PUBLIÉES PAR M. TH. JOUFFROY
La philosophie écossaise est naturalisée en France : des mains savantes l'ont transplantée dans nos écoles; elle sert aujourd'hui de base à l'enseignement des sciences métaphysiques dans presque toutes nos Académies. Nous avons déjà saisi l'occasion de montrer quelle influence salutaire cette philosophie devait exercer sur la direction des intelligences, combien sa tendance est morale et raisonnable. Cette doctrine est née dans un pays où les esprits sont sérieusement occupés de la recherche de la vérité pour ellemême, où le goût et le sentiment de ce qui est juste et vrai est universellement répandu. Reid reproduit en traits plus saillants quelques-unes des qualités de ses compatriotes : grave, patient, réservé, ennemi du faste, cherchant la vérité, non pas pour le plaisir de prouver la puissance
de son esprit, mais pour le plaisir plus profond de contempler et de pratiquer cette vérité ; sentant et les limites et aussi la force des facultés que Dieu nous a données, n'ayant rien de l'impétuosité étourdie qui pousse à généraliser, avec une précision apparente, des observations faites à la légère, en un mot plutôt un homme sensé, doué d'un génie heureux et cherchant à s'éclairer, qu'un philosophe hardi, qui s'en va à la conquête des idées pour les rapporter en triomphe, Après lui Dugald-Stewart, avec moins de force, mais peut-être avec une pénétration plus vive, offre toujours les mêmes traits caractéristiques ; il cherche la vérité avec les précautions, la réserve, le travail respectueux, que des questions si grandes et touchant de partout de si profonds intérêts peuvent exiger.
Bien que, vers la fin du dix-huitième siècle, la philosophie écossaise et la philosophie allemande paraissent avoir marché au même but et concouru à l'heureuse résurrection des idées du spiritualisme, les différences entre ces deux philosophies sont aujourd'hui bien plus profondes que leurs ressemblances. Une fois sortie des mains de Kant, la philosophie, en Allemagne, n'a pas tardé, sous ses diverses métamorphoses, à prendre une marche opposée à la direction des
doctrines professées à Edimbourg. Elle se livra sans réserve aux généralisations les plus hardies, aux déductions les plus téméraires ; on vit alors naître au fond du Nord ces systèmes dans lesquels tout l'appareil trompeur des précisions mathématiques est uni à je ne sais quoi de fantastique et de brillant qui tient plus des feux passagers des aurores boréales que de la paisible lumière du jour.
. En effet, d'un côté les solutions données par les écoles allemandes aux problèmes les plus élevés de la métaphysique sont tellement complètes, elles laissent si peu de place aux incertitudes, elles tranchent si nettement tous les nœuds les plus compliqués, que l'on ne peut se défendre tout d'abord de quelque défiance sur la réalité de ces solutions. Nous savons si bien instinctivement que les ressorts du monde, son origine, l'ensemble de ses lois, dépassent la capacité de notre intelligence, que nous sommes portés à donner peu de créance à qui prétend résoudre toutes les difficultés. C'est me laisser dans les ténèbres que m'affirmer que tout est clair dans ces profondeurs infinies ; la vraie science humaine n'y doit pas aller si hardiment ; elle n'arrive pas de ce train aux sources les plus hautes de la vérité. Je soupçonne quelque erreur dans ceux qui croient
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ainsi refaire le monde par la pensée comme en un tour de main. Non, je ne crois pas qu'il soit donné à nos humbles forces de monter et de descendre si lestement de la cause absolue à l'effet, du créateur aux êtres sortis de ses mains; le vertige me prend rien qu'à regarder faire ces hommes si hardis, et je m'étonne moins de la puissance que de l'égarement de leur esprit. Un sentiment intime, le double sentiment de notre faiblesse et de l'immensité des œuvres qui sont sous nos yeux, et par delà la portée de notre vue, nous avertit qu'un des caractères de la vérité pour nous, ce n'est pas seulement sa lumière, mais aussi les ombres qui l'environnent au bord de ces régions sans bornes où elle s'enfonce et disparaît à nos regards. Ce que nous voyons à plein est limité : c'est l'œuvre qui sort des mains de l'homme que nous comprenons si nettement, et c'est justement lorsque je crois tout entendre dans les secrets du monde, que j'ai bien des raisons de penser que je suis le jouet d'une erreur. L'œil se perd dans l'immensité du ciel ; il s'abaisse vaincu par l'étendue sans bornes.
Et ce n'est pas seulement parce que les solutions des écoles allemandes répondent à tout que je m'en défie beaucoup, c'est encore parce qu'il y a dans ces écoles des solutions diverses, quel-
quefois opposées, qui tranchent également bien toutes les questions, depuis la cause absolue jusqu'aux phénomènes lès plus fugitifs. Le même mode de procéder vous donne ainsi deux ou trois explications plausibles de l'être, de la cause, du mouvement, du temps, de l'espace, de la substance, du phénomène, de ce qui passe, de ce qui dure. J'avoue donc que d'abord une facilité si grande à expliquer tout l'univers, et ensuite tant d'explications de rechange qui toutes s'adaptent assez bien au besoin de la discussion, me donnent à craindre qu'il n'y ait dans la direction et dans les procédés de ces écoles quelque ruse de la logique qui trompe le maître et les auditeurs, et les livre à un mirage intellectuel où manque et la solidité et la profondeur du monde réel.
Quoi qu'il en soit, nous sommes loin de méconnaître la beauté des intelligences qui. ont créé ces systèmes. On peut presque dire des grands philosophes qui ont jeté tant d'éclat sur l'Allemagne savante depuis près d'un demi-siècle, ce qui a été dit de Leibnitz par un brillant commentateur de Reid : ce Ses erreurs sont comptées au w nombre des titres de gloire de l'esprit hu- » main. »
L'école écossaise, loin d'avoir suivi la même route, se présente avec toutes les défiances et les
incertitudes qui doivent présider à la recherche de la vérité ; elle a la patience, l'exactitude des observations, la réserve dans l'induction ; elle ne précipite rien ; elle s'avance pour ainsi dire avec respect sur les bords des voies de Dieu; philosophie vraiment humaine, vraiment sensée, qui marche, si Ton veut, avec quelque lenteur, mais avec la lenteur des sciences physiques depuis qu'elles ont trouvé les ballons, la machine à vapeur et les lois de l'électricité.
Il faut l'avouer toutefois, ce bon sens, ferme et simple, qui a guidé Reid et Dugald-Stewart, manque un peu de hardiesse. Leur philosophie sage et mesurée laisse désirer quelquefois plus de rigueur et des proportions plus vastes. L'excès même de la réserve se marque dans les ouvrages des deux illustres professeurs. Les Écossais n'ont pu unir d'un lien solide les parties un peu éparses de leur système ; et bien que presque tout concorde, parce que tout y est marqué du sceau d'une recherche patiente de la vérité, il fallait une main plus ferme pour faire de la philosophie d'Edimbourg une machine puissante, un instrument efficace pour la découverte etla classification des vérités nouvelles. M. Jouffroy semble destiné à donner cette forme définitive à la philosophie écossaise : l'introduction dans laquelle il juge,
précise et rectifie les idées de Reid, témoigne de la force nécessaire pour accomplir cette œuvre. Le jeune compatriote de Descartes anime, par la hardiesse et la vigueur de son esprit, la sagesse un peu craintive du génie écossais. Armée par M. Jouffroy, cette philosophie me semble pouvoir braver aisément les dédains des écoles allemandes; sous une forme plus modeste, avec moins de fracas, je ne la crois pas destinée à succomber devant ces géants de la philosophie germanique qui croient atteindre de leurs longs bras les extrémité des l'univers intellectuel.
Trois points capitaux dans la philosophie d'Edimbourg arrêtent M. Jouffroy et résument à ses yeux tout ce que ce système contient d'idées fécondes pour le progrès des sciences métaphysiques.
Les Écossais ont établi, suivant lui, et mis au nombre des vérités incontestables :
1° Qu'il y a véritablement un ordre particulier de connaissances, qui porte sur des faits qui ne sont pas plus chimériques que l'objet des sciences physiques, et dont l'instrument est aussi capable d'atteindre la vérité que les cinq sens par lesquels nous atteignons le monde matériel. L'esprit humain, avec ses phénomènes, est l'objet de cette science ; l'instrument qui sert à les étu-
dier, c'est le sens intime. L'objet de cette science, qu'on nommera si l'on veut psychologie, est donc tout aussi réel, tout aussi près de nous, pour le moins, que les réalités du monde extérieur. Quant à la manière dont nous voyons, par le regard intérieur, ce qui se passe dans le monde nouveau, les Écossais l'ont expliquée, développée, démontrée avec autant de rigueur que l'anatomie et la physique ont pu en apporter dans la décomposition du mécanisme de la vision et de l'agencement des diverses parties de l'œil. Il est aussi certain que des phénomènes intellectuels et moraux se passent au-dedans de moi et que j'en suis témoin, qu'il est certain que la lumière du jour m'éclaire de ses rayons. Ainsi, une autre économie, mue par des lois qui ne sont pas des lois de la matière, vit au sein de l'espace, côte à côte de la matière. Là s'ouvrent, pour ainsi parler, d'autres cieux; là prévalent d'autres règles ; là brillent d'autres astres, comme dans l'Elysée du poëte : Sua sidéra nôrunt.
2° Une fois constatée la réalité de cette science de l'esprit humain, les Écossais ont montré que c'était dans la connaissance des phénomènes psychologiques, et là seulement, que se trouvaient les éléments qui servent ou serviraient à résoudre les questions plus générales que pose
la philosophie. En effet, dans l'ordre immatériel, nous ne connaissons directement et de façon à pouvoir l'étudier et la scruter que notre intelligence, et aussi, par une analogie qui sans doute n'est pas trompeuse, l'intelligence des autres hommes. C'est donc sur ce point unique qu'il faut chercher à surprendre les lois du monde des esprits, pour se livrer ensuite, avec la prudence et la sévérité requise à l'induction ; tout comme, d'un point de la terre et par l'examen attentif des faits qui s'y manifestent, on a surpris parfois avec une admirable exactitude les lois générales de tous les corps qui peuplent l'espace. Ainsi Newton, renfermé dans le cercle étroit de cette terre, ne pouvant interroger que la pierre qui gravite, les feux passagers et les ombres que les astres nous jettent en passant, Newton a retrouvé dans ces signes fugitifs le volume, la densité, la route, la vitesse des mondes; réduites aussi à l'observation de l'esprit de l'homme, c'est dans cette sphère si restreinte qu'il nous faut chercher les principes qui gouvernent l'économie des êtres immatériels. De même que l'orage régulier des marées est lié au mouvement des corps célestes, et que la vague qui brise contre le [rocher est l'écho de tous les mouvements de la matière dans les profondeurs
de l'espace, de même les phénomènes de l'esprit humain peuvent révéler, doivent révéler quelles sont toutes les mystérieuses puissances qui forment avec lui l'ensemble du monde spirituel.
3° Mais si ces deux univers, si différents et si près Tun de l'autre, sont l'œuvre de Dieu, il ne saurait y avoir deux manières d'en connaître les lois, et la méthode d'investigation sera la même dans l'ordre des sciences métaphysiques, des deux côtés l'infinie sagesse défie l'orgueil qui veut dans ses fantaisies reconstruire ce que Dieu a fait, et semble dire dans ses folles hypothèses : « Voyons comment je m'y serais pris à » sa place. » Deviner l'œuvre de l'homme, passe encore. Mon esprit, à toute force, peut inventer ce qu'un autre homme a inventé et retrouver ses conceptions par l'hypothèse et le raisonnement; mais, comme le dit l'auteur de Y Introduction, pénétré 'de cette disproportion accablante entre la sagesse d'en haut et l'esprit de l'homme, « les œuvres de Dieu ne se devinent pas ; et si, » au lieu de chercher à les connaître, telles qu'il » les a faites, on veut les imaginer il y a des » millions de chances qu'on ne rencontrera pas » juste. » Et ailleurs, attaquant l'école ontologique qui prétend fonder tout l'édifice métaphysique sur les données à priori de l'intelligence, il
s'exprime ainsi dans un langage aussi précis qu'animé : a II est vrai que les résultats obtenus » à l'aide de ce procédé (l'observation et l'induc- » tion), par le bon sens de l'humanité, sont loin » de présenter du monde visible ces images » complètes et détaillées que nous en ont don- » nées les philosophes de l'école ontologique, >» qui, parlant de l'être en soi, nous expliquent » de point en point et sans omettre une seule » opération, tout le mystère de la nature et de » la formation des choses. Mais tels qu'ils sont, » ces modestes résultats sortis de l'observation » présentent au moins l'avantage de ne point » en contredire les données, et ils ont eu le pri- » vilége de convaincre l'humanité qui les a » acceptés, double bonheur que n'ont jamais eu » ces magnifiques épopées philosophiques où » l'être et la cause, le temps et l'espace, le fini » et l'infini sont les héros d'un drame si précis » et si complet. »
C'est ce qu'avait dit admirablement J. J. Rousseau dans la profession de foi du vicaire savoyard, mais sans croire à ses paroles la portée d'une méthode ; « Où voyez-vous exister » Dieu, m'allez-vous dire? Non-seulement dans » les cieux qui roulent, dans l'astre qui nous » éclaire, non-seulement dans moi-même, mais
» dans la brebis qui paît, dans l'oiseau qui vole, » dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu'em- » porte le vent. »
La gloire de l'École écossaise est d'avoir donné l'autorité de la démonstration à ces trois vérités que nous venons d'exposer : qu'il y a une véritable science de l'esprit humain, que cette science est la racine de toutes les connaissances métaphysiques, que cette science doit procéder précisément comme les sciences physiques par l'observation et l'induction.
Mais, tout cela bien établi, une dernière question se présente, que l'École écossaise refuse systématiquement d'aborder, que l'auteur de Y Introduction remet à son véritable rang, c'est la question du fondement de la certitude. Où trouver la base inébranlable sur laquelle reposent, nous le soupçonnons du moins, les connaissances humaines ? Tant que ce problème n'est point résolu, tout reste en l'air, tout demeure, sinon pour l'instinct, du moins pour la réflexion, comme une image incertaine dont on ne saurait dire avec assurance si elle est ou non un rêve ; il faut lui donner, s'il se peut, la clarté limpide du réveil. Après avoir établi que ce problème est commun à toutes les sciences , et après l'avoir séparé de toutes les autres parties de la philoso-
phie, M. Jouffroy pèse la valeur de la célèbre solution donnée par Kant et n'hésite point à admettre, avec le professeur de Kœnigsberg, qu'un doute invincible plane à jamais sur la véracité de la raison humaine. Cette discussion mérite d'être l'objet d'un examen particulier auquel nous arriverons bientôt.
On le voit assez par cette dernière opinion, il s'en faut de beaucoup que M. Jouffroy entre dans l'École écossaise comme un disciple docile ; il est bien plutôt un réformateur. En le suivant dans la critique des Écossais sur les divers points que nous avons indiqués tout à l'heure, on ne peut pas méconnaître un moment la force et la fécondité de sa pensée : il n'accepte nullement toutes les décisions de Reid et de Dugald- Stewart. Il ne se borne pas à montrer la portée de leurs idées ; il étend et précise ces idées quand il ne les combat point. Une école qui se voue surtout à l'observation , a un écueil à craindre : elle peut prendre un caractère de timidité qui la tiendrait immobile dans le cercle des faits, et rendrait stériles les données mêmes de l'observation. S'il faut éviter la précipitation des procédés logiques, il faut aussi ne pas manquer de confiance dans les lois de l'induction, ces ailes de la pensée humaine qui la portent
vers les régions inconnues, sur la foi de cette idée : tout est souverainement raisonnable dans l'œuvre de la création.
M. Joufïroy a dû resserrer déjà dans des limites étroites l'exposé de ses vues sur toutes les parties de la philosophie écossaise; nous aurions peu de chance de donner à ses idées le degré de clarté suffisant, si nous voulions en abréger encore l'exposition. Il est mieux de nous attacher à quelques questions particulières qui puissent se séparer de l'ensemble sans trop d'inconvénients. Prenons tour à tour la question de méthode, comment arriver à la vérité? et celle-ci, supérieure à toutes les autres, l'homme peut-il atteindre la vérité?
Nous l'avons indiqué tout à l'heure, l'École écossaise a établi, et M. Joufïroy a fait ressortir avec plus de force, que la science philosophique ne peut s'élever que sur les bases de l'observation. Nul n'a plus de défiance et d'éloignement pour l'hypothèse en philosophie que M. Joufïroy. De là aussi sa disposition à rejeter tout ce qui tend à la solution des questions, à l'explication des problèmes, qui néanmoins, et il le sait mieux qu'un autre, sont le but de la philosophie, le prix auquel tendent les efforts constants de la philosophie. Mais comme chercher à résoudre
une question dispose toujours l'esprit à voir les faits sous un certain jour, à aider un peu à la lettre, à faire fléchir les expériences dans le sens des soupçons que l'expérimentateur entretient, M. Jouffroy éloigne les questions ; il les ajourne à un temps où la masse des faits observés étant assez considérable , les réponses que sollicite l'impatience de l'homme sur son origine, sa destinée, etc., sortiront sans efforts de tous ces fait placés dans un jour complet, sous l'œil de l'observation. Ainsi il faut attendre, étudier, accumuler les résultats de l'expérience, les léguer au besoin à ceux qui nous suivront dans la carrière philosophique jusqu'à ce qu'il arrive dans l'ordre métaphysique ce qui s'est rencontré dans la marche des sciences naturelles, que les problèmes se résolvent pour ainsi dire d'eux-mêmes à la suite d'une étude patiente et désintéressée de toute une suite de phénomènes.
Mais une grande objection se présente d'abord contre une pareille méthode : elle est lente cette méthode, et les questions sont pressantes : rien n'intéresse plus profondément les hommes que les sujets que traite la philosophie ; les fondements de la morale, l'origine, la destinée, la fin de Thomme, c'est le fond de ses pensées les plus sérieuses. Il pense à ces choses dans la santé et
dans la maladie, au grand jour et dans les ténèbres, dans l'appareil des fêtes, quand la tempête mugit, quand la nature étale ses plus magnifiques spectacles, quand les cloches des édifices élèvent leurs voix plaintives, quand la mort arrête soudainement la jeunesse dans la grâce et l'éclat de la vie. J'entends bien que le travail accumulé des générations pourra un jour, dans des siècles, trouver des explications à tout ce qui m'inquiète aujourd'hui ; c'est à merveille; mais il faudrait un désintéressement rare pour se résigner à ces délais; car c'est moi, c'est vous qui sommes ainsi en question. Il s'agit de Dieu, des fondements de la morale, de la réalité d'une vie future, et il nous est bien permis de désirer savoir le plus tôt possible ce qu'il faut en croire. N'allez pas me dire : Vous êtes bien curieux ! Le flot de la vie m'emporte. Où va-t-il? Qu'y a-t-il au détour de ce fleuve? Quelles plages ou quels abîmes? J'ai bien le droit de demander à la philosophie : « Ne vois-tu rien venir? » Et si elle me répond qu'elle ne voit que l'herbe qui verdoie, et la poudre, qui poudroie, mais que dans la suite des siècles on en verra probablement davantage, je trouve l'ajournement fort long. Ars loncja, vita brevis. — Passe encore pour la médecine et les sciences naturelles, ces sciences n'importent
qu'à cette vie. Mais je demande bien autre chose à la philosophie, et des choses qui ont de bien autres conséquences pour moi. Horace peut dire d'un ton léger :
Hue vina et unguenta et minium brève» Flores amœnœ ferre jubé rosœ.
Ces vins, ces parfums, ces fleurs qui vivent un jour, est-ce tout le lot de l'homme? Ces grandes ombres qui descendent des montagnes, cette nuit qui s'approche, ces idées de la mort qui voltigent comme des fantômes autour de nous ôtent quelque douceur de ces parfums, quelque éclat à ces fleurs. Comment s'étonner de l'empressement à chercher la vérité par une autre route que cette route si longue? Comment! nous ne savons rien encore de la vérité ? Tout est à chercher ? Qu'est-ce donc qui sortira de ce creuset de la science? Je mourrai sans en rien savoir? Toutes les générations qui ont passé n'en ont rien su : pas plus qu'elles n'ont su les lois du magnétisme et les règles d'une sage hygiène? S'il en était ainsi, malheur à ceux qui ont marché les premiers dans les sentiers de la vie. L'injus tice serait criante. L'homme se sentant né pour suivre la vérité et incapable encore de l'atteindre, aurait quelque droit d'accuser le sort, et rien ne
serait plus provoquant que cette voix tranquille qui nous dirait : Travaillez à résoudre ces doutes si terribles. Ils ne seront pas résolus pour vous ; mais un jour viendra où bien longtemps après que vous ne serez que poussière, vos travaux porteront leurs fruits, et l'on saura enfin les règles du juste, et les espérances raisonnables de l'homme hors du cercle de cette vie fugitive. De tous les dévouements, celui-là serait à coup sûr le plus difficile à montrer. Mais la philosophie qui prescrit cette patience, n'existe pas tant qu'il y paraît au premier aspect.
M. Jouffroy l'a déjà dit, et les hommes le savent confusément, toute vérité nécessaire à la vie morale est dans le monde, mais non point à l'état de science. Cette vérité, ces vérités nous poussent, nous pressent, nous éclairent, nous dirigent, mais elles ne se montrent point à nous face à face. La philosophie a pour mission d'écarter le voile qui couvre ces forces mystérieuses et de satisfaire cette noble curiosité de l'homme qui voudrait contempler les dieux qu'il adore. Jusqu'aujourd'hui, invisibles et présentes, elles travaillent le cœur humain comme des hôtes inconnus qui commandent avec empire; cela suffit à la marche du monde, cela suffit aux scrupules de la conscience. Écoutez ces voix qui parlent
bas, mais clairement, et vous saurez s'il faut aller au nord ou au midi, s'il faut vivre ou braver la mort, s'il faut, ô Régulus, retourner à Cartilage. Mais, si vous cherchez davantage, si vous voulez voir comment s'enchaînent les lois de cette économie supérieure qui vous attire et vous emporte, c'est au travail de la science à démêler tous les fils de ce tissu compliqué, ouvrage admirable d'une main si délicate et si puissante. Ainsi le monde n'est point une énigme sans mot, c'est plutôt une montre dont nous voyons clairement l'usage, qui marque l'heure avec précision, mais dont nous ignorons le mécanisme savant, digne objet de nos efforts, étude salutaire qui nous approche davantage de la lumière qui éclaire dès à présent tous les hommes.
Il est si vrai que ce n'est pas le mot d'une énigme que nous cherchons, que si demain un examen, prétendu plus sévère, venait à faire croire à des esprits faibles et hardis que les principes de la morale sont autres qu'on ne l'a cru jusqu'aujourd'hui, que les devoirs ne sont pas les devoirs qu'on s'imaginait, que l'homme fait très-bien, par exemple, de chercher d'abord le mal d'autrui, et ensuite son bien à lui, si l'on affirmait comme une doctrine excellente, et qu'on ne peut trop tut inculquer aux enfants, « qu'il
n'y a point de Dieu, que les astres se croisent sans règle sous la main du hasard, que la .vie future est un rêve absurde comme la vertu une chimère ridicule, qu'il n'y a plus lieu au désintéressement, au dévoûment, à l'héroïsme, et à l'héroïsme, au désintéressement, au dévoûment comme nous l'entendons. Si on parvenait à prouver cette thèse un peu mieux que ne l'ont fait jusqu'aujourd'hui ceux qui l'ont essayé, les hommes entreraient dans des transes bizarres, la folie se mettrait dans les intelligences bouleversées comme la peste dans une atmosphère viciée. Tant ces données instinctives, ces solutions de tout ce qui intéresse vraiment les hommes pour la vie morale sont puissantes, durables, indestructibles, bien qu'environnées d'obscurités et de nuages ; c'est j ustement la prétention qu'il est possible de trouver des principes nouveaux pour remplacer ces lois dernières qui possèdent le monde moral, qui a jeté sur la philosophie ces soupçons de chercher des chimères et de poursuivre des fantômes.
Non, ces grandes lignes qui encadrent l'humanité, ces chaînes si fortes et si douces qui la soutiennent et la contiennent, nul ne saurait les rompre, et les armes de la science humaine se briseraient contre cet immortel acier. Cette
langue commune à tous, entendue de tous, parlée intérieurement par tous, en tout temps, en tous lieux, nul ne peut prétendre à venir la changer; ces croyances si simples et si vraies, on pourra bien montrer les liens qui les unissent, combler les lacunes qui semblent les séparer, mais les bons ne doivent point craindre, les méchants ne doivent point espérer qu'elles s'altèrent. Elles animent les armées qui meurent en défendant leurs foyers ; elles suivent le sauvage errant au bord des fleuves déserts; elles sont debout dans les grandes cités que le faux savoir agite et trompe un moment. Les nations reviennent toujours à ces idées éternelles qui sont à la fois le fondement et l'objet de toute philosophie ; elles y reviennent comme les jeunes gens que la fièvre de la jeunesse a égarés et qui retournent toujours au sentiment de cette belle et profonde réalité qui éclaire les yeux sans les éblouir.
C'est dans ces convictions que se repose l'école écossaise; ce sont ces convictions qui inspirent M. Jouffroy sous le langage sévère de la philosophie. C'est là ce qui donne tant d'autorité et de poésie secrète à ses paroles. Ainsi entendue, la philosophie n'est plus une recherche pleine d'anxiétés dans de profondes ténèbres, c'est un .
voyage aux montagnes dont les sommets se dessinent déjà dans l'azur du ciel.
Mais comment l'auteur de l'Introduction concilie-t-il cette sérénité avec la crainte que la raison n'ait des raisons de douter d'elle-même?
Avant d'entrer dans l'examen de l'opinion de M. Jouffroy sur ce sujet, nous insistons sur un point qui nous tient fort à cœur et auquel la place éminente que M. Jouffroy occupe dans le monde philosophique, aussi bien que l'autorité de son caractère, donnent une gravité particulière. On serait dans une profonde erreur si l'on allait s'imaginer que M. Jouffroy se complaise le moins du monde dans les conséquences périlleuses qu'une mauvaise logique pourrait tirer de ce scepticisme sorti de l'école Kantienne ; tout au contraire il expose cette dernière incertitude de la raison avec une ironie secrète : il sent bien, il sait bien comprendre que ce sont là des difficultés qu'on peut trouver insolubles, mais qui, au fond, n'en sont pas plus sérieuses. Il demeure, après cette concession faite à l'autorité apparente du raisonnement, dans un état de tranquillité parfaite et de certitude complète sur tous les principes d'une philosophie sensée et dogmatique. Une difficulté insoluble n'est pas nécessairement une objection. L'esprit la conteste et passe, cer-
tain que dans un monde meilleur et sous une lumière plus vive, il en verra davantage, si la chose en vaut la peine.
Si l'on regarde attentivement à la nature de ce scepticisme plutôt accepté que professé par M. Jouffroy, on verra qu'à cette hauteur et dans son universalité, il ne met le désordre dans aucune des parties de l'édifice élevé par l'intelligence et assuré désormais contre toute tempête par tant de glorieux travaux. Le scepticisme a laissé à bon droit une mauvaise renommée ; si on le suit dans l'histoire de la philosophie, on le voit mettant aux prises les diverses forces de l'esprit humain, semant partout la défiance, et, dans un combat peu loyal, empruntant des forces à la raison pour miner sourdement l'œuvre de la raison. Venant s'en prendre tantôt à la morale qu'il bouleverse au profit des passions, tantôt aux principes des sciences qu'il repousse dans un empirisme grossier, le scepticisme partiel, mais infatigable, affaiblissait l'énergie de la pensée ; il avait comme rompu les anneaux de la grande chaîne de la certitude, et chaque vérité isolée succombait aisément sous l'effort du sophisme.
La gloire de Kant est d'avoir vaincu tous ces sceptiques subalternes, de les avoir repoussés de
poste en poste, de les avoir serrés et étouffés dans cette chaîne indissoluble et continue de la Vérité. Qui que vous soyez, n'attaquez plus tel ou tel principe, car tous les autres se lèveront à la fois pour protester contre vous ; ne vous en prenez pas à la morale au nom du sens commun, car on vous montrera que mettre la morale en problème, c'est mettre en problème les éléments les plus profonds du sens commun; n'imaginez pas de nous dire, en vous appuyant sur les apparences de la terre, que vous n'avez peut-être pas d'âme, ou nous vous montrerons que ce doute fait trembler aussi la terre sous vos pas, et que l'intelligence sans forme est tout aussi évidente que la matière et ses phénomènes. — En un mot, toutes les issues ont été fermées à ce doute systématique, et à chaque mot qu'il veut prononcer, il voit le chœur des vérités se dresser devant lui pour lui dire anathème.
Mais, il faut l'avouer, dans cette poursuite et cette défaite du scepticisme, Kant lui-même fut, au bout de sa carrière, comme frappé de vertige. Après avoir assuré l'ensemble des vérités, avoir éprouvé les liens qui les unissent, parcourant d'un œil satisfait tous ces magnifiques fondements de l'intelligence, ces bases qui vont aux extrémités de la terre, ces hautes murailles qui
touchent aux cieux, il se demanda tout à coup si ce grand spectacle ne serait pas une illusion de l'esprit? — On dirait que le scepticisme vaincu avait jeté en mourant un mauvais sort sur son vainqueur.
Mais on ne peut trop y insister : cette dernière incertitude, cette inquiétude qu'on ne sait comment apaiser, laisse tout l'arrangement de nos convictions parfaitement intact ; le scepticisme étroit et dangereux de Hume et de tant d'autres n'est plus admissible. La raison est parfaitement dogmatique; la raison, c'est-à-dire tous les éléments de l'intelligence conspirent impérieusement à démontrer une suite de vérités qui s'unissent et se défendent comme une armée, comme la légion romaine avec des forces diverses si habilement combinées. Ces vérités sont à prendre ou à laisser dans leur ensemble. Chacune répond'des autres; et dorénavant ce n'est plus pièce à pièce que le scepticisme pourra détruire le monde : il faut qu'il dévore tout d'un seul coup. Un philosophe a dit : On ne fait point au scepticisme sa part ; une fois introduit dans l'entendement, il ï envahit tout entier. Oui, si en effet on lui fait sa part au dedans de l'entendement ; mais si on le relègue dans cette région vide où nous portent les derniers efforts de la logique
•sans nous y soutenir, monde chimérique et romanesque où l'on ne voit réellement que la nuit, où l'on n'entend réellement que le silence, le scepticisme est là dans son vrai domaine ; il erre, sans pouvoir y pénétrer, autour de l'édifice solide qu'a élevé la pensée de l'homme, et contre lequel nulle pensée humaine ne saurait prévaloir. La réunion des principes intellectuels et moraux, admise et révérée par l'humanité, ne saurait être enlevée par surprise. Le doute de Kant n'y dérange rien. Que dit-il, en effet : Que tout ce bel ensemble qui nous paraît briller d'évidence et rayonner de puissance, pourrait n'être pas, si par grands hasards, la raison de l'homme était folle. Ainsi, ou la raison humaine est folle, et il n'y a plus alors, pour être conséquent, qu'un grand cri de désespoir à pousser; ou elle est dans le vrai, et alors encore il faut que les sophismes se taisent ; où il n'y a rien, le vice même, l'erreur même, perdent leurs droits ; s'il y a quelque chose, il y a tout, on vous l'a démontré, et vous n'avez su rien répondre. Le scepticisme de Kant gagne beaucoup à être connu, et en l'expliquant avec toute la clarté et toute l'étendue possible, on écarte toute conséquence dangereuse. Ce scepticisme est assurément des plus honnêtes, et sur les froides som-
mités où il s'est retranché, vous ne trouveriez pas un brin d'herbe malfaisante ; dans cette solitude inaccessible qui est son domaine, il n'entend soutenir aucun rapport avec quoi que ce soit. Il regarde ou croit regarder d'en haut passer les générations humaines. Ne lui parlez pas, il ignore votre langue . Ne l'interrogez pas sur les passions, les plaisirs, les orages du monde, il n'en sait rien. Il ne sait rien de rien; s'il était certain de quelque chose, il serait certain de ce que la raison dit de plus sain, de plus droit et de plus honnête. Il s'afflige seulement de l'idée que tout cela n'est peut-être que le rêve d'une ambre. C'est pour ne pas admettre ce qui est indémontrable qu'il s'est fait scepticisme ; comment voulez-vous qu'il admette ce qui est absurde?
Quiconque a regardé face à face ce visage sévère et grave du scepticisme kantien se gardera bien de lui demander de guider la troupe insensée des passions, et de fouler sous des danses légères les lois du juste et du vrai. Il est bien de le montrer dans toute sa force pour le montrer aussi dans toute son innocence.
On le voit par les termes les plus généraux du problème. Il n'est ni dangereux ni immoral de le poser. — Entrons un peu plus avant dans le détail., et voyons si aux yeux du sens commun,
d'une part, et pour le regard plus exercé de la science, d'une autre part, il est raisonnable et bien fondé dans ses données. — Écoutons d'abord M. Jouffroy déterminer les limites de la question dans cette*langue forte et précise qui lui est familière :
« De quoi la raison doute-t-elle? des principes » qui la constituent, des principes qui sont pour » elle la règle même de ce qui est raisonnable et » vrai? Quels moyens a-t-elle pour résoudre ce » doute? elle n'en a et n'en peut avoir d'autres )) que ces principes mêmes ; elle ne peut donc » juger ces principes que par ces principes ; » c'est elle qui se contrôle, et si elle doute d'elle » au point de sentir le besoin d'être contrôlée, » elle ne peut s'y fier quand elle exerce ce con- » truie. Cela est si évident, que ce serait faire » injure au bon sens d'insister. Il y a en nous, et » il est impossible qu'il en soit autrement, une » dernière raison de croire : en fait nous doutons » de cette dernière raison. Évidemment ce doute » est invincible ; autrement cette raison de croire » ne serait pas la dernière. »
Plus bas, après avoir expliqué comment il était naturel que la philosophie s'épuisât d'abord en efforts pour chercher les bases de la vraie vérité et résoudre la question de la certitude, l'auteur dit :
« L'erreur des philosophes de la période cartésienne est excusable, elle était même nécessaire. Il fallait toutes ces tentatives pour dégager la question, pour la réduire en ses vrais termes et pour mettre à nu l'impossibilité radicale où est l'esprit humain de la résoudre ; mais lorsque cette impossibilité a été proclamée par l'École écossaise, lorsqu'elle a été posée d'une manière invincible et avec une admirable précision par Kant, on ne conçoit plus l'illusion de la période allemande, et on est réduit à admirer, sans concevoir comment elles ont pu satisfaire un moment des esprits aussi éminents, les ingénieuses mais impuissantes théories, au moyen desquelles Fichte, Schelling, Hegel et M. Cousin parmi nous, ont pensé sauver la connaissance humaine de l'incontestable arrêt de la philosophie critique, et dissiper par l'esprit humain un doute qui, frappant l'esprit humain lui-même, ne saurait jamais être détruit. »
Dans un certain conte très-populaire en Allemagne, le principal personnage raconte qu'il s'esi pris par les cheveux et soutenu en l'air à bras tendu ; demander à la raison de se prouver à ellemême qu'elle est raisonnable, c'est demander à un homme de se soutenir en l'air à bras tendu .
Ainsi, selon la démonstration de Kant, l'homme pourrait bien prendre les singularités de son cerveau pour les.lois absolues des choses, et le voilà enfermé sans espoir dans cette prison de luimême, prison obscure, sans issue, sans jour quelconque sur la réalité extérieure à lui. Le voilà en face d'un problème qui l'oblige à se défier de tout ce qui est lui-même, et chaque fois que, dans cet examen de lui-même, fait par luimême, il vient à se rencontrer, forcé de reculer avec terreur en se disant : « C'est encore moi, » il aura beau monter sur les pics les plus élevés, descendre dans les plus profonds abîmes pour y chercher cette vérité qui le fuit, s'il entend, qu'il tienne son oreille pour suspecte, car elle est sienne; s'il voit, qu'il se défie de ses yeux, car ils sont siens ; quoi qu'il fasse, où qu'il aille, il ne peut s'échapper; car on peut assurément dire pour le moins sans exagération, qu'il
Monte en croupe et galope avec soi.
Comme qu'on s'y prenne, l'exposé même du problème a quelque chose de ridicule, et c'est un argument contre cet ordre de difficultés, c'est une révolte du sens commun dont il faut tenir compte.
Si la question, tout absurde qu'elle paraît, n'était qu'une ruse de la logique, on pourrait se borner à en chercher la réfutation à la source même d'où est sortie l'erreur. On montrerait, on essayerait du moins de montrer que le problème logique, comme l'appelle avec précision M. Jouffroy, ne remplit pas, dans ses données, les conditions mômes de la logique, que non-seulement il renferme une contradiction dans les termes, mais qu'il va contre les principes de la logique, en déclarant au début qu'il faut raisonner sans prémisses, et, pour parler le langage de l'École, tirer une conséquence en repoussant toute majeure, quelle qu'elle soit. Nous traiterons ce point dans un autre moment. Mais, il faut l'avouer, ce qui aide les hommes qui se sont le moins occupés d'études et de subtilités philosophiques, à comprendre toute la portée de ce tour de force de la logique, c'est que l'imagination elle-même, dans ses rêveries, porte l'âme vers ces régions où le raisonnement, en apparence le plus sévère, a poussé l'esprit de Kant. Il est des instants, qui ne l'a éprouvé? où l'on se sent comme surpris de sa propre existence, où le sentiment de sa propre personnalité paraît tout étrange, où l'on sort tout à coup de la possession tranquille et régulière de soi-même pour s'étonner de soi ; on ne
comprend plus ni sa propre existence, ni ce qui se meut à l'entour. Les souvenirs même flottent confus dans la mémoire, et ne laissent plus qu'un sentiment incertain de l'identité personnelle ; et dans ce demi-sommeil, tandis qu'on laisse errer le regard autour de soi, au-dedans de soi, comme un mirage qui va peut-être se dissiper, on se demande presque : Qu'est-ce que toutes ces apparences? Qu'est-ce que moi-même et tout ce qui m'environne ? Tout cela est-il bien réel?
Les impressions sont passagères. L'homme ne tarde pas à ressaisir le sentiment simple, complet, énergique, harmonieux et de son existence et de tout ce qui est et se meut autour de lui. Cet univers qui s'en allait comme une vapeur se dissipant et disparaissant dans l'air, ne tarde pas, au réveil du bonheur, à reprendre sa forme., ses couleurs, ses mouvements. Mais nous constatons cet état passager d'abord parce qu'il fait mieux comprendre qu'une description purement scientifique la valeur de ce problème logique. Xous le constatons surtout pour montrer que toute faculté de l'esprit humain, livrée à ellemême et sans contrôle, pousse à peu près aux mêmes erreurs. L'imagination, dans le sommeil des autres facultés , suppose un fantôme de
monde contemplé par des fantômes qui n'ont point d'existence. Dans un instant, nous verrons le raisonnement proclamer aussi à lui tout seul quelque chose de semblable. Il le dira plus gravement et le soutiendra plus longtemps, parce qu'il est, de sa nature, plus subtil et plus obstiné que l'imagination, et il deviendra visible que nous n'avons pas trop de l'usage simultané de toutes les forces et de toutes les facultés de l'intelligence pour atteindre à la connaissance et pour garder le sentiment de la vérité.
L'imagination avait fait là un rêve qu'elle ne peut pas supporter elle-même, tout imagination qu'elle est. Elle ne peut plus, quand on l'interroge, se représenter ces royaumes vides, séjours d'ombres sans réalité. Ce nihilisme insensé la fatigue et la révolte. Ses ailes ne la soutiennent plus dans ces espaces sans air où elle s'était hasardée.
y^en sera-t-il pas de même du raisonnement et ne faudra-t-il pas qu'il demeure convaincu qu'il n'a pas droit à cette incertitude insurmontable qu'il proclame : poussons-le donc à ses dernières fins, pour montrer les lois dernières et suprêmes qu'il ne peut transgresser.
Que dit le scepticisme raisonneur? Que la raison n'est peut-être pas raisonnable, en d'autres
termes , que cette vérité première à laquelle toutes les autres empruntent leurs preuves, a besoin d'être prouvée à son tour, c'est-à-dire encore, que toute preuve a besoin d'une preuve et cela à l'infini ; car, ne pouvant pas me représenter une preuve qui ait plus d'autorité pour la raison que le complet assentiment qu'elle tire d'elle-même, si par miracle on pouvait lui fournir hors d'elle-même un témoignage intelligible de sa véracité, elle aurait l'obligation de demander sur quoi repose ce nouveau témoignage, et nous voilà sur une pente qui nécessairement n'en finit pas. On doit, sur cette pente éternelle, chercher toujours sur quelle autre vérité repose la vérité qu'on aurait atteinte. La certitude se dérobe toujours. Pour mieux dire, à ce compte, la vérité serait parfaitement inaccessible ; l'esprit dans cette recherche serait une sorte de juif errant, ne pouvant s'arrêter un moment dans sa marche. Il y a plus, de ce qu'il n'y a point de vérité première, il suit qu'il n'y a pas de vérité du tout ; car ce singulier principe, que toute vérité repose sur une autre vérité, implique à la fois qu'il faut chercher une vérité première et qu'il n'y en a pas.
Mais l'univers entier se dérobe sous les pieds du sceptique. S'il ne reconnaît pas de vérité pre-
mière, il n'y a plus de raisonnement pour lui ; il ne peut pas même donner la raison de son doute, si petite qu'elle soit. Sa logique n'a plus de point d'appui : il pose son levier sur le vide ; car il faut que le sceptique fasse de deux choses l'une, ou bien, affirmant l'existence de celui qui doute, il laisse pénétrer dans l'édifice de ses incertitudes une certitude qui attirera tout à elle et rompra tout l'équilibre de ses chimères en pesant de tout son poids sur elles ; car l'autorité de sa propre existence n'étant chez le sceptique ni plus ni moins grande que la certitude de l'existence d'autrui, que la certitude de l'idée que tout effet a une cause, que la certitude que la droite est le plus court chemin, il ne pourrait faire comprendre à personne pourquoi l'une de ces vérités garderait toute la réalité d'un principe inébranlable, tandis que les autres seraient sacrifiées sur l'autel du doute ; ou bien encore niant la certitude du sujet qui doute comme de tout le reste, il lui faudra subir la confusion d'admettre, au début d'un système tellement scrupuleux qu'il n'est satisfait d'aucune évidence, cette absurdité palpable qu'une question pourrait être posée par un être qui n'existerait pas, qu'un sujet douteux peut certainement exprimer un doute ; et dès lors, si cette première
infraction est loin du bon sens, la discussion est fermée. Nous n'avons plus de termes communs pour nous contredire ; nous ne pouvons plus parler de rien qui ait un sens, dans quelque langue et sous quelque signe que ce puisse être.
Ce n'est donc point le raisonnement qui peut légitimement et en vertu de ses lois poser la question du sceptique, et s'il semble la poser avec une certaine autorité, il faut que l'erreur se cache sous des déguisements qui peuvent certainement être démêlés. Sur la même question l'imagination se trompait elle-même et croyait se figurer ce qu'il n'est pas possible de se figurer. Le raisonnement ne serait-il pas dupe aussi de luimême? n'irait-il pas, emporté par son mouvement, au delà de ses limites? ne se jouerait-il pas avec des termes dépourvus de sens et qui n'auraient qu'une forme trompeuse de la raison?
Peut-être qu'en suivant la logique dans sa
marche, étudiant le rôle qu'elle a joué dans le
monde et dans les sciences nous trouverons la
raison de ses excès, et voyant comment est née
cette question du scepticisme, nous ne tarderons
pas à trouver tous les signes d'une maladie
naturelle à chaque faculté de l'esprit livrée à
elle-même.
Comment est venu ce scepticisme désespérant? Comment a-t-on été amené à concevoir cette insupportable inquiétude ? Voilà déjà longtemps que l'esprit humain a donné les premiers signes de ce mal ; on le voit déjà se montrer au fond de l'histoire de la philosophie grecque, dans le demi-jour de l'école éléatique ; mais il ne se posa jamais avec la précision audacieuse qu'il vient de recevoir de la main du temps et du travail de la discussion. Le scepticisme, tel qu'il a été connu et pratiqué longtemps dans le monde philosophique, s'était attaché surtout à l'incertitude de nos divers moyens de connaître,, à l'inexactitude et à la contradiction du rapport des sens, aux erreurs de l'imagination, aux défaillances du raisonnement ; mais on en vint à montrer aux défenseurs de ce système qu'ils outraient tout en poussant leur défiance si loin , et il leur fut surtout démontré que c'est l'intelligence elle-même qui découvre et rectifie ces erreurs, dont on l'accuse mal à propos, et que si les instruments de la connaissance dévient quelquefois de leur route, c'est du fond de l'intelligence que part la lumière qui remet tout dans la droite voie.
L'intelligence s'était donc ainsi réhabilitée; il fallut donc aussi que ceux qui veulent absolument douter, missent en doute cette lumière su-
périeure, qui contrôle et dirige les instruments de la connaissance. Tant qu'on n'eut pas réfuté les conséquences exorbitantes que les sceptiques avaient tirées de quelques chances d'erreur dans nos moyens de connaître, leur sincérité n'alla pas plus loin ; mais dès qu'on leur eut montré au fond de l'esprit ce point lumineux sous lequel comparaissent et ce que nous savons, et les moyens d'arriver à la science , alors force fut bien au scepticisme de chercher à obscurcir la clarté naturelle de cette lumière si pure, et il demanda hardiment si elle ne serait pas une illusion, et si sa flamme trompeuse n'éclairait pas des erreurs.
L'esprit était tombé là dans son propre piège ; la pente du génie philosophique des temps modernes poussait là.
On peut l'affirmer sans crainte d'être démenti par l'histoire, toute philosophie exclusivement analytique, produit le doute pour dernier résultat : le principe de la décomposition appliqué à tout ordre de connaissances humaines s'étend à tout ce qui est dans l'esprit et finalement à l'esprit lui-même. Les heureux résultats et les découvertes inattendues qu'amène le travail de la décomposition enhardirent les intelligences par delà toutes les bornes : elles en vinrent à croire
que rien n'est simple ni irréductible ; que toute vérité renferme plusieurs vérités; que partout l'unité n'est qu'apparente, et qu'avec un peu plus de persistance et de dextérité on diviserait ce qui paraît irrévocablement indivisible ; on dirait que l'on veut appliquer aux choses intellectuelles le principe de la divisibilité de la matière qui sépare toute parcelle en deux parties avec le tranchant de la pensée , à défaut du tranchant de l'acier; ce qui résistait à l'analyse, on ne Ta plus tenu pour indécomposable. Mais on a attribué à la faiblesse des moyens de décomposition la résistance de tout ce qui se présentait comme un et irréductible, et le doute a regardé d'un œil inquiet ce prétendu atome sous lequel il soupçonnait une complexité secrète. Ainsi tout s'en va en poussière dans le monde des idées, en poussière impalpable et qu'on s'acharne tous les jours à diviser, et par une marche inverse, mais qui tient aux habitudes d'esprit que donne l'analyse; lorsque l'on a voulu procéder synthétiquement et débuter par des principes absolus, on n'a jamais pu trouver un principe qu'on ne supposât appuyé sur un autre; et il est résulté de là que, si l'analyse ne donne plus qu'une poussière qui échappe au regard, la synthèse, à son tour, ne peut plus trouver un principe assez large pour
s'y appuyer. C'est la marche du raisonnement livré à lui-même : une analyse sans fin, une synthèse sans fin, une synthèse sans commencement.
Qui n'a présents à l'esprit des exemples de ces prodigieux excès? Quand l'archange de Milton roule sans fin dans un vide sans fond, il offre une image fidèle de cette chute de l'esprit arrivé à ses limites et se précipitant dans le gouffre des chimères : inania régna.
L'esprit emporté par le mouvement que lui imprime la logique avait été à toutes les époques plus ou moins frappé de ce vertige ; mais jamais, et la chose est naturelle, l'invasion du mal n'avait été plus générale et plus profonde qu'aux jours où nous vivons. La logique a en effet quelques droits de s'enorgueillir : elle a remporté depuis deux siècles les plus glorieux triomphes ; elle a épuré les religions, elle a agrandi et simplifié les bases sur lesquelles reposent les sociétés ; elle est entrée dans le sanctuaire et elle a livré au soleil dévorant de l'examen tout ce qu'il y avait de périssable sur les autels : elle s'est promenée dans les rangs de la société et elle a durement et efficacement secoué cette échelle hiérarchique où la force et le préjugé avaient fixé la place de chaque homme ; elle a remis les sciences
physiques dans ces routes infinies qui mènent à la vérité. La logique a été l'âme de tous les grands événements de l'histoire depuis bientôt trois cents ans et surtout depuis cinquante ans : Rousseau avait parlé la langue sévère de la logique à l'Église éperdue: l'héroïsme des jeunes généraux de la Révolution servait la cause de la logique sur les champs de bataille ; il était fort simple qu'après tant de bienfaits la logique dominât toutes les facultés de l'esprit et leur fit faire silence plus tard; elle, qui avait détruit tant de bizarres rêveries, inspira d'autres rêveries. Dans les espaces sans bornes où la pousse sa propre force, elle s'unit aux pensées mélancoliques. Interrompant et décomposant tout, elle ôta leur charme aux passions, sans rien mettre à leur place ; l'âme devint comme lasse de raison, triste et dédaigneuse et découragée ; décolorant ce qui est et regrettant ce qui ne peut être. Et cette habitude du langage abstrait qui s'est répandu parmi nous et est devenu familier à presque tous donna une facilité de dissoudre les pensées, les sentiments, les croyances, et de montrer le vide, le prétendu vide de toutes choses à des êtres que l'usage régulier de leurs facultés aurait menés à une vie commune et heureuse.
C'est que la logique, comme tout autre instru-
ment de découverte, ne suffît pas à établir la connaissance ; c'est que l'analyse, comme toute autre méthode scientifique, ne suffit pas à montrer la vérité. Toute faculté de l'esprit, isolée et abandonnée à son propre jeu, perd son caractère raisonnable, et toutes les parties de l'esprit sont contenues et modifiées l'une par l'autre ; si vous les laissez sortir du cercle de leur harmonie, vous verrez l'intelligence éclater en ruines.
Nous commençons ici à voir d'où vient le mal : on sent que nous n'avons pas trop de l'ensemble de nos facultés pour nous élever dans la région de ces vérités supérieures et compliquées, objet de tant d'inquiétudes et de préoccupations. Et comme la connaissance des règles de l'équilibre ne suffirait pas à nous guider sur les hauteurs au bord des abîmes, et qu'il y faut le concours de tous les sens et de tous les instants , il faut aussi, dans la recherche de la vérité, l'action simultanée de toutes les facultés de l'âme, le secours de tous les procédés qui règlent et soutiennent l'esprit dans sa marche : visiblement la Providence l'a voulu ainsi, et la constitution intellectuelle de l'homme en dépose.
Les progrès et l'autorité des sciences mathématiques ont causé de fâcheuses illusions sur la puissance du syllogisme et de tous les artifices
de la logique. Qui me donnera, dans l'ordre des sciences philosophiques, des termes premiers assez simples pour que je me hasarde à les combiner aveuglément suivant la méthode algébrique? Qui osera dire que ces termes premiers sont là parfaitement limités et déterminés, et qu'il n'a rien été omis ou rien mis de trop? Les abstractions nettes et précises des mathématiques donnent la science du nombre et de l'étendue ; mais elles n'enseignent et ne sauraient rien enseigner sur la réalité complète des choses ; les êtres vivants, les choses réelles, le monde et l'homme tels qu'ils se présentent à l'état de problème devant l'œil des philosophes, ne pourraient se réduire à cet état de dissection tellement simple qu'il soit possible de s'en jouer comme d'une abstraction, qui peut être livrée en toute sécurité aux" artifices du pur raisonnement. — Plus les questions que se pose l'intelligence de l'homme se compliquent et s'élèvent, plus il est nécessaire que toutes les forces de l'intelligence se mettent simultanément à l'œuvre , que tous les procédés d'aborder et de connaître les réalités soient mis en jeu à la fois, afin de faire face à l'infinie combinaison , quelquefois à l'indivisible combinaison des choses. L'intelligence a été douée de forces variées qui conspirent dans leur
harmonie à mettre l'homme dans cet équilibre moral qui est la connaissance et le sentiment du vrai. Toute faculté de notre esprit a été dans ce but fortifiéeet tempérée par d'autres facultés , à peu près comme dans un compensateur les lames opposées dans leur jeu annulent toutes chances d'erreurs.
Livrez les grands problèmes du monde à l'imagination pure , elle vous conduira dans ces palais bizarres du mysticisme où le pied de l'homme ne peut se poser, et qui s'écroulent au moindre souffle du raisonnement. Livrez ces problèmes à l'examen de la logique pure, dans son infatigable activité, celle-ci va corroder et user toute donnée première. Elle demandera pourquoi à tout principe premier, et rendra la synthèse impossible ; et si vous cherchez au fond des faits pour en découvrir les éléments simples, elle divisera là où l'imagination même ne se figure plus la division, et rendra ainsi l'analyse illusoire,
La logique n'est qu'un instrument qu'on doit conduire, diriger, arrêter. Par son action isolée, elle va droit devant elle, court toujours dans le vide comme dans le plein, dans un monde d'hypothèses comme au milieu des réalités, rangeant, combinant, transformant des paroles, même
quand ces paroles ont cessé de représenter des faits, jouant avecles mots, les faisant passer par des filières subtiles, formant sous l'effort du raisonnement d'autres collections de mots qui ont l'air de dire quelque chose lorsqu'ils ne signifient plus rien du tout, tant la logique les déguise sous une l'orme essentiellement raisonnable. Ou a peine à croire à des folies au milieu de procédés si raides et si précis, et l'on finit cependant par se trouver au milieu d'un brouillard épais, loin, bien loin des réalités, environné de fantômes qu'a évoqués l'infatigable magicienne.
Vous lui avez demandé d'éprouver le monde, de chercher les liens qui unissent les vérités entre elles, de voir dans quel ordre elles s'enchaînent; de chercher, de découvrir et leurs dépendances et leurs bases ; la voilà donc partie pour cette recherche ; si vous ne fixez le cercle de sa course,, vous allez la voir revenir vous dire effrontément que tout est vérifié sauf un fait, que tout enchaînement est manifeste à cela près d'une difficulté, à savoir que la raison humaine n'a pas fourni de preuve qu'elle était raisonnable, et que, cette preuve manquant, tout est frappé d'incertitude ;. qu'il faudrait s'arranger pour que la raison, suspecte dans sa propre cause, trouvât quelque part un bon répondant.
Or remarquez que cette prétention du raisonnement ne serait point satisfaite, quand, par miracle, Dieu lui enverrait d'en haut une attestation que la raison est capable de discerner le vrai ; le raisonnement s'en prendrait sur-le-champ à Dieu lui-même ; il dirait : « Il est vrai que nous igno- » rons les ressources infinies de la toute-puis- » santé intelligence, et que Dieu a assurément, » pour connaître, des secrets qui nous échap- » pent; mais toujours est-il que cette suprême » intelligence est une et indivisible, car sans cette » condition elle cesserait d'être intelligence. Mais » si elle est une, comment peut-elle s'assurer » elle-même qu'elle-même n'est point en défaut? » C'est toujours la confusion du juge et de sa » partie ; et si Dieu se pose le problème de l'ob- » jectifet du subjectif, il n'y a point de toute- » puissance ni de toute-intelligence qui tienne, » il ne peut pas le résoudre. »
Ainsi va d'insolence en insolence cette force aveugle et téméraire de la logique. La logique ne peut agir régulièrement que si elle est retenue et enchaînée par des données premières. Si on lui laisse ronger cette chaîne, elle s'élancera pour tout briser.
Ni faciat, maria ac terras cœlumque profundum Quippe feront rapidi secum verrantque per auras.
Pour nous, indépendamment des protestations de toute l'intelligence contre ces folies du raisonnement, nous nous disons que si l'esprit de l'homme était réellement enfermé dans ces v v. t ■>gories de Kant, il ne serait pas si troublé et jouirait au contraire d'une sécurité profonde au sein d'une erreur indestructible. Le doute n'aurait jamais pénétré dans cette machine si subtilement arrangée pour retenir l'âme prisonnière. L'homme se croirait en possession du vrai d'une foi bien autrement ferme, et c'est l'apparition même de ce doute qui proteste contre sa légitimité.
A cela, toutefois, la logique peut bien répondre encore que cette disposition à douter est une forme fatale de l'intelligence, que c'est aussi une catégorie.
On n'en finit jamais avec les chicanes de la logique.
Laissons donc la logique errer à son aise et en même temps, parce qu'elle s'égare quand elle n'est point contenue, ne cessons pas d'ajouter foi à ses découvertes quand elle agit dans les justes limites que l'intelligence lui doit prescrire. Ne nous défions point d'elle à toujours, parce que laissée libre, elle, qui est née pour servir, s'est amusée à nous effrayer de la vue d'abîmes
qui n'existent pas. Mais regardons d'un œil tranquille ce monde tout rayonnant d'évidence. Frappez du pied la terre, le sol résiste. Tout est vrai de ce que vous voyez en vous et autour de vous, et les traits de la vérité s'enfoncent dans l'âme avec une irrésistible autorité. Ce n'est point un rêve que ce monde extérieur travaillé par une infinie sagesse, ce n'est point un rêve que ces astres qui brillent à travers les teintes sombres de la nuit, que ce dôme éclatant que le matin allume dans les cieux; ce n'est point un rêve que ce foyer de justice et de vérité que l'âme poursuit et surprend dans les profondeurs de l'infini. C'est le scepticisme qui est un rêve. La raison a eu un moment peur de son ombre, voilà tout.
A ïî. CELESTIN DOUDAN
Cambrai, 19 septembre 1823.
Ton indisposition, mon cher ami, ne serait-elle pas une petite fable pour te dispenser de venir à Cambrai? Je le désire tant que je le crois, mais j'en appelle à ta conscience et t'engage bien vivement à ne me point tromper.
Pourquoi ne m'as-tu pas écrit à Paris ? J'attendais une longue lettre telle que je te l'avais demandée. Les Suisses meurent d'ennui quand ils sont loin de leur pays. A la bonne heure. Il y a jusqu'àtrois personnes ici qui pourraient me faire comprendre cette maladie-là, mais le reste, le reste ! On asine dans toute la force de l'expression. Encore si on osait médire, mais point. Il faut être bien au fait de la position de chaque per-
sonne l'une devant l'autre pour comprendre quelques demi-mots; autrement il faut dormir.
Et l'on demande l'heure et l'on bâille vingt foi? Qu'on ne s'émeut pas plus qu'une pièce de bois.
Voulez-vous parler politique? Oh ! prenez bien garde. Monsieur est l'ami du sous-préfet ; madame est lacousine du maire. De littérature ? Ah ! c'est différent. Tous les regards s'animent ; chacun se prépare à écouter un oracle connu par quelques petites productions à la Société d'émulation. Il se lève et dit d'un ton inspiré que Voltaire est plus spirituel et Rousseau plus éloquent. Un vieil inspecteur des eaux et forêts fait quelques plaisanteries sur la Pucelle et la Nouvelle- Héloïse et toutes les femmes tâchent de rougir pour faire croire qu'elles ont lu l'une et l'autre. Puis vient un petit abbé qui trouve YAnti-Giton fort impertinent. Que le diable emporte les conversations où l'on ne peut parler de quoique ce soit qui tienne à quelque chose sans entendre débiter quelque lieu-commun bien plat ! J'aimerais cent fois mieux entendre donner une bonne recette pour faire une soupe, qu'un animal qui vient me dire à l'oreille de peur de se compromettre : «Monsieur, j'ai remarqué que l'amour- » propre était le mobile de tous les hommes. »
Il n'y a vraiment ici qu'une plante qui réussisse. Ce sont les jeunes filles. A dix-huit ans, on peut avoir tout son esprit sur sa figure. Quand une jeune fille parle, son geste, ses yeux, sa bouche, suffisent à tout. Elle pourrait ne faire que semblant de parler et aurait toujours beaucoup d'esprit ; mais ces plantes sont rares et souvent piquées des vers.
Je regretterai toujours les hommes avec lesquels on peut agiter des questions utiles, traiter des intérêts élevés, s'enflammer l'un l'autre, se livrer à tout le désordre et à tout l'élan de ses facultés, sans être traité de fou et de pédant. Malheur aux gens qui répètent trop souvent ces mots-là! Je crains bien qu'ils ne comprennent pas la vie.
Tout ce babillage est une preuve d'amitié dont tu n'abuseras pas. C'est te dire de ne pas montrer ma lettre, même aux personnes que je regarde ici comme exceptions. D'abord, parce que tout mon verbiage est ridicule ; ensuite, parce que l'esprit de corps entre toujours pour quelque chose chez tout le monde.
Tu serais bien aimable si tu voulais venir causer et médire avec moi ces jours-ci. Toi qui t'acquittes si bien de l'un et l'autre, trouves-tu beaucoup à qui parler? Je n'ose plus essayer
personne. Il y a des hommes si ombrageux, que leur présenter certains principes c'est présenter de l'alcali volatil au nez d'un âne. Il y en a déjà deux ou trois dont j'ai failli essuyer les ruades.
Ma lettre doit t'arriver ce soir; réponds-moi longuement, car je n'ai pas de livres. Je m'ennuie ; je t'attends ; je t'embrasse.
Cependant, si tu étais réellement malade, ne risque pas la voiture, — mais aussi, ne risque pas un mensonge et prends pitié de ma bonne foi.
AU MEME
Paris, 3 Avril 1828. .
Je t'ai écrit fort à la hâte hier, mon ami. Il était tard et j'étais pressé. Aujourd'hui, j'ai un peu de. loisir; causons. J'aurais bien quelques reproches à te faire de ne pas profiter de la solitude de Rieux pour m'écrire une bonne et belle lettre qui ne contienne ni réticences, ni promesse de s'expliquer plus au long une autre fois. Quel que soit le nombre de tes occupations, on peut faire tant quand on est tout seul ! Pas de visites, d'invitations, d'importunités de toutes sortes.
C'est un paradis qu'une situation pareille ; paradis à peu près, pourtant. Il y manque une jeune fille bien aimable, bien douce, bien spirituelle, aimant peu le monde et beaucoup celui avec qui elle vit seule; une jeune fille que l'on entend chanter dans la chambre voisine tandis qu'on s'occupe de ses travaux, qui charme vos repas par sa gaieté, qui le soir se promène avec vous dans le petit jardin dont elle cultive les fleurs ; c'est à cette heure, loin du bruit de la ville, que commence un doux entretien à demi-voix ; la nuit s'avance sans qu'on y songe ; l'air est si doux, le calme si profond, que l'on s'oublie rêvant, une main dans la sienne.
Voilà pourtant ce qui vous attend, monsieur. J'en suis un peu jaloux, moi, pauvre hère, qui ne trouve du bonheur que dans ma tête ; j'arrange autour de moi des scènes délicieuses, des voyages, des aventures où je joue un si beau rôle ! Me voilà me promenant au bord du Tibre avec Corinne ; j'erre dans les belles solitudes de l'Amérique avec Atala; Malvina m'appelle au fond de l'Ecosse; je tonne à la tribune révolutionnaire avec Louvet ; tous les périls m'environnent, mais l'amour de Lodoïska m'en paye avec usure. Il ne manque à tout cela qu'un peu de réalité, et tout irait bien si je ne me réveillais
au bout de quelques heures devant des feuilles de papier qu'il faut noircir de niaiseries qui feront peut-être lever les épaules. Rieux ! Diable, le nom n'est pas poétique, et pour qui connaît la Flandre, il est peu probable que le site soit bien enchanteur. Pourtant, je m'en occupe depuis quelques jours ; je plante, je meuble, j'arrange, je distribue. Mon ami, laisse-moi diriger tout ce plan d'ici et tu seras content. Au fond, ce doit être quelque chétif endroit où l'on s'embourbe, où l'on boit de la bière, où l'on fume un tabac bien acre, où les nymphes du lieu sont jaunes comme leurs toiles et sales comme les écuries qu'elles habitent. J'irai pourtant m'enassurer et cela sous peu, comme je te l'ai déjà dit hier.
Je t'ai déjà longtemps parlé de moi dans ma lettre d'hier. Tu as pu y voir que tout ne me souriait point, que mon avenir était fort incertain, fort exposé à beaucoup de chances qui peuvent me faire couler à fond. Je chante pourtant au beau milieu de la tempête. On se moque trop de la philosophie. Il y a au fond quelque chose de bon. Sans affectation, sans exagération aucune, je me console de prétendus malheurs en relisant à tue-tête quelque ode d'Horace bien stoïcienne, mais je me garde bien alors de tourner
le feuillet de peur de trouver un petit chant épicurien dont les maximes ne sont point praticables pour moi. C'est pourtant une jolie vie que celle d'un épicurien : des jardins enchanteurs,, de l'ombre, de la fraîcheur, des femmes couronnées de fleurs, des bosquets bien sombres, un vin pétillant, des chants mélodieux, surtout de nouveaux plaisirs pour le lendemain. Au lieu de tout cela, je me promène à grands pas dans ma chambre, tâchant de rire de mes inquiétudes, me sentant piqué et disant : Tout cela n'est point un mal. Les jardins d'Armide valent peut-être mieux.
Ma lettre est bizarre et paraîtra peut-être écrite de Charenton ; pourtant, elle est l'image assez fidèle de ce qui me trotte par la tête, et ma tête n'est point malade.
Voici donc une lettre du 30 mars. Il est
vrai qu'elle ne m'arrive que le 4 avril, mais, enfin, elle est la bienvenue. Toi, malade au moral comme au physique, et écrire deux pages toutes brillantes d'esprit et d'imagination? Cela n'est pas possible. Vous êtes, mon frère, trop aimable pour être malade, à plus forte raison pour mourir. Tu prends avec trop de vivacité tes espérances prétendues déçues pour ne point les avoir encore. On ne trouve pas tant d'éclat pour
décrire le bonheur auquel on a renoncé. La vie de famille dont tu parles est charmante. Cette femme si douce et si belle, ces enfants instruits par toi et partant si aimables, puis, j'espère, un petit coin de tableau pour tes amis et l'ensemble est délicieux. Vous jouirez de tout cela, monsieur ; vous en serez quitte pour être un peu honteux de vos sinistres prédictions; à moins pourtant que vous n'aimiez mieux mourir par amour-propre.
Tu pourrais bien mourir aussi de l'ennui que te causent mes lettres, mais, mon ami, dis un mot et je me tais. Je bavarde avec toi, d'abord parce que j'ai l'humeur causeuse depuis quelques jours, ensuite parce qu'il m'est démontré que si tu n'es pas malade, tu.es du moins malheureux, tourmenté par des idées fixes et que tout est bon pour leur donner la chasse, même mon bavardage et la nécessité de me répondre comme le veut la politesse. Entendez-vous, mon frère.
Mon Dieu, non! Quand je demande des nouvelles de Cambrai, ce n'est point pour savoir ce que pensent de moi telles ou telles personnes. Nous sommes si loin l'un de l'autre que tu ne me connais pas du tout. J'ai pour tout ce bavardage de province un si complet mépris, qu'il m'est fort égal qu'on me regarde comme un prodige
ou comme un sot. Les commentaires des rues de Cambrai me touchent fort peu. Toutes les commères de la Flandre travailleraient à ma notice biographique et la feraient imprimer à dix mille exemplaires, que je ne dirais pas un seul mot pour réfuter ce caquetage. Je suis un fou, qui ne fais pas vite mon chemin, voilà le texte. Qu'on brode là-dessus tout ce qu'on voudra et je m'en moque. Je te demandais des nouvelles de Cambrai, parce que j'y porte réellement de l'intérêt. Si je méprise le caquetage, j'aime pourtant quelques gens qui caquettent. Il est très-probable qu'avec eux la vie me serait difficile, mais pourtant il se rattache autour d'eux une foule de souvenirs qui me deviennent de plus en plus doux. Ne me prends-je pas souvent à rêver sur toute cette vie passée à Cambrai? Toutes les émotions que j'éprouvais alors se rattachent indirectement à tous ceux auprès de qui j'ai vécu. J'ai quelquefois peur de moi en songeant que la partie la plus brillante de ma vie est peut-être passée. Ce sont déjà mes souvenirs qui embellissent le peu de plaisirs que je goûte aujourd'hui. Quand je suis là, devant ma fenêtre, à regarder le soleil qui se lève, je dirais volontiers, c'est le soleil de Cambrai! et alors, toutes les illusions dont je me berçais me reviennent.
De quelles vertus je devais orner ma vie! Quelle force de caractère je me promettais de déployer! Quels grands sacrifices je devais faire à mes devoirs ! Je croyais alors à la bienveillance de tous ; mon imagination me conduisait gaiement par la main à travers la vie ; elle était belle alors! Eh bien, mon ami, quand ma mauvaise tête me transporte à Cambrai, je retrouve toute cette exaltation; je ne me heurte plus contre les réalités; je suis comme celui qui retrouve le parfum de la fleur dont sa jeune maîtresse était parée. Alors il se souvient de son sourire, de son premier tu, du premier serrement de main et de ces yeux si doux et si tendres. Ainsi me conduisait autrefois ma belle maîtresse, mon imagination. Depuis, elle s'est un peu fanée; elle a éprouvé tant de mécomptes ! Pourtant, il lui reste encore quelque chose d'altier; elle se promet bien de tout braver plutôt que de plier. Serait-ce encore une illusion? Oh! non. Plutôt mourir!
Moi qui méprise fort la déclamation, n'y serais-je point un peu tombé? Tu m'en préviendras. En voilà pourtant assez pour te faire comprendre, mon ami, comment j'attache à mes amis de Cambrai un autre intérêt que celui de Tégoïsme. D'ailleurs, quand leurs noms ne me rappelleraient pas mes belles chimères, n'ai-je
point à leur conserver un souvenir de reconnaissance? J'ai eu parfois envie d'écrire mes Mémoires, depuis quinze jusqu'à vingt-cinq ans. — Sans doute, j'aurais beaucoup à mentir pour les rendre intéressants, mais je trouverais au fond du sujet des couleurs assez brillantes pour tout embellir. Je ne suis point étonné que dans les Mémoires qui nous restent, le récit de la première jeunesse des auteurs ait toujours tant de charme et de fraîcheur. Ne voilà -t-il pas que je me rappelle quasi avec attendrissement ce cornet prussien, qui à la fin des belles soirées d'été rappelait les soldats dans le camp qui était sous nos murs. Je ferais des peintures délicieuses de tout ce que j'éprouvais alors au milieu des petites allées vertes qui avoisinent la ville ; et pourtant qu'un étranger voie tout cela à trente ans, et il n'y trouvera qu'un pays plat et froid.
Je juge un peu tout cela à quarante-cinq lieues et à quatre ans de distance. Nous sommes avec nos sentiments et nos émotions, comme madame de Sévigné avec madame de Grignan ; sa fille était toujours charmante à deux cents lieues d'elle.
La vie m'est un peu lourde à présent, mais j'avance avec courage en songeant que peut-être à leur tour mes souvenirs d'aujourd'hui me de-
viendront chers. On rencontre un homme; on parle avec lui d'abord avec indifférence ; bientôt on se sent avec lui une amitié qui devient durable. — Si, dix ans après, nous perdons cet ami, ce premier moment où nous l'avons rencontré dans le monde nous arrache des larmes s'il se reproduit à notre souvenir.
Savez-vous, mon cher frère, que, comme tous les bavards, j'aime qu'on m'écoute ; il me semble que dans mes nombreuses lettres, auxquelles la vôtre très-courte du 4 avril paraît être une réponse, il y a bon nombre d'articles qui méritent considération et auxquels vous n'avez pas regardé. Soyez plus exact et moins difficile à l'avenir.
Qu'est-ce que tu fais en littérature, mon cher ami? Toujours de l'anglais, toujours àmiladyMontague ? Lis donc du moins Walter Scott. L'as-tu en anglais? Veux-tu que je t'en envoie quelques-uns? Cette fois, ils partiront avec le C. Delavigne, le Lamartine, qui ne partent point, tantôt par oubli, tantôt faute d'occasion. Lis Walter Scott, mon ami; tu seras transporté dans un monde tout nouveau, quoique tout réel. Ce n'est point du roman, c'est de la vérité et de la vérité qui n'est point triviale. Se coucher avec un Walter Scott sur son chevet, — suivre l'Antiquaire à
travers ses tribulations de famille, — assister à la terrible scène de la tempête contre les rochers d'Ecosse, — à cette belle scène de la mort d'un jeune pécheur qui consolait madame de Staël dans ses derniers moments. — Malheur, vraiment, à qui ne sentirait point ces beautés ! Je suis parfois furieux que les Puritains d'Ecosse, par exemple, soient trivialisés par l'admiration niaise de toutes les bégueules de province. Peut-être cette admiration t'aura-t-elle empêché de mettre le nez dans le livre ; le plus cruel effort à faire,, c'est de se résoudre à admirer avec les sots. Quand leur long museau s'est frotté contre une jolie figure, elle m'en paraît toute laide. Pourtant, il faut se faire violence ; attendre quelques instants; prendre la jeune beauté par la main ; l'amener dans son appartement; s'y enfermer à double tour et là, réparer convenablement les profanations de l'impie, c'est-à-dire ses caresses. Assez d'allégorie; elle irait trop loin. Lis Ivanhoe, la Fiancée de Lammermoor, Marmion, et si tu ne l'admires point, ne m'écris" de ta vie.
C'est un malheur des bons esprits de ne point aimer les romans. A force de re'sserrer leur sensibilité autour d'eux-mêmes, ils finissent par devenir vulnérables sur tous les points. Du bon sens fait qu'on n'aime point les romans ; plus de
bon sens encore fait qu'on y revient. Quand on est fatigué de soi, quand la vie pèse, on s'amuse à suivre l'existence des autres. On s'identifie à eux. Quand les romans portent sur les points vraiment sensibles de notre être, ils nous agitent doucement, nous exaltent pour le bien, doublent notre vie en doublant, en activant nos sensations ; autant de pris sur l'ennemi.
Walter Scott, avec Richardson et Goldsm'ith peut-être, sont les seuls qui aient bien vu ce que devrait être un roman, une représentation de la vie réelle, avec ce qu'elle a, d'une part, de noble, de fier, d'exalté ; de l'autre, de trivial, de faible, d'ignoble au besoin. L'un corrige l'autre. Il est faux alors que de pareilles lectures tournent la tête et fatiguent de la vie positive ; elles en délassent au contraire et donnent du goût pour elle. Lisez donc Walter Scott. En allant à Rieux, j'en porterai un dans ma poche, nous lirons ensemble en nous promenant, et si tu n'admires pas, je mets le feu à la maison, et repars en désespérant de la province. J'ai fait de jolis plans pour ces quelques jours que je veux aller passer avec toi, des plans point romanesques du tout, et je suis sûr qu'ils se réaliseront. Tâche de te réserver dix ou douze jours d'un peu de loisir, nous ferons des excursions charmantes ; tu seras mon cice-
rone. — Peut-être pourrions-nous pousser jusqu'à la mer, si le voyage n'est point cher et que tu en aies le temps. C'est cette belle mer si orageuse et si sombre qui baigne l'Angleterre que je veux voir. Il y a pourtant un mois d'ici là. Je bâtis un peu en l'air peut-être. On fait des châteaux de cartes à tout âge ; je veux en faire toute ma vie; ceux-là ne coûtent ni argent, ni repentir, j'allais dire ni regrets, mais je mentirais ; je serais bien triste de voir manquer ce beau voyage.
A. MADEMOISELLEPAULEDE SAINTE-A.
Des Eaux-Bonnes, jeudi soir, 6 août 1829.
Chère petite, vous me reprochez de ne point vous écrire, quand j'étais encore en train de me plaindre aussi de vous. J'aime tant votre belle écriture d'enfant qui me fait toujours penser à vos brouillards de cheveux blonds comme vous les aviez k ces leçons d'histoire qui sont bien loin. Mais elles reviendront bientôt, n'est-ce pas ? Bientôt! c'est loin encore. Écrivez donc ce que vous voyez au bord de votre lac de Neufchâtel.
Vous entendez des oiseaux et vous voyez des fleurs. Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, excepté des vautours qui volent avec une grâce infinie, et de superbes chardons devant lesquels s'arrête l'âne qui a l'honneur de porter Albert dans ses promenades à travers les montagnes. Savez-vous que bien que les fleurs manquent ici, nous avons inventé une nouvelle espèce d'herbier. Madame de Genlis, auteur des Veillées du château, des Annales de la vertu, du Petit émigré, du Petit La Bruyère et autres petits chefs-d'œuvre, n'aurait pas trouvé mieux. Nous gardons une herbe quelconque de chaque lieu que nous avons vu, et, après l'avoir bien étendue sur une belle feuille de papier, nous mettons à côté et la date du jour et l'endroit où elle a été cueillie. Vous comprenez que dans un an cela sera charmant. Tout ce foin sera plein de souvenirs. Une simple feuille de chou rappellera la grotte Castellane, et c'est, je crois, de l'oseille sauvage que nous avons ramassée au pied du pic du Gers. Qu'est-ce que cela fait, pourvu que ces herbes aient été battues du vent au pied des Pyrénées?
Vous lisez donc Ivanhoe, et en anglais? C'est dans ce livre que j'ai appris le peu d'anglais que je ne sais plus. C'est un beau livre. Le début me plaît extrêmement, Gurth et Wamba dans cette
clairière au milieu d'une grande forêt de vieux chênes, le jour qui tombe, et les troncs des grands arbres rougis par les derniers rayons du soleil, et toute cette scène qui rappelle la vieille histoire d'Angleterre en présence de la nature qui ne change pas. J'ai toujours beaucoup aimé le contraste de ces mœurs qui passent, de cette vie agitée des hommes, tout concentrés dans leurs intérêts du moment avec la beauté immobile et éternelle de la terre sur laquelle ils passent. D'ici à Pau, j'ai vu un débris de vieux château; il n'y a plus que quelques pieres grises qui marquent les degrés par où on montait dans les tours, et les contours de la porte. Il y a eu des fêtes dans ce château ; on a sonné la trompette sur les remparts tombés ; les sentinelles se promenaient sur le parapet, le matin, en regardant d'un œil distrait couler les eaux du Gave et les chèvres grimper sur la montagne qui sort des nuages avec son manteau de forêts et son sommet tout éblouissant de lumière. Le vent a emporté le château et tes habitants dorment dans leur armure sous ces pierres éparses , mais le torrent coule encore comme au jour où la sentinelle rêvait debout en le regardant couler. — Allez plus loin, montez plus haut. — C'est encore un autre genre d'impression. — H y a vingt ans
qu'un homme est allé au sommet du Mont Perdu que personne n'avait abordé depuis les six mille ans que nous vivons nous autres ici. Le jour baissait quand il est arrivé ; pas une plante, pas un insecte, pas un nuage, pas un bruit. Des murs immenses de rochers ; un cirque que l'œil ne pouvait mesurer. Vous auriez cru que des géants étaient venus, il y avait des millions d'années, bâtir cette enceinte, et qu'ils s'étaient retirés en silence, à petits pas, comme effrayés euxmêmes de la grandeur de l'édifice qn'ils avaient élevé. De notre monde, pas un mot n'était allé jusque là. Dieu tout seul regardait ces solitudes pendant que les hommes se débattaient en bas ; pendant que nous faisions la révolution française et que Bonaparte tirait le canon sur toutes les villes de l'Europe. Je vous dis qu'il n'y avait pas un être vivant sur cette montagne quand M. Ramond y est arrivé; si, pourtant; il y avait deux êtres qui animaient ce désert. Deux papillons blancs que le vent avait apportés là ; l'un battait encore de l'aile, tout transi de froid et presque mort; l'autre voltigeait autour du premier, n'osant s'arrêter nulle part, et épouvanté de rester là tout seul. Lisez ce voyage quand il vous tombera sous la main ; il y a plus là dedans que dans M. de Lamartine du genre de poésie que vos
sœurs y trouvent. C'est mal écrit, mal raconté, mais l'impression est grande; c'est là qu'on aurait pu rêver quelques versets du livre de Job.
J'ai peur de vous avoir fait peur avec mes déserts, chère petite. Pauvre petit papillon, j'espère bien que lèvent ne vous portera jamais là...
Eh mais, je vous parlais de Walter Scott, et je l'ai oublié en chemin. — A un autre jour donc.
A LA MEME
Des Eaux-Bonnes, 1829.
Nous partons demain d'ici, chère petite Paule. J'ai eu enfin votre lettre du 16. Vous avez donc peur quelquefois toute seule ? Pauvre enfant ! c'est un peu bête, mais ce n'est pas bien extraordinaire. Vous avez donc songé alors à ce petit psaume ? Merci. Vous avez lu : Je ne craindrai pas? parce que Dieu est avec moi. Je connais un homme très-vieux, très-savant, qui n'a jamais été exposé à aucun péril, et qui, naturellement, ne doit pas être très-hardi. Un soir, une nuit, tout seul dans une grande maison isolée, il entendit remuer bien doucement sous son lit, puis le bruit s'ar-
rêta comme si quelqu'un était là qui craignait d'être entendu. De lumière , ii :?'en avait pas ; d'armes, non plus. Il attendit un moment ; plus de bruit. Cinq minutes après, il entend encore ce froissement de quelque chose qui glisse lentement, lentement. C'est un homme très-pieux ; il me disait que se rappelant précisément ce verset que vous me citez, il saute hardiment à bas de son lit, se glisse plus hardiment encore dessous, poursuit le bruit qui recule jusqu'au fond de l'alcôve et atteint enfin un gros chat qui se laisse prendre le plus tranquillement du monde. Le dénoûment est comique, mais ne fait rien du tout à l'affaire. Ce genre de courage donné tout à coup à un pauvre vieux homme qui, de sa vie, n'avait su ce que c'était qu'un danger à braver, me paraît très-frappant. C'est mieux, peut-être, que l'intrépidité des cavaliers de Cromwell qui culbutaient l'armée de Charles Ier à coups de sabre, au galop, et chantant aussi des psaumes. Dieu plane tout aussi bien sur la chambre où une petite fille a peur que sur le champ de bataille où cent mille hommes se heurtent. Il y a un verset du Coran qui dit : Dieu voit la fourmi noire, qui, dans la nuit noire, marche sur la pierre noire. C'est une rédaction un peu orientale de l'Évangile, mais c'est le même sentiment. Quand on a
peur la nuit, il faudrait se dire : Dieu voit la fourmi noire, etc. Où êtes-vous, petite? Si vous n'êtes pas inspirée par la vue des Alpes, de leurs neiges qu'on appellera éternellement des neiges éternelles, "tant pis pour vous, petite.
Bonjour, ma bonne petite. Vous êtes pour moi une petite grande personne ; je vais vous traiter toujours ainsi ; parlez-moi aussi sérieusement, et je vous assure que je ne me moquerai jamais de vous. Je crois bien que vous avez quelquefois un peu peur de ma manie de plaisanterie. Je ne le ferai plus jamais avec vous.
Lisez-vous Walter Scott? Ce n'est pas très-bon. Il se répète un peu. Il est bien vieux, et son esprit ne lui donne plus que des souvenirs au lieu de pensées nouvelles. L'esprit s'éteint. Il n'y a que le principe moral qui grandisse toujours dans l'homme. Ce qui est remarquable, c'est que l'intelligence se conserve toujours plus vive et plus ferme dans ceux qui ont toujours été préoccupés d'idées morales et qui les ont mises en pratique. Kant avait conservé toute la force de son esprit jusqu'à sa mort, à un âge très-avancé, lui qui ne se souvenait pas d'avoir jamais menti, depuis qu'il avait l'âge de raison. On dirait que l'amour du bien soutient par sa seule force cette frêle machine humaine, comme ces parfums
d'Orient qui conservent tous les traits de la vie pendant des siècles aux morts qu'on retrouve en Egypte.
Adieu, chère amie.
A LA MEME
Mercredi soir 1829.
C'est dommage que P. ne travaille pas bien. Elle a une grande faculté de retenir ce qu'elle a une fois appris, c'est assez rare. Pour beaucoup d'enfants, il faut y revenir à plusieurs fois ; on dirait qu'on écrit sur du sable, aussi profond, aussi net qu'on veut, puis vient un coup de vent et tout est effacé. Avez-vous la mémoire longue' vous, petite? dites-moi cela. Je sais bien que vous l'avez prompte ; mais longue, je ne peux pas savoir encore. C'est une drôle de faculté que la mémoire. Elle a l'air toute capricieuse et pourtant elle obéit mieux que toutes les autres. Elle cède à tout ce qu'exigent d'elle la volonté et l'exercice. Voyez les rois. Ils ont tous admirablement la mémoire des noms propres. On a dit que Mithridate savait le nom de tous ses soldats. Il est vrai qu'il faut en conclure qu'il avait une petite
armée, mais tous les princes sont un peu comme cela pour la mémoire. Pourquoi? Parce qu'ils voient beaucoup de gens dont il est nécessaire qu'ils retiennent les noms, et cela arrive toujours. Les chasseurs ont une mémoire toute miraculeuse. Pas un sentier dont ils ne se souviennent au bout de dix ans après l'avoir vu une seule fois. Ainsi de tout le monde, selon le degré de culture et le besoin. Il n'en est pas ainsi des autres facultés. On a beau avoir besoin d'imagination, qu'on prenne le métier de poëte ou de peintre, rien ne vient si la nature n'a pas armé d'avance l'intelligence. C'est drôle ; qu'en pensez-vous? Pourquoi la mémoire est-elle presque toujours une faculté volontaire et les autres point? Dites-moi vos idées là-dessus, je vous en prie, chère petite.
A. LA MEME
Avez-vous lu quelquefois des pages des Martyrs de M. de Chateaubriand? Il y a de bien belles choses. Tout le premier chant est charmant. La rencontre d'Eudore et de Cymodocée
mérite bien que vous la lisiez. C'est l'esprit du paganisme opposé à l'esprit chrétien avec une grande vivacité de couleurs. Aimez-vous à relire ce que vous avez déjà lu? J'aime assez qu'on relise. On s'étonne des différences d'une année à une autre. Il y a des choses qu'on comprend subitement, sans y avoir songé auparavant. J'ai éprouvé beaucoup cela autrefois en relisant le Télémaque. On se rappelle son ancienne impression et on en éprouve une autre. L'esprit a grandi, et il se souvient d'avoir été petit, ou plutôt, au moyen delà mémoire, il se sent petit et grand tout à la fois. Il y a quelque chose de plus singulier que cela; on a lu un livre ; on a tout oublié, tout ; on a seulement gardé l'impression qu'il était bon ou mauvais, et puis, tout à coup, on change d'avis ; on trouve qu'on a mal jugé ; on relit le livre, on trouve que le second jugement est juste. Comprenez-vous," chère amie? C'est un merveilleux travail que l'intelligence de l'homme. Quand vous regarderez de près, vous trouverez que c'est mille fois plus étonnant encore que le spectacle de la nature et toutes les merveilles de l'histoire naturelle. Il y a dans la Bible : Cœli enarrant gloriam Dei, « les cieux racontent la gloire de Dieu. » Il est encore plus étonnant d'avoir fait l'esprit de l'homme
que l'armée des étoiles. Bonjour, ma petite chère Paule, ne prenez pas sur vos J6ux pour me répondre.
A LA MEME
Broglie, Il octobre 1829.
Vous me demandez, chère petite, s'il n'y aurait pas quelque chose de plus amusant que l'histoire? Je crois bien que oui, mais il faut s'entendre. Pour l'imagination, sans doute, prise à elle toute seule. Elle trouve, et elle a raison, que tout n'est pas bien dans ce monde-ci. Les caractères n'ont jamais la perfection qu'on y voudrait. Les événements ne marchent pas assez vite. Ils se traînent par mille détours avant d'arriver au dénoûment. Napoléon n'est pas le conquérant comme on voudrait se le représenter ; il serait peut-être possible d'ajouter quelque chose aux perfections de la petite Paule. C'est que, vous et Napoléon, vous êtes de l'histoire, de la réalité, comme nous disons ; alors, l'imagination refait tout cela ; elle corrige ; elle fait Paule plus exacte à écrire, par exemple ; Napoléon ne fait pas fusiller le duc d'Enghien ; alors, c'est du roman.
Tout s'agrandit, tout s'embellit s'il est possible. Pardon; mais savez- vous l'inconvénient? C'est qu'à force d'embellir, d'agrandir, on fait des êtres qui ne tiendraient pas sur leurs pieds si vous essayiez de les faire marcher ; charmants, mais non vivants. Des façons de dieux et de déesses impossibles. Lebon sens finit par prendre ces êtres-là en mépris. Les romans sont comme cette dame qui, n'ayant pas le teint très-beau, s'était mis bien adroitement du blanc sur le visage, puis, vers le front, elle s'était dessiné de petites veines bleues, légères, délicates, les plus jolies du monde. Mais voici qu'un peintre la regardant lui dit : Mais, madame, vous avez là une veine impossible. C'est, qu'en effet, pour être plus belle, elle s'était arrangée autrement que la nature ne l'a voulu. Les romans ont des veines impossibles, et comme nous avons, avant tout, besoin de vérité, et que la première chose que nous demandons quand on nous raconte un événement intéressant c'est toujours : Est-ce vrai? dès lors il suffit que le bon sens soit développé pour s'ennuyer de ce qui manque de vérité. Ce qui fait que les romans vous amusent encore, c'est que vous ne savez pas bien encore tout ce qui est impossible. Autrefois, le Petit Poucet vous amusait parce que vous n'étiez pas
bien sûre qu'il n'y eût pas des bottes de sept lieues et des ogres. Il en est ainsi du reste en grandissant.
Il faut donc s'en tenir à l'histoire, parce que, si la perfection y manque, la vérité y est. L'histoire de France vaut mieux que les Mille et une Nuits. La poussière de Chilpéric vole encore quelque part ; le tombeau d'Aboulcazem, cherchez-le. Il est, avec ses trésors, dans le tome VI de la traduction de M. Galland.
Il faut réserver les idées de perfection pour la poésie et la religion, parce que la religion et la poésie nous prédisent un avenir que le bon sens ne peut repousser, et qui n'est contredit par rien de ce que nous voyons, de ce que nous savons
Eh mais, j'ai le ton si brusque, que j'ai vraiment l'air de vous gronder. Adieu, vous allez me trouver bien ridicule et bien confus. Demandez à madame votre mère de corriger un peu tout cela. Le fond est vrai; la forme est bête.