A MADEMOISELLE PAULE DE SA.INTE-A
Juillet 1830.
Bonjour, petite nigaude, et encore cet autre nom qui vous déplaît tant. Sachez que nous sommes à présent au milieu du tumulte de la belle ville d'Avallon, qui n'attend ni plus ni moins que le Dauphin. La grande cité est en tumulte ; on entend, tout à travers les rues, ce bruit confus que M. de Lamartine prétend être une démonstration de l'existence de Dieu ; bruit de sabots; pleurs d'enfants ; aboiements de chiens ; cris des conducteurs de voitures qui se rangent; tout cela est beau comme les sons de votre harpe éolienne ou à peu près. D'ailleurs, nous menons ici, pendant les douze heures où nous attendons des chevaux, la vie la plus douce du monde. D'abord, nous sommes allés, s'il vous plaît, au café, et Pauline en entrant, à la vue des glaces
cassées, des tables de marbre assez malpropres, à l'odeur de fumée qui dominait cette salle toute orientale, s'est écriée : Quel bonheur d'être ici ï Le café était, il est vrai, excellent; je ne sais quel mélange de goût de bouillon mêlé au goût de café en faisait quelque chose de très-original. Puis est venue la promenade dans un pays enchanteur. La végétation n'est pas comme en Suisse, comme à Étiolles, d'un vert éclatant, mais les arbres sont saupoudrés d'une petite couche de poussière que le vent a capricieusement semée sur leurs rameaux maigres et droits. C'est charmant, délicieux, enchanteur, merveilleux, sublime, éblouissant, étincelant de beautés, je succombe à l'émotion que me cause ce spectacle :
Hic gelidi fontes, hic mollia prata.
C'est-à-dire de l'eau froide et des chambres humides.
P. -S. — Priez mademoiselle Victorine de ne pas trop se monter la tête sur Avallon.
A. M. POIRSOS.
Lundi, 11 juin 1832.
Mon cher ami, il faut absolument que vous me donniez de vos nouvelles. Vous avez eu là une effrayante bagarre ! Je n'aurais jamais pu soupçonner tant de fureur dans ces malheureux fous. Où donc en sommes-nous? Il y a deux mois qu'à propos de choléra, on criait aux empoisonneurs, et maintenant voilà une tentative de guerre civile dans le goût des peuples barbares. Pauvre perfectibilité de l'espèce humaine ! Le gouvernement me paraît avoir agi avec courage et bon sens. La mise en état de siège est une terrible machine, c'est un hors la loi redoutable ; mais dans les mains de ce gouvernement il ne me fait pas peur. C'est une mesure légale après tout, quand une ville est livrée au brigandage à main armée. La grandeur de ce gouvernement, c'est d'avoir la légalité pour lui et toute la force qui vient de la légalité. Voilà qui est fini, j'espère, d'un ministère de gauche. Nous raisonnions sur la nécessité d'un ministère de ce genre et sur l'impuissance dont il fallait le con-
vaincre par ses œuvres. Les gens de son parti se sont chargés d'une autre réfutation. Tout cela est grand et triste. C'est une journée dont le souvenir restera. Je suis un peu honteux d'être tranquille au milieu des bois, pendant que vous repoussez si vigoureusement la glorieuse république de 93. C'est vraiment un délire incroyable. Je vois que les élèves de l'École polytechnique sont en majorité dans cette effroyable folie. Voilà le prix de tant de prédications éloquentes sur la beauté de la Convention nationale. Depuis quinze ans on est occupé à faire uniquement l'apologie, ou plutôt l'apothéose de l'énergie, on ne juge plus rien que sur cette mesure ; aujourd'hui on recueille dans les rues les fruits qu'on a semés dans les livres. Heureusement que l'énergie était égale des deux côtés vers le cloître Saint-Merri. Maintenant il paraît que la réaction est terrible. Je vous demande pardon de penser un peu aux vaincus, je voudrais que la nation ne dît point : Vœvictis! Cela m'est facile à moi qui n'ai point vu ce feu. Mais je voudrais surtout savoir des nouvelles des vainqueurs.