III
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encore à Saint-Eusoge à cette heure? Comme M. de Sahune ne m'écrit point, j'en conclus qu'il est parfaitement bien, car si je voyais une lettre de lui, je croirais le monde renversé et je ne la recevrais point sans quelque effroi. Je n'écris point à madame d'Harcourt qui ne doit ni lire, ni écrire, ni faire beaucoup d'actes de volonté dans la journée afin de se reposer un peu ; elle ne peut pas dire, comme M. de Lamartine, en ses Méditations poétiques^ je crois
J*ai trop ri, trop dansé, trop dormi dans la vie.
C'est d'elle, au contraire qu'il aurait dû dire : Par un instinct trop fort dans l'infini lancée...
Mais il n'y a pas un médecin qui ne sache que ce régime*là entretient les santés délicates.
Avez-vous des lettres de Normandie ? Je n'ai reçu qu'une lettre d'Albert qui avait M. l'évêque d'Évreux et qui attendait M. Schnetz. Ce sont des hôtes qui ne se ressemblent pas. Avez-vous vu dans la Revue des lieux-Mondes un petit récit de la vie de Léopold Robert et incidemment de M. Schnetz à Rome? Ce ne sont point là des vies d'évêques.
Madame votre tante vous écrit à Gurcy, ne se
faisant pas au j uste une idée de vos résolutions . Elle croit que rhorrible ennui qui règne à Saint. Eusoge vous en aura chassée plus tôt que plus tard, mais il se peut bien que la République garde nos deux lettres, auquel cas vous ne saurez rien de tout cela, je vous en avertis.
A M. B. DB gAHUMB.
Coppet, 2 DOYembre 1848.
Mille remercîments, mon cher ami, de votre lettre. Voilà qui est agir noblement. Vous paye z les arrérages avec une facilité charmante. Vous me paraissez connaître adqûrablement la France et je la sais très-bien après vous avoir lu, mais vous n'avez pas la même instruction ni la même sagacité sur les affaires de Suisse quand vous dites que j'ai dessein de passer l'hiver dans ces montagnes. Je n'ai point encore fixé le moment de mon départ, voilà tout ; donc, vous m'avez un peu calomnié, et c'est une peccadille' par ces tempsrci ; quand je pense que voua auriez pu me tordre le cou^ comme on a fait à Vienne à M. de Latour^ ou me couper en morceaux comme on a
fait à M. le général de Bréa à Paris et à M. le général Lambert à Pesth, je trouve que vous êtes bien vertueux de ne m'avoir pas fait davantage.
Vous me dites que vous faites un peu de théologie en vous promenant dans les bois. Vous avez bien raison et c'est, je crois, le seul sujet qu'il faille traiter aujourd'hui. Il vaut certainement mieux s'appliquer à la théologie qu'à la philosophie de l'histoire. Vous voyez quel air triste a M. Mignet en voyant s'engouffrer dans un abîme tout noir, devant ses pieds, le grand fleuve de la civilisation dont il savait si bi en la carte.
Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre;
ça été notre sagacité à tous. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de parler de tout autre chose que des lois qui règlent la marche des peuples. C'est comme la météorologie. Quand on a fait une longue série d'observations, on sort sans parapluie sur la foi du baromètre et du thermomètre combinés, et on est mouillé jusqu'aux os. Je vois que vous vous consolez en vous promenant dans les Baléares sur les pas de madame Sand. Il y a de bien jolis paysages dans ces Baléares, comme il y a de charmants tableaux dans les
Lettres cttm voyageur^ mais à chaque nouvelle lecture vous voyez pâlir les couleurs. C'est le contraire de ce qui arrive avec les très-grands écrivains ; il semble que, à mesure qu'on les lit, le fond de Thorizon devient plus limpide et découvre de nouvelles perspectives plus profondes. L'imagination, pour être puissante, agissante et pénétrante sur les autres, doit jaillir du plus profond de l'écrivain. Aujourd'hui que Tart d'apprendre s'est beaucoup perfectionné on apprend aussi à avoir de l'imagination, et ceux qui en ont naturellement y mêlent aussi, bon gré, mal gré, celle d' autrui. C'est comme cela qu'il n'y a point de grimaud qui n'ait un peu d'imagination en dépit de Minerve ; c'est comme cela aussi que, dans ceux à qui la nature en a donné une, le mélange avec l'imagination qui est en l'air fait un amalgame qui pousse au noir et perd son lustre et la netteté des lignes en peu de temps. C'est tout juste comme il en est arrivé des couleurs en peinture. Autrefois, les plus grands peintres les préparaient eux-mêmes ; ils étaient à peu près sûrs de l'eiTet que le temps ferait sur elles et calculaient là-dessus. Aujourd'hui, on achète ses couleurs chez le marchand et les tableaux se décomposent promptement et prennent des teintes de toutes sortes aux-
230 LBTTRB8.
quelles on ne s'attendait pas. Je ne sais pas comment les imaginations vraies se tireront d'affaire, maintenant qu'il pleut de la mauvaise couleur sur tout le monde. Il est vrai que je suis probablement le seul à chercher ce que deviendra prochainement l'imagination littéraire. Il s'agit bien de tout cela I Mais on dit que je me plais au rôle d'annosa comix. En attendant, il paraît que ceux qui ont des perroquets et des sansonnets et des pies doivent leur apprendre à crier Vive t Empereur I Si j'étais pie ou perroquet, du diable si on me faisait crier cela. Changer le roi Louis- Philippe contre l'empereur Louis Napoléon est une idée par trop ridicule aussi. Saccager la France durant huit mois pour arriver à ce beau résultat est un fait qui suffirait pour nous rendre immortels dans l'histoire.
Dans mes moments lucides, je ne pense pas à l'avenir ; je lis Homère. Je vous recommande les biographies des batailles. Tous ces jeunes gens qui meurent ont des histoires charmantes auxquelles le bruit des armes m'avait empêché jusqu'à* présent de faire attention. Ce sont d» petits tableaux de la vie antique d'un fini admirable. Reprenez Homère dans ce biais-là ; les couleurs n'en passent pas.
Adieu, mon cher ami ; il y a. bien longtemps
qu'on ne vous a vu. Je vous conjure de me donner exactement de vos nouvelles, et des nouvelles du neveu d*AchiIle à qui je ne donne pas ma voix, et des nouvelles de tout. Personne ne veut me dire des nouvelles de tout et de tous. Je m*y intéresse pourtant.
A M. D*HAUS80NVILLB.
Genève, si décembre I8I8.
Mon cher ami, d'abord, je ne suis pas comme l>eaucoup de vos parents, amis et alliés qui ne se donnent pas la peine de vous dire s'ils ont ou xi'ont pas reçu vos lettres et qui écrivent un moxiologue spirituel^ sans doute, mais qui ne répond jamais à aucune des choses qu'on leur dit ou qu'on leur demande. Ce genre de correspondance est bien encore la conversation^ mais c'est la conversation doctrinaire, dans laquelle on répond aux objections sans les écouter, puisque ce qu'on dit répond inévitablement à tout. Donc, j'ai reçu vos deux lettres, et vous êtes bien bon de vous accommoder à mes infirmités et de soufTrir un peu de retard de ma part. Secondement, j'ai lu votre dernier article ; toute l'histoire
de raflaîre d'Orient est clairement et rapidement exposée, mais je reviens toujours un peu à mon ancienne critique que, une fois engagé dans le récit, votre impartialité prend le dessus et vous ne mettez pas assez en relief pour tout le monde ce que vous voulez surtout prouver, savoir, que les gens d'aujourd'hui sont des bêtes en comparaison des gens d'|iier. Tout récit un peu long et détaillé a cet inconvénient; on perd de vue le ton du pamphlet pour faire de l'histoire.
Après avoir regretté, il faut dire ce que vous voulez à l'avenir, ce que vous demandez au neveu du vainqueur d'Arcole... Ce qu'il peut faire de mieux, ce me semble, c'est de frapper fort et ferme pendant que le fer est chaud sur les clubs et toutes les insolences jacobines de tous les genres; dans ces premières expéditions, il ^ura pour lui tout ce qui l'a nommé... il fauL qu'il nous débarrasse de toute la boue accumulée depuis Février et qui arrête toutes nos rivières dans leur cours.
Est-il possible que M. Odilon Barrot soit resté ce qu'il était au 23 février et qu'il ne veuille point du maréchal Bugeaud au ministère de laL guerre, sous prétexte qu'il commandait les troupes de la rue Transnonain? D'abord, le gêné-
rai Bugeaud n a rien de commun avec la rue Transnonain,etpuis, c^estbien le moment de disserter sur le passé, en vérité ! La question est d'avoir un présent et un avenir. Dans la crise où sont les choses, si on se met à lanterner, à reprendre ses anciennes querelles, on ira à tous les diables* Qui a donné sa voix à Louis Napoléon a voulu se débarrasser de tous les républicains de la veille. Je ne demande pas leur mort, mais qu'on les mette à la porte des synagogues où ils tenaient les premières et les dernières places. M. le général Cavaignac avait, par position, ce qu'il fallait pour nous faire vivoter par ce régime, mais Louis Napoléon n'a rien de ces qualités, bonnes ou mauvaises.
Voilà mon humble sentiment sur nos affaires politiques. Mes affaires particulières ne sont pas brillantes. Je reste sujet à des étourdissements continuels, très-pénibles en eux-mêmes. Je ne puis me mettre en route par ce froid et par cette santé.
A M* RAULIN
Qenôve, 9 janvier 1849.
Mon cher ami, ne soyez pas en trop grande susceptibilité si je n'ai pas répondu de mon mieux à tout ce que vous dites si bien dans votre dernière lettre du 19 décembre. Il s'est passé beaucoup de choses depuis ce 19, car ^ous avez acclamé un fort beau président, et il a dû commencer à montrer de quel bois il se chauCfait dans le grand hiver de notre siècle. Les rapports qui viennent ici sur la manière dont il paît ses brebis sont un peu contradictoires. Les uns disent que rien n'avance; que les Français sont tout aussi inquiets que s'ils n'avaient point à leur tête un neveu de Napoléon ; les autres remarquent, comme un heureux indice, que les sages qui administraient la France avec une si haute prudence depuis onze mois commencent à faire leurs paquets et qu'ils sont remplacés par des fonctionnaires qui n'ont point l'habitude des liqueurs fortes, ni des belles pipes noircies à leur base, ni des belles demoiselles qui n'ont point dit leur nom et qu'on n'a point revues ;
mais tout cela peut être trompeur. Il faudra savoir quel est le métis agitât molem dans ces changements. Les journaux n'en disent jamais rien que pour ceux qui le savent déjà. Je ne crois pas, du moins, que nous fassions la guerre. Notre maître n'a pas Tair de cette humeur ambitieuse et violente qui fait les conquérants, suivant Bossuet.
On me dit que vous vous êtes engagé à écrire dans la Revue des Deux-Mondes; sur quel sujet est cet article ? Je voudrais bien être auprès de vous pour le voir pousser. Si vous m'en croyez, faitesle rapidement et tout d'une traite, et corrigez après aussi lentement que vous voudrez et comme le temps le permettra ; sans quoi, on hésite à chaque paragraphe, on corrige un trait sans savoir quelle dimension aura son esquisse et l'on n'avance point. Quelqu'un qui écrit visil)lement tout d'une traite, mais sans corriger, c'est M. de Lamartine. Vous ne lisez pas ses Confidences et vous avez tort. Vous y trouveriez de jolies choses, avec d'énormes défauts. C'est la première fois que les champs de la Bourgogne aient été à pareille fête et inondés d'un tel déluge de couleurs. Cette aimable maison de Milly flotte dans ces eaux débordées comme l'Arche sur les vapeurs du déluge, mais enfin, la maison
et les gens qui l'habitent sont agréables à regarder. Les sources de ce grand diable de fleuve sans lit qu'on nomme M. de Lamartine sont jolies. Ces Confidences forment un contraste singulier avec YOutre-tombe et Toutrecuidance de M. de Chateaubriand. Les deux personnages n'ont point vu la maison paternelle du même œil assurément... Mais vous ne lisez rien de ces fadaises.
J'espère que si vous n'avez point d'inquiétudes, vous n'avez plus non plus de rhumatisme. J*en ai un dans le cou et dans la tête; si vous pouviez le placer sur quelque tête de jacobin, vous m'obligeriez fort. Si vous voulez avoir une heure ou deux d'agréable distraction, lisez le livre de M. Ampère, intitulé La Grèce, Rome et Dante, Sans beaucoup de force ni de suite dans les idées, il a beaucoup d'élégance, de savoir et de sentiment de ce qui est beau.
Qu'est-ce, je vous prie, qu'un livre de M. de Lamennais, sur la religion? Il doit être intitulé : De la Société première et de ses lois ou De la Religion. Ce doivent être des timbales ou des cymbales retentissantes ; encore retentissantes est-il beaucoup dire.
A M. d'haUSSONVILLE.
Dieppe, 15 juin 1849.
Il paraît que ce mois de juin est marqué là^ haut d'un signe particulier et qu'il porte généralement à rétat de siège. Quand j'ai vu tomber le pauvre maréchal Bugeaud , j'ai cru que c'était la marque que le bon parti était condamné et que le diable allait régner officiellement dans ce monde. Je n'aurais pas pensé que, quatre jours après^ toute la légion du mauvais principe dût être mise en fuite ; il est vrai que je ne pensais pas non plus qu'ils osassent sitôt en venir à la guerre ouverte. Voilà donc que Ledru-Rollin, Considérant et consorts courent les grands chemins pour éviter la gendarmerie et les fortes mains du procureur général. M. le général Changarnier a fait sur eux l'eRet de la tête de la Gorgone. Huit escadrons et quatre bataillons^ employés à temps, ont eu plus d'effet que toute une armée, avec tout le feu de tous ses canons, n'avait faitl'an dernier. On ne peut pas regretter que tous ces misérables n'aient pas fait plus de mal, mais dans quinze jours on dira : « Après tout, qu'ont-ils fait pour
mériter Tétat de siège?» etc. Toujours est-il qu'on se sent la respiration plus libre sous Tétat de siège, gouverné par d'honnêtes gens, que dans rétat de liberté illimitée dont jouissaient tous les animaux féroces dans nos quartiers. Je ne fais aucun cas du droit illimité d'être injurié, pillé, maltraité et quelquefois pendu. Maintenant que les événements ont fait table rase, qu'est-ce que va faire la législation? Nous voici m acumine rerum^ et on va, alors qu'on aura ou non la main sûre, décider en huit jours de notre sort pour dix ans. Je ne compte pas par plus grand laps de temps, car il ne paraît point que la Providence veuille que la France reste plus d'une dizaine ou d'une quinzaine d'années dans la même position. Le général Changarnier ne doit pas ressentir une médiocre satisfaction. A en juger par le récit des journaux, la terreur marchait visiblement devant lui, témoin tous ces coquins qui courent encore . On me dit que le procureur général est venu à la Chambre avec un grand filet pour pêcher de cent à cent vingt membres des plus éclairés de l'opposition. Les débats en deviendront d'abord beaucoup plus polis et la salle des séances certainement beaucoup plus propre. Ce n'est pas que,après toutesces épurations et fumigations, il W restera encore d'énormes difficultés. Tout le
parti de Tordre va probablement se décomposer
et chacun va recommencer à croire que rien
n'est plus aisé que de faire les affaires de son
parti; mais je suis bien curieux de l'avenir et
c*est beaucoup que d'avoir les deux pieds à sec
pour le très*étroit espace du présent.
A M. B. DE SAHUNB.
Dieppe, 14 juillet 1840.
Usirce aujourd'hui le 14 juillet? Les idées ont fatit terriblement de chemin depuis le 14 juillet 1^*7S9! Re fiait exterritus amnis. Mais ce n'est pas <^^la que je veux vous dire, mon cher ami. Je veux vous remercier de la peine que vous avez ^^ la bonté de prendre; j'ai reçu cette nuée de P^tes hébreux et latins en très-bon état et dans ^^ut le lustre de leur première jeunesse. On n'est P^ fâché d'avoir ici Horace, Lucrèce et Virgile pour se distraire un peu de tout ce beau monde ^^i se promène à l'établissement. Il y a quelque Quinze jours, j'avais avisé de beaux oiseaux de ^©r qui venaient s'abattre et s'ébattre sur ce ri- ^5ige vers trois ou quatre heures de l'après-midi.
240 LKTTRE!i.
A cette heure, à présent, tout le monde deParisapris la place des oiseaux sangle bruit des conversations n'en dit pas l«^ bruit d'ailes et de vagues qu'on enluii»*" ravant. ^^
Nous n'enlendrons plus le géii'-"^^ renversant les murailles d'Auif Tocqueville doit avoir les bras lui-. le monde romain, même jifn nous résoudre pour la pii; l'ordre, delà liberté, de la r< losophie?
11 faudra contenter tout le »"
d'où je conclus que d'ici n monde et notre père poussa.
Cela m'est bien égal, puu Changarnier reste sur son d'artillerie sur leurs afTûU.
Jesuisdel'avisdeM.Cou il serait moo ambassadeui' Prusse. On m'avaitditquuh.
avait la passion de baiser i, il paraît, à ce que vous i, du côté des princes de 1' le philosophe comprenii sion de France en Pru'
M. Cousin^ mais je m'oppose absolument à ce qu'on lui donne pour secrétaires tous ces petits faquins de métaphysiciens à la suite, qui prennent des airs évaporés dans Tinfini et qui ne sont pas fâchés de mettre la main sur un bon emploi dans le monde réel. Ce sont vraiment de petits esprits de ténèbres. On dit que plusieurs se sont faits rouges comme le feu de Tenfer ; ce n'est pas pour un philosophe un motif raisonnable, mais je conviens que c'est un motif pour un homme sensé de se faire rouge, quand la force paraît tourner du côté des rouges. . . Je suis bien libre aussi de rougir pour eux du choix que font ces hommes sensés.
Adieu, mon cher ami; j'espère bien vous revoir d'ici à une quinzaine de jours si toutes les choses concrètes et aussi les personnes ne tombent pas, d'ici-là, sous le régime de la métaphysique rouge.
A MADAME LA BARONNE A. DE STABI^
Dieppe, 17 juillet 1849.
Je vous aurais écrit hier si Albert n'était pas parti, mais Albert vaut mieux qu'une lettre. Il m. 16
VOUS donnera peu et de bonnes nouvelles. Il n*y en a pas d'autres ipi... je ne sais pourquoi je vous parle de ce qui se passe sur la terre. Je vis sous les vagues bleues ou vertes de l'Océan. Le monde me paraît d'une étrange couleur à travers ce voile. Il a la mine verte d'un univers qui nlra pas loin. Pour moi, puisque vous avez la bonté de le demander, je suis un peu mieux que cet univers. Cette eau froide ne m'allait pas mal ces jours-ci. Aujourd'hui seulement, je me sens dans une disposition que les Anglais nomment ^rfmew, je crois. J'espère que c'est une ivresse passagère, car je suis fâché de ne pouvoir essayer jusqu'au bout de ce remède et voir s'il y a au fond des eaux une manière de me tirer da misérable état dans lequel je vis depuis quelques années.
Est-il vrai que la philosophie ait envahi votre demeure et qu'on y voie souvent M. Cousin?
Quoi, fille de David, vous parlez à ce traître?
N'est-il pas vrai que ce Mathan est le plus animé des mortels? et au fond très-bon enfant et s'amusant de tout comme un enfant. Qui n'est pas devant lui, mais à côté de lui, peut marcher dans un continuel amusement. Il a un feu qui ne s'éteint point, mais aussi, j'en conviens, un petit
v^r qui ne meurt pas. Je conclus que votre salon ôst aujourd'hui le plus brillant de Paris et je ne Airai pas comme M, d'Haussonville : « Ce n est I>cts votre faute. » A la longue, un salon ressemble à la maîtresse de la maison. Quand elle ïx^y serait pas un jour, on devrait deviner j qui ^lle est, à*entendre et à voir ceux qu'on trouve chez elle.
J'ai commencé M. de Lamartine. C'est un drôle d'homme et un drôle de livre. Si jamais un Alle- Uiand, dans mille ans, prend ce volume au sérieux, il croira qu'il s'agit d'une nation de grands hommes, tous] grands hommes, depuis M. Flocon jusqu'à M. Marrast. Il a certainement inventé le premier qu'avec une bienveillance universelle dans les jugements on pouvait faire autant de mal que les autres avec toute l'âpreté du monde. Il dit seulement de M. Thiers qu'il est l'agitateur intestin d*une assemblée. L'expression n'est pas emphatique et je n'aimerais pas, à la place djB M. Thiers, qu'on me nommât l'agitateur intestin de personne. Il n'a point parlé de M. de Broglie; c'est assurément de dessein prémédité, car, enQn, il a dû entendre parler quelquefois dans sa vie de M. de Broglie. On dit que M. de Broglie est inconsolable de ce silence étudié de M. de Lamartine.
J'ai reçu une charmante lettre de M. de Bpoglie aujourd'hui. Il ne semble pas trop abattu de ne pas Qgurer dans ce Panthéon et à côté et en contraste de M. Sobrier et de M. Caussidière, de glorieuse mémoire.
A MADAME d'hAUSSON VILLE.
Dieppe, mardi 24 juillet 1849.
On voit bien que vous vivez au fond des bois. Vous demandez si madame votre belle-sœur est encore ici, et elle est partie depuis trois grands jours. Je dois même ajouter qu'elle est probablement à l'heure qu'il est auprès de vous. Pour Albert, il est allé faire une inspection d'armes au pied des remparts de Broglie ; mais à quoi servent aujourd'hui les inspections d'armes ? Ni les arcs ne sont sûrs^ ni les chevaux ne sont vites. L'ai • tier philistin a l'air de se moquer de notre appareil militaire. Je vous conseille de jouir le plus vivement possible de l'ombre des chênes, des marronniers et des platanes de Gurcy ;
Carpe diem, quam miniinum credula postero.
£t encore
Cèdes coemptis saltibus et domo Villaque flavus quam Tiberis lavit, Cèdes...
Les chiens, c*est-à-dire les socialistes, déjà Sont à votre porte et vous prient d'aller partout a.illeurs que chez vous, pour y reposer votre lête. Ceci soit dit sans vous comparer le moins cl u monde à Jézabel, et sans comparer les chiens ïiux socialistes. Vous savez mon affection pour les chiens. Je ne vous parlerais point de ces tristes sujets si vous ne veniez de lire M. de Lamartine. Vous avez appris de sa propre bouche de quels admirables éléments se composait la noble armée qui a fait la sainte révolution de février : apparent dirœ folies. Il faut au moins dix ans d'une tyrannie tutélaire pour rendormir toutes ces formidables bêtes que réveille le bruit des révolutions. La bonne raison qu'il nous donne pour avoir déchaîné pour sa part tous ces fléaux, c'est qu'il fallait bien obtenir la séparation de l'Église et de l'État. Enfin, il a cru mal faire, et ce n'est pas sa faute si l'Église n'est pas séparée de l'État, car il avoue lui-même qu'il s'en est fallu d'un cheveu pendant quinze jourà qu'il n'y eût plus en France ni églises, ni maisons, ni personne. Ce livre de M. de Lamar-
tine montre en lui un état d'esprit si étrange qu'il est certainement intéressant à lire. Le diable en aura assurément mis un exemplaire dans sa bibliothèque, comme un des plus beaux échantillons de la sérénité et de la béatitude d& l'orgueil humain.
Vous ne verrez donc point mademoiselle de Pomaret. La volage s'en va en Suisse, enlevée par madame de^Staël. Depuis quelque temps on ne peut plus tenir quatre personnes ensemble. Le vent d'orage disperse toutes les feuilles. Tantôt M. d'Haussonville est emporté vers la Lorraine ; puis un petit mirage électoral fait courir Albert du côté de l'Alsace. M. de Broglie ne peut quitter ni la Grange, ni tous ceux qui boivent du torrent de la montagne. Voici madame de Staël qui s'enfuit par delà d'autres montagnes. Depuis que l'on a entendu en France Tair des Girondins personne ne peut plus tenir en place. M. Ledru* RoUin court comme un Basque, sautant pardessus toutes les frontières ; les bons et les méchants courent î"dans toutes les directions. Ce doit être un singulier spectacle à regarder d'en haut.
La plage de Dieppe a perdu, vous le savez mieux qu'une autre, ses plus belles fleurs. On. n'y voit plus madame la princesse de B..., qui
est allée parler précipitamment et sans cesse mlleurs. Je n'y vois plusi le© Armides du Nord, qui y sont peut-être encore. M. Masson est parti pour Paris où il a des aiTaires. Mais j'ai vu M. de Guizard qui est venu du Tréport me faire une petite visite. Nous avons parlé pour huit jours. Je suis rentré ensuite dans un silence forcé. J'ai pourtant rencontré ici un ancien ministre du royaume de Belgique, avec qui je cause un peu durant le dîner, un dîner de cent couverts au moins. Après quoi je vais me promener sur les bords de la mer retentissante, et je vais me coucher en lui disant : à demain matin. A quoi elle répond par un affreux rugissement sur les galets. Voilà mon genre de vie. Celui qui a précédé me plaisait beaucoup plus, mais il faut s'accoutumer à vivre seul.
Qu'avez-vous dit de la Dame dépique de M. Mérimée? Est-ce tout à fait de M. Pouchkine, ou M. Mérimée y a-t-il mis un peu du sien? Cela est d'une simplicité chirurgicale qui ressemble plus au traducteur qu'à ce qu'on racontait de l'auteur.
Avez-vous éclairci la question de savoir si vous étiez l'auteur d'un écrit sur V Amour ?Cesi vin sujet qui a été souvent traité, mais enfin, si vous l'avez choisi, vous pourrez mettre sur le
tine montre en lui un état d'esprit si étrange qu'il est certainement intéressant à lire. Le diable en aura assurément mis un exemplaire dans sa bibliothèque^ comme un des plus beaux échantillons de la sérénité et de la béatitude de Torgueil humain.
Vous ne verrez donc point mademoiselle de Pomaret. La volage s'en va en Suisse, enlevée par madame de^Staël. Depuis quelque tempsonne peut plus tenir quatre personnes ensemble. Le vent d'orage disperse toutes les feuilles. Tantôt M. d'Haussonville est emporté vers la Lorraine; puis un petit mirage électoral fait courir Albert du côté de l'Alsace. M. de Broglie ne peut quitter ni la Grange, ni tous ceux qui boivent du torrent de la montagne. Voici madame de Staël qui s'enfuit par delà d'autres montagnes. Depuis que l'on a entendu en France Tair des Girondins personne ne peut plus tenir en place. M. Ledru- Rollin court comme un Basque, sautant pardessus toutes les frontières ; les bons et les méchants courent ïîdans toutes les directions. Ce
doit être un singulier spectacle à regarder d'en haut.
La plage de Dieppe a perdu, vous le savez mieux qu'une autre, ses plus belles fleurs. On n'y voit plus madame la princesse de B..., qui
touvoir le retrouver, le sentier qui menait à la paisible demeure qu'on voyait de loin en imagilation. Le mieux est encore du s'en rapprocher e plus possible, même quand on sait qu'on n'y irrivera plus. Il ne faut renoncer, à aucun moment, à son idéal en tout genre ; c'est un animal doux et sauvage, qu'on ne fait jamais qu'entrevoir à travers les arbres; il s'enfuit dès qu'on approche, pour reparaître bientôt encore, mais toujours d'un peu loin. En fait de plans de vie manquée, il n'est ni bon ni raisonnable de jeter le manche après la cognée. Chaque eObrt pour s'en rapprocher entretient, du moins, l'idée de oequiest bien. Avec les débris de sa première demeure il faut s'en refaire une autre^ et l'orner des dessins de ce que nous aurions souhaité et qui nous manque. Il y a beaucoup à glaner dans in champs du pauvre , mais pourvu qu'on se mette à glaner. Nul ne doit renoncer à être le moins malheureux possible. Il n'y a de malheur véritable que dans ta résolution de ne plus chercher à raccommoder ce qui est cassé. On s'attache à ces objets raccommodés d'un autre sentiment, m^iis aussi vif que ce qui a précédé. Adieu; it bieiiti'it. Je sors d'une migraine telle £U avant les bains de hoses qu'elle de-
titre, comme M. de Jouy avait fait à un traité de morale de sa composition : avec le portrait cte=l'auteur.
Voilà qui est finir une lettre par un coup d tonnerre.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Gurcy, 24 août 1849.
Je réponds à la petite lettre que vous avez eu la bonté de m' écrire de Coppet. Les catalpas qui sont sur la terrasse sont-ils toujours aussi beaux ? Le ruisseau continue-t-il toujours son bwit aimable et monotone? Il est probable que rien n'a changé de tout cela. Si la nature changeait ses allures, nous en ferions des plaintes, trouvant qu'elle, du moins, ne devrait pas passer ; nous ne trouvons pas bon, non plus, qu'elle demeure la même au milieu des changements qui nous travaillent... Quelle tristesse que ce pauvre ménage de ***! Il était fait pour avoir une petite vie idéale à l'ombre de ses bignonias, et au milieu d'une famille en paix. Personne, presque personne du moins, n'a la vie pour laquelle il étdt né. Il y a toujours un moment où l'on perd, sans plus
I>ouvoir le retrouver, le sentier qui menait à la I>aisible demeure qu'on voyait de loin en imagii^ation. Le mieux est encore de s*en rapprocher le plus possible, même quand on sait qu'on n'y orrivera plus. Il ne faut renoncer, à aucun moxnent, à son idéal en tout genre ; c'est un animal doux et sauvage, qu'on ne fait jamais qu'entrevoir à travers les arbres ; il s'enfuit dès qu'on approche, pour reparaître bientôt encore, mais toujours d'un peu loin. En fait de plans de vie manquée, il n'est ni bon ni raisonnable de jeter le manche après la cognée. Chaque effort pour s en rapprocher entretient, du moins, l'idée de ce qui est bien. Avec les débris de sa première demeure il faut s'en refaire une autre, et l'orner (les dessins de ce que nous aurions souhaité et qui nous manque. Il y a beaucoup à glaner dans les champs du pauvre , mais pourvu qu'on se mette à glaner. Nul ne doit renoncer à être le moins malheureux possible. Il n'y a de malheur véritable que dans la résolution de ne plus chercher à raccommoder ce qui est cassé. On s'attache à ces objets raccommodés d'un autre sentiment, mais aussi vif que ce qui a précédé.
Adieu ; à bientôt. Je sors d'une migraine telle que je n'en ai jamais connu avant les bains de mer. J'ai gagné à la mer deux choses qu'elle de-
250 LBTTRBS.
vait chasser, le mal de tête habituel, et un froid subjectif BiSsez fréquent. Tout cela fait que je no suis bon à rien du tout.
A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS
Paris, 25 décembre 1849.
Est-ce que vous n'avez pas remarqué, chère madame^ qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit? J'avais mené tout ce printemps et tout cet été une vie si misérable que je ne trouvais rien de bon à dire à mes meilleurs amis. Enfin, tel que je suis, je prétends vous écrire et vous demander directement comment vous êtes tous, et ceux qui sont près et ceux qui sont loin.
Je n'ai rien à vous dire de Paris que vous ne sachiez comme nous. Il n'y a point de faits particuliers qui puissent inquiéter ou rassurer par ce temps de la République ; tout se passe entre trente-six millions d'hommes. Si la baleine est tranquille, si la baleine donne des coups de queue plus ou moins violents, tout le monde le voit et le sent, et Ton n'a nul besoin de micro-
scope pour en juger. A cette heure, le monde socialiste a Tair de dormir. On dit qu^il a pris un goût extrême pour la lecture. Il distribue à oeux qu'il veut évangéliser une foule de petits pomans, tirés sur papier gris, qui ne se vendent que quatre sous et qui laissent encore au vendeur un profit de quelques centimes. Ces vor
lûmes sur papier gris, ornés de gravures, contiennent parfois quatre de nos volumes ordinaires. C'est, par exemple, Jacques le fataliste^ de Diderot, ou La Religieuse^ du même, ou bien encore un roman de composition récente montrant, bien entendu, comment un homme riche a mis le désordre dans une famille pauvre, et comment, pour s'emparer de la femme, il a fait mettre aux galères le mari^ qui est la perle des hommes et des maris. La police poursuit de son mieux ces aimables productions, mais les socialistes ont l'agilité des puces. Ils se dérobent au moment où on va mettre la main sur leurs pacotilles et vont infester le fond des campagnes de leur abominable littérature. On écrit de son mieux, parmi les honnêtes gens, pour combattre l'effet de cet apostolat criminel, mais le bien . marche comme une belle armée régulière, avec quelque lenteur, tandis que les guérillas du mal trottent de rochers en rochers. Lisez-vous le
Messager de la Semaine ? Vous y verrez des noms qui ne vous sont point du tout inconnus. Dans c^ Messager on voit siéger ensemble bien des gens quL
sont fort étonnés du nosud qui les rassemble
M. de Valmy, M. de Broglie, M. A. de Broglie^ M. de Riancey, M. Piscatory, l'abbé Ledreuil. On tâche de ne point se quereller. Les gens nô se haïssent souvent que faute de se voir. A la vérité, on finit quelquefois par se haïr pour se voir trop, mais enfin, ce n'est point le cas. On est occupé assez souvent de l'ennemi commun ; on ne pense que le moins possible au passé ; il n'y a pas de quoi songer à l'avenir ; c'est déjà beaucoup d'avoir un présent ; on le défend de son mieux, et ce mieux n'est probablement pas assez. Au reste, malgré tout, je persiste dans mon ancienne impression que nous ne périrons pas, mais je reconnais qu'il me serait assez difficile de justifier cette façon de penser, car nous ne ressemblons pas mal à des fourmis qui travailleraient, avec espérance, contre une marée de l'Océan.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, mardi 28 janvier IS'ÎO.
C'est déjà beaucoup que d'écrire même un petit billet par une grande névralgie. Il ne faut point remuer dès qu'on a mal à la tête. Vous ne dites pas si vous avez froid ou chaud dans vos nids de marmottes, par cet hiver. Ici, le temps ne peut prendre son parti de nous battre froid. Il fait de petites journées de printemps. Paul va bien. Il continue toujours la vie des solitaires de Port-Royal, se couchant comme eux à huit heures et demie et se levant bien avant le jour. Ce régime fait que je ne le vois pas beaucoup. Il est aimable quand on le voit, en quoi il diffère notablement de mes autres amis. Il n'imite point Port-Royal en ce sens qu'il va au spectacle. Il vous aura raconté Mithridate et les Fetnmes sa-vantes. Hormis moi, tout le monde court les spectacles, car M. de Broglie et Albert et sa femme et Louise et M. et madame d'Harcourt étaient allés, le même jour, voir Claudie^ une jolie pièce' de madame Sand où il est démontré que les jeunes demoiselles qui ont fondé une pe-
J'ai reçu une charmante lettre de M. de Bpoglie aujourd'hui* Il ne semble pas trop abattu de ne pas figurer dans ce Panthéon et à côté et. en contraste de M. Sobrier et de M. Caussidière^ de glorieuse mémoire.
A MADAME D*HAUSSON VILLE.
Dieppe, mardi 24 juillet 1849.
On voit bien que vous vivez au fond des bois. Vous demandez si madame votr^ belle-sœur est encore ici, et elle est partie depuis trois grands jours. Je dois même ajouter qu'elle est probablement à l'heure qu'il est auprès de vous. Pour Albert, il est allé faire une inspection d'armes au pied des remparts de Broglie ; mais à quoi servent aujourd'hui les inspections d'armes? Aï les arcs ne sont sûrs^ ni les chevaux ne sont vîtes, L*al • tier philistin a l'air de se moquer de notre appareil militaire. Je vous conseille de jouir le plus vivement possible de l'ombre des chênes, des marronniers et des platanes de Gurcy ;
Carpe diem, quam miniinum credula postero.
Et encore
Cèdes coemptis saltibus et domo Viliaque flavus quam Tiberis lavit, Cèdes...
Les chiens, c'est-à-dire les socialistes, déjà sont à votre porte et vous prient d'aller partout ailleurs que chez vous, pour y reposer votre tête. Ceci soit dit sans vous comparer le moins du monde à Jézabel, et sans comparer les chiens aux socialistes. Vous savez mon affection pour les chiens. Je ne vous parlerais point de ces tristes sujets si vous ne veniez de lire M. de Lamartine. Vous avez appris de sa propre bouche de quels admirables éléments se composait la noble armée qui a fait la sainte révolution de février : apparent dirœ fades. Il faut au moins dix ans d'une tyrannie tutélaire pour rendormir toutes ces formidables bêtes que réveille le bruit des révolutions. La bonne raison qu'il nous donne pour avoir déchaîné pour sa part tous ces fléaux, c'est qu'il fallait bien obtenir la séparation de l'Église et de l'État. Enfin, il a cru mal faire, et ce n'est pas sa faute si l'Église n'est pas séparée de l'État, car il avoue lui-même qu'il s^en est fallu d'un cheveu pendant quinze jouri qu'il n'y eût plus en France ni églises, ni maisons, ni personne. Ce livre de M. de Lamar-
tine montre en lui un état d'esprit si étrange qu'il est certainement intéressant à lire. Le diable en aura assurément mis un exemplaire dans sa bibliothèque^ comme un des plus beaux échantillons de la sérénité et de la béatitude de l'orgueil humain.
Vous ne verrez donc point mademoiselle de Pomaret. La volage s'en va en Suisse, enlevée par madame de^Staël. Depuis quelque temps on ne peut plus tenir quatre personnes ensemble. Le vent d'orage disperse toutes les feuilles. Tantôt M. d'Haussonville est emporté vers la Lorraine ; puis un petit mirage électoral fait courir Albert du côté de l'Alsace. M. de Broglie ne peut quitter ni la Grange, ni tous ceux qui boivent du torrent de la montagne. Voici madame de Staël qui s'enfuit par delà d'autres montagnes. Depuis que l'on a entendu en France Tair des Girondins personne ne peut plus tenir en place. M. Ledru- Rollin court comme un Basque, sautant pardessus toutes les frontières ; les bons et les méchants courent ^dans toutes les directions. Ce doit être un singulier spectacle à regarder d'en haut.
La plage de Dieppe a perdu, vous le savez mieux qu'une autre, ses plus belles fleurs. On n'y voit plus madame la princesse de B..., qui
est allée parler précipitamment et sans cesse ailleurs. Je n'y vois plus iee Armides du Nord, qui y sont peut-être encore. M. Masson est parti pour Paris où il a des affaires. Mais j'ai vu M. de Guizard qui est venu du Tréport me faire une petite visite. Nous avons parlé pour huit jours. Je suis rentré ensuite dans un silence forcé. J'ai pourtant rencontré ici un ancien ministre du royaume de Belgique, avec qui je cause un peu durant le dîner, un dîner de cent couverts au moins. Après quoi je vais me promener sur les bords de la mer retentissante, et je vais me cou-eher en lui disant : à demain matin. A quoi elle répond par un affreux rugissement sur les galets. Voilà mon genre de vie. Celui qui a précédé me plaisait beaucoup plus, mais il faut s'accoutumer à vivre seul.
Qu'avez-vous dit de la Dame de pique de M. Mérimée? Est-ce tout à fait de M. Pouchkine, ou M. Mérimée y a-t-il mis un peu du sien? Cela est d'une simplicité chirurgicale qui ressemble plus au traducteur qu'à ce qu'on racontait de l'auteur.
Avez-vous éclairci la question de savoir si vous étiez l'auteur d'un écrit sur V Amour ?Cesi un sujet qui a été souvent traité, mais enfm, si vous l'avez choisi, vous pourrez mettre sur le
senl habituellement Técunie de la capitale et de ses environs. Je ne sais pourquoi on nomme ces trains de désagrément des trains de plaisir. Ils ne représentent pas mal ce que sera la France^ alors que le niveau démagogique Taura radicalement aplatie.
A MADAME LA MARQUISE d'haRGOURT.
Broglie, 16 août il
Rien n'est plus aisé que d'avoir de longues lettres de moi. Je ne m'arrête que quand je crains de fatiguer. Louis ^, par exemple, s'est allé éa^ cher et ne m'a plus répondu dès qu'il a vu à quel déluge il s'était exposé en entrcmt dans ce commerce de lettres avec moi. Ce sont les personnes qui ont la main fatiguée de me répondre qui prétendent que je n'aime point à écrire. Je suis comme les bâtons de Goethe qui apportaient à la maison plus d'eau qu'on ne leur en deman<* dait, et puisqu'on m'attaque si souvent devant vous, on vous aura peut-être dit que j'étais long et sec comme ces mêmes bâions, mais il faut