‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 14 sur 38 · III · texte numérisé non relu

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pas fait sur ce plan, et il n'est qud trop facile de s'en convaincre. Gurcy a comme perdu son soleil. On dit qu'on aura peinie à l'habiter en* core, tant cet eKceilent homme y était partout, à toutes les heures, avec son activité, sa bonne humeur, son esprit aimable, sa mémoire iniinid de tout ce qu'il avait vu, lu ou entendu. Ces pauvres gens de Gurcy sont revenus bien tristed. Madame d'Haussonville n'a pas beaucoup la force de repondre à quelque chose* Elle est fort simple et fait de son mieux pour être le moins mal possible, mais une vie commune de quarante-cinq ans qui finit tout à coup à l'entrée de cette route toute noire de la vieillesse laisse un vide qui n'est pas facile à combler.

J'ai votre lettre du 31 octobre de Florence. Vous êtes bien bon de préférer mon griffonnage aux vierges même de Giotto. Je me sens fort au-dessous de Giotto; c'est T effet de la maladie. Vous n'avez donc point rencontré de belles figures depuis Naples jusqu'à Florence ? Le hasard vous aura mal servi, car on n'est laid nulle part en Italie. A Naples, à la vérité, ce n'est pas la ^coutume que les dames des classes moyennes courent la ville. On y a prévu qu'il y a des étrangers effrontés qui lorgnent avec une attention gênante loul ce qui peut ressembler aux figures

des tableaux d'église, mais il n'en est pas ainsi à Florence, autant qu'il m'en souvienne. Je suis curieux de votre impression sur Fiesole ; il n'y a rien que de vieux murs et une vue admirable, mais Fiesole est une ruine parmi les ruines. Elle était déjà en décadence quand la Béatrix du Dante élait belle. Que de générations ont cessé d'être belles depuis ce temps- là! On s'extasie toujours sur les débris des monuments; pourquoi ne s'extasie-t-onp8tô toujours à la vue d'une vieille dame qui a été parfaitement belle? Quand vous voyez ce qui reste du Palatin, il vous passe devant les yeux toutes les pompes de Rome, bien que vous n'ayez devant vous à l'heure même que les cailloux qui servaient à remplir l'intervalle des murs de marbre. Une vieille dame a bien aussi bon air que les murs du Palatin, et pourtant elle ne vous dit rien et vous ne lui dites rien non plus ; elle ne vous rappelle pas les beaux jours qu'elle a vus ; vous ne songez point à l'éclat de ses yeux dans le passé. Pourquoi, je vous prie? C'est une assez grande question d'esthétique. A propos, un homme qui méprise beaucoup le beau, c'est le dominicain de Saint-Marc. Le pauvre homme avait donc planté de gros clous dans les fresques de Fra Angelico et il y avait suspendu des grappes de

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raisin et du linge sale. Non seulement cet homme préfère l'utile au beau, mais aussi la malpropreté à la propreté. Dans l'ordre de Futile, je crois bien que les trois quarts de la propreté s'en vont. La propreté est un commencement de beau. Avez-vous lu, dans la Revue des Deux- Mondes^ la dissertation de M. Planche sur Andréa del Sarto dont vous me dites qu'il égale souvent Raphaël? Il me semble pourtant que ses figures n'ont pas la beauté saine de celles de Raphaël. Elles font toutes une petite grimace bienveillante qui m'est restée dans l'esprit. Pour M. Planche, il est devenu terne en devenant riche. Sa muse était la malveillance ; l'argent rend bon et doux ; alors son genre de talent est parti. Les critiques dans les arts sont ordinairement lourds et techniques; enfin leurs livres sont le contraire des idées qu'ils traitent. La race des commentateurs a été ainsi faite jusqu'à nos jours, mais à présent, les critiques ont l'éclat des plus beaux papillons. Des habits rouges, de la musique, surtout de la grosse caisse et des trompettes, un beau cabriolet. Ce sont les artistes qui sont comparativement pâles à présent. Ce sont les papillons qui commentent les chenilles; mais M. Planche est un critique de la vieille roche.

Jt

27 novembre. — Vous ne vous figurez pas combien nous souffrons dans notre Occident avec un thermomètre à 0° après Tavoir eu àSO'* Réaumur, jusqu'au mois de septembre. Mais j'ai tort de vous faire ces aveux, vous ne voudrez plus revenir.

A MADAME LA MARQUISE d'hARGOURT.

Paris, 18 juin 1847.

Vous entrez dans mes plans, assurément, mais la petite difficulté, c est que vous ne savez pas quand vous irez à Saint-Eusoge, et que j'ignore quand j'irai aux bains de mer. Je me laisse donc ballotter sur cette petite mer d'incertitudes. Vous me direz ce que vous croyez probable et je bâtirai un château sur ces probabilités. Je suis, à peu près sur tous les sujets, de l'opinion des seconds academicteîis^ dont vous n'êtes pas obligée d'avoir entendu parler. Cicéron avait adopté cette école. On y vivait dans une foi un peu incertaine fondée sur les grandes probabilités de ce qui a l'air parfaitement vrai. Cette situation d'esprit est assez humaine. Sans doute il fait bon 4'£tvoir quelques points un peu plus solidement

fixes, et tout le monde en a probablement, mais, sur la plupart des sujets, la disposition des seconds académiciens rend tolérant et laisse l'esprit ouvert à tous les soupçons nouveaux sur les grandes questions. Pardon de cette brusque métaphysique.

Comment se passent ces premiers jours dans ce triste lieu qu'on dit charmant? On a une sorte de superstition qui fait croire qu'une nature riante défend contre les malheurs, mais la nature paraît occupée d'autre chose que de nous par moments. Cest pourtant un mouvement naturel que d'avoir le cœur serré et une crainte secrète à la vue des lieux tristes, et l'impression contraire devant un paysage doux. On ne sait à quoi se fler dans les images de ce monde.

A liA MIsMB*

Ourcy, 18 août IWT.

Je ne sais comment j'ose vous répondre si lard après que, le 20 du mois de juillet, vous avez eu la bonté de m'écrire une lettre dont j'aurais dû, assurément, me montrer plus re-

connaissant. Je pourrais, sans doute, m*aller cacher, mais je n'aurais plus chance de vous voir si je persistais dans ce dessein, et j'aime mieux vous prier de me pardonner et de ne pas me croire un ingrat. Voici un mois que j'habite sur le bord de tous les chemins. Il paraît que rincertitude est une maladie qui accompagne les maladies nerveuses. Quand je me portais bien, j'étais extrêmement décidé, si je m'en souviens bien.

Si on en croyait le National, on mettrait toute la France en accusation. On devrait envoyer en pays étranger les sages qui nous trouvent dans un état si affligeant ; nous serions débarrassés d'eux, et ils en verraient de belles ailleurs.

Vous n'avez donc qu'une passion modérée pour le Passé et le Présent? Il y a là beaucoup de roses d'il y a vingt et quelques années. Il faut de fières roses pour vivre vingt-cinq ans. Il y a aussi beaucoup d'esprit qui est devenu le patrimoine de tout le monde. Les paradoxes des gens supérieurs deviennent les lieux communs de la génération qui les suit. On trouve aussi dans ce recueil les défauts habituels de l'auteur, une émotion très-fugitive qui s'évapore quelquefois en rhétorique élégante, et des chemins perdus pour aller à la vérité. La grande voie romaine

que suit M. Cousin, par exemple, est inconnue à M. de Rémusat. Il court par des sentiers de chèvre. Ce n'en est pas moins un esprit rare, et ses défauts annoncent plus de supériorité que les qualités de bien d'autres. Je n'ai trouvé ici en fait de livres nouveaux que Platon. Ces Grecs sont de drôles de gens. Ils ont parfois l'air de n'avoir pas au plus petit degré le sentiment de la vraie vérité. On dirait que ce sont des Allemands de premier ordre ; seulement, les nuages grecs ont une teinte d'or et courent légèrement dans un ciel limpide ; les nuages allemands ressemblent à un troupeau de bœufs marchant lentement sur la route de Poissy.

Albert est en route pour le Périgord, puis, vers les premiers jours de septembre, il repassera les monts. Il ira voir où en est le pauvre Pape qui mérite qu'on s'inquiète de lui. Les connaisseurs ne sont pas inquiets présentement de l'état de l'Italie. Elle donne pourtant des signes d'agitation qui me la font croire bien malade. Si ceci tourne mal, il faut désespérer des bonnes intentions, et'si ce Pape-ci manque son coup, ses successeurs ne feront pas mieux, attendu que les siècles ne sont plus prodigues de papes un peu libéraux.

A. M. UAULIN.

Paris, 2 novembre 1847.

Mon cher Raulin, je suis exact dès que je. ne. suis pas très-malade et je réponds courrier par courrier à votre lettre. Vous écrivez donc au président du conseil d'État que vous êtes retenu à Londres par Tamour de la justice. Cela vaut peut-être mieux que d'être ramené à Paris par Tamour du travail, car le travail de l'homme n'est que vanité les trois quarts du temps, tandis que ceux qui ont soif de la justice ne seront point trompés, à ce qu'on assure. Vos amis dlci comptaient vous voir plus tôt, mais la plupart s'en consolent en allant à la campagne.

Je ne vous donnerai de nouvelles de personne ni de rien. L'ordre règne à Paris, certainement. Il n'y a point une voiture dans les rues. On voit seulement des êtres de figure un peu pédante qui, depuis deux ou trois jours, viennent a en bottes, en guêtres et aussi en guenilles » pour siéger au conseil d'État. S'ils ne sont pas beaux*, ils sont honnêtes ; ils viennent pour faire leur tache. Ce ne sont pas des ouvriers de la onzième

heure qui ne viennent que pour le moment du dîner.

Voulez-vous me chercher à Londres, si ce n'est pas trop loin de votre main, quelque biographie un peu détaillée du docteur Chalmers? Suivant le génie de l'Angleterre, il doit avoir été déjàpublié sur lui une demi-douzaine de volumes servant d'introduction au récit de sa vie personnelle et renfermant la biographie de sa grand'mère, de son arrière-grand' tante et des lords qui pouvaient être ses cousins au quinzième degré. *

Mille et mille amitiés.

A MADAME d'HAUSSON VILLE.

Par , 24 novembre 1847.

Je suis décidément le plus ingrat des hommes. Vous avez la bonté de m'écrire sans tenir compte de mon long silence. Il est vrai que si je ne vous ai point écrit, c'est qu'il y avait, suivant les proverbes, un lion dans la ri/e,, chaque fois que je voulais vous écrire. Enfin, vous avez la bonté de m'écrire, et voilà que je me dis, en recevant votre lelire^ que c'était par un dimanche que

VOUS avez fait cette lettre, que le dimanche était

votre jour de correspondance, et que, n'ayant

à écrire à personne, vous avez fait comme les

petits castors du Jardin des plantes qui conti-

xiaent, par instiact, à bâtir des digues dans un

lieu parfaitement sec, comme s'ils étaient encore

cku bord du lac Ontario. Je voudrais me cacher à

«eut lieues sous terre pour avoir eu de ces idées

abominables.

Vous aurez Burlamachi, s*il y a un Burlamachi au monde ; mais c'est un point douteux, bien que cet historien soit cité par des auteurs graves. 11 est des auteurs graves qui citent légèrement. Toujours est-il qu'on remuera toute la poussière de la Mazarine pour y trouver ce grand homme inconnu. Le petit Savonarole est-il toujours au berceau et en nourrice? Il faut qu'il croisse pour faire son éducation. Faites donc bien vite un grand canevas de cette histoire. Bien ou mal, que tout ce canevas soit fait d'abord, et sans lacones, sans quoi toutes vos idées, et même vos notes, s'en iront au gré des vents. Il faut une toile bien faite pour prendra des mouches. Le système de composition des araignées me semble donc excellent. Toute idée qui ne sait où s'arrêter s'envole comme un oiseau de passage; le vent passe, il le suit. Ayaz un grand filet» alors tous

les oiseaux prendront plaisir à venir s*y placer à leur rang. (Voilà une figure heureuse et bien continuée !) C'est par le procédé que j'ai l'honneur d'exposer devant vous que Buffon a fait un chef-d'œuvre de ses Époques de la Nature. Il les a recopiées quatorze fois de sa main, c'est-à-dire qu'il a commencé par faire une esquisse informe,, mais cette esquisse a attiré aux places marquées des idées accessoires qui sont venues se placer dans la seconde épreuve, et ainsi de suite, les traits devenant à chaque fois plus fermes, plus précis, plus profonds, la précision du trait attirant à soi la vraie couleur ; enfin, à la quatorzième fois, c'était un tableau dont M. Raulin trouve l'éclat merveilleux. Je ne donne pas Buffon pour le premier, ni même pour le second des écrivains français, mais je donne son procédé pour un mécanisme parfaitement en accord avec le mécanisme de l'intelligence. On produit ainsi sans fatigue, et avec un progrès continu, N'ai-je pas déjà prêché ce sermon un autre carême? je n'en sais rien, mais c'est ce que je vous souhaite à tous si vous voulez aller sans trop d'efforts au bout de votre esprit. Pardon ; c'est une manière de dire malheureusement en usage, car vous comprenez bien que je n'admets pas qu'il y ait un bout à votre esprit.

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J'ai lu aussi, et plusieurs fois, avec grand plaisir, les Mémoires de Benvemito Cellini. Ils ne sont pas d'une grande gravité de langage, surtout dans le texte, car le traducteur a reculé devant Textrême liberté de langage de cet étrange personnage. Ce n'en est pas moins probablement un portrait très-vivant des Italiens du seizième siècle et une image très-exacte de l'Italie. On y voit vivre les bourgeois d'alors, comme dans un roman de Walter Scott ; on vit dans toutes les petites familles de Rome et de Florence, comme pourrait le faire un artiste qui se met en pension chez un marchand de la Via ripetta. Avec tout cela, cet homme passe pour un grand menteur et un grand fanfaron en tout genre, mais il a menti, et il s'est vanté suivant les probabilités morales de son temps. Il passe dans ce livre beaucoup de figures gracieuses qui ne sont certainement pas d'invention. Elles ont peut-être Servi de modèles aux grands peintres dont vous admirez les tableaux aujourd'hui. Il m'arrive Souvent, devant ces tableaux qui sont au fond cie la galerie du Louvre, vers l'école italienne, cJe pensiar que la plupart de ces figures-là ont eu réellement leur place dans le monde. Nul ne saura jamais leur vrai nom ni leur vraie vie. Tout cela dort en poussière dans les églises et

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dans les cimetières d'Italia, pendant que leur ombre attire les yeux des belles dames d'aujourd'hui qui visitent les galeries. Qui aurait dit à quelques-unes de ces pauvres filles qui servaient de modèles que cette figure qu'elles re«gardaient dans un miroir cassé rayonnerait à tout jamais dans les palais de France ou d'Angleterre, ou même sur le maître-autel de quelque cathédrale? Voit-on tout cela d'un autre monde?

En ce monde-ci, il n'y a rien de bien nouveau. Les radicaux continuent de faire des infamies à Fribourg, mais ce n'est pas nouveau non plus.

A M. d'hAUSSONVILLE.

Broglic, mercredi 24 mai 1848.

J'ai reçu trois lettres de vous, durant votre séjour à Paris; trois lettres qui avaient la brièveté militaire convenable à un chef de corps campé devant des ennemis tels que M. Barbes et ses pareils; mais elles nous ont fait grand plaisir malgré leur brièveté. Je vous ai écrit de mon coté le 20à Gurcy. M. Et. Arago vous aura-

t-il envoyé ma lettre? Il a été bien occupé toute la journée du 15, mais, depuis, il a pu se livrer aux minces détails de Tadmiaistration, M. Rau- M me dit que vous êtes reparti dimanche pour reprendre vos quartiers dans les plaines de Brie. Q dit des amours de vos gardes nationaux de Donnemarie. On ne saurait faire trop de sacrifices pour entretenir la bonne volonté de ces soldats du bon ordre. Si Barbes avait réussi et achevé son idylle, Paris aurait envoyé des com- Daissaires de sa façon pour mettre la terreur à l'ordre du jour dans les départements. C'est un jeune homme trop bien élevé pour ne pas suivre les grands exemples du passé, et Tombre sacrée ^ Couthon et de Saint-Just aurait guidé tous *^ pas dans la carrière qu'il voulait s'ouvrir. Il ^t donc au moins naturel que les provinces fessent de fréquents voyages à Paris pour voir ce î^'on décide de leurs têtes. A la prochaine tenta- "Ve d'égorger les membres de T Assemblée na- "^^etle, il se peut bien qu'on n'aille pas chercher *• le Procureur général de la République, et 9^*^ les enfants de perdition soient traités à la ^ÇOîide l'interdit quiest décrété dans les livres de ^^ÏBe. J'achève ici les Mémoires de Madame Ro- I^Ud ; je ne lis que des livres de révolution et les i^^f naux d'aujourd'hui qui n'en dilfèrent pas

beaucoup. C'Bst le même courant elles mêmes rivages qu'on voit à droite et à gauche* On dit les mêmes choses sur les vents, les flots et les étoiles; c'est le même pêle-mêle de hardiesse, de timidité, de craintes, d'espérances ; la même douceur perfide dans l'air par moments, et de grands nuages noirs encore immobiles à l'horizon. Après tout, cependant, les manœuvres de l'équipage peuvent faire aujourd'hui ce que n'ont pas fait ceux qui ont péri dans ces eaux noires et turbulentes ; mais il me semble que les pilotes dorment à cette heure.

Que faites-vous quand vous ne campez pas sur les places de Paris? Tout le monde est comme un malade qui ne peut compter raisonnablement que sur deux ou trois mois d'existence. On n'arrange guère sa demeure quand on se dit qu'elle sera peut-être occupée par les Icariens et Icariennes sous les lois sensées de M. Cabet. On n'émonde point ses arbres qui d'un jour à l'autre peuvent couvrir de leur ombre les aimables songes de quelque Collot* d'Herbois qui viendra se reposer à midi du tracas des affaires.

Pour moi, je recommence ici à ressentir la petite fièvre qui me minait Tan dernier. Je ne suis pas fait pour vivre dans les bois. Je n'y

comprends rien, car j'aimerais la campagne à la folie si je n'y soutTrais sans cesse.

LXVf.

A MADAME d'hAUSSON VILLE.

Broglie, 14 juin 1818.

Il est bien vrai que c'est à moi de vous écrire, mais on me dit que vous tirez cette vérité du principe de l'égalité. Il n'est pas juste de faire sortir la hiérarchie de l'égalité. C'est faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère. Vous ne raisonnez pas en vraie républicaine. Seriez-vous, par hasard, une républicaine du lendemain? Que dites-vous des vicissitudes de l'Empire? Avant-hier, nous étions dans de vives alarmes, nous pensions que la Commission executive était en péril et que César menaçait la liberté. Hier, nous apprenons, avec joie, qu'au bruit de trois coups de fusil M. de Lamartine a fait presque décréter l'exil de ce César, et voilà qu'aujourd'hui on nous dit que l'Assemblée a décidé à une immense majorité que ce même Louis Bonaparte siégera dans son sein. Les trois coups de fusil d'hier se réduisent aussi à un seul

coup de pistolet, ce qui est fort différent pour les deux capitaines sur qui on n'a pas tiré du tout et ce qui n'est pas différent quant au vote des fonds secrets qui demeurent votés comme si nous avions tiré trois coups de fusil. Il sera bien habile et aura une grande sagacité rhistorien qui racontera clairement les trois mois qui viennent de s'écouler. Celui qui pourrait me dire aujourd'hui ce qui arrivera demain serait aussi un homme assez intelligent.

Je ne veux plus d'un monde où tout change, où tout passe,

aussi ne sais-je où aller. Si j'étais paratonnerre, je ne chercherais pas à attirer M. Raspail, ni M. Barbes , ni M. Blanqui, ni M. Proudhon, l'ennemi particulier de Dieu.

Au reste, dans la séance d'aujourd'hui, M. de Lamartine, répondant aux réclamations de M. Raspail, a déclaré que c'était purement au figuré qu'il avait prétendu être un paratonnerre, et que, en parlant ainsi, il n'avait nullement entendu blesser M. Raspail, M. Barbes, ni M. Blanqui dans leur honneur et leur considération. Je m'en rapporte à M. de Lamartine, mais je ne sais pourquoi il a voulu leur soutirer leur électricité. Dans la séance des fonds secrets d'avant-

hier, le paratonnerre s'était brusquement transformé en un simple aimant pour attirer à la Commission executive les sommes nécessaires à surveiller les ministres à qui elle a donné toute sa confiance. C'est un joli phénomène d'élec- Iro-magnétisme que d'attirer des millions en espèces d'or et d'argent. Toute la physique de M. Arago n'en serait pas venue à bout. En temps ordinaire, je croirais que la commission du pouvoir exécutif, battue si outrageusement sur l'exil de Louis Bonaparte, va renvoyer sa pourpre et ses faisceaux au président de l'Assemblée nationale; dans ce temps extraordinaire, il est probable qu'il n'en sera rien. Les grandes vertus républicaines ne connaissent pas les petites susceptibilités du point d'honneur ; d'ailleurs, M. de Lamartine croyait avoir entendu partir trois coups de feu ; c'était là ce qui l'avait déterminé à dresser la veille le décret d'exil; maintenant, il est prouvé qu'il n'en était rien ; eh bien, la commission ne s'en fâche pas; elle garde ses fonds secrets; l'Assemblée nationale garde ses convictions ; et tout est dit, et vive la République !

Ce n'est pas que nous soyons tyrannisés ici, au moins. On y vit dans une fraternité fort polie. S'il y a des Raspail ou des Barbes dans le canton,

ils ne se montrent pas encore, et, n'élant point paratonnerres, nous ne cherchons pas à les attirer. Le soleil se lève dans la grande allée de la forêt el se couche derrière la maison de M. Louvel comme par le passé. La nature n'a pas l'air de savoir que M. Ledru-Rollin règne sur nous. Elle n'a rien changé à ses habitudes. Poursuivez-vous vos travaux accoutumés? On dit qu'en lisant l'histoire sainte vous trouvez que nous sommes revenus au temps de Babel. Personne n'est capable aujourd'hui de faire le rez-dechaussée de la tour de Babel. Tous les ateliers nationaux ensemble ne feraient pas la besogne de dix ouvriers de ce temps-là. Je ne crois pas non plus qu'ils se dispersent faute de s'entendre, comme on fit alors, mais, pour M. de Lamartine, il pourrait assurément être professeur d'éloquence à l'université de Babel.

15 juiîi. — Albert est à Paris depuis hier; j'espère qu'il n'aura point trouvé un trop grand désordre. Au récit des journaux, il n'est pas aisé de se promener paisiblement par la ville. C'est un rude métier que l'extrême liberté. On n'a pas un instant de repos, et nul ne peut faire sa volonté, à moins qu'il n'ait la volonté de mal faire. Avez-vous approuvé la loi sur les attroupements et la loi sur les crieurs pu-

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blics? Je compte que nous aurons une loi sur les banquets. J*en suis d'avis. On a beau faire et beau pirouetter, il faut en revenir un jour ou l'autre au centre de gravité. Les républiques mêmes ne sauraient, un jour ou l'autre, se passer d'un peu de bon sens.

A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS

Broglie, samedi 17 juin I84<.

Chère madc^me, ces bonnes nouvelles de Lascours nous font grand plaisir. Vous êtes contente de votre petit nid dans les montagnes ; vous vous portez tous bien, même M. de Lascours qui n'y est pas plus sujet que moi; vous n'entendez que de très-loin le bruit des partis qui se heurtent et se menacent, heureusement sans en venir aux mains. On se compte, et ceux qui se sentent les moins nombreux vont se coucher, attendant que la majorité passe de leur côté le lendemain. Après tout, il serait souverainement absurde de s'égorger quand personne, excepté deux ou trois mille bandits, n'a le moindre^^motif d'en vouloir à la vie de qui que ce soit. Je suis seulement

fâché que M. Joly, dans vos contrées, ait érigé en crime un petit doute innocent sur la grandeur et la stabilité de la République, Pour sa stabilité, je n*en sais rien, et il me semble que Louis- Napoléon frappe à la porte avec un mélange de force et de discrétion qui pourrait déterminer à • le laisser entrer.Pour la grandeur de cette même République, je ne vois presque personne qui en soit ébloui. Un M. de Fourmont qui voyageait en Grèce vers le milieu du dix-huitième siècle, je crois, écrivait à Paris : «J'ai employé quarante ouvriers à détruire tout ce qui restait de l'ancienne Sparte. » Ce M, de Fourmont n'était pas pour cela un très-grand homme. Le gouvernement d'aujourd'hui, si ce nom de gouvernement n'est pas bien pompeux, fait comme M. de Fourmont. M. Joseph de Lascoursdoit vous écrire que Paris n'a pas bon air. On dit qu'il commence à ressembler à un grand village d'Orient un jour d'émeute. On ne nettoie pas même les dehors de la coupe et du plat. La ville est d'une malpropreté révoltante. Je ne sais ce qui arrivera de cet épisode de Louis Bonaparte... La démission qu'il vient de donner afin, dit-il, de ne rien troubler dans son pays, ne lui fera assurément point de tort. C'est une déclamation bien placée... L'Évangile dit que l'homme ne vit pas seule-

ment de pain. C'est bien vrai. II vit aussi de dé« clamations, mais les médecins remarquent qu'à ce régime il décline et maigrit à vue d'oeil. Je ne me porte pas garant de cette manière de voir qui pourrait bien être un peu séditieuse.

Tout le monde va bien, mais on est terriblement éparpillé.

A M. RAULIN

Broglie, dimaache n juillet 1848.

A peine arrivés, voici que je vous écris. Ce n'est certainement pas pour vous donner des nouvelles, sinon que nous arrivâmes hier au soir en bonne santé, chacun selon ses forces, et sans avoir été ni broyés par le chemin de fer, ni culbutés par la diligence, ni égorgés par aucun élève de Proudhon ou de Pierre Leroux que nous aurions pu rencontrer au coin d*ùn bois. Du pays dont je vous écris il n^y a point de nouvelles. Les petites centaurées, les verveines^ les héliotropes y sont en fleurs comme les autres années et les écureuils montent et descendent dans les arbres sans demander ce qui se passe à hris. Pas un seul n'est abonné au moindre jour-

âl6 LETTRES.

nal. Pour le dire en passant, croyez-vous qu'il y ait des commotions sociales parmi les bêtes de Tair^ ou des ckamps, ou des eaux ? Cela serait bien possible et j*en serais fâché ; il plaît plus à mon imagination que les écureuils vivent aujourd'hui ainsi qu'ils vivaient dans les dômes des bois d'Ëden, mais je vous ai dit déjà qu'à une époque assez voisine du temps où nous vivons, une race de rats plus forts que ceux qui habitent parmi nous étant venue, par aventure, sur un bâtiment de commerce qui arrivait des grandes Indes, a chassé toute Tancienne population des rats qui avaient vécu sous nos anciens rois. On ne retrouve plus aujourd'hui la vieille race que dans des fermes isolées. Ce ne sont plus les rats qui rongeaient les manteaux des chevaliers du moyen âge. Demandez à quelque professeur du Jardin des Plantes ce qu'il en pense.

Quand je dis que tout est tranquille ici, j'ai tort, car les hommes, sinon les bêtes, y étaient fort soucieux de ce qui devait arriver à Paris le 14 juillet. Le bruit courait partout qu'il y avait eu du bruit dans la capitale, et, au passage de la diligence beaucoup de petits propriétaires étaient sur le pas de leur porte attendant leur journal, pendant que leurs vaches paissaient paisiblement

dans leur pré sans se douter qu'il y eût au monde un Ledru-Rollin ou un Louis Blanc qui veulent recommencer l'univers sur un meilleur modèle. Cet empressement à savoir ce qui se passe à Paris est un signe habituel des temps malheureux. Aujourd'hui, on est naturellement bien aise de savoir si le petit champ où l'on a planté de beaux arbres ne sera pas, au soleil levant, la propriété de quelque soldat obscur de l'obscur Sobrier. Autrefois, du moins, c'étaient des vétérans de Sylla ou de César qui prenaient la maison de Virgile; à présent, ce sont des vétérans de Sobrier qui menacent la maison de Victor Hugo. Les temps déclinent de toute façon.

On vous regrette fort. Comment àvez-vous quitté les acacias d'ici pour les conseillers d'État deParis?Savez-vous que nous avons rencontré les voyageurs de Saint-Aubin au débarcadère de Saint -Pierre- de- Louviers? Nous avons, à notre grand étonnement, vu ces deux oiseaux voltiger autour des w^agons. Nous nous sommes empilés tous dans cette diligence que vous savez. Le pauvre Albert a voulu monter sur l'impériale ; il y était en nombreuse société : un vétérinaire, élève de l'école d'Alfort, très-mal appris et débitant des sottises socialistes qui ont déterminé le conducteur à le mettre à pied sur les

chemins; un garde municipal qui rentrait dans ses foyers, grand et bel homme, car c'était le tambour-major lui-même de la garde municipale; il n'aurait fait qu'une bouchée du petit vétérinaire socialiste ; une vieille femme qui déménageait tous ses vieux meubles: cage à poulet, poêle à frire, édredon de plumes de poules, un bois de lit ; et enfin une foule d'autres citoyens parlant politique à tue-tête et assez sensément. J'ai des nouvelles de Suisse. On avait dit que le chef du gouvernement, M. Druey, était mort ; maïs c'était heureusement un faux bruit. Cet homme éminent n'était qu'ivre mort. Il s'est réveillé de là en parfaite santé et a été rendu à l'amour et au respect de ses concitoyens. Nous aurions aujourd'hui aussi pour pasteurs du peuple des gens ivres^morts sans la froide et longue épée de M. le général Cavaignac.

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