traduit sous les verrous. On lui annonça qu'il pouvait partir, le lendemain du jour qu'il eut achevé son travail. Il avait pris goût à la Bastille, n'y étant pas dérangé et n'ayant pas de visites à attendre. C'est une des mille douceurs de la prison, mais telle est l'infirmité du cœur de l'homme que je
suis sûr qu'on se lasse aussi de la prison et de la solitude absolue.
M. de Broglie est tout à ses travaux de la commission des colonies. M. Wilberforce n'a pas mis plus de suite à ce travail, et il y a apporté moins de force d'esprit. Le dépouillement et l'intelligence détaillée des documents exigent une attention très-forte et une grande sûreté de mémoire et un grand esprit de critique et une grande fermeté de bon sens pour marcher entre le découragement et les projets romanesques.
24 février.
N'est-il pas vrai que je vous tiens quelquefois
assez bien au courant de la vie que les vôtres
mènent ici? Il me semble même que je ne vous
épargne pas assez les détails. Hier, c'était l'immobile mercredi de madame d'Haussonville la mère. Je dis immobile dans le sens qu'il ne manque jamais, car ces soirées sont amusantes. On y est plus entre soi qu'ailleurs ; on n'y est guères qu'une vingtaine à la fm de la soirée, mais vraiment vingt personnes qui ne haïssent pas de se rencontrer. A dîner, il y avait M. et madame Georges d'Harcourt; et savez-vous que M. G. d'Harcourt va devenir pair, ou plutôt que
de toute éternité il était pair par droit d'hérédité? Son père est mort avant la révolution de Juillet et avant l'abolition de l'hérédité, et laissait sa pairie régulièrement à son fils aîné^, mais ce fils aîné a voulu à toute force se faire Anglais et rester Anglais ; il n'avait point de fils, alors M. Georges d'Harcourt a réclamé pour succéder à défaut de son frère. L'affaire avait dormi quelque dix ans, par négligence, par ennui de résoudre de petits points de droit, etc., Mais voici qu'elle se réveille triomphante et, dans peu de jours, il entrera à la Chambre.
Où en étais-je doncde mon dîner de mercredi? Ah! — M. et madame d'Harcourt, — M. et madame Mortier, qui se préparent à retourner en Suisse dans six semaines, avec quelque appréhension de cette société et de ce climat alpestre, — M. Guizot, très-aimable, très en train d'esprit, ayant toutes les vertus des cœurs heureux, tout semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles dans une rapide campagne, et, en effet, voilà ce ministère en pleine mer et une mer tranquille et toutes les voiles doucement enflées au souffle de M. Jacques Lefebvre, de M. Delessert et de M. le général Jacqueminot. M. de Rémusat et M. Thiers ne soufflent que dans leurs doigts; l'un écrit les ba-
tailles d'j premier Consul et M. de Rémusat cherche comment la matière et l'esprit peuvent entrer en relation dans ce monde. On philosophe et l'on attend des jours meilleurs. On écoute le canon de Marengo au lieu d'entendre le bruit des voitures d'ambassadeurs dans la cour du ministère des affaires étrangères. On pense à Dieu, à la substance, au temps, à l'étendue, au lieu de lire des rapports de police dans le cabinet du ministère de l'intérieur. C'est la différence de la contemplation à l'action. Je soupçonne qu'à leur place vous n'hésiteriez pas sur le choix.
Le soir, chez madame d'Haussonville, est arrivé bien du beau inonde : — Madame de Barante, qui est toujours belle, mais qui a pourtant l'air un peu triste, et M. de Barante, qui a autant d'esprit que jamais, malgré son séjour dans les glaces de l'empereur Nicolas, — Madame Gabriel Delessert, qui semblait sortir des bois par un jour de printemps, — Mademoiselle de Pomaret , — Louise, bien aimable au milieu de ce petit cercle. M. d'Haussonville ressent toujours des souffrances électorales ; il prétend que je n'ai pas pris assez de part à son échec, et, en vérité, il a grand tort; j'en aurais pris beaucoup moins à mon propre échec. Je ne me figure pas qu'une
place au milieu de cette race perverse et plate ot ennuyeuse de la Chambre des députés soit une partie notable du bonheur de ce monde.
A LA MÊME
Paris, 2 mars 1842.
Vous avez été affligée, j'en suis certain, de la mort de M. Jouff'roy. Il a succombé hier, après avoir lutté longtemps contre une maladie de poitrine qui n'a pris que depuis deux mois un caractère alarmant. Il avait beaucoup d'esprit, beaucoup de talent et des qualités morales d'un ordre très-élevé. Il avait médité paisiblement toute sa vie sur toutes les grandes questions dont il a peut-être à présent la solution. Tout ce que ses livres expriment d'incertitudes et de convictions produit, en les relisant à présent, un eft'et singulier. Il laisse deux petits enfants et quelque petite fortune pour achever de les élever. M. de Çroglie l'avait vu, il y a une quinzaine de jours, déjà bien affaibli, mais non point d'intelligence. Parler le fatiguait. Il pensait tristement, tandis qu'il voyait s'écouler ses derniers jours. Il voyait
avec une fermeté simple et mélancolique qull n'y avait plus de remède à son mal. En se réveillant, le jour même de sa mort, il se trouvait mieux que tous les autres jours, et puis tout s'est dénoué tout à coup et ce qu'il a pensé et écrit dans ce monde deviendra un sujet de méditation et de doute pour ceux qui vont venir et qui souffriront, s'inquiéteront et mourront comme lui. Le fil de la pensée s'est brisé dans ses mains; un autre va le renouer pour le voir se briser à son tour. Il a regardé bien des fois du haut de ses pauvres montagnes les Alpes et les lacs ; il a cherché le mystère que murmure toute cette nature. Un autre viendra peut-être à la même place essayer le même effort inutile. Lisez dans la Revue des Deux-Mondes un article de M. Libri, intitulé : Souvenirs de la jeunesse de Napoléon. Tout cela est extrait d'un grand nombre de cahiers où Bonaparte avait consigné un peu pêle-mêle ses souvenirs, ses études et ses propres réflexions, entre dix-sept et vingt-quatre ans. C'est la petite source qui bouillonnait inconnue dans un petit coin du monde et qui est devenue un grand fleuve. Quoi qu'en dise M. Libri, ces commencements me semblent assez ordinaires et c'est précisément ce que je trouve
intéressant. L'originalité des figures est souvent m. 7
longtemps à se faire jour. Le talent, l'imagination vive, la pensée colorée, tout cela pousse tout à coup par un jour de printemps, comme un arbre qui languissait et qui se couvre un beau matin de belles fleurs ; le vent tiède a soufflé, c'est cela qui manquait; ou bien le chaos n'était pas encore débrouillé au dedans, et l'équilibre et l'ordre se sont soudainement établis. Qui dirait qu'il y a plus qu'Alexandre dans cette rhétorique irrégulière et emphatique ?
Voulez-vous être assez bonne pour relire les deux ou trois premiers chants du Dante, de \Enfe)\ et me dire ce que vous en pensez? Après en avoir dit et pensé beaucoup de mal, il est tombé tout à coup, d'un certain biais, un trait de lumière pour moi sur cette poésie. Ici, où tout le monde a des partis pris, je ne peux pas demander si j'ai ou si j'avais raison. Je m'adresse au cristal des fontaines. Ici, tout le monde a sa petite mare trouble où les pieds des passants sont plus ou moins empreints.
M. Guizot disait hier au soir que M. Jouffroy était loin de penser que son état de santé fût si grave ; qu'il l'avait entretenu, il y a huit jours, de ses chances à la prochaine élection et causé de la question de savoir s'il valait mieux pour lui être nommé pair que de rester député; mais cela
ne prouve pas grand'chose sur le sentiment qu'il avait habituellement. Quand il vient le moindre souffle de bien-être, on reprend involontairement à la vie pour une heure ou deux, et puis on ne tarde pas à entendre de nouveau siffler le vent qui emporte à l'autre rive.
5 mars.
C'est aujourd'hui que l'on fait les funérailles de M. Joufl"roy. Albert y est allé avec son père. Je suis resté chez moi, où je suis retenu par un grand mal de tête. Son cercueil sera porté dans le Jura. Je conçois qu'il n'ait pas voulu être mêlé à cette poussière de Paris. Secrètement, je ne serais pas fâché d'être à sa place et d'aller dormir dans ces montagnes. Il avait beaucoup mieux à faire que moi sur cette terre. Mon chemin devient plus triste et plus étroit chaque jour. Je suis de plus en plus inutile aux autres et ennuyeux à moi-même aussi. Je ne crois pas que je supporte un autre hiver à Paris. Je sais bien qu'il y a un peu de manie et de nerfs malades dans cette disposition, mais ces nerfs-là sont aussi une partie de ma très-misérable condition. Comme vous êtes très-bonne, je vous prie de ne pas trop vous attrister de ce que je dis là. Il me revient de temps à autre un peu d'entrain
comme un trait de lumière à travers les vitres cassées d'une petite maison délabrée et abandonnée ; mais, en tout, c'est une très-triste masure. Les mauvaises herbes croissent dans le jardin; il y avait quelques arbres qui auraient pu grandir^ mais qui ont été mangés par les chenilles. Vous n'avez pas d'idée de la tristesse de ce jardin.
M. Cousin rentre comme membre du Conseil royal en remplacement de M. JoufYroy. M. Villemain a fait là un acte héroïque en le proposant au Roi, car M. Cousin est un voisin hargneux et impérieux. Il est très-juste qu'il dirige les études de philosophie en France, mais il faut un grand fonds de philosophie pour vivre en paix avec lui. Mais M. Villemain fait bien ce qui est bien. Peu de ministres se seraient prêtés à ce désagrément de tous les jours, au contact de cette nature orgueilleuse, insolente, égoïste, habile à mal faire. Les eaux les plus actives et les plus pures de la philosophie n'ont pas plus agi sur sa nature que sur la peau d'un rhinocéros.
M*** pense à se mettre sur les rangs pour remplacer M. Jouffroy dans le Doubs; mais on ne doit savoir que penser de ces électeurs. Pour M. Jouffroy, c'étaient ses amis, ses camarades, qui avaient fait avec lui l'école buissonnière dans
les montagnes. C'était un grand esprit qui faisait honneur à ces vallées sauvages et qui avait été un petit paysan avec eux. Il était fort libre devant eux d'avoir telle ou telle opinion politique. Ce sera tout autre chose pour un étranger. M*** n'a pas été dans sa jeunesse avec eux à la veillée et n'a pas cheminé avec eux par les grands hivers dans les petits sentiers de la montagne pendant que les loups se promenaient alentour. M. Jouffroy était là, à la chambre des députés^ au nom des sentiments les plus poétiques du monde. Les gens de la montagne aimaient à voir à la Chambre une intelligence supérieure qui avait grandi sous leurs sapins, dans ces petits hameaux. Il s'était promené dans toutes ces habitations ; il avait cau^é avec eux auprès de leurs ruches d'abeilles ; il les avait quelquefois entretenus, avec sa simplicité élégante, de- ce qu'il savait de Dieu, du monde, de Tavenir. Je me souviens de lui avoir entendu raconter ses conversations avec ses compatriotes, dont les uns étaient spiritualistes, les autres vraiment mystiques, les autres stoïciens, quelques-uns penchant à toute incrédulité, tous confusément et suivant la pente naturelle de leur caractère. Il leur disait, à son tour, ce qu'il pensait d'utile et de consolant sur les secrets du monde, et tout
cela au milieu de tous les accidents familiers de la vie ; le soir, quand on filait le chanvre; le matin, quand les vaches sortaient des étables ; avec un berger qu'il rencontrait à midi sous l'ombre des rochers. Et voilà que son cercueil revient au petit cimetière du village. A son arrivée, on entendra la cloche de l'église; on viendra par tous les sentiers ; mais tout rentrera dans le silence et l'on montrera de temps en temps aux voyageurs que le hasard amènera là la pierre d'un philosophe qui avait beaucoup de renommée à Paris, et, sur la colline, la maison de son père. Tous ces pauvres philanthropes anglais qui comptaient assister ici au meeting pour l'abolition de l'esclavage arrivent à la file. Le bon Josiah Forster est arrivé ce matin avec son air noble, son grand chapeau, ses grandes jambes et son grand parapluie. Tout ce monde bienveillant dînera mardi chez M. de Broglie.
7 mars.
Je vous disais que le cercueil de M. Jouffroy serait reporté dans les montagnes, mais on a renoncé à ce projet. Qu'avez-vous dit du discours de M. Villemain? Il est bien, ce me semble. Il y en a eu un de M. Cousin, mais je ne l'ai point vu. Tout le monde était très-triste à cette triste
solennité. C'était une créature aimable et sauvage, qui n'avait pas les instincts de la société. Le monde est assez bienveillant pour ces caractères. Personne ne les trouve sur son chemin. Ils ne disputent rien à personne.
A MADAME D 'haU SS ON VI LLE.
Coppet, 13 octobre 1842.
Sans qu'il y paraisse, j'ai regretté beaucoup de ne pas passer au moins uq peu de temps à Gurcy, car, excepté à la campagne, on ne vous voit plus. A Paris, le petit train du monde emporte tout, et puis, vous y prenez, je crois, un peu de dédain pour tout ce qui n'est pas du plus vif éclat. Il vous faut un peu de temps pour vous raccoutumer à votre village et à la simplicité peu élégante de ses habitants.
Pendant que je vous écrivais, je reçois une lettre d'Albert, de Berlin, et du 7 de ce mois. Il avait assisté à toutes les fêtes du mariage d'une princesse, et avait été présenté, lui prince, à tous les princes et princesses de la maison de Prusse, et il paraît que Dieu a béni cette Prusse
dans sa famille royale et que cet arbre a des rejetons sans fin. Il n'est pas trop enthousiaste pour un voyageur et je ne crois pas qu'il songe à contracter le moindre mariage morganatique, ni qu'il revienne présentant de la main gauche à monsieur votre père la fille d'un ministre protestant dont il serait tombé amoureux. Il n^est pas le héros d'un roman d'Auguste Lafontaine ; ainsi, n'attendez pas une belle -sœur qui ait le genre dlmagination que vous nommez... comment? Plaignez-le de cela.
Adieu, madame. Dites beaucoup de tendresses pour moi au député de Provins. Je lui écrirai bientôt, mais j'ai honte de dire que, n'ayant pas grand'chose à faire ici, je suis pourtant si souvent interrompu que voilà une lettre commencée depuis trois jours et je finis le 15 ce que j'avais daté du 13. Je lis aussi à bâtons rompus, d'abord M. de Ségur sur la campagne de 1812; ensuite, Eschyle, que je n'admire pas tant que les gens qui ont plus d'esprit que moi ; Schelling, que je ne comprends pas du tout à la première lecture, mais je sais relire une dizaine de fois, jusqu'à ce que le jour vienne dans ces profondeurs germaniques ; toujours le Dante ; un Voyage de M. Poujoulat en Italie, qui ne me paraît pas né pour parler de l'Italie ; enfin, je relis Y Histoire
romaine de M. Michelet. Cela est fou, mais j'aime ces rêves sur l'origine des vieux peuples de l'Italie, sur un fond de paysage d'aujourd'hui ; l'histoire qui passe sur la nature qui demeure ; il a assez vivement ces deux impressions. Son livre a la beauté du diable; il est jeune et vivant, mais il n'a pas beaucoup de la beauté qui ne passe pas. Ne trouvez-vous pas qu'il y a. trois classes de livres? Ceux qui ont l'agrément d'un esprit en train, qui voit les choses comme nous les voyons aujourd'hui jeudi ; — ceux qui ont la sévérité des idées durables, de ces idées qui dominent toujours, un peu froides comme les neiges des hautes montagnes ; — ceux qui réunissent les deux qualités, d'être jeunes et de toucher aussi à ce qui ne périt pas ; un paysage de printemps dans un cadre comme la mer et les montagnes.
Ah ! j'oubliais une quatrième classe de livres, ceux qui n'ont ni la jeunesse, ni l'éternité.
A M. RAULIN
Coppet, dimanche 30 novembre 1842.
Je reçois votre lettre ce matin même, mon clier ami. Vous me demandez si j'ai à me plaindre de vous, puisque je ne vous écris point. Sans doute, j'ai à me plaindre de vous, et je vous demande comment vous en pouvez douter? Quand j'ai dû rester à Paris et que je vous priais de rester avec moi au lieu d'aller en Suisse, vous m'avez répondu que rien ne pouvait vous empêcher d'aller en Suisse; quand j'ai pris le parti d'aller à Coppet, vous écrivez que tout vous fait un devoir impérieux de rester en France... Je pense bien que vous pouvez me faire toutes sortes de raisonnements sur ce que les affaires prennent mille formes, qu'on découvre des difficultés là où on n'en croyait pas rencontrer, mais tout cet artifice de raisonnement est peine perdue avec moi. Il vous a plu de rester à Reims et il me plaît, à moi, d'être en colère contre vous... Donc, je ne vous dirai pas le plus petit mot de regret sur votre résolution prétendue héroïque de rester à Reims. On dit souvent ici :
«Pourquoi M. Raulin n'est-il pas venu? C'est bien triste! » Mais je fais la sourde oreille et je ne pense même pas à ce M. Raulin qui est si affairé.
Je vous plains beaucoup, mon cher ami, d'être encore en proie à votre article. Il ne faut pourtant pas laisser durer si longtemps un état aussi violent. La composition à contre-cœur porte sur les nerfs. Ou déterminez-vous à le donner tel quel, ou dites une bonne fois à M. Thierry, non possiimies; et, en preuve, montrez-lui l'article qui vous déplaît. Une trop longue contention d'esprit sur un sujet qui ennuie paralyse toutes les forces de l'intelligence. Quand vous aurez pris hardiment votre parti, les esprits animaux recommenceront à courir gaillardement; ils se diront l'un à l'autre : nous n'avons plus l'article de M. Augustin Thierry à faire, et ils se ranimeront et reprendront confiance en euxmêmes. Allons donc, mon cher ami, vous qui êtes un homme de grande résolution, prenez votre parti aussi nettement que vous avez pris celui de ne point venir ici, malgré tant de serments.
Vous aimez les questions difficiles. Vous voulez savoir comment on pourrait concilier la liberté de penser et de parler avec la plus entière sou-
mission à l'autorité de l'Église. Je ne suis pas an' grand docteur, mais il me semble qu'il faut d'abord diviser : sur les sujets où notre mère la sainte Église n'a rien décidé, vous dites naturellement tout ce qui vous passe par la tête, et vous vous en donnez à cœur joie, comme à peu près on mange tant qu'on peut les jours qui ne sont pas de jeûne. Sur les points où elle a tranché les questions, on peut ne pas comprendre ses décisions et dire autre chose en ajoutant : Sauf la soimiission à l' Eglise^ si je fais erreur. On peut encore faire autrement, penser tout le contraire de ce que pense l'Église et dire simplement : si l'Eglise n'avait pas ordonné de croire ceci, je croirais cela. En troisième lieu, on peut ne pas penser du tout. C'est le parti le plus sûr et le plus conforme à la volonté de l'homme sur cette terre, où il ne sait rien de rien, ni pourquoi le vent souffle, ni pourquoi les corps tombent au lieu de monter, ni pourquoi les maîtres des requêtes ne sont pas conseillers d'État, ni les conseillers d'État auditeurs.
Comment êtes-vous six semaines sans écrire à M. Piscatory? J'aime ses lettres et je lui réponds courrier par courrier pour l'exciter à une correspondance un peu plus suivie ; mais il est de ces animaux vigoureux et bondissants qui
n'avancent que par vives et impétueuses saillies, comme l'a dit de luiBossuet. Toujours est-il que c'est un animal qui me plaît. Je voudrais seulement le voir nager entre les Cyclades, et je me flatte toujours que M. Guizot, qui se connaît en hommes et qui ne néglige pas ses amis, l'enverra bientôt du côté d'Athènes.
Ah! voilà que je vous parle comme si je n'étais pas furieux contre vous. Je le suis pourtant, et je veux l'être. Il vous faudra beaucoup faire pour reconquérir mon estime. Commencez par m'écrire tous les jours ; peut-être que je m'adoucirai un peu.
A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS
Paris, samedi il mars 1843.
Pourquoi y a-t-il si longtemps, chère madame, que je ne vous ai écrit? C'est que, en vérité, je me trouve fort ennuyeux et que je trouve peu amusant ce que je vois et ce que j'entends. Tantôt c'est une crise ministérielle qui est en l'air, et tantôt les Burgraves de M. Victor Hugo. Quoique vous vous intéressiez à toutes choses par l'étendue de l'esprit, je crois bien que vous avez
un peu d'étonnement dans cette vie sérieuse et paisible que vous menez à Lyon, quand on vous raconte de quelles misères on s'occupe ici. Pour les personnes qui vivent dans un ordre de pensées élevées, tout ce petit bruit de crécelles doit leur prendre sur les nerfs. C'est comme si on m'eût offert de lire le Messager des Chambres quand je regardais Rome pour la première fois du haut du Capitole. Je crains donc de vous faire, malgré toute votre bienveillance, l'effet du Messager des Chambres. Voulez-vous bien me rassurer un peu lorsque vous aurez un moment de loisir? Ne viendrez-vousjpas bientôt à Paris, bien que nous ne soyons pas aimables ? Je m'imagine que vous arriverez vers les premiers jours d'avril, avec mademoiselle de Pomaret. Je sais bien qu'elle a été inquiète de la santé de madame d'Eclépens. J'aurais bien voulu avoir directement d^elle des nouvelles de madame d'Eclépens, mais comme j'écris peu ou point à mes amis, une lettre dans ce dessein est un événement qui effarouche l'imagination de ceux qui sont déjà inquiets. J'ai toujours mieux aimé passer pour inaltentif que de faire une petite peine inutile.
Comment avez-vous trouvé les deux volumes de madame Belgiojoso que M. de Lascours vous a rapportés? Ils ont ici un succès oui me
paraît mérité. Ne trouvez-vous pas là des marques d'un esprit ferme, simple et convaincu^ et avec cela la liberté de pensées sur tous les points où il est permis, dans l'Église, de garder sa liberté de pensées. Je voudrais bien savoir votre opinion sur ce qu'elle dit des peines éternelles ? N'a- 't-elle pas pris le bon côté de ce terrible sujet ? Elle est bien un peu sévère pour saint Augustin, et c'était un plus grand homme qu'elle ne dit, suivant moi. Je le vois toujours causant à une fenêtre d'une auberge d'Ostie, avec sa mère, sur les plus grandes questions de ce monde et cela dans un langage charmant et avec une admirable abondance de pensées fines et d'images éclatantes. Je sens bien que ce train de guerre qu'il a mené contre tant d'hérésies a endurci un peu son âme et tous ses arguments vont trop loin pour la simple raison ; on dirait qu'il s'est endurci dans la vie des camps, tandis qu'il poursuivait les donatistes, les pélasgiens et les manichéens; mais il n'en reste pas moins une de ces natures à part chez lesquelles les idées et l'imagination vont du même essor. Voyez M. de Lamartine, il a deux ailes, l'une de cygne, qui est l'imagination, Tautre de moineau et voilà pour sa raison. Le pauvre grand homme ne peut pas aller bien haut dans un pareil équipage. Com-
ment avez-vous trouvé la façon dont M. Guizot l'a traité. Je m'en suis fort réjoui dans mon cœur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère ce bel oiseau des Tropiques. On dit qu'il avait l'air tout mal à son aise après avoir été ainsi plumé ; mais les ailes de l'amourpropre repoussent très-vite ; elles repoussent un peu moins brillantes et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra plus de quelques mois des airs de dictateur. Le ministère est tout triomphant. J'espère qu'il n'en sera pas moins modeste. M. Duvergier va demander l'abolition du scrutin secret. Il est chimérique de demander ce genre de hardiesse chez nous. Il y a beaucoup de gens très-doux qui n'aiment pas qu'on sache leur vote parce qu'ils ne le pourraient plus promettre à deux partis à la fois. Il n'est vraiment pas dans les bonnes mœurs parlementaires de voter ainsi à visage découvert. Je pense que la proposition de M. Duvergier sera repoussée au scrutin secret. Lisez-vous M. de Lamennais sur les Amschaspa7is ? Je n'ai jamais rien vu de si peu raisonnable et ensemble de si ennuyeux. Le langage est à l'avenant des idées, faux, exagéré, barriolé de toutes sortes de mauvaises couleurs. C'est quelque chose qui tient plus de l'ivresse que de l'enthousiasme. Voyez ce que c'est que
d'être un peu malveillant; on finit toujours par avoir raison. Il y a bien des années que je pense du mal de cet homme à cause de son premier ouvrage, lequel promettait tout ce qu'il a fait depuis. Il a une macliine à vapeur de la force de deux cents chiens hargneux; il l'avait d'abord attacliée au catholicisme et aujourd'hui il l'attache à la démocratie, mais ce sont toujours les mêmes chiens hargneux. Vous avez vu aussi le Pascal de M. Cousin? N'est-ce pas une singulière découverte que tous ces passages tronqués, déplacés, altérés, affadis par la main pieuse de Port-Royal? Ils ont fait ce qu'on faisait sous la Restauration dans les cathédrales. On les badigeonnait pour effacer toutes les teintes sombres que la main du temps y avait laissées en passant. Il y a la même différence entre le langage triste et profond de Pascal et la clarté un peu blafarde que le sacristain de Port-Royal a jetée sur les épreuves de ses pensées.
Après cela, n'êtes-vous pas d'avis qu'il y a un peu d'exagération aussi dans les regrets de M. Cousin sur certaines formes qui n'en valent pas la peine? Ainsi, je me consolerais de ne pas savoir que Pascal a dit que l'homme est un raccourci cVahyme. Ce n'est ni simple, ni frappant;, ni même très-intelligible.
Mgr. l'archevêque de Lyon a-t-il le loisir de lire le chapitre de la princesse Belgiojoso sur saint Irénée? Peut-être qu'il n'a pas le temps de lire. Saint Augustin lisait beaucoup, quoiqu'il agît beaucoup , mais il était saint Augustin. Saint Jérôme lisait les ouvrages théologiques des belles dames romaines^ mais il n'avait pas de diocèse. Huet, l'évêque d'Avranches, lisait tout, mais aussi, quand on venait le consulter, son valet de chambre répondait : « Monseigneur étudie. » A quoi un paysan répliqua qu'il était fâché d'avoir un évêque qui n'avait pas fait ses études.
Adieu, chère madame, mille tendres respects. Comment Joseph poursuit-il ses études, lui qui n'est pas évêque et qui probablement ne le sera jamais? On n'entend rien dire de mademoiselle Cécile, sinon qu'elle est jeune et belleet aimable, mais nous le savions déjà.
A LA MEME
Paris, 13 juin 1843.
Chère madame, je n'aurais pas osé vous écrire durant tout ce fracas de camp et de revues. Je
craignais que cette magnificence militaire ne laissât dans l'ombre vos humbles amis de Paris. Vous êtes bien bonne de m'avoir rassuré là dessus, mais ce qui n'est pas si aimable, c'est de dire que vous avez été fort souffrante, avec une rapidité toute militaire et sans autre explication. Avez-vous été réellement de mauvaise humeur d'être malade? Je ne crois pas beaucoup à votre mauvaise humeur dans aucun cas. Vous n'avez pas même de mauvaise humeur le dimanche et c'est pourtant une grande épreuve pour les caractères. Ordinairement, quand l'heure de la grand'messe approche^ on devient colère de peur d'être arrêté par quelque chose et de n'être pas exact à ses devoirs. La moitié des vices de ce monde ne vient-elle pas de l'humeur cpi'on a de ne pouvoir pas faire si bien qu'on voudrait? Et voilà justement pourquoi les mauvais sujets sont ordinairement de bons enfants. Ils n'ont pas d'impatience de ce qui leur manque en fait de vertus. On dit que M. de Lamartine va vous aller voir à Lyon. Je présume que M. de Lascours n'exhortera pas ses officiers à aller entendre les homélies démocratiques de ce tout petit O'Connell. Je suis déjà bien frappé de ce que j'ai lu de votre essai sur la Somme de saint Thomas. J'aime ce langage qui a de la force, de la dou-
ceur, de la clarté, et partout une vivacité cachée qui se trahit pourtant à la moindre contradiction, comme les étincelles sortent de la machine électrique dès qu'on approche la main. Vous vous êtes placée dans le point d van le plus élevé et on sent que vous avez un grand horizon devant les yeux, mais que vous tenez qu'il est bien de regarder un seul point auquel il faut tout rapporter, et ce seul point est du côté de la campagne de Rome, vers de grandes ruines et des débris de belles églises. Le paysage est beau et mélancolique, mais on dirait que la vie s'en retire tous les jourS;, et, quand il s'y fait un peu de bruit, on croirait que c'est l'agitation de la fièvre. C'est donc le tort de votre beau livre de montrer une préoccupation trop forte de ces grandes ombres du passé. Il est singulier de voir défendre, avec toute la vivacité d'une imagination jeune et sérieuse, un système en apparence si froid et d'une rigueur si intraitable, mais, à vous entendre exposer ce système dans les pages que vous voulez bien me confier, on se reprend à le trouver d'accord avec toutes les lumières de l'esprit et tous les rêves que l'âme poursuit. En le lisant, je me souvenais involontairement d'avoir rencontré à Rome, dans les Catacombes, une jeune femme d'une charmante
figure qui parcourait d'un pas léger ces tristes demeures des morts. Cette vive jeunesse semblait faire tout revivre autour d'elle , mais elle passée et son flambeau éteint, que restait-il? Je vous dis bien librement mon avis, puisque vous avez la bonté de me consulter sur votre travail. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop. J'y ai fait quelques petites corrections de détail. Il y a quelques erreurs sur le protestantisme; je n'aime pas beaucoup cette comparaison de Luther et de saint Thomas. Sans doute, saint Thomas est un grand esprit, mais, puisqu'il ne s'agit que de supériorité d'esprit, pendant que l'un coupe de travers un cheveu en quatre, l'autre renverse des églises et brise les portes des villes. C'est la différence qu'il y a entre une paire de ciseaux et un boulet de canon. J'aime ce que vous dites, au contraire, sur la tolérance. Le morceau est charmant, mais pourquoi rappeler que Calvin a brûlé Servet? Cela trouble toute la sérénité du tableau que vous avez fait. Il ne faut point de récriminations, surtout quand il est question de tolérance.
Adieu, chère madame. Je fais un article sur votre ouvrage et j'espère que vous m'autoriserez à faire quelques citations. J'ai pris d'abord ce beau passage où vous peignez toutes les inquié-
tudes de l'esprit contenues et calmées bientôt dans le cercle magique de l'autorité de l'Église.
A M. RAULIN
Gurcy, dimanche 23 juillet 1843.
Mon cher ami, vous m'écrivîtes l'an dernier, d'un air assez grognon : Sachez que je ne puis m'astreindre à aucune exactitude dans mes correspondances. Vous pouvez bien penser que je ne suis pas homme à oublier cela, et je fais effort sur moi-même pour ne pas vous écrire à des jours réglés, suivant mon instinct; et puis, fautil vous le dire aussi? je ne me sens aucun empressement à entretenir des rapports trop fréquents avec un homme aussi mal noté dans les papiers de M*". Puisqu'il vous a offert l'autre jour un sacrifice sur l'autel du vrai Dieu, c'est qu'il ne vous croit pas beaucoup de crédit dans ce monde, et il s'y connaît. Ah ! qui m'eût dit que j'aurais un jour la consolation de vous voir presque pendu comme philosophe, et cela, des mains d'un homme en qui vous aviez mis toute votre complaisance ! Je me figure que vous êtes
tout mélancolique depuis cette nouvelle découverte dans la perversité humaine.
Sachez que, si je vis ici avec d'honnêtes gens qui sont incapables de la plus petite noirceur, par compensation, il pleut à torrents ; donc, on veut jouer la comédie ; on essaie les Précieuses ridicules, Mithridate, et que sais-je encore? Tout cela, par fragments. Je n'en suis pas, à cause de ma grande timidité qui ne me laisse pas parler en public, mais j'assiste avec plaisir aux répétitions, quand on veut bien me le permettre. Bien que je n'aie pas beaucoup de sentiment dramatique, je ne suis pourtant pas assez stupide pour ne pas sentir ce que j'ai souvent entendu expliquer par M*** , que Racine a une sensibilité profonde et Molière une verve comique intarissable. J'en ai même conclu que Racine était le poëte du cœur, aussi vrai que Boileau est le législateur du Parnasse, quoi !
Je reçois une lettre d'Athènes. M. Piscatory me décrit toute sa maison sur le penchant de l'Hymette et la vue admirable dont il jouit. Il est content d'être là et triste d'être loin des siens. Ce qu'il dit de cette Grèce me donne une furieuse envie d'aller voir Salamine et Marathon. Ne vous vient-il pas aussi quelque désir d'abandonner les aigles, j'entends par là vos supérieurs et vos col-
lègues? Vous devriez me donner quelques nouvelles; me dire si le général Espartero échappera aux griffes de ses ennemis, car il est probable qu'il en sera bientôt à crier : « Mon royaume pour un cheval!... » Je lis un charmant discours de M. Villemain sur les prix de toutes couleurs que distribue Tlnstitut. Je soupçonne qu'il n'y a de vif, de spirituel dans tous les ouvrages couronnés que la manière dont M. Villemain en parle. Quant aux prix de vertu, je trouve qu'ils n'inspirent aucune émulation. Mille écus^ c'est peu pour la vertu, et le vice rapporte plus à un homme de bon sens. Que dois-je penser de l'écrit de M. Michelet et de M. Quinet sur les jésuites? Est-ce ce que j'ai déjà lu, ce dont je vous ai lu un passage? Pourquoi se mettre deux pour cela? On n'écrit jamais rien de bon à deux. On ne se met pas à deux pour pointer un canon ; ils manqueront leur coup, et c'est dommage.
AU MÊME
Gurcy, dimanche 6 août 1813.
Pourquoi me dites-vous : j'attends chaque
matin une lettre de vous? C'est bien à vous, qui êtes quinze grands jours sans m'écrire, à le prendre sur ce ton avec moi ! Vous répondrez, sans doute^ que vous avez beaucoup d'affaires, mais j'ai toujours laissé dire qu'il n'y avait que les gens occupés qui eussent du temps pour tout; je l'ai laissé dire^ me réservant d'en profiter. Ah! vous n'aimez pas assez Frédéric et Bernerette. Vous ne sentez donc pas combien toute cette misère est poignante et poétique en même temps. Je veux absolument que vous me disiez que Manon Lescaut est la grossièreté même. La pauvre Bernerette suit le fil de l'eau dans sa pauvre petite barque qui va se briser contre les grands moulins de l'ordre social. C'est une fatalité plus vraie que la fatalité des Anciens. Manon Lescaut est une voleuse, une impudente, une menteuse; Desgrieux est un escroc; tout cela n'est pas la réalité; c'est quelque chose au-dessous de la réalité ; enfin, M. de Musset est certainement un homme de talent et tout ce que vous me dites de son état me fâche. Il n'est point riche, il est malade et il m'a l'air de suivre comme Bernerette le fil de l'eau. Que vous a donc fait l'empereur Napoléon que vous le traitiez de déclamateur ! Il ne déclamait pas sur l' Adige, et, s'il parlait en Egypte avec quelque recherche, c'était
pour parler au fou selon sa folie. Prenez garde qu'il y a entre la grandeur el la déclamation une ligne imperceptible, mais nette et tranchante comme l'acier...
Quanta cetélégant qui trouve qu'on ne peut pas ne pas être athée, il me semble que ce doit être un sot. Regardez bien, et, malgré son apparence d'esprit, il doit avoir sous son petit duvet bril* lant la peau d'un sot. Quelle armée que les sots et les faquins! que c'est imposant! Quelle ligne menaçante depuis les gros bataillons qui sont sous les bannières de M. de Maistre jusqu'aux petits nigauds qui croient inventer les lourdes sottises du baron d'Holbach! Oui, vous reviendrez à mon opinion sur M. Ponsard, et même, si Dieu vous fait la grâce d'arriver à la fin de votre carrière d'une manière ou d'une autre, vous reviendrez à toutes mes opinions. C'est la vraie conversion. Voulez-vous bien ne pas tant parler de vos jeunes Espagnoles. Qu'est-ce que cette manière de chanter qu'on n'a qu'au-delà des Pyrénées? Vous m'avez bien la mine d'aller un jour échauffer la marmite de Lucifer avec vos descriptions moitié d'artiste et moitié de réprouvé. C'est la source de tous les crimes littéraires de ce temps que ce mélange. Je ne serais pas étonné que ce fût une des formes du péché contre le
Saint-Esprit que de prendre ce qui est divin pour en orner ce qui ne l'est pas du tout. Que cela ne vous arrive plus ou je le dis à saint Jérôme, à saint Augustin, à saint Ambroise et à saint Quiriace que je ne connais pas, mais dont j'ai vu une belle église dans les ruines abandonnées de la ville haute de Provins.
Je n'aime pas beaucoup que vous lisiez les beaux endroits de madame Sand, puisque tout cela vous met dans un méchant état d'esprit. Vous écrivez sur Jules Romain et sur une marquise des lignes qui me font peur pour vous. Vous m'avez l'air de vouloir retourner en Egypte et de trouver que le désert et ses miracles et les cimes des montagnes à l'Orient ne valent pas la cour de Pharaon, mais il est trop tard, mon cher monsieur, non pas trop tard pour Page, mais vous êtes engagé ; vous avez mis la main à la charrue et il ne s'agit plus de se retourner. Au reste, les marquises passent et les sommets des monts à l'Orient brillent d'un éternel éclat. Voilà tout ce que j'ai à vous dire sur Handel, sur Jules Romain, sur Fra Bartholomeo, car tout cela c'est pour vous une manière de parler des marquises. Vous voilà comme la littérature moderne, dérobant quelque collier ou quelque bracelet de diamants dans le Paradis pour en orner
une marquise. Ne voyez-vous pas tout le chœur des anges qui crie : au voleur! Vous avez besoin de vous tranquilliser l'imagination ; lisez saint Martin, cela vous enlèvera à toutes les réalités, car cela ne ressemble à rien.
J'aime assez la manière dont les Espagnols se tirent d'affaire. Les voilà devenus des gens civilisés. C'est là une belle conversion! Si Espartero a gâté la moindre chose à Séville, s'il a jeté la plus petite bombe dans la mosquée de Séville, je ne lui pardonnerai de mes jours. Je plains fort ce pauvre M. Aligny que la fièvre oblige de revenir de Grèce. Quand on n'a pas une santé de fer, on n'est bon à rien. Je vous donne ma parole d'honneur que, si j'avais eu une bonne santé, je serais une créature passablement distinguée, mais il n'y a que Dieu et moi qui sachions combien d'obstacles cette misérable petite organisation me fait rencontrer partout. Dieu y pourrait bien quelque chose, mais moi, je ne sais qu'y faire. Si vous croyez que je n'ai plus la fièvre, vous êtes dans une grande erreur. Je voudrais bien voir tous ces gens qui me disent d'une voix forte que je me porte parfaitement bien, je voudrais bien les voir obligés de manœuvrer ce petit réseau de toiles d'araignées qui est ma propre personne. Je fais de mon mieux presque
toujours et je vais au bout de mes forces physiques, mais qui est-ce qui sait le secret de la force de son voisin? On se regarde au miroir, on trouve qu'on a les joues rondes, le teint brun et animé, oii se frappe la poitrine et il en sort un son plein et égal qui annonce une longue vie, et on dit : ce Bah ! qui est-ce qui est malade ? »
Qui est malade? C'est vous, mon cher ami, mais vraiment bien malade moralement. Je vous prie d'appliquer une force énergique à tourner le cap des tempêtes où vous vous démenez. Les beaux yeux des marquises font mourir,, je vous en avertis. Je vous trouve bien ému littérairement, et, comme vous êtes toujours plein de conséquence, j'en conclus que cette révolution littéraire correspond à une autre révolution en vous. Lisez les Bollandistes ; ce sont des eaux froides, ternes, sans courant, point de paysage à l'horizon, rien qui éveille l'imagination. Laissez là M. de Musset.
J'ai écrit à M. Piscatory, mais je ne lui ai pas dit que vous fussiez exposé à faire naufrage devant les marquises. Je lui ai dit seulement que vous voudriez bien savoir comment il se trouve aupresdutombeaudeThemistocle.il ne semble pas convaincu que le roi Oihon ait le génie de
Périclès, mais cela viendra peut-être ; il est bien jeune.
Bonjour, mon cher ami. Si vous vous plaignez de moi, vous êtes criminel. Vous m'avez pourtant écrit deux aimables lettres, mais je suis sûr que vous allez vous endormir d'un profond sommeil durant quinze jours, ou bien rêver sur Handel, ce qui est pis.
A M. A. W. SCHLEGEL
Gurcy, 15 août 1843.
Ce qu'il vous plaît de nommer de la neige froide est une pluie de roses brillantes ; vous les avez jetées dans la direction de Paris, et, à mon grand regret, elles me sont arrivées un peu tard et par ricochet. Elles n'en avaient pas moins gardé leur premier éclat et leurs fortes épines. Je tiens toujours que vous êtes souvent très-injuste pour les pauvres gens dont vous vous moquez ; vous avez un pressant besoin de passer quelques mois à Paris pour toucher au doigt votre injustice. Nous allons demander, ne vous en ai-je pas déjà informé ? votre extradition pour avoir jugé jios chambres et précédemment
nos académies avec peu d'équité ; nous obtiendrons des tribunaux que vous soyez condamné, pour dommages et intérêts, à passer un an avec nous et vous serez ici d'un grand secours à l'Académie française pour la rédaction de son dictionnaire étymologique. Vous voyez que nous n'entendons pas trop mal nos affaires.
J'ai reçu exactement le cahier bleu que vous avez la bonté de me confier. J'ai été extrêmement frappé de cette lecture. J'y vois partout la marque d'un esprit énergique et pénétrant. Mais ne trouvez-vous pas que, sur de tels sujets, la pensée peut aller successivement d'une extrémité à l'autre, selon le biais par lequel on regarde les choses? Le système que vous attaquez avec tant de force ne vous a-t-il pas paru quelquefois aussi comme les linéaments un peu indistincts d'un ordre magnifique? Je ne conteste presque rien de ce que je trouve dans les cent pensées. Mais j'entrevois seulement que la même puissance d'esprit qui fait trouver ces arguments contre pourrait aussi, à un autre point de vue, trouver de grandes raisons pour. Vauban aurait pris Jérusalem d'assaut, mais, s'il s'était jeté dans Jérusalem, il aurait pu aussi rendre la place inexpugnable. La force des intelligences supérieures donne un peu de scepticisme à ceux qui
les regardent développer cette force. On dirait que, selon qu'elles donnent leur impulsion d'Orient en Occident ou d'Occident en Orient, elles peuvent changer toutes les perspectives des choses. Je voudrais bien être autorisé à montrer le cahier bleu à quelques-uns de vos amis, mais je le tiens sous les sept sceaux jusqu'à nouvel ordre et j'attends la suite avec impatience.
Nous avons relu ici le Wilhelm. Meister de Goethe. Je me suis promis de vous demander votre avis sur le fond et sur la forme ; de la forme, je n'en suis juge en aucune manière, mais, pour le fond, ai-je tort de trouver cela excessivement décousu et chimérique? Ai-je tort de penser que vous avez ouvert à la littérature allemande des routes plus larges, plus droites et qui mèneraient plus loin? On n'a guère avec Goethe le sentiment d'avoir pied sur la vérité. C'est comme un voyage en l'air où on ne sait si ce sont les objets ou la tête qui tourne.
LETTRES. 1î:9
A M. RAULIN
Gurcy, 16 aoûl 18 13.
Vous êtes, à cette heure, mon cher ami, au milieu des préparatifs d'une noce, et, probablement, vous trouvez que ce n'est pas très-gai. Je voudrais, du moins, être sûr que vous n'avez porté à Reims ni la fièvre ni les maux de tête qui vous tracassaient. De quoi vous mêlez-vous, d'être malade? Laissez donc faire aux gens qui en ont l'habitude. Quoi qu'il en soit, dites-moi : Je n'ai plus ni fièvre, ni maux de tête. Quant aux causes de la maladie, je me réserve de les apprécier avec vous un peu plus tard.
Quanti dolci -pensier, quanto desio Mena costoro al doloroso passo.
Trop heureux que tout cela finisse par un mal de tête. D'ailleurs, je ne sais pas bien ce qui s'est passé da?îs les champs des Pharaons^ au milieu des beaux vallons ; peut-être ^e s'est-il rien passé du tout ; mais un air de Haydn, un sourire, la pensée du temps qui s'envole, je ne sais quoi qui rappelle le passé et qui n'est plus le passé, cela suffit pour avoir un peu de fièvre. Les murs de