M. E. Sauzay
prit dans ce que j'en ai lu en manuscrit, mais c'est Fenfer de l'abstraction. C'est une promenade en ballon dans les espaces sans bornes, loin des vivants, loin des arbres, des eaux, des fleurs. Vous pourriez bien prendre un grand mal de tête dans cet air sec et froid qui règne sur ces hauteurs désolées. Je me reproche de ne vous avoir pas encore envoyé le deuxième volume de Port-Royal. Vous y verrez l'histoire complète des propositions de Jansénius. Quoi qu'on en ait dit, c'était, sans doute, un fort méchant homme*, et même presque calviniste sur les questions de la grâce. Il est vrai que saint Augustin est lui-même pire qu'un protestant. Du reste, le livre de M. Sainte-Beuve est aimable, quoiqu'un peu décousu. On y voit aller et venir dans leurs cellules et dans leurs petits jardins tous ces grands personnages. Oh suit les jours réglés de M. de Sacy quand il est prisonnier à la Bastille et qu'il y traduit la Bible. Je ne savais pas que TAncien Testament eût été ainsi traduit sous les verrous. On lui annonça qu'il pouvait partir, le lendemain du jour qu'il eut achevé son travail. Il avait pris goût à la Bastille, n'y étant pas dérangé et n'ayant pas de visites à attendre. C'est une des mille douceurs de la prison^ mais telle est l'infirmité du cœur de l'homme que je
suis sûr qu'on se lasse aussi de la prison et de la solitude absolue.
M. de Broglie est tout à ses travaux de la commission des colonies. M. Wilberforce n'a pas mis plus de suite à ce travail, et il y a apporté moins de force d'esprit. Le dépouillement et l'intelligence détaillée des documents ei^igent une atten-* tion très-forte et une grande sûreté de mémoire et un grand esprit de critique et une grande fermeté de bon sens pour marcher entre le découragement et les projets romanesques.
24 février.
N'est-il pas vrai que je vous tiens quelquefois wsez bien au courant de la vie que'îes vôtres mènent ici? Il me semble même que je ne vous épargne pas assez les détails. Hier, c'était l'immobile mercredi de madame d'Haussonville la mère. Je dis immobile dans le sens qu'il ne manque jamais, car ces soirées sont amusantes. Où y est plus entre soi qu'ailleurs; on n'y est guères qu'une vingtaine à la fin de la soirée, mais vraiment vingt personnes qui ne haïssent P^ de se rencontrer. A dîner, il y avait M. et madame Georges d'Harcourt; et savez-vous que M. G. d'Harcourt va devenir pair, ou plutôt que
de toute éternité il était pair par droit d'héré- ' dite? Son père est mort avant la révolution de Juillet et avant rabolftion de l'hérédité, et laissait sa pairie régulièrement à son fils aîné^ mais ce fils aîné a voulu à toute force se faire Anglais et rester Anglais ; il n'avait point de fils^ alor& M. Georges d'Harcourt a réclamé pour succédef à défaut de son frère. L'affaire avait dormi quelque dix ans, par négligence, par ennui de résoudre de petits points de droit, etc.. Mais voicî qu'elle se réveille triomphante et, dans peu de jours, il entrera à la Chambre.
Où en étais-je donc de mon dîner de mercredi? Ah! — M. et madame d'Harcourt, — M. et madame Mortier, qui se préparent à retourner en Suisse dans six semaines, avec quelque appréhension de cette société et de ce climat alpestre, — M. Guîzot, très-aimable, très en train d'esprit, ayant toutes les vertus des cœurs heureux, tout semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles dans une rapide campagne, et, en effet, voilà ce ministère en pleine mer et une mer tranquille et toutes les voiles doucement enflées au souffle de M. Jacques Lefebvre, de M. Delessert et de M. le général Jaoquominot. M. de Rémusat et M. Thiers ne soufflent que dans leurs doigts; l'un écrit les ba-
LBTTRBS. 95
tailles du premier Consul et M. de Rémusat cherche comment la matière et l'esprit peuvent entrer en relation dans ce monde. On philosophe et Ton attend des jours meilleurs. On écoute le canon de Marengo au lieu d'entendre le bruit des voitures d'ambassadeurs dans la cour du ministère des affaires étrangères. On pense à Dieu, à la Substance, au temps, à l'étendue, au lieu de lire des rapports de police dans le cabinet du ministère de l'intérieur. C'est la différence de la contemplation à l'action. Je soupçonne qu'à leur place vous n'hésiteriez pas sur le choix.
Le soir, chez madame d'Haussonville, est arrivé bien du beau monde : — Madame de Basante, qui est toujours belle, mais qui a pourtant l'air un peu triste, et M. de Barante, qui a autant d'esprit que jamais, malgré son séjour dans les glaces de l'empereur Nicolas, — Madame Gabriel Messert, qui semblait sortir des bois par un
jour de printemps, — Mademoiselle de Pomaret , ^Louise, bien aimable au milieu de ce petit cer- ^. M. d'Haussonville ressent toujours des souffrances électorales ; il prétend que je n'ai pas pris assez de part à son échec, et, en vérité, il a grand tort; j'en aurais pris beaucoup moins à mon propre échec. Je ne me figure pas qu'une
place au milieu de cette race perverse et plate et ennuyeuse de la Chambre des députés soit une partie notable du bonheur de ce monde.
A LA HÊMB.
Paris, 2 mars IMS.
Vous avez été affligée, j'en suis certain, de la mort de M. JoufTroy. Il a succombé hier, après avoir lutté longtemps contre une maladie de poitrine qui n'a pris que depuis deux mois un caractère alarmant. II avait beaucoup d'esprit, beaucoup de talent et des qualités morales d'un ordre très-élevé. Il avait médité paisiblement toute sa vie sur toutes les grandes questions dont il a peut-être à présent la solution. Tout ce que ses livres expriment d'incertitudes et de convictions produit, en les relisant à présent, un effet singulier. Il laisse deux petits enfants et quelque petite fortune pour achever de les élever. M. de Broglie l'avait vu, il y a une quinzaine de jours, déjà bien affaibli, mais non point d'intelligence. Parler le fatiguait. Il pensait tristement, tandis qu'il voyait s'écouler ses derniers jours. Il voyait
LBTTRBS. 97
avec une fermeté simple et mélancolique qu'il n'y avait plus de remède à son mal. En se réveillant, le jour même de sa mort, il se trouvait mieux que tous les autres jours, et puis tout s'est dénoué tout à coup et ce qu'il a pensé et écrit dans ce monde deviendra un sujet de méditation et de doute pour ceux qui vont venir et qui souffriront, s'inquiéteront et mourront comme lui. Le (il de la pensée s'est brisé dans ses mains; un autre va le renouer pour le voir se briser à son tour. Il a regardé bien des fois du haut de ses pauvres montagnes les Alpes et les lacs ; il a cherché le mystère que murmure toute cette nature. Un autre viendra peut-être à la même place essayer le même effort inutile. Lisez dans la Revue des Deux-Mandes un article de M. Libri, iptitulé : Souvenirs de la jeunesse de Napoléon. Tout cela est extrait d'un grand nombre de cahiers où Bonaparte avait consigné un peu pêle-mêle ses souvenirs, ses études et ses propres réflexions, entre dix-sept et vingt-quatre ans. C'est la petite source qui bouillonnait inconnue dans un petit coin du monde et qui est devenue un grand fleuve. Quoi qu'en dise M. Libri, ces commencements me semblent assez ordinaires et c'est précisément ce que je trouve intéressant. L'originalité des figures est souvent
longtemps à se faire jour. Le talent, rimagina* tion vive, la pensée colorée, tout cela pousse tout à coup par un jour de printemps, comme un arbre qui languissait et qui se couvre un beau matin de belles fleurs ; le vent tiède a soufflé , c*est cela qui manquait ; ou bien le chaos n'était pas encore débrouillé au dedans, et Téquilibre et Tordre se sont soudainement établis. Qui dirait qu'il y a plus qu'Alexandre dans cette rhétorique irrégulière et emphatique?
Voulez-vous être assez bonne pour relire les deux ou trois premiers chants du Dante, de Y Enfer, et me dire ce que vous en pensez ? Après en avoir dit et pensé beaucoup de mal, il est tombé tout à coup, d'un certain biais, un trait de lumière pour moi sur cette poésie. Ici, où tout le monde a des partis pris, je ne peux pas demander si j'ai ou si j'avais raison. Je m'adresse au cristal des fontaines. Ici, tftut le monde a sa petite mare trouble où les pieds des passants sont plus ou moins empreints .
M. Guizot disait hier au soir que M. Jouffroy était loin de penser que son état de santé fut si grave ; qu'il l'avait entretenu, il y a huit jours, de ses chances à la prochaine élection et causé de la question de savoir sll valait mieux pour lui être nommé pair que de rester député ; mais cela
ne prouve pas grand'chose sur le sentiment qu'il avait habituellement. Quand il vient le moindre souffle de bien-être, on reprend involontairement à la vie pour une heure ou deux^ et puis on ne tarde pas à entendre de nouveau siffler le vent qui emporte à Tautre rive.
5 mars.
Cest aujourd'hui que Ton fait les funérailles de M. Jouffroy. Albert y est allé avec son père. Je suis resté chez moi, où je suis retenu par un S^nd mal de tête. Son cercueil sera porté dans le Jura. Je conçois qu'il n'ait pas voulu être mêlé à cette poussière de Paris. Secrètement, je ne se- ^^ pas fâché d'être à sa place et d'aller dormir dans ces montagnes. Il avait beaucoup mieux à ^^e que moi sur cette terre. Mon chemin de-
^i^t plus triste et plus étroit chaque jour. Je suis de plus en plus inutile aux autres et en- ^^yeux à moi-même aussi. Je ne crois pas que
insupporte un autre hiver à Paris. Je sais bien l^^ilyaunpeu de manie et de nerfs malades ^^8 cette disposition, mais ces nerfs-là sont ^^ssi une partie de ma très-misérable condition. C<>txime vous êtes très-bonne, je vous prie de ne P^^ trop vous attrister de ce que je dis là. Il me ^vient de temps à autre un peu d'entrain
comme un trait de lumière à travers les vitres cassées d'une petite maison délabrée et aban— donnée ; mais, en tout, c'est une très-triste masure. Les mauvaises herbes croissent dans le jardin ; il y avait quelques arbres qui auraient pu grandir^ mais qui ont été mangés par les chenilles. Vous n'avez pas d'idée de la trii^tesse de ce jardin.
M. Cousin rentre comme membre du Conseil royal en remplacement de M. Jouffroy. M. Villemain a f;ât là un acte héroïque en le proposant au Roi, car M. Cousin est un voisin hargneux et impérieux. Il est très-juste qu'il dirige les études de philosophie en France, mais il faut un grand fonds de philosophie pour vivre en paix avec lui. Mais M. Villemain fait bien ce qui est bien. Peu de ministres se seraient prêtés à ce désagrément de tous les jours, au contact de cette nature orgueilleuse, insolente, égoïste, habile à mal faire. Les eaux les plus actives et les plus pures de la philosophie n'ont pas plus agi sur sa nature que sur la peau d'un rhinocéros.
M*** pense à se mettre sur les rangs pour remplacer M. Jouffroy dans le Doubs ; mais on ne doit savoir que penser de ces électeurs. Pour M. Jouffroy, c'étaient ses amis^ ses camarades, qui avaient fait avec lui l'école buissonnière dans
les montagnes. C'était un grand esprit qui faisait honneur à ces vallées sauvages et qui avait été un petit paysan avec eux. Il était fort libre devant eux d'avoir telle ou telle opinion politique. Ce sera tout autre chose pour un étranger. M*** n'a pas été dans sa jeunesse avec eux à la veillée et n'a pas cheminé avec eux par les grands hivers dans les petits sentiers de la montagne pendant que les loups se promenaient alentour. M. Jouffroy était là, à la chambre des députés^ au nom des sentiments les plus poétiques du monde. Les gens de la montagne aimaient à voir à la Chambre une intelligence supérieure qui avait grandi sous leurs sapins, dans ces petits hameaux. Il s'était promené dans toutes ces habitations ; il avait causé avec eux auprès de leurs, ruches d'abeilles ; il les avait quelquefois entretenus, avec sa simplicité élégante, de ce qu'il savait de Dieu, du monde, de Tavenir. Je me souviens de lui avoir entendu raconter ses conversations avec ses compatriotes, dont les uns étaient spiritualistes, les autres vraiment mystiques, les autres stoïciens, quelques-uns penchant à toute incrédulité, tous confusément et suivant la pente naturelle de leur caractère. Il leur disait, à son tour, ce qu'il pensait d'utile et de consolant sur les secrets du monde, et tout
cela au milieu de tous les accidents familiers de la vie ; le soir, quand on filait le chanvre ; le malin, quand les vaches sortaient des étables ; avec un berger qu'il rencontrait à midi sous Tombre des rochers. Et voilà que son cercueil revient au petit cimetière du village. A son arrivée, on entendra la cloche de l'église ; on viendra par tous les sentiers ; mais tout rentrera dans le silence et l'on montrera de temps en temps aux voyageurs que le hasard amènera là la pierre d'un philosophe qui avait beaucoup de renommée à Paris, et, sur la colline, la maison de son père. Tous ces pauvres philanthropes anglais qui comptaient assister ici au meeting pour l'abolition de l'esclavage arrivent à la file. Le boa. Josiah Forsler est arrivé ce matin avec son aienoble, son grand chapeau, ses grandes jambes et son grand parapluie. Tout ce monde bienveillant dînera mardi chez M. de Broglie.
7 mars.
Je VOUS disais que le cercueil de M. JoufTroy serait reporté dans les montagnes, mais on a renoncé à ce projet. Qu'avez-vous dit du discours de M. Villemain? Il est bien, ce me semble. Il y en a eu un de M. Cousin, mais je ne l'ai point vu. Tout le monde était très-triste à cette triste
solennité. C'était une créature aimable et sauvage, qui n'avait pas les instincts de la société. Le inonde est assez bienveillant pour ces caractères. Personne ne les trouve sur son chemin. Ils ne disputent rien à personne.
A MADAME d'hAUSSONVILLE.
Coppet, 13 octobre 1842.
Sans qu'il y paraisse, j'ai regretté beaucoup d^ ne pas passer au moins un peu de temps à Gurcy, car^ excepté à la campagne, on ne vous voit plus. A Paris, le petit train du monde emporte tout, et puis, vous y prenez, je crois, un peu de dédain pour tout ce qui n'est pas du plus v'f éclat. Il vous faut un peu de temps pour vous '^âcooutumer à votre village et à la simplicité P^U. élégante de ses habitants.
f^cndant que je vous écrivais, je reçois une lettfe d'Albert, de Berlin, et du 7 de ce mois. Il ^v^it assisté à toutes les fêtes du mariage d'une P^ixicesse, et avait été présenté, lui prince, à ^^^s les princes et princesses de la maison de Pelasse, et il paraît que Dieu a béni cette Prusse
dans sa famille royale et que cet arbre a des rejetons sans fin. Il n'est pas trop enthousiaste pour un voyageur et je ne crois pas qu'il songe à contracter le moindre mariage morganatique, ni qu'il revienne présentant de la main gauche à monsieur votre père la fille d'un ministre protestant dont il serait tombé amoureux. Il n'est pas le héros d'un roman d'Auguste Lafontaine ; ainsi, n'atlendez pas une belle-sœur qui ait le genre d'imagination que vous nommez... comment? Plaignez-le de cela.
Adieu, madame. Dites beaucoup de tendresses pour moi au député de Provins. Je lui écrirai bientôt, mais j'ai honte dédire que, n'ayant pas grand'chose à faire ici, je suis pourtant si souvent interrompu que voilà une lettre commencée depuis trois jours et je finis le 15 ce que j'avais daté du 13. Je lis aussi à bâtons rompus, d'abord M. de Ségur sur la campagne de 1812 ; ensuite, Eschyle, que je n'admire pas tant que les gens qui ont plus d'esprit que moi ; Schelling, que je ne comprends pas du tout à la première lecture, mais je sais relire une dizaine de fois, jusqu'à ce que le jour vienne dans ces profondeurs germaniques ; toujours le Dante ; un Voyage de M. Poujoulat en Italie, qui ne me paraît pas né pour parler de l'Italie ; enfin, je relis Y Histoire
romaine de M. Michelet. Gela est fou, mais j'aime ces rêves sur rorigine des vieux peuples de l'Italie, sur un fond de paysage d'aujourd'hui ; l'histoire qui passe sur la nature qui demeure ; il a assez vivement ces deux impressions. Son livre a la beauté du diable; il est jeune et vivant, mais il n'a pas beaucoup de la beauté qui ne passe pas. Ne trouvez-vous pas qu'il y a trois classes de livres ? Cîeux qui ont l'agrément d'un esprit entrain, qui voit les choses comme nous les voyons aujourd'hui jeudi; — ceux qui ont la sévérité des idées durables, de ces idées qui dominent toujours, un peu froides comme les neiges des hautes montagnes ; — ceux qui réunissent les deux qualités, d'être jeunes et de toucher aussi à ce qui ne périt pas ; un paysage de printemps dans un cadre comme la mer et les montagnes.
Ah! j'oubliais une quatrième classe de livres, ceux qui n'ont ni la jeunesse, ni l'éternité.
A M, RAULIN
Coppet, dimanche 30 novembre 1842.
Je reçois votre lettre ce matin même, mon cher ami. Vous me demandez si j'ai à me plaindre de vous, puisque je ne vous écris point. Sans doute, j*ai à me plaindre de vous, et je vous demande comment vous en pouvez douter? Quand j'ai dû rester à Paris et que je vous priais de rester avec moi au lieu d'aller en Suisse, vous m'avez répondu que rien ne pouvait vous empêcher d'aller en Suisse; quand j'ai pris le parti d'aller à Coppet, vous écrivez que tout vous fait un devoir impérieux de rester en France... Je pense bien que vous pouvez me faire toutes sortes de raisonnements sur ce que les affaires prennent mille formes, qu'on découvre des difficultés là où on n'en croyait pas rencontrer, mais tout cet artifice de raisonnement est peine perdue avec moi. Il vous a plu de rester à Reims et il me plaît, à moi, d'être en colère contre vous... Donc, je ne vous dirai pas le plus petit mot de regret sur votre résolution prétendue héroïque de rester à Reims, On dit souvent ici :
LETTRES. i07
«Pourquoi M. Raulin n'est-il pas venu? C'est bien triste! i» Mais je fais la sourde oreille et je ne pense même pas à ce M. Raulin qui est si af« faire.
Je vous plains beaucoup, mon cher ami, d'être encore en proie à votre article. Il ne faut pourtant pas laisser durer si longtemps un état aussi violent. La composition à contre-cœur porte sur les nerfs. Ou déterminez-vous à le donner tel quel, ou dites une bonne fois à M. Thierry, non possumus;ei^ en preuve, montrez-lui l'article qui vous déplaît. Une trop longue contention d'esprit sur un sujet qui ennuie paralyse toutes les forces de Tintelligence. Quand vous aurez pris hardiment votre parti, les esprits animaux recommenceront à courir gaillardement ; ils se diront l'un à l'autre : nous n'avons plus l'article de M. Augustin -Thierry à faire, et ils se ranimeront et reprendront confiance en euxmêmes. Allons donc, mon cher ami, vous qui êtes un homme de grande résolution, prenez votre parti aussi nettement que vous avez pris celui de ne point venir ici, malgré tant de serments.
Vous aimez les questions difficiles. Vous voulez savoir comment on pourrait concilier la liberté de penser et de parler avec la plus entière sou-
mission à Tautorité de TÉglise. Je ne suis pas un grand docteur, mais il me semble qu'il faut d'abord diviser : sur les sujets où notre mère la sainte Église n'a rien décidé, vous dites naturellement tout ce qui vous passe par la tête, et vous vous en donnez à cœur joie, comme à peu près on mange tant qu'on peut les jours qui ne sont pas de jeûne. Sur les points où elle a tranché les questions, on peut ne pas comprendre ses décisions et dire autre chose en ajoutant : Sauf la soumission à l'Église^ si je fais erreur. On peut encore faire autrement, penser tout le contraire de ce que pense l'Église et dire simplement : si l'Église n'avait pas ordonné de croire ceci, je croirais cela. En troisième lieu, on peut ne pas penser du tout. C'est le parti le plus sûr et le plus conforme à la volonté de l'homme sur celte terre, où il ne sait rien de rien, ni pourquoi le vent souffle, ni pourquoi les corps tombent au lieu de monter, ni pourquoi les maîtres des requêtes ne sont pas conseillers d'État, ni les conseillers d'État auditeurs.
Comment êtes-vous six semaines sans écrire à M. Piscatory? J'aime ses lettres et je lui réponds courrier par courrier pour l'exciter à une correspondance un peu plus suivie ; mais il est de ces animaux vigoureux et bondissants qui
n'avancent que par vives et impétueuses saillies, comme l'a dit de lui Bossuet. Toujours est-il ^ue c'est un animal qui me plaît. Je voudrais seulement le voir nager entre les Cyclades, et je me flatte toujours que M. Guizot, qui se connaît en hommes et qui ne néglige pas ses amis, l'enverra bientôt du côté d'Athènes.
Ah! voilà que je vous parle comme si je n'étais pas furieux contre vous. Je le suis pourtant, et je veux l'être. Il vous faudra beaucoup faire pour reconquérir mon estime. Commencez par m'écrire tous les jours ; peut-être que je m'adoucirai un peu.
! DE LASC01IR9.
Paris, samedi il mars 1643.
Pourquoi y a-t-il si longtemps, chère madame, I
quejenevousaiécrit?Cest que, en vérité, je me |
trouve fort ennuyeux et que je trouve peu amusant ce que je vois et ce que j'entends. Tantôt c'est une crise ministérielle qui est en l'air, et |
tantôt les Burgraves de M. Victor Hugo. Quoi- ,
qae vous vous intéressiez à toutes choses par l'étendue de l'esprit, je crois bien que vous avez
un peu d'étonnement dans cette vie sérieuse et paisible que vous menez à Lyon, quand on vous raconte de quelles misères on s'occupe ici. Pour les personnes qui vivent dans un ordre de pensées élevées, tout ce petit bruit de crécelles doit leur prendre sur les nerfs. C'est comme si on m'eût offert de lire le Messager des Chambres quand je regardais Rome pour la première fois du haut du Capitole. Je crains donc de vous faire, malgré toute votre bienveillance, l'effet du Messager des Chambres. Voulez-vous bien me rassurer un peu lorsque vous aurez un moment de loisir? Ne viendrez-vousjpas bientôt à Paris, bien que nous ne soyons pas aimables? Je m'imagine que vous arriverez vers les premiers jours d'avril, avec mademoiselle de Pomaret. Je sais bien qu'elle a été inquiète de la santé de madame d'Eclépens. J'aurais bien voulu avoir directement d^elle des nouvelles de madame d'Eclépens, mais comme j'écris peu ou point à mes amis, une lettre dans ce dessein est un événement qui effarouche l'imagination de ceux qui sont déjà inquiets. J'ai toujours mieux aimé passer pour inaltentif que de faire une petite peine inutile.
Comment avez-vous trouvé les deux volumes de madame de Belgiojoso que M. de Lascours vous a rapportés? Ils ont ici un succès qui me
paraît mérité. Ne trouvez-vous pas là des marques d'un esprit ferme, simple et convaincu, et avec cela la liberté de pensées sur tous les points où il est permis, dans TÉglise, de garder sa liberté de pensées. Je voudrais bien savoir votre opinion sur ce qu'elle dit des peines étemelles ? N'a- Ulle pas pris le bon côté de ce terrible sujet ? Elle est bien un peu sévère pour saint Augustin, et c'était un plus grand homme qu'elle ne dit, suivant moi. Je le vois toujours causant à une fenêtre d'une auberge d'Ostie, avec sa mère, sur les plus grandes questions de ce monde et cela dans un langage charmant et avec une admirable abondance de pensées fines et d'images éclatantes. Je sens bien que ce train de guerre qu'il a mené contre tant d'hérésies a endurci un peu son âme et tous ses arguments vont trop loin pour la simple raison ; on dirait qu'il s'est endurci dans la vie des camps, tandis qu'il poursuivait les donatistes, les pélasgiens et les manichéens; mais il n'en reste pas moins une de ces Datupes à part chez lesquelles les idées et l'imagination vont du même essor. Voyez M. de La- Daartine, il a deux ailes, l'une de cygne, qui est l'imagination, l'autre de moineau et voilà pour sa raison. Le pauvre grand homme ne peut pas aller bien haut dans un pareil équipage. Com-
ment avez-vous trouvé la façon dont M. Guizot Ta traité. Je m'en suis fort réjoui dans mon cœur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère ce bel oiseau des Tropiques. On dit qu'il avait Tair tout mal à son aise après avoir été ainsi plumé ; mais les ailes de Tamourpropre repoussent très-vite ; elles repoussent un peu moins brillantes et voilà tout. J'espère que le chantre dElvire ne prendra plus de quelques mois des airs de dictateur. Le ministère est tout triomphant. J'espère qu'il n'en sera pas moins modeste. M. Duvergier va demander l'abolition du scrutin secret. Il est chimérique de demander ce genre de hardiesse chez nous. Il y a beaucoup de gens très-doux qui n'aiment pas qu'on sache leur vote parce qu'ils ne le pourraient plus promettre à deux partis à la fois. Il n'est vraiment^ pas dans les bonnes mœurs parlementaires de»voter ainsi à visage découvert. Je pense que la proposition de M. Duvergier sera repoussée ai»scrutin secret. Lisez-vous M. de Lamennais sur^ les Amschdspans ? Je n'ai jamais rien vu de si peu^ raisonnable et ensemble de si ennuyeux. Le langage e&t à l'avenant des idées, faux, exagéré, barriolé de toutes sortes de mauvaises couleurs. C'est quelque chose qui tient plus de l'ivresse que de l'enthousiasme. Voyez ce que c'est que
delre un peu malveillant; on finit toujours par avoir raison. Il y a bien des années que je pense du mal de cet homme à cause de son premier ouvrage, lequel promettait tout ce qu'il a fait depuis. Il a une machine à vapeur de la force de deux cents chiens hargneux; il l'avait d'abord attachée au catholicisme et aujourd'hui il l'attache à la démocratie, mais ce sont toujours les mêmes chiens hargneux. Vous avez vu aussi le Pascal de M. Cousin? N'est-ce pas une singulière découverte que tous ces passages tronqués, déplacés, altérés, affadis par la main pieuse de Port-Royal? Ils ont fait ce qu'on faisait sous la Restauration dans les cathédrales. On les badigeonnait pour effacer toutes les teintes sombres que la main du temps y avait laissées en passant. H y a la même différence entre le langage triste ft profond de Pascal et la clarté un peu blafarde que le sacristain de Port-Royal a jetée sur les épreuves de ses pensées.
Après cela, n'êtes-vous pas d'avis qu'il y a un peu d'exagération aussi dans les regrets de M. Cousin sur certaines formes qui n'en valent P^ la peine? Ainsi, je me consolerais de ne pas savoir que Pascal a dit que l'homme est un rnccourci dabyme. Ce n'est ni simple, ni frappant, ni même très-intelligible.