XXXII NOTICES
Il affectionnait un mot de la langue du dix-septième siècle qui rendait bien, selon lui, l'idée de discrétion dans les rapports de la société et de la famille ; je l'applique à Doudan lui-même : il était « secret, » secret non pas seulement jusqu'à l'abnégation en ce qui touchait à sa personne, mais jusqu'à une rigueur qui nous eût privés, si on l'eût écouté, de toutes ces indiscrétions piquantes qui ont si souvent enrichi notre littérature épistolaire et charmé nos loisirs. La production des lettres intimes lui inspirait une sorte de colère, même si le temps avait passé sur elles, et il n'admettait pas qu'on appliquât à la célébrité des personnages considérables ce que Montesquieu avait dit de la liberté : « Si chère qu'elle soit, il faut bien en payer le prix ! »
Sa vie, d'ailleurs, ne prêtait pas aux confidences. Elle avait été des plus simples, et il n'en était rien sorti pour le dehors, quoiqu'il se fût essayé avec succès dans la presse périodique, comme nous l'avons vu, par des articles non signés, consacrés en partie à des questions philosophiques, où il excellait. Quelques autres plus particulièrement littéraires, notamment en 1838 dans la Revue française (sur A. Dumas, Walter Scott, Villemain), avaient un moment ébruité son nom et appelé sur son talent l'attention des délicats ; — un vrai talent d'écrivain : souple, animé, d'un éclat solide sur un canevas richement brodé; l'image abondante, la phrase se déroulant à l'antique avec toute sorte de replis harmonieux, mais ménageant son effet, et scrupuleuse jusqu'à la rigueur en matière de goût.
NOTICES. XXXIJI
D'où lui venait, sinon de nature, une distinction si rare? Mais comment eût-il approfondi, si ce n'est par un travail assidu, tant d'oeuvres de la littérature ancienne et moderne, appris les langues vivantes et touché aux sciences exactes par tous les côtés qui pouvaient servira sa vocationintellectuelle? Son genre de vie, dès sa plus tendre jeunesse, expliquait tout. Il lisait, il pensait toujours, écrivant rarement, jetant sans cesse dans une mémoire infaillible, comme dans un moule toujours prêt, des formes d'idées parfaitement définies et durables.
Il avait débuté assez tristement dans cette carrière de l'esprit, par un modeste emploi de répétiteur au collège de Henri IV, fort ennuyé par son proviseur, médiocrement charmé par le De Viris, fatigué surtout de cette vie intérieure du collège, même le mieux tenu, et aspirant, tout jeune encore, après cette solitude de l'esprit où ses rares facultés devaient trouver plus tard leur équilibre et leur force. Il vivait alors dans une petite chambre d'étudiant de la rue des Sept-Voies, où se réunissaient quelques amis, distingués comme lui par le goût des lettres, tous de race comme lui, princes, dirais-je volontiers, par l'intelligence, le savoir, l'éclat des études, la pensée libérale, l'aptitude politique, le respect de soi et des autres, — Saint-Marc Girardin, de Sacy, Emile de Langsdorff, Alexis de Jussieu. Tels étaient, dans cette jeunesse des premiers temps de la Restauration, quelques-uns des amis de Doudan, ceux où se reflétait le mieux l'esprit du moment, devant cette Charte fille de la Révolution française, adoptée par un roi, devant ce Parlement