III. K
111 LETTRKS.
Mgr. l'archevêque de Lyon a-t-il le loisir de lire le chapitre de la comtesse Belgiojoso sur saint Irénée? Peut-être qu'il n'a pas le temps de lire. Saint Augustin lisait beaucoup, quoiqu'il agit beaucoup, mais il était saint Augustin. Saint Jérôme lisait les ouvrages théologiques des belles dames romaines^ mais il n'avait pas de diocèse. Huet, l'évêque d'Avranches, lisait tout, mais aussi, quand on venait le consulter, son valet de chambre répondait : < Monseigneur étudie. y> A quoi un paysan répliqua qu'il était fâché d'avoir un évêque qui n'avait pas fait ses études.
Adieu, chère madame, mille tendres respects. Gomment Joseph poursuit-il ses études, lui qui n'est pas évêque et qui probablement ne le sera jamais? On n entend rien dire de mademoiselle Cécile, sinon qu'elle est jeune et belleet aimable, mais nous le savions déjà.
A LA MÊME
Paris. i:< juin 1843.
Chère madame, je n'aurais pas osé vous écrire durant tout ce fracas de camp et de revues. Je
LE T TUES. 1 ir>
craigaais que cette magnificence militaire ne laissât dans l'ombre vos humbles amis de Paris. Vous êtes bien bonne de m'avoir rassuré là dessus, mais ce qui n'est pas si aimable, c'est de dire que vous avez été fort soulTrante, avec une rapidité toute militaire et sans autre explication. Avez-vous été réellement de mauvaise humeur d être malade? Je ne crois pas beaucoup à votre mauvaise humeur dans aucun cas. Vous n'avez pas même de mauvaise humeur le dimanche et c'est pourtant une grande épreuve pour les ca- '•actères. Ordinairement, quand Theure de la ffi^and'messe approche, on devient colère de peur d être arrêté par quelque chose et de n'être P^s exact à ses devoirs. La moitié des vices de ^^ monde ne vient-elle pas de l'humeur qu'on a d^ ne pouvoir pas faire si bien qu'on voudrait? ^t Voilà justement pourquoi les mauvais sujets ^^n.t ordinairement de bons enfants. Ils n'ont pas ^'iixipatience de ce 'qui leur manque en fait de Vertus. On dit que M. de Lamartine va vous aller Voir à Lyon. Je présume que M. de Lascours n'ex- ^^t^terapas ses officiers à aller entendre les homélies démocratiques de ce tout petit O'Connell. Je suis déjà bien frappé de ce que j'ai lu de ^otre essai sur la Somme de saint Thomas, ^'aime ce langage qui a de la force, de la dou-
ceur, de la clarlé, et partout une vivacité cachée qui se trahit pourtant à la moindre contradiction, comme les étincelles sortent de la machine électrique dès qu'on approche la main. Vous vous êtes placée dans le point de vue le plus élevé et on sent que vous avez un grand horizon devant les yeux, mais que vous tenez qu'il est bien de regarder un seul point auquel il faut tout rapporter, et ce seul point est du côté de la campagne de Rome f vers de grandes ruines et des débris de belles églises. Le paysage est beau et mélancolique, mais on dirait que la vie s'en retire tous les jours, et, quand il s'y fait un peu de bruit, on croirait que c'est l'agitation de la fièvre. C'est donc le tort de votre beau livre de montrer une préoccupation trop forte de ces grandes ombres du passé. Il est singulier de voir défendre, avec toute la vivacité d'une imagination jeune et sérieuse, un système en apparence si froid et d'une rigueur si intraitable, mais, à vous entendre exposer ce système dans les pages que vous voulez bien me confier, on se reprend à le trouver d'accord avec toutes les lumières de l'esprit et tous les rêves que lame poursuit. En le lisant, je me souvenais involontairement d'avoir rencontré à Rome, dans les Catacombes, une jeune femme d'une charmante
figure qui parcourait d*un pas léger ces tristes demeures des morts. Cette vive jeunesse semblait faire tout revivre autour d'elle , mais elle passée et son flambeau éteint, que restait-il? Je vous dis bien librement mon avis^ puisque vous avez la bonté de me consulter sur votre travail. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop. J'y ai fait quelques petites corrections de détail. Il y a quelques erreurs sur le protestantisme ; je n'aime pas beaucoup cette comparaison de Luther et de saint Thomas. Sans doute, saint Thomas est un grand esprit, mais , puisqu'il ne s'agit que de supériorité d'esprit, pendant que l'un coupe de travers un cheveu en quatre, lautre renverse des églises et brise les portes des villes. C'est la différence qu'il y a entre une paire de ciseaux et un boulet de canon. J'aime ce que vous dites, au contraire, sur la tolérance. Le morceau est charmant, mais pourquoi rappeler que Calvin a brûlé Servet? Cela trouble toute la sérénité du tableau que vous avez lait. Il ne faut point de récriminations, surtout quand il est question de tolérance.
Adieu, chère madame. Je fais un article sur votre ouvrage et j'espère que vous m'autoriserez à faire quelques citations. J'ai pris d'abord ce beau passage où vous peignez toutes les inquié-
W^ J.ETTUES.
tudes de Tesprit contenues et calmées bientôt dans le cercle magique de rautorité de l'Église.
A M. HA i; LIN.
(riircy, dimanche 2a Juillet 1843.
Mon cher ami, vous m'écrivîtes Tan dernier, d'un air assez grognon : Sachez qtie je ne ptns m' astreindre à aucune exactitude dans mes correspondances. Vous pouvez bien penser que je ne suis pas homme à oublier cela, et je fais effort sur moi-même pour ne pas vous écrire à des jours réglés, suivant mon instinct; et puis, fautil vous le dire aussi ? je ne me sens aucun empressement à entretenir des rapports trop fréquents avec un homme aussi mal noté dans les papiers de M**\ Puisqu'il vous a offert l'autre jour un sacrifice sur l'autel du vrai Dieu, c'est qu'il ne vous croit pas beaucoup de créclit dans ce monde, et il s'y connaît. Ah ! qui m'eût dit que j'aurais un jour la consolation de vous voir presque pendu comme philosophe, et cela, des mains d'un homme en qui vous aviez mis toute votre complaisance ! Je me figure que vous êtes
tout mélancolique depuis cette nouvelle découverte dans la perversité humaine.
Sachez que, si je vis ici avec d'honnêtes gens qui sont incapables de la plus petite noirceur, par compensation, il pleut à torrents; donc, on veut jouer la comédie ; on essaie les Précieuses ridicules, Mithridate, et que sais-je encore? Tout cela, par fragments. Je n'en suis pas, à cause de' ma grande timidité qui ne me laisse pas parler en public, mais j'assiste avec plaisir aux répétitions, quand on veut bien me le permettre. Bien que je*n'aie pas beaucoup de sentiment dramatique, je ne suis pourtant pas assez stupide pour ne pas sentir ce que j'ai souvent entendu expliquer par M*** , que Racine a une sensibilité profonde et Molière une verve comique intarissable. J'en ai même conclu que Racine était le poëte du cœur, aussi vrai que Boileau est le législateur du Parnasse, quoi !
Je reçois une lettre d'Athènes. M. Piscatory me décrit toute sa maison sur le penchant de l'Hymelte et la vue admirable dont il jouit. Il est content d'être là et triste d'être loin des siens. Ce qu'il dit de celte Grèce me donne une furieuse envie d'aller voir Salamine et Marathon. Ne vous vient-il pas aussi quelque désir d'abandonner les ^'g^ôs, j'entends par là vos supérieurs et vos col-
lègues ? Vous devriez me donner quelques nouvelles; me dire si le général Espartero échappera aux griffes de ses ennemis, car il est probable quUl en sera bientôt à crier : a Mon royaume pour un cheval!... » Je lis un charmant discours de M. Villemain sur les prix de toutes couleurs que distribue llnstitut. Je soupçonne qu'il n*y a de vif, de spirituel dans tous les ouvrages couronnés que la manière dont M. Villemain en parle. Quant aux prix de vertu, je trouve qu'ils n'inspirent aucune émulation. Mille écus^ c'est peu pour la vertu, et le vice rajf^orte plus à un homme de bon sens. Que dois-je penser de récrit de M. Michelet et de M. Quinet sur les jésuites? Est-ce ce que j'ai déjà lu, cedont je vousailu un passage? Pourquoi se mettre deux pour cela? On n'écrit jamais rien de bon à deux. On ne se met pas à deux pour pointer un canon ; ils manqueront leur coup, et c'est dommage.
AU MEME
Gurcy, dimanche o août 1843.
Pourquoi me dites-vous : j'attends chaque
matin une lettre de vous? C*est bien à vous, qui êtes quinze grands jours sans m' écrire, à le prendre sur ce ton avec moi ! Vous répondrez, sans doute^ que vous avez beaucoup d'affaires, mais j'ai toujours laissé dire qu'il n'y avait que les gens occupés qui eussent du temps pour tout ; je l'ai laissé dire, me réservant d'en profiter. Ah ! vous n'aimez pas assez Frédéric et Bernerette. Vous ne sentez donc pas combien toute cette misère est poignante et poétique en même temps. Je veux absolument que vous me disiez que Manon Lescaut est la grossièreté même. La pauvre Bernerette suit le fil de l'eau dans sa pauvre petite barque qui va se briser contre les grands moulins de l'ordre social. C'est une fatalité plus vraie que la fatalité des Anciens. Manon Lescaut est une voleuse, une impudente, une menteuse; Desgrieux est un escroc; tout cela n'est pas la réalité ; c'est quelque chose au-dessous de la réalité; enfin, M. de Musset est certainement un homme de talent et tout ce que vous me dites de son état me fâche. Il n'est point riche, il est malade et il m'a l'air de suivre comme Bernerette le fil de l'eau. Que vous a donc fait l'empereur Napoléon que vous le traitiez de déclamateur ! Il ne déclamait pas sur l' Adige, et, s'il parlait en Egypte avec quelque recherche, c'était
pour parler au fou selon sa folie. Prenez garde qu'il y a entre la grandeur el la déclamation une ligne imperceptible, mais nette et tranchante comme l'acier...
Qaantà cet élégant qui trouve qu'on ne peut pas ne pas être athée, il me semble que ce doit être un sot. Regardez bien, et, malgré son apparence d'esprit, il doit avoir sous son petit duvet brillant la peau d'un sot. Quelle armée que les sots et les faquins! que c'est iqaposant! Quelle ligne menaçante depuis les gros bataillons qui sont sous les bannières de M. de Maistre jusqu'aux petits nigauds qui croient inventer les lourdes sottises du baron d'Holbach! Oui, vous reviendrez à mon opinion sur M. Ponsard, et même, si Dieu vous fait la grâce d'arriver à la fin de votre carrière d'une manière ou d'une autre, vous reviendrez à toutes mes opinions. C'est la vraie conversion. Voulez-vous bien ne pas tant parler de vos jeunes Espagnoles. Qu'est-ce que cette manière de chanter qu'on n'a qu'au-delà des Pyrénées? Vous m'avez bien la mine d'aller un jour échauffer la marmite de Lucifer avec vos descriptions moitié d'artiste et moitié de réprouvé. C'est la source de tous les crimes littéraires de ce temps que ce mélange. Je ne serais pas étonné que ce fût une d'?s formes du péché contre le
Saint-Esprit que de prendre ce qui est divin pour en orner ce qui ne Test pas du tout. Que cela ne vous arrive plus ou je le dis à saint Jérôme, à saint Augustin, à saint Ambroise et à saint Qui-^ riace que je ne connais pas, mais dont j'ai vu une belle église dans les ruines abandonnées de la \ille haute de Provins.
Je n'aime pas beaucoup que vous lisiez les beaux endroits de madame Sand, puisque tout cela vous met dans un méchant état d'esprit. Vous écrivez sur Jules Romain et sur une marquise des lignes qui me font peur pour vous. Vous m'avez l'air de vouloir retourner en Egypte et de trouver que le désert et ses miracles et les cimes des montagnes à l'Orient ne valent pas la cour de Pharaon, mais il est trop tard, mon cher monsieur, non pas trop tard pour Tâge, mais vous êtes engagé ; vous avez mis la main à la charrue et il ne s'agit plus de se retourner. Au reste, les marquises passent et les sommets des monts à l'Orient brillent d'un éternel éclat. Voilà tout ce que j'ai à vous dire sur Handel, sur •Jules Romain, sur Fra Bartholomeo, car tout cela c'est pour vous une manière de parler des marquises. Vous voilà comme la littérature moderne, dérobant quelque collier ou quelque bracelet de diamants dans le Paradis pour en orner
124 lettrbs.
une marquise. Ne voyez-vous pas tout le chœur des anges qui crie : au voleur! Vous avez besoin de vous tranquilliser Timagination ; lisez saint Martin, cela vous enlèvera à toutes les réalités, car cela ne ressemble à rien.
J'aime assez la manière dont les Espagnols se tirent d'affaire. Les voilà devenus des gens civilisés. C'est là une belle conversion! Si Espartero a gâté la moindre chose à Séville, s*il a jeté la plus petite bombe dans la mosquée de Séville, je ne lui pardonnerai de mes jours. Je plains fort ce pauvre M. Aligny que la fièvre oblige de revenir de Grèce. Quand on n'a pas une santé de fer, on n'est bon à rien. Je vous donne ma parole d'honneur que, si j'avais eu une bonne santé, je serais une créature passablement distinguée, mais il n'y a que Dieu et moi qui sachions combien d'obstacles cette misérable petite organisation me fait rencontrer partout. Dieu y pourrait bien quelque chose, mais moi, je ne sais qu'y faire. Si vous croyez que je n'ai plus la fièvre, vous êtes dans une grande erreur. Je voudrais bien voir tous ces gens qui me disent d'une voix forle que je me porte parfaitement bien, je voudrais bien les voir obligés de manœuvrer ce petit réseau de toiles d'araignées qui est ma propre personne. Je fais de mon mieux presque
toujours et je vais au bout de mes forces physiques, mais qui est-ce qui sait le secret de la Force de son voisin? On se regarde au miroir, on trouve qu'on a tes joues rondes, le teint brun et animé, on se frappe la poitrine et il en sort un son plein et égal qui annonce une longue vie, et on dit: « Bah! qui est-ce qui est malade ? »
Qui est malade? C'est vous, mon cher ami, mais vraiment bien malade moralement. Je vous prie d'appliquer une force énergique à tourner le cap des tempêtes où vous vous démenez. Les beaux yeux des marquises font mourir, je vous en avertis. Je vous trouve bien ému littérairement, et, comme vous êtes toujours plein de conséquence, j'en conclus que cette révolution littéraire correspond à une autre révolution en vous. Lisez les Bollandistes ; ce sont des eaux froides, ternes, sans courant, point de paysage à l'horizon, rien qui éveille l'imagination. Laissez là M. de Musset.
J'ai écrit à M. Piscatory, mais je ne lui ai pas dit que vous fussiez exposé à faire naufrage devant les marquises. Je lui ai dit seulement que vous voudriez bien savoir comment il se trouve aupresdutombeaudeThemistocle.il ne semble pas convaincu que le roi Othon ait le génie de
Périclès, mais cela viendra pejit-être; il est bien jeune.
Bonjour, mon cher ami. Si vous vous plaignez de moi, vous êtes criminel. Vous m'avez pourtant écrit deux aimables lettres, mais je suis sûr que vous allez vous endormir d'un profond sommeil durant quinze jours, ou bien rêver sur Handel, ce qui est pis.
A M. A. AV. SCHLEGBL.
Gurcy, 15 août 18 13.
Ce qu'il vous plaît de nommer de la neige froide est une pluie de roses brillantes ; vous les avez jetées dans la direction de Paris, et, à mon grand regret, elles me sont arrivées un peu tard et par ricochet. Elles n'en avaient pas moins gardé leur premier éclat et leurs fortes épines. Je tiens toujours que vous êtes souvent très-injuste pour les pauvres gens dont vous vous moquez ; vous avez un pressant besoin de passer quelques mois à Paris pour toucher au doigt votre injustice. Nous allons demander, ne vous en ai-je pas déjà informé? votre extradition pour avoir jugé nos chambres et précédemment
MîTïRES. l'iT
nos académies avec peu d'équité ; nous obtiendrons des tribunaux que vous soyez condamné, pour dommages et intérêts, à passer un an avec nous et vous serez ici d'un grand secours à l'Académie française pour la rédaction de son dictionnaire étymologique. Vous voyez que nous n'entendons pas trop mal nos affaires.
J'ai reçu exactement le cahier bleu que vous avez la bonté de me confier. J'ai été extrêmement frappé de cette lecture. J'y vois partout la marque d'un esprit énergique et pénétrant. Mais ne trouvez-vous pas que, sur de tels sujets, la pensée peut aller successivement d'une extrémité à l'autre, selon le biais par lequel on regarde les choses? Le système que vous attaquez avec tant de force ne vous' a-t-il pas paru quelquefois aussi comme les linéaments un peu indistincts d'un ordre magnifique? Je ne conteste presque rien de ce que je trouve dans les cent pensées. Mais j'entrevois seulement que la même puissance d'esprit qui fait trouver ces arguments contre pourrait aussi, à un autre point de vue^ trouver de grandes raisons pour. Vauban aurait pris Jérusalem d'assaut, mais, s'il s'était jeté dans Jérusalem, il aurait pu aussi rendre la place inexpugnable. La force des intelligences supérieures donne un peu de scepticisme à ceux qui
les regardent développer cette force. On dirait que, selon qu'elles donnent leur impulsion d'Orient en Occident ou d'Occident en Orient, elles peuvent changer toutes les perspectives des choses. Je voudrais bien être autorisé à montrer le cahier bleu à quelques-uns de vos amis, mais je le tiens sous les sept sceaux jusqu'à nouvel ordre et j^attends la suite avec impatience. .
Nous avons relu ici le Wilhelm Meister de Goethe. Je me suis promis de vous demander votre avis sur le fond et sur la forme ; de la forme, je n'en suis juge en aucune manière, mais, pour le fond, ai-je tort de trouver cela excessivement décousu et chimérique? Ai-je tort de penser que vous avez ouvert à la littérature allemande des routes plus larges, plus droites et qui mèneraient plus loin? On n'a guère avec Goethe le sentiment d'avoir pied sur la vérité. C'est comme un voyage en l'air où on ne sait si ce sont les objets ou la têle qui tourne.
A M. RAULIN
Gurcv, 16 aoûl 1813.
Vous êtes, à cette heure, mon cher ami, au milieu des préparatifs d'une noce, et, probablement, vous trouvez que ce n*est pas très-gai. Je voudrais, du moins, être sûr que vous n'avez porté à Reims ni la fièvre ni les maux de tête qui vous tracassaient. De quoi vous mêlez-vous, d* être malade? Laissez donc faire aux gens qui en ont Thabitude. Quoi qu'il en soit, dites-moi : Je n'ai plus ni fièvre, ni maux de tête. Quant aux causes de la maladie, je me réserve de les apprécier avec vous un peu plus tard^
Quanti dolci pefisier, quanio desio Mena costoro al dokroso passa.
Trop heureux que tout cela finisse par un mal de tète. D'ailleurs, je ne sais pas bien ce qui s'est passé dans les champs des Pharaons^ au milieti des beaux vallons ; peut-être ne s'est-il rien passé du tout ; mais un air de Haydn, un sourire^ la pensée du temps qui s'envole, je ne sais quoi qui rappelle le passé et qui n'est plus le passé, cela suffit pour avoir un peu de fièvre. Les murs de
la Jérusalem céleste sont beaux, mais nos yeux ne s'accoutument qu'avec peine à ces monts glacés qui cernent T horizon. Ce vent froid et salutaire qui souffle sur ceux que la fièvre passagère du temps échauffe encore n'est pasagréable, à ce que je crois, dans les premiers jours. On a bien du mal à se persuader que la beauté qui passe n'est que le reflet de la beauté qui dure. On confond souvent la lumière d'un jour qui brille dans des yeux noirs avec les purs rayons de la lumière éternelle. Pour être vraiment chrétien ou vraiment philosophe, il faut livrer une bataille qui ne finit pas avec toutes les erreurs de perspective pour lesquelles on dirait que nous avons été faits. Et voilà justement pourquoi votre fille est muette et pourquoi vous avez mal à la tête. Toujours est-il que je me garderais comme du feu de Handel et de Jules Romain, car le plus sûr pour s'élever à l'éternelle beauté dont parlent Platon et les Pères de l'Église d'après lui, c'est de contempler ici-bas la laideu qui passe.
Vous avez grand tort de trouver si mauvi que Napoléon soit populaire auprès des comm voyageurs. Il ne faut pas se dégoûter des cho parce qu'elles sont populaires. C'est même t chose à apprendre de bonne heure quand c
letti.es. 131
l'esprit au-dessus des autres, que de se défendre contre le dégoût que les lieux communs inspirent pour ce qui est sous les lieux communs. Toutes les plus hautes vérités se promènent par le monde en redingote grise.
Pourquoi n'êtes-vous pas sur' la liste des membres du Conseil d'État condamnés aux vacations? Y b\ l'idée que vous vous êtes arrangé pour faire la besogne de M. Hochet, sans que cela vous compte comme service de vacations. Le poste de M. Piscatory, à Athènes, n'est pas non plus une sinécure, mais je crois qu'il vaut mieux ^'re surchargé de travail en Orient que même iihr& de tout son temps dans nos misérables climats. Il y a des jours où j'aimerais mieux être un pïlérien, un simple galérien à Civita-Vecchia, ^u*tan bon bourgeois bien à son aise aux Bati- Çïiolles ou à Saint-Mandé. Croyez-vous que les ^^^identaux soient tout à fait des hommes et les occ5Î4J[entales tout à fait des femmes? A propos de ^P tentrionaux , savez-vous que des savants Pusses (car il y a des savants russes, à ce qu'il pa- ^'^t), ont trouvé en Sibérie, l'autre jour ou l'autre ^^it, un bel éléphant antédiluvien, mais parfaileoc\ent conservé, l'œil vif, des poils longs, des ^'^^irs intactes. Nous n'avions jamais vu que les ^ de l'autre éléphant, trouvé en 1798, dans les
132 LKTTRES.
glaces du pôle; les chiens avaient mangé les chairs avant qu'on ait eu le temps d'y regarder, mais celui-ci est complet. Voilà un personnage respectable. Nestor est un petit gamin en comparaison et Adam ne lui va pas à la cheville même pour l'antiquité. Il a vécu avec des êtres beaucoup plus forts qu'aucun de nous ; il était en familiarité avec les ptérodactyles ; il voyageait dans des allées droites bordées de fougères gigantesques ; le soleil se levait à d'autres points de l'horizon, et d'autres mers battaient d'autres rivages. On ne connaissait alors ni marguilliers, ni Conseil d'État, ni curé de Saint-Louis d' Antin ; il n'y avait point de chambre des vacations et nul mastodonte n'était retenu deux mois à Paris quand tous les autres mastodontes allaient se promener en Suisse, à Bade, à Spa, à Milan, à Alexandrie, etc., il n'y avait point encore de marquis de La Valette, consul à Alexandrie d'Egypte.
Bonjour, mon cher ami ; pardon de mes rêveries antédiluviennes. Je n'aime pas beaucoup les vers de M. de Musset adressés à M. Charles Nodier et que je trouve dans la Itevue des Deux- Mondes.
A M. E. LE SAHUNB.
Bro^lie, 9 décembre 1843.
J ai dit à Albert, cher monsieur, que vous aviez la bonté de songer à lui écrire, et il vous fin remerciera prochainement d'avance. C'est un grand acte de charité que d'écrire à de pauvres gens qui vont dans ces pays sauvages. Depuis que raifaire de M. Olozaga est bien expliquée dans les journaux, je commence à n'y rien comprendre du tout. Si cet homme a fait ce dont on l'accuse, il est, à coup sûr, fou à lier ; s'il n'est pas coupable de cette absurde violence, que penser de ses accusateurs ? Enfin, nous en saurons peut-être davantage quelque jour, mais c'est toujours une histoire qui a l'air de venir du fond de l'Orient. Les premières séances des Certes ne ^nt pas non plus très-calmes et nous avions tort de croire que ce pauvre pays était un peu rasséréné. Vous avez bien raison de vous mettre à cultiver la philosophie, et je suis fâché d'apprendre que M. T. est un adversaire fde la fphiloso- P^îe ; il est vrai que c'est aujourd'hui la grande ^ode. Il faut lui lire la fin de l'introduction de
M. de Rémusat. Ce n'est pas que je ne m'explique ce découragement des sciences métaphysiques. On s'était imaginé, au dix-huitième siècle, qu'au moyen de la philosophie on chasserait sous peu, et à tout jamais, le mal de ce monde ; on est étonné que nous ne sachions pas encore tout sur tout, et que nous ayons encore de temps en temps la fièvre et la migraine. A présent, on croit que les sciences physiques vont renouveler le monde et on en verra le bout, comme de la philosophie.
La chambre des députés oommenc^t^elle à s'éveiller ? Entend-on déjà les bruits sourds qui précèdent les éruptions des volcans? Ai-je tort de croire que vous aurez la session la plus paisible du monde ? Je ne pense pas qu'on soit assez résolu pour mettre à la porte ceux qui vont saluer un autre roi que le nôtre. Vous disputerezvous sur l'Église et sur l'État? Les esprits ne sont pas tournés à ces hardiesses-là. Vous causerez donc dans la salle des conférences, et vous lirez les nouveautés que M. Beuchot vous procurera; vous irez voir les Bâtons flottants et si M. Berryer parle bien, vous l'applaudirez. Quand je dis vaus^ ce n'est assurément que par cette fi* gure que nous nommons communication dans Us paroles^ car je sais que votre vo\is à vous est au-
trement disposé. Savez-vous si tout le tapage est fini au cours de M. Rossi ? Le Français n'aime pas que les gens de talent soient bien placés. Il trouve probablement que, quand on a de l'esprit et de la science, c'est bien suffisant et qu'il faut donner les places comme consolation à ceux qui n*ont ni Tun ni l'autre. C'est bien du bruit, d'ailleurs, pour un titre de doyen, qui ne semble pas une insigne faveur et qui donne, je crois, à peu près exclusivement du tracas et de l'ennui. Ce qui m'a donné de l'ennui c'est ce livre de M. de Custine , sur la Russie ; défiez-vous de ces quatre volumes. Quoi qu'on en dise, à tout prendre, il vaut mieux lire Homère ; sans comparaison, j'ai repris le Voyage en Orient de M. de Lamartine; on voit pourtant assez distinctement les lieux, <|uand on écarte cette forêt d'épithètes au milieu de laquelle il marche.
J*espère bien ne pas passer longtemps dans ce fi*oi<l et vous aller revoir bientôt.
13j lettres.