A M. POIRSON
Coppet, 19 septembre 1848.
Mon cher ami, je veux vous demander des nouvelles de votre petite trinité avant que vous
irentriez dans le grand train des affaires universitaires et que vous recommenciez à veiller sur X^s directions de Tintelligence humaine qui :r^*est pas florissante en ce moment. Je tiens à savoir votre histoire privée dans ces derniers ^emps. En fait d'histoire politique, je la vois assez clairement par les journaux. Je ne vois xien là qui n*ait été prédit dès longtemps dans toutes les nosologies politiques. Les événements qui se succèdent prouvent assez bien que renseignement de rhistoire n'est pas une vanité. J*ai entendu décrire tout ce qui arrive, huit jours après la révolution de Février. Quand M. Balianche méditait de nous donner une formule au moyen de laquelle on pourrait prédire toute la stiite des faits politiques à venir , il se trompait peut-être sur sa propre capacité, mais il ne rê- "Vait pas Timpossible. Quand le courant des eaux a. acquis une certaine force^ il suit sa force d'une façon irrésistible, et il emporte avec soi tous les eflorts des petites volontés qui s'agitent et se noient finalement. Un lîonaparte lui-même était obligé de regarder longtemps couler ces eaux débordées avant d'essayer des digues et des écluses. Cela n'empêche pas que, devant Dieu, il n'y ait un assez joli petit tas de coquins qui seront responsables à son tribunal des actes de
leurs libertés perverses, et aussi, un certain nombre d'honnêtes gens à qui il sera tenu compte de leurs bons vouloirs ; mais le boulet suit sa route, et ce ne sont pas nos petites mains qui l'arrêteront. On peut empêcher et surtout on peut ne pas faire les révolutions ; seulement, une fois que la détente est partie, le projectile suit les lois de la parabole et casse les bras et les jambes qu'il rencontre, suivant des règles fixes. A quoi ai-je la tête de vous dire mes pressentiments sur des faits déjà accomplis pour vous? C'est là l'effet des distances :
Le moment dont je parle est déjà loin de vous.
Votre passé est encore notre avenir. Tout ce qui accélère les communications ôte aux hommes l'occasion de dire bien des sottises. Nous ne saurons ces élections que dans trois ou quatre jours. Je ne sais pourquoi je m'y intéresse, dans le point de vue à peu près fataliste où je suis en ce qui touche la première impression des révolutions. On a beau être fataliste sur ceci ou sur cela par raisonnement, l'instinct, qui n'est qu'une bête, est pourtant le plu^ fort ; par instinct je suis curieux comme une chouette de tout ce qui se passe à Paris; j'écoute ce que dit même M. Ledru-Rollin, et je lis même les jolis morceaux de
pihilosophie, d'économie politique, de morale, de ^statistique, qui servent de préface à la Constitution. Ce n'est pas une préface à l'Encyclopédie, C5'est l'Encyclopédie qui sert de préface à la Constitution. Ces encyclopédistes-là n'ont pas l'esprit qui animait ceux du dix-huitième siècle. Il faut néanmoins convenir que le droit au travail n'y est pas posé avec Tinsolence que montraient au début les défenseurs des absurdités nouvelles ; il a dégénéré en une exhortation à la République de secourir les affligés. Je fais comme vous faites probablement, mon cher ami, je vis souvent bien loin de ces misérables temps où nous sommes, me promenant dans les champs du passé. Je viens de passer cinq ou six jours dans le cloître de Port-Royal des Champs que nous raconte M. Sainte-Beuve. L'espèce humaine est d'une inépuisable variété puisqu'elle produit, à seulement deux siècles de distance, la fixité des idées de M. Arnauld, de M. de Maistre, de M. de Sacy, et ce tourbillon de fantaisies contradictoires qui passe en agitant cette harpe éolienne qu'on nomme M. de Lamartine. Je ne m'attendais pas qu'un temps viendrait où ce peu de jour qui entre à travers les vitraux de la petite Église de Port-Royal me paraîtrait plus agréable que ce grand soleil de la liberté de
pensée. Mais il est certain que ce grand soleil a dévoré les idées; ce ne sont plus que des feuilles mortes, avec lesquelles joue le premier soufQe d'air qui s'élève. L'intelli^çence affranchie de toute entrave est devenue comme le Juif errant, marchant toujours et n'ayant jamais plus de cinq sous dans sa poche ; ne pouvant s'arrêter nulle part, elle ne s'attache à rien, velut umbra^ sicut nubes. Il ne restera bientôt plus dans ce temps en fait de talent que le talent de critique ; celui-là gagne à l'impartialité et à l'étendue de Tesprit; mais cette impartialité aussi va tourner, en s' exagérant, à l'indifférence ; cette étendue, en s'accroissant démesurément, ne sera plus que le vide; et à force de n'être que des spectateurs, de n'éprouver rien pour notre propre compte et de tout juger sans rien croire, nous perdrons môme la règle des jugements, et comme Perrin Dandin nous deviendrons simplement fous de la fureur de juger les autres. Les conseils de guerre ne sont pas encore fous ; ils décident les affaires avec une sévérité utile et mesurée pourtant. On dit que vous allez envoyer par la France des commissaires du gouvernement autrement choisis que ceux de M. Ledru- RoUin. Il ne suffit pas qu'ils soient autres, et je crois qu'on ferait mieux de n en point envoyer
du tout. On va créer quatre-vingt-six petits foyers d'agitation autour de la grande fournaise de Paris. Tout cela n'est pas pour rendre Tair pius doux et plus respirable.