‹ Mélanges et lettresChapitre 49 sur 67 · A M. SAINT- MARC GIRARD · texte numérisé non relu

A M. SAINT- MARC GIRARD

Dimanche, 20 août 1832.

J'ai toujours le désir de vous écrire régulièrement, mon cher ami, même quand vous ne me répondez pas. Je vous rappelle avec une exactitude toute commerciale que je vous ai écrit le 12 du courant. Je ne sais guère de nouvelles. Le temps coule ici avec une grande régularité. Mes nouvelles à moi ce sont quelques petites révolutions philosophiques qui s'agitent de temps à autre dans mon esprit. Par exemple, apprendrez-vous avec intérêt que je reprends à la démonstration de l'existence de Dieu par l'ordre qui apparaît dans le monde? Cette forme de démonstration m'a paru ridicule autrefois. J'avais de meilleures preuves dans le mouvement, dans l'idée de cause, etc., mais voici qu'à présent l'idée d'ordre me paraît prouver une évidence égale, et puis riche et variée comme la nature, se présentant sous tant de formes dans tous les êtres. Je referais volontiers les Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre. Et savezvous comment j'en suis revenu à cette idée un

peu plate au premier aspect? Vous savez que la colère porte le sang à la tête ; vous savez que les dindons ont une crête qui se gonfle quand ils s'irritent ; eh bien, cette crête est là pour les préserver d'apoplexie ; sans elle ils succomberaient au premier accès de colère. C'est donc par les dindons que je suis rentré dans cette voie de démonstration. Ainsi, je déserte les hauteurs de la philosophie pour rentrer dans l'humble route des lieux communs, mais des lieux communs, comme nous l'avons dit cent fois, retrempés par le dégoût des paradoxes, comme l'acier dans Veau. Le chemin du perfectionnement, ou plutôt son plus haut point dans ce monde, c'est le retour au lieu commun réfléchi, au lieu commun quand il s'est fortifié de la connaissance que tout le reste est vanité. Alors, c'est l'argent affiné sept fois au creuset, ou, si vous l'aimez mieux, dans votre jargon, le bourgeois ayant conscience de lui-même. De plus, mon cher ami, remarquez combien je suis peu déclamateur, moi, qui pourtant ai lu les Tusculanes et Y Existence de Dieu de Fénelon. Les gens qui professent que l'idée d'ordre mène à Dieu, s'en vont aux bords de l'Océan; ils contemplent l'armée des cieux qui se réfléchit dans ce miroir sombre et

immobile de la mer comme les bataillons dans

l'acier d'un bouclier. Mais ces gens-là s'enrhument auprès des rivages silencieux ; moi, je regarde de ma fenêtre un dindon en colère et j'en sais plus qu'eux sans m'incommoder. Raillerie à part, lisez les livres d'histoire naturelle un peu récents. Il y a une profondeur de sagesse dans les plus petits replis du plus petit objet. Me voilà redevenu peuple et admirant Dieu dans les œuvres de ses doigts. On dit que la Jérusalem céleste est bâtie sur l'onyx, l'émeraude et le saphir. Tenez que ces onyx, ces émeraudes, ces saphirs sont les excellents lieux communs qui régissent le monde, c'est-à-dire les vérités éternelles. La rouille de la sottise est dessus, mais frottez un peu, vous verrez resplendir l'immortel éclat.

Je ne suis pas très-sûr de l'intérêt que vous mettez à de pareilles nouvelles. Dites-m'en d'autres. Parlez-moi de votre famille. Votre femme nourrit-elle votre petit animal de fille? C'est moi, comme vous savez, qui lui enseignerai l'histoire, j'ai du Berquin en moi. Je vous réduis avec une facilité extrême, une histoire quelconque à la mesure de l'imagination des enfants. J'excelle à en extraire la portion dramatique. Je retiens donc la chaire d'histoire auprès de cette marmotte.

A M\ ALBERT DE BROGLIE

9 août 1833.

Albert de Broglie, tu me fais de la peine de m'écrire si peu que pas. Je n'aime guère à disputer, n'en parlons plus. Je pars en poste pour aller te faire des reproches. Te voilà bien content d'avoir François (Guizot). Est-il arrivé avec son arsenal, fusil, pistolets, poignards, plomb, poudre, balles? Avait-il un fourgon derrière lui?

Aussitôt la présente reçue, tu voudras bien te rendre sur le perron du château pour m'attendre. Tu battras des mains quand tu apercevras la voiture. Tu accourras l'air joyeux et empressé, et poussant quelques cris.

Que lis-tu ? Lis la Vie de Cicéron de Middleton. Cela t'intéressera ; et puis tu t'orienteras mieux dans la lecture de Cicéron. Lis Middleton, te disje., que les quatre volumes soient sur ta table quand j'arriverai. Ils sont dans la galerie à gauche en regardant le poêle. Prends garde de tomber en montant le petit escalier. Es-tu en haut?

Adieu, vilain.

A MADAME LA BARONNE AUGUSTE DE STAËL

Bâle, vendredi 5 septembre 1833.

Nous arrivons à Bâle aujourd'hui à sept heures du soir. Madame de Broglie reçoit une lettre de vous qui lui fait regretter beaucoup que vous n'ayez reçu presqu'aucune des lettres que tous et chacun vous ont adressées à peu près de chaque couchée.

Nous avons déjà visité Bâle quoiqu'il ne soit que neuf heures du soir; j'ai vu le Rhin et la cathédrale. Les fleuves et les églises sont les grands traits de tous les pays du monde. L'église est belle, mais j'aime mieux encore les flots bleus du Rhin. Il coule là, depuis le commencement du monde, sans que les querelles qui s'agitent sur ses bords aient troublé un moment son cours. Bâle-campagne s'est battu contre la ville, et le lendemain le fleuve avait balayé la trace de ces luttes sanglantes. Il a l'air des lois générales du monde qui, dans leur toute-puissance, passent sur les agitations humaines et les calment sans s'en troubler. L'église était pourtant belle à la nuit tombante. On en a ouvert les

portes pour nous la montrer. On nous a indiqué dans l'ombre, le tombeau d'Erasme et celui de la femme de Rodolphe de Hapsbourg. A cette heure, les voûtes avaient l'air d'appartenir seulement à ces morts illustres, muets pendant le jour. J'avais voulu vous raconter notre voyage aux bords du Rhin, mais la triste nouvelle du malheur qui nous afflige tous m'a ôté le courage de vous parler de tout cela.

A LA MEME

Paris, vendredi, 28 novembre 1834.

Tout va bien dans la maison ; M. de Broglie fort occupé du procès de la Chambre des Pairs. On a commencé la lecture du rapport depuis lundi dernier. Ce terrible rapport a des dimensions énormes ; on lit cinq ou six heures par jour et l'on n'aura guère fini la lecture avant quinze jours. Une fois la mise en accusation arrêtée, ce qui mènera aux premiers jours de janvier, il y aura au moins trois mois avant de commencer le jugement : il faut communiquer les pièces aux accusés , leur donner les délais nécessaires, etc., etc. Ce sont là les formes infinies

de notre procédure. Elle fait détenir les prévenus des années entières pour leur plus grande garantie. Après tout, cependant, tous les prétendus embarras de ce procès se simplifient beaucoup en avançant. Le rapport sur les événements de Lyon a un terrible intérêt. Il vous faudra le lire quand il sera rendu public. La session s'ouvrira lundi, sans un discours du roi. Cela est, je crois, arrêté. Il faudra bien, pourtant, attaquer le tiers-parti et rabattre rudement son excessive insolence. Vous savez de reste que c'est à ses avis et à son excessive insolence que nous devons cet important ministère des trois jours. Ce ministère aura fait rire de nous hors de France. Vous aurez eu à vous défendre beaucoup. J'ai quelque pitié de ce pauvre M. de Bassano. C'est un très-honnête homme, mais d'une incommensurable témérité, je dirais fatuité, s'il n'était pas trop âgé pour ce mot-là. Il est depuis longtemps absolument ruiné. Son traitement de ministre président du conseil était saisi aussitôt son entrée par une multitude de petits créanciers. Quand il regardait derrière lui dans les jours de l'Empire, la différence devait lui sembler grande. Alors il courait de Vienne à Berlin au milieu d'une escorte de cavalerie de la garde impériale, environné de courtisans empressés. — L'autre jour,

il est sorti de l'hôtel de l'intérieur dans un pauvre fiacre qui est venu le prendre à la brune pour le conduire dans une maison dont il doit, peutêtre, le loyer. C'est cruel de lui avoir offert le ministère quand il n'était pour lui qu'une occasion de sentir plus durement les embarras de sa fortune. J'entre dans tous ces petits détails parce que vous avez la passion de savoir exactement les choses. Je vous aurais donné tout le dessein des journées qu'on a nommées la journée des Dupins, si je n'avais pas craint de vous ennuyer de ces commérages de Cour et de Chambres. Il y avait des anecdotes assez curieuses, mais quand cela passe les montagnes, l'intérêt s'évapore sur le grand chemin. Il y a des histoires qui vivent un jour et qui sont charmantes tout le long de ce jour-là, comme il y a des mouches qui brillent, volent et meurent en vingt-quatre heures. C'est un des torts du livre de madame d'Abrantès d'avoir publié après vingt ans des choses qui avaient beaucoup de grâce et de piquant, il y a vingt ans. A propos des mémoires de madame d'Abrantès, je veux depuis longtemps vous demander si vous avez lu dans le septième volume9 une lettre sur la société de Coppet, comi.xuniquée par M. deCh. ?je n'aime pas beaucoup cette lettre ni le ton de cette lettre. Il y a là une im-

partialité sur M. Necker, sur madame Necker, une impartialité bienveillante si l'on veut, mais trop impartiale dans un ami. Je l'ai trouvée noyée dans ces volumes par le plus grand hasard. Je ne lis guère madame d'Abrantès. — Je me suis voué aux sciences physiques depuis peu, sans préjudice de la métaphysique.

J'ai bien peur que mes lettres ne vous donnent l'idée d'un grand dénûment intellectuel. Je ne sais comment la vie est si pressée. Je ne dis rien de ce que je veux dire ; je vous jure pourtant qu'il me traverse encore parfois quelques idées par la tête ; j'ai envie de vous les raconter et puis l'heure de la grande poste arrive et il faut finir.

A LA MEME

Paris, 3 février 1835.

Je vous ai écrit assez souvent le mois dernier, Madame, sans qu'il y paraisse, mais la vérité est qu'avec ma façon d'écrire, il est assez difficile que mes lettres vous parviennent. Voici comment : j'ai l'habitude de ne jamais finir une lettre le jour où je la commence; je suis assez souvent inler-

rompu; je laisse là une page que je reprends le lendemain; je la retrouve alors toute pleine de nouvelles de la veille qui n'ont plus d'importance, d'idées à moi que je trouve fausses, ou déclamatoires, ou ennuyeuses pour vous, et je brûle cette page et je reprends de nouveau pour n'en finir jamais. Vous avez perdu de la sorte, sans vous en douter, bien des comptes rendus de notre situation politique, bien des théories philosophiques et religieuses qui m'ont paru trèspeu dignes de faire cent vingt lieues. A l'avenir, je prends la ferme résolution de ne plus revenir sur la veille. Je ne sais pas si Louise vous raconte ses beaux bals, ses belles toilettes et ses grands succès. On danse certainement trop cet hiver, et la raison, suivant moi, c'est que toutes les fois qu'il y a un bal, toute la maison y va et je passe mes soirées tout seul, ce qui m'ennuie infiniment. Les autres jours, au moins, j'entends parler, de huit heures du soir à minuit, de l'Amérique, du discours du Président Jackson, du rappel de notre ministre àWashington, de la commission de la Chambre pour le traité, des chances que peut avoir M. Duvergier ou tout autre de faire partie de cette commission ; cela est plus gai qu'une soirée passée tout seul. Croyez-vous réellement, Madame, que nous ayons guerre avec l'Améri-

que? Il serait bien triste d'avoir à tirer des coups de canon dans ce beau pavillon américain avec son champ d'azur et ses étoiles d'or, quand, après tout, nous avons de bons ennemis naturels sur le continent, à qui les coups, s'il faut en donner un jour, reviendraient plus justement. Dans chacune des lettres que j'ai brûlées, je vous demandais si vous aviez lu le discours de M. Thiers à l'Institut. Je voulais savoir quel jugement vous en portiez. Il est un peu tard aujourd'hui pour s'en souvenir. Cependant, j'ai regret que vous n'ayez pas vu cette séance, que vous n'ayez pas vu M. de Talleyrand arrivant sur les bancs de l'Académie, en costume d'académicien. lia produit un effet singulier de curiosité, comme une vieille page toute mutilée d'une grande histoire, une vieille page que le vent va emporter bientôt. A côté de cette destinée presque accomplie, M. Thiers arrivait avec toutes les espérances, tout l'orgueil du présent et de l'avenir. Il racontait d'un air hardi ces agitations qui ont passé sur l'Europe depuis trente ans. Son discours était vivant; on entendait presque rouler les canons de vendémiaire; on voyait la poussière de Marengo et les aides de camp courir à travers la fumée du champ de bataille ; tout cela raconté devant des hommes qui avaient vu César et le

Consulat et l'Empire, et par un jeune homme qui avait concouru à une grande révolution après avoir écrit l'histoire d'une autre révolution ; tout cela avec le sentiment que lui aussi serait un jour dans l'histoire. En sortant de l'Institut, je n'ai plus vu sur la place Vendôme qu'une grande statue de cuivre immobile et les nuages qui couraient au-dessus, comme les agitations du jour au-dessus des souvenirs du passé. Cette séance d'Académie a défrayé la conversation pour huit jours. Puis sont venus les discours de M. Guizot, et encore de M. Thiers à la tribune, puis celui de M. Berryer, — toujours des discours. — C'est le tort du gouvernement représentatif : Ils ont cherché beaucoup de discours. Je suis quelquefois porté à croire que l'erreur naît du choc des opinions. Autrefois on disait que c'était la vérité qui naissait ainsi. Il est bon de changer de temps en temps les idées reçues, de dire l'envers d'une chose raisonnable. On jette une sottise en l'air et il retombe un trait d'esprit. Cela arrive. A propos d'esprit. M. l'abbé Bautain est-il arrivé jusqu'à vous? je veux dire son livre ? Mademoiselle de Pomaret vous a certainement entretenue de M. l'abbé Bautain. C'est très-véritablement un homme de mérite, mais il soutient une singulière thèse contre son évêque, l'évèque de Strasbourg.

HZ LETTRES.

Notez que l'abbé Bautain est philosophe et que l'évêque n'est pas philosophe ; il est tout simplement évêque. Or, l'abbé Bautain enseigne dans un séminaire que la raison n'est rien, n'est bonne à rien, n'apprend rien. Il affirme que l'existence de Dieu n'est pas même du domaine de la raison ; que, sans la foi, il n'y aurait dans le monde nulle connaissance de Dieu. L'évêque se fâche, lui dit qu'il va trop loin; qu'il est vrai que, même pour l'existence de Dieu, la foi donne des vues plus nettes et plus profondes, mais qu'enfin la raison n'est pas si bête que le professeur la fait et qu'elle peut s'élever à croire en Dieu. Le professeur persiste à soutenir par des raisonnements que la raison ne peut donner la raison de quoi que ce soit. L'évêque l'invite alors à aller enseigner son scepticisme ailleurs, ce qu'a fait M. Bautain avec beaucoup de dignité. C'est la première fois depuis longtemps que l'Église catholique a vu pareille querelle, un évêque défendant la logique contre son curé. Au reste, la querelle s'apaise, et tout se bornera à deux où trois brochures sans intervention du pape... Je n'ai aucun entrain d'esprit. Soyez assez bonne pour m'envoyer la chambre que j'habitais àCoppeta.vecla vue d'Hermence et les dômes de Genève, et le bruit des cloches qui traverse le lac; je reprendrai un peu d'intelligence.

A M. D'HAUSSONVILLE

Broglie, dimanche, 1835.

Mon cher d'Haussonville, vous êtes très-aimable de songer un peu à moi qui vous regrette beaucoup ici. J'avais déjà pris la très-douce habitude de nos longues causeries et je ne passe pas sans tristesse devant votre chambre momentanément fermée. Je compte bien qu'elle se rouvrira prochainement et j'ai besoin de vous entendre encore chanter :

Mon père avait un âne

Tout comme vous;

Je crois que c'est vous !

Vous aviez aussi dans votre corridor un quelqu'un qui vous est très-attaché et qui attend votre retour avec grande impatience. Si vous voyez sur la route de Bernay, quand vous reviendrez, allant au-devant de vous une grande redingote verte, surmontée d'un grand chapeau gris, vous pouvez dire :

Je crois que c'est lui !

Vous vous attristez donc dans ce grand four-

neau de Paris? Vous devez avoir quelque difficulté, par le temps qui court, à penser à autre chose qu'à une seule chose. Je ne vous recommanderai pas d'apprendre à diriger vos idées, à leur commander de façon à éviter ce qu'il y a de fatigant dans les préoccupations. Aujourd'hui, ce serait commencer par un moment trèsdifficile. C'est pourtant une belle et bonne faculté que celle de se distraire par la réflexion, d'envoyer promener sa pensée où il vous plaît et par quel chemin vous voulez. Le malheur, c'est qu'on ne peut guère appliquer ce système que quand on n'a ni inquiétudes ni chagrins. Cela fait que le remède est fort efficace lorsqu'on n'en a pas besoin.

La lecture des débats d'Alibaud dans les journaux m'avait frappé, comme vous l'avez été en étant témoin de ce triste spectacle. Cette audace brutale au service de si pauvres et de si criminelles idées, fait une déplorable impression. Les actions sont aujourd'hui bien autrement violentes que les convictions ne sont fortes. Il ne faut même ni beaucoup de haine, ni beaucoup de fanatisme pour amener aux crimes les plus affreux. On tire aujourd'hui sur un homme par un mouvement d'humeur. On tire sur le Roi par la disposition qui aurait autrefois empêché un

homme d'ôter son chapeau quand le Roi passait. N'était la justice , je crois , en vérité , que la main retournée on n'y penserait plus. Tous ces crimes se font sine studio et sine ira, sans grand goût pour les honteuses doctrines qu'on défend, sans grande haine pour les hommes qu'on assassine. — Cela fait passer une heure ou ,deux. — On frappe fort et l'on se croit convaincu.— Les temps sont venus où il ne faut pas croire aux doctrines qui font des martyrs. Les âmes perverses sont à présent comme ces odieuses cannes-fusils ; une fantaisie les résout en un assassinat. Vingt grains de poudre suffisent à lancer la balle qui va mettre un pays sens dessus dessous.

A MADAME LA BARONNE A.. DE STAËL

Paris, 1er juin 1835.

Il y a bien longtemps, madame, que je suis tombé dans un état de stupidité complète. Il me semble que j'en sors un peu depuis quelques jours. Je profite de la clarté un peu faible de ce premier rayon pour vous écrire. Serez-vous assez bonne pour m'excuser et de n'avoir pas écrit et

d'écrire aujourd'hui? Je l'espère de vous. Il est très-vrai qu'une longue lettre de moi a été perdue sur la route, mais elle n'est pas une excuse, car il y a déjà bien des jours de cela. Elle était longue et bavarde. Je vous racontais et commentais tout le mouvement du moment. C'est bien loin, et si vous la retrouviez, vous vous reprendriez de cet étonnement toujours nouveau en voyant l'importance donnée aux faits de chaque jour qu'on oubliera demain. Je ne sais pas si nous oublierons bientôt le procès, ou plutôt les procès que nous jugeons, et la question d'Espagne qui nous agite un peu. Ces procès vous scandalisent beaucoup, j'en suis sûr, mais ne vous en prenez qu'à ceux par qui le scandale arrive. La violence des accusés ne fait pas l'iniquité ni le tort du juge; je crois bien cependant que la faiblesse du juge fait la témérité de l'accusé. Quoi qu'il en soit, la Chambre a commencé à condamner, ou du moins à déclarer coupables huit de Messieurs les signataires. M. Raspail n'est point du nombre. Il a tout à fait séduit ses juges par le discours que vous trouverez dans le journal de lundi dernier. A la lecture, on ne comprend guère cette séduction, mais en présence, la familiarité originale et l'assurance du débit, le geste, l'inflexion, l'air et la réalité d'une improvisation désordonnée,

fougueuse et adroite en même temps, ce mélange du savant, de l'apôtre et du révolutionnaire, ce singulier chaos d'idées où Bernardin de Saint- Pierre et Marat semblent se confondre, tout cela a séduit les jeunes imaginations du vieux Luxembourg... Dites-moi si la politique vous ennuie. Je ne parle plus que de cela. Vous savez •ces habitudes de la conversation de Paris de commenter et de ressasser sous cent formes les commérages du jour? Ce procès est pourtant un terrible commérage! M. Pasquier en paraît affreusement fatigué physiquement. Il y fait de son mieux, mais on voit qu'il n'est pas accoutumé à vivre avec des gens dont la parole est si téméraire, si en dehors de toutes les convenances de ce monde et de tous les mondes possibles.

3 juin. — Malettre s'achève à bâtons si rompus que les accusés seront jugés et auront fait leur temps de prison avant que j'aie trouvé le temps de finir. De livres à lire ou à acheter, il n'y en a pas. Tout cela est indigne de vous; s'il vous tombe cependant sous la main un petit volume de Washington Irving intitulé les Prairies, prenez la peine de le parcourir, Madame. Vous savez peut-être que j'ai un faible très-grand pour tout ce qui est descriptions de la nature. Il y a dans ce livre des.

esquisses assez belles, assez vastes — de couleur, point — mais on l'y met soi-même, par l'imagination. On écoute le silence des grands bois ; on voit les chevaux sauvages qui passent au loin bondissant dans leur indépendance, et les grandes eaux du Mississipi, et les troupeaux de buffles, tumultueux comme un ouragan, — tout cela raconté plus simplement que je ne vous le dis là, mais enfin, cette lecture m'a amusé, peut-être qu'elle vous plaira aussi. J'oublie le bruit mesquin de la rue des Capucines et j'écoute les pas d'une caravane qui traverse ces forêts tout étonnées de voir des hommes civilisés. Le goût de la nature est encore ce qui cache en soi le plus de sentiments élevés en notre temps. Au fin fond de l'admiration pour un beau paysage, il y a une foule de pensées infiniment morales et honnêtes. L'eau qui coule, l'oiseau qui s'enfuit vers le ciel, le vent qui frémit et qui passe, tout cela court à la source éternelle de la beauté infinie de ce monde et des autres mondes. Les Psaumes disent : Si je descends au fond de F abîme, il y est; sans doute, mais l'œil de l'homme l'y cherche en vain ; mais il aperçoit nettement la grande ombre de Dieu sur les plaines sans bornes, sur les eaux sans fond de l'Océan; on la voit passer et repasser au tomber du jour dans la pâle lumière

qui revêt la hauteur solitaire de la montagne. A propos, voici que j'apprends que M. Trélat, rédacteur de la lettre incriminée, est condamné à trois ans de prison et à dix mille francs d'amende; les huit autres à des peines moindres. Par une courtoisie de la Chambre des Pairs pour la Chambre des députés, M. Audry de Puyraveau ne subira le mois de prison auquel il est condamné qu'après la clôture de la session. Voilà qui est poli. L'intérêt de l'affaire d'avril disparaît devant la question d'intervention. Passeronsnous encore la Bidassoa? Nos canons descendront-ils les Pyrénées? Le drapeau tricolore serat-il déployé dans ces montagnes de Navarre qui l'ont déjà vu glorieux et tyrannique! Pour combien de temps descendrions-nous dans les plaines de Castille? Le plaisir de faire dire de notre armée :

Navarre et l' Aragon tremblent quand ce fer brille !

Est-ce un assez noble plaisir ! L'aurons-nous ? C'est un plaisir qui pourrait être cher. Les lois de l'intervention telles que nous les avons professées seraient un peu violées. Le moment est-il venu où ce principe doit s'abaisser devant un principe supérieur d'humanité, de civilisation

et de gloire nationale? Dieu seul en sait quelque chose; lui seul, quand il verra (si l'intervention a lieu) notre artillerie descendre lentement les pentes rudes des Pyrénées espagnoles, pourra dire ce qui en adviendra.

Quoi qu'il arrive, je désire bien vivement le moment où je pourrai retourner en Suisse. Les agitations politiques sont peu de chose. Quand on n'est pas M. Fox ou le général Bonaparte, ce n'est pas la peine d'être sur la scène ou au parterre du monde politique. J'excelle à voir la vanité des choses; vanité des vanités et tout est vanité dans ce monde, hors ma chambre avec ma fenêtre qui regarde vers l'Italie, par-dessus les Voirons.

A M. A. DE BROGLIE

Septembre 1833..

Mon cher Albert, nous avons de tes nouvelles. Tu peux être tranquille sur ta santé. Nous tenons de toi que tu es arrivé très-bien portant. Je le tiens de ton père qui le tient directement de toi.

Je t'avertis que je commence à m 'ennuyer de

ne pas voir ta sotte figure. Ta sotte figure qui me divertit.

Je te prie en grâce de ne pas aller seul sur la grande route de Broglie. Figure-toi que M. de Tallenay a été dépouillé par les voleurs entre Naples et Rome. On lui a pris une montre ; une montre à répétition. La mienne va assez bien.

Pour en revenir à cette aventure de M. de Tallenay, il a donc été volé par des voleurs. Au moins il le suppose généralement. Ne pourrait-il pas t'arriver la même chose si tu étais rencontré par des brigands? Il est vrai que Naples est loin de Broglie, mais il est également vrai que Broglie est loin de Naples ; donc les cas sont identiques. Tu apprendras tout cela en philosophie.

En attendant, porte-toi bien et tu ne seras point malade, comme l'enseigne et l'a toujours enseigné la saine logique.

A M, R.VULIN.

Paris; 24 novembre 1835.

Ah ! ah ! nous avons pris et brûlé Mascara. Je dis nous, quoique je vous écrive du coin de mon

feu, mais ce nous est très-reçu en rhétorique. Nous avons pris Mascara et Abd-el-Kaderestentré dans les gorges de l'Atlas, s'enfuyant de toutes les jambes de son cheval arabe. Vous voyez que la civilisation vaut bien la barbarie et qu'un canon manœuvré de sang-froid, suivant lesrègles précises de la géométrie, vous culbute aisément ces poétiques escadrons avec leurs oripeaux brillants et leur enthousiasme éphémère et leur musique barbare.

Vous pouvez entrer dans les villes au galop de votre coursier. La civilisation n'est pas si bête, quoi que le descendant de Pierre le Grand ait l'air d'en penser.

Je vois que vous tournez à l'illuminisme et que vous voulez lire M. de Saint-Martin. Si vous aimez actuellement cet ordre d'idées, prenez Séraphitus Séraphita, de M. de Balzac. C'est un roman mystique d'après les doctrines de Swedenborg. Vous devez être familier avec Swedenborg après votre séjour dans le Nord. J'admire la facilité avec laquelle M. de Balzac imite tous les genres. Il a l'air de tout comprendre. Je dis l'air, car je crois bien que ses phrases en disent plus qu'il n'en pense. J'ai eu aussi la fantaisie de lire Swedenborg. Ce que j'entrevois paraît comme les Mille et une Nuits de la dévotion.

Écrivez-moi ce que vous pensez de ce Swedenborg. Si vous vous mettez à lire Saint-Martin, vous pouvez bien n'y rien comprendre du tout. Si vous y voyez quelque chose, faites-m'en part, mais, au nom de Dieu, mettez quelque contrepoids à ces lectures excentriques. Lisez-moi quelque bon volume de Reid, Essai sur les facultés intellectuelles ou tout autre traité de ce genre, simple, droit, sensé, honnête, réservé dans ses jugements, distinguant entre le mirage et la réalité, entre l'ombre et le corps, s'élevant sur les montagnes et non dans des ballons.

Vous êtes homme à aller dans des ballons, mais je vous en empêcherai, si j'ai quelque crédit sur vous. Lisez Reid et Bossuet. Voilà une nourriture saine.

AU MEME

Broglie.H décembre 1835.

Chacun parle de vous ici, monsieur, dans des termes qu'il ne me convient pas de répéter de peur d'exciter votre vanité. Vous avez eu grand tort de partir sitôt, et il n'était pas si nécessaire que vous le dites d'aller donner votre avis dans

îa séance de mardi au conseil d'État. Avez-vous commencé quelque chose pour la Revue doctrinaire? Songez donc à acheter et à lire des livres de droit. On s'intéresse à tout, pourvu que Ton aille un peu au-dessous de la superficie. Je vous ai fait,, j'espère, de beauxdiscourssurl'érudition. Pour moi, j'ai une rage d'apprendre, qui ne fait que croître et embellir chaque jour. C'est là le secret de ma prétendue paresse. Il n'y a de véritable originalité en tout que sous les dernières couches de l'érudition. Quand on ne sait rien, on se croit trop facilement des idées neuves. Ce serait une sage résolution de ne rien penser par soi-même jusqu'à ce qu'on sût bien ce que tous les siècles ont pensé. On serait peut-être un peu roide pour penser par soi-même après cette étude, mais lisez les deux volumes de M. Hugo et vous verrez si c'est la peine de penser par soimême. A propos, on dit que M. de la Mennais a pensé par lui-même un nouveau volume. Qu'estce qu'il répète là-dedans? Et qui veut-il manger? Est-ce un traité sur la nécessité impérieuse d égorger ses ennemis à la lumière de l'Évangile? Quel joli petit agneau que ce rhéteur! Du reste, ses livres sont arrangés comme les processions dans les auto-da-fé. Des chants très-agréables , de belles fleurs, de beaux flambeaux, de magnifi-

ques chasubles qui brillent comme des ailes de papillon, de beaux versets des Écritures répétés par de belles voix, sous un beau ciel, et, au bout, dans la perspective, un beau bûcher de trois voies de bois bien allumé, pour y brûler son maître ou son serviteur, suivant le génie des sièclesjQue le diable remporte !

J'espère qu'il ne vous emportera pas avant samedi, quoique vous ayez, à rebours, quelques opinions de M. de la Mennais.

Bonjour, mon cher ami.

Paris, 19 décembre 1835.

Merci, mon bon ami, de votre bon souvenir. Bien que je n'aie pas le temps de vous écrire aujourd'hui, je veux pourtant vous dire deux mots d'amitié. Vous êtes de l'infiniment petit nombre de personnes à qui j'aime mieux paraître bête qu'insouciant. Ainsi, point d'esprit pour aujourd'hui ; rien d'ingénieux ; point de marivaudage. Je vous conjure tout simplement de ne vous pas faire nommer sous-préfet à Reims. A quoi diable me servirait de m'être attaché à vous, si vous

allez vous enfoncer dans les solitudes inconnues de la province : « S'enfonce et disparaît dans des solitudes inconnues, » comme dit M. de la Mennais, en parlant, non des sous-préfets, mais des schismatiques. Je ne veux pas que vous quittiez Paris. Comment ! vous pouvez avoir toute votre vie l'espoir d'être maître des requêtes, et vous renonceriez à cette belle perspective? Plaisanterie à part, ne vous en allez pas d'ici. J'ai d'autres raisons à vous donner que la peine que cela me ferait, mais c'en est déjà une.

Quid legis? Lisez l'introduction de M. Mignet aux deux volumes d'extraits de dépêches sur la succession d'Espagne. Cela est très-bien pensé et très-bien écrit. Je remarque de plus que M. de Lyonne dans sa correspondance valait autant, ou à peu près, que la moyenne des ambassadeurs ou ministres d'aujourd'hui. Il paraît que le siècle de Louis XIV n'était pas aussi misérable qu'on le croirait, en lisant Pascal , Saint-Simon , Racine et Bossuet.

Bonjour. Je n'ai rencontré cette semaine que bien peu d'hommes qui ne se crussent suDérieurs aux susdits Pascal, Bossuet, etc.

Adieu, mon cher ami. Je vous suis très-tendrement attaché. Si je vous prouve le contraire, ne m'en croyez pas.

AU MEME

Paris, 3 mai 1836.

Que faites-vous si longtemps dans ce pays perdu ? Il y a des jours où j'ai envie d'aller vous prendre par le bras et de vous ramener bon gré mal gré. Si je vais un jour me faire sacrer à Reims, je profiterai de l'occasion pour vous dire un petit bonjour, mais il faut un prétexte pour aller dans cette province écartée, et je ne crois pas que je sois roi d'ici longtemps. La monarchie actuelle se porte trop bien, Dieu merci. Pour le président de la Chambre, je crois qu'intellectuellement du moins, il se porte fort mal.

Oui, M. Dupin a voté pour M. Guizot. Oui, M. Royer-Collard a voté pour M. Guizot, et aussi M. Thiers. Tout le monde. Personne n'a mis de billet blanc. Au moins chacun s'en défend. Du reste, ces billets blancs sont niais. Ne cherchez pas parmi les gens d'esprit de l'Académie, les auteurs de ces billets blancs.

Quant à M. Lebrun, il n'a pas voté pour M. Guizot; qui l'eût cru ? Lui ! notre ami à tous ! Lui, si loyal, qui faisait profession de voter pour Lui

en toute occasion. Eh bien! il ne lui a pas donné sa voix ! Et comment vous expliquez-vous cela, mon cher Raulin, vous, le docteur subtil? La raison en est fort simple. Pensez-y. C'est qu'il est arrivé dix minutes trop tard à l'Institut; qu'on a procédé avec une exactitude militaire. Le rendez-vous était pour une heure. A. une heure cinq minutes, tout était fini.

Que ceci vous soit une leçon. A la première ligne où je vous disais : M. Lebrun n'a pas voté, vous avez tout de suite cherché midi à quatorze heures. Midi n'est jamais à quatorze heures, Monsieur le docteur subtil.

Vous aurez lu dans les journaux que «votre maître, Sa Grandeur le garde des sceaux avait été emporté par ses chevaux jusqu'au pied de la colonne Vendôme. C'est déjà une fière hauteur pour M. le garde des sceaux. Néanmoins, on assure qu'il a gardé tout son sang-froid et que la tête ne lui a pas tourné.

Vous voyez tout ce que je sais d'affaires publiques, dans les journaux. Je crois, comme vous, que tout marche à la conciliation, et qu'en effet, les loups finiront par dîner avec les brebis.

Ne pensez pas à ce pauvre spectacle. Étudiez le xvie siècle. Lisez cette correspondance d'Érasme que vous avez vue chez moi. Hormis les

batailles rangées, ces gens-là valaient mieux que nous. Si vous effacez Iéna et Austerlitz de notre histoire, il reste l'Église française de M. l'abbé Auzoux et le théâtre de madame Saqui. C'est beau, mais c'est peu. J'oubliais Y Ermite de la Chaitssée-d'Antin, de M. de Jouy.

A M. A. DE BROGL1E.

Broglie, mercredi 18 mai 1S36.

Bonjour, mon cher ami, comment te portestu? T'ennuies-tu un peu? J'espère que les premiers jours n'ont pas été trop tristes, que tu t'accoutumes déjà un peu à ces vingt-quatre heures passées chaque jour hors de la maison. J'aurais pourtant bien voulu te voir trotter dans ce parc. Du reste, il paraît que ce parc réserve ses pompes pour le jour où tu reviendras. Les lilas sont à peine en fleurs, mais le soleil est assez chaud. As-tu froid à Paris? Es-tu bien établi? Ton pupitre est-il rangé? As-tu tous les livres dont tu as besoin ?

Dis donc, si tu fais l'école buissonnière, viens jusqu'ici, par la diligence, sans prévenir personne. Je suis sûr que tu seras très-bien reçu.

Je craindrais seulement que ta mère , en te voyant arriver, ne pensât que tu ne te fusses cassé le col à Paris.

Ne va pas te croire obligé de me répondre bien exactement. J'exige même que tu sois trèsinexact. Si tu sais la chute du ministère, tu me feras plaisir de m'en écrire un mot. Tu pourrais peut-être, dans ce cas, demander à M. le président du Conseil de me le faire savoir par voie télégraphique.

Nous avons fait la route en douze heures en tout, ce qui fait six heures par jour à peu près. Cette rapidité dans le voyage est étourdissante.

A propos, ne travaille pas beaucoup. Je serais bien content si j'apprenais que tu ne fais rien du tout et que tu as perdu le goût du travail.

AU MÊME

Broglie, 28 mai 1S36.

Ainsi, mon cher Albert, voilà déjà une page et une belle page de tes mémoires toute prête. Tu as failli un jour ne pas déjeuner. Que cela ne l'arrivé plus. Mais, toutefois, il y apeu d'hommes distingués, surtout dans les lettres, qui n'aient

commencé ainsi. Johnston a eu faim, Chatterton faim, Gilbert faim, Savage faim, froid, soif, sans compter que

La faim mit au tombeau Malfilatre.iijnoré.

Il ne faut pas pousser les choses jusque-là, surtout quand on veut se faire connaître de son vivant, mais un peu faim aiguise le talent. J'attends pour le moins de toi un petit volume comme Rasselas avant que l'année finisse.

M. Rossi et M. de V. viennent de quitter Broglie. Je crois que M. Rossi laissera venir ici Alderano pendant les vacances, pour le reprendre à son retour des Pyrénées, vers le mois de septembre . J'espère bien que pendant les vacances le temps sera plus doux pour toi qu'il ne l'est à présent. Il est d'une inclémence rare. Il fait un vent formidable et un froid glacial, pour parler sans exagération. On n'a pas pu conduire M. de V. à la forge. Tu sais par toi-même quelle tempête cela suppose. La forge qui est à Broglie ce que le Vésuve estàNaples. Broglie est fier de sa forge ; des hauteurs du château, quand on regarde par une belle nuit d'été au fond de la vallée, on croit voir au loin la fumée rougeâtre de ces grandes fournaises, et entendre le bruit des pesants marteaux.

Dùm graves Cyclopum Vulcanus ardens urit officinas.

Mais c'est pure imagination, et l'attention la plus scrupuleuse ne peut saisir de si loin ni bruit ni fumée.

Ta lettre est gentille, mais tu ne me donnes guère de nouvelles. Quelle place as-tu? Que fait-on d'Alger? La dernière composition en vers latins était-elle bonne? Est-il réellement question d'intervenir en Espagne ?

Je ne sais de nouveau que ce que j'apprends dans cette grande bibliothèque qui te dit mille choses aimables. Adieu, cher enfant.

AU MÊME

Broglie, 31 mai 1S36.

Vous avez manqué, mon cher monsieur, la visite de M. F. N. que bien vous connaissez, de M. F. N. qui a pris les armes pour l'Empereur en 1815, qui a voté pour M. François Guizot, protestant, en 1829 et pour lui-même, M. F. N. Il a passé ici la journée de dimanche. Les Iconographies étaient sur la table du salon ; il a commencé entre huit et dix heures du soir les commentaires pleins de sens et de pénétration sur

les divers personnages dont les traits y sont reproduits : « Dupin ! Brave homme, à ce que je » crois. Tiers-parti, moi aussi, je suis tiers-parti. » Je veux des économies et point de flatteurs : » c'est à peu près l'opinion du tiers-parti ; une » opinion franche et loyale. — Le duc de Reich- » stadt, fils de l'Empereur. C'est mon fils, mon » fils tout craché, excepté les plaques. — J'en ai » acheté cinquante exemplaires chez madame » veuve Delpech et j'ai pris un bon peintre qui » m'a barbouillé toutes les décorations. Il n'en » a pas, mon fils, de décorations. — L'habit, » c'est l'habit d'un collégien, c'est l'habit de » mon fils. — Et puis, j'ai dit à ma femme : » Tiens, voilà le portrait de mon fils. — Il res- » semble à faire peur. — Nous nous ressem- » blons tous, c'est la vraie figure de l'Empereur. » — Bel homme, l'œil vif ! JLafitte , oh ! Lafitte ! » C'est juste l'air de mon frère. J'en ai pris vingt- » cinq exemplaires chez madame veuve Del- » pech, et j'ai dit à mon frère : Tiens, voilà ton » portrait; c'est toi tout craché, donc! »

C'en est assez sur un voyageur. Je te tiens fort au courant des allants et venants, comme tu peux le remarquer, mon cher ami.

J'entends dire que tu te répands extrêmement dans le grand monde, que tu es cruellement

tiraillé et forcé de dîner cinq ou six fois par jour en ville, pauvre enfant!

Je t'embrasse, mais dis-moi un peu ta vie d'humaniste et d'homme du monde.

AU MÊME

Broglie, lundi il juillet 1836.

Le bel anglais que je t'ai écrit l'autre jour était de lord Chesterfteld. Ses lettres ne manquent pas d'intérêt. C'est une longue suite de conseils à son fils, conseils où la morale est toujours sous-entendue. Il dit même quelque part à son fils que, quant à la vertu, son gouverneur est chargé de lui enseigner tout ce qui peut s'y rapporter. Johnson disait de ses lettres que lord Chesterfield y professait les manières d'un maître de danse et la morale d'une courtisane. C'est un jugement trop sévère, mais il y a bien quelque prétexte à en parler avec cette dureté. • Ton père a rapporté ici deux volumes de M. dé Chateaubriand, servant d'introduction à la version deMilton. Ils sont intitulés Essais sur la littérature anglaise, mais c'est surtout un essai sur les mérites et les vertusduvicomteFrancois-Au-

guste de Chateaubriand. Il y est cependant parfois question de l'Angleterre pour dire comment M. de Chateaubriand ne ressemble pas à celui-ci, comment il ressemble à celui-là. Il finit par un parallèle entre lui et Milton. Du reste, parmi toutes les formes de rapprochement dont nous avons si souvent ri, il n'avait pas encore inventé celle-ci : Le tocsin de la Saint-Barthélémy sonna la huitième année de Shakespeare. C'est une belle et inépuisable forme de langage, car ce même tocsin a sonné la septième année de cet autre, la quatrième de cet autre encore et ainsi de suite.

Bonjour, mon cher ami ; bien des injures pour avoir oublié ma note à Marc, Je ne t'en écris pas bien long aujourd'hui parce qu'en 1572 le tocsin de la Saint-Barthélémy annonça qu'un certain nombre d'années, de jours et d'heures après, il ferait une chaleur étouffante, qui ne permettrait pas d'en écrire davantage.

AU MÊME

Broglie, 1er août .1836.

Vous faites acheter cher vos triomphes, monseigneur. Vous restez à Paris jusqu'aux distri-

butions du concours, afin de ne pas priver M. Pelet de l'honneur de vous embrasser, à la bonne heure.

Tu es gentil d'avoir le premier prix d'histoire et cet accessit de grec. En es-tu toi-même trèscontent?

Tu sais qu'il est convenu, arrêté, décrété, que tu ne me réponds point tout ce temps de concours. Je vois que cette idée commence à entrer dans ta tête et c'est un nouveau plaisir pour moi de ne point recevoir chaque jour de tes lettres. En me levant, je me dis : « Je n'aurai point de lettres d'Albert aujourd'hui, » et je me sens tout content et j'ouvre les rideaux de ma fenêtre et le soleil entre à flots dans ma chambre, et je me mets à lire quelque lettre spirituelle de Voltaire ou de madame de Sévigné. Ainsi, mon cher ami, ne te presse pas.

AU MÊME

Broglie, 13 août 1836.

Cest-à-dire deux prix et deux accessits au concours. Vous n'y allez pas de main morte. Rien qu'à te voir, tes concurrents doivent trembler

quand tu entres dans la salle du concours, avec ton écritoire, tes plumes neuves et ton déjeuner.

Jara galeam Pallas et aegida ' Currusque et rabiem parât.

Et le torticolis de l'autre jour ne t'apas empêché de regarder tes rivaux en face et d'emporter à leur barbe le deuxième prix de version.

Ce qu'il y a de très-gentil à toi dans cet enivrement de la victoire, c'est que tu fais très-honnêtement les commissions qu'on te donne. Quand M. Pelet te donnera la couronne, il la mettra sur une belle et bonne tête, qui ne se trouble de rien ; tu peux le lui dire de ma part. — Dis-lui :

Media inter praelia semper Sideribus cœlique plagis superisque vacavi ,

o'est-à-dire , je ne me laisse absorber par rien, et je trouve entre deux victoires le temps d'envoyer un paquet par la diligence. Avertis-le cependant que c'est une traduction libre, car il ne faut tromper personne.

Il fait une chaleur furieuse qui ôte le mouvement à tous les êtres vivants, car je n'entends ni un chien aboyer, ni un enfant crier, ni un cheval passer sur la route. A peine si, dans les pro-

fondeurs de la cuisine, on peut ouïr le cuisinier aux vêtements blancs, qui broie dans le marbre 'éclatant, creusé par des mains habiles, la dépouille des habitants de l'air et des bois, nourriture de l'homme.

Bonjour, mon bon petit lauréat. Je voudrais bien revoir ta mine victorieuse. Paul, s'étant senti hier une épine dans le doigt, a dit d'une voix claire et grave : « Je souffre, donc je suis. » C'est Descartes, mais Descartes avec le sentiment de la tristesse des destinées humaines. Sa bonne t'a, je crois, entendu prononcer très-nettement ces belles paroles.

A M. d'hAUSSONVILLE.

Broglie, 14 août 1S36.

Je viens de recevoir une lettre de Turin de M. de Grouchy. Il me dit que les princes n'ont passé que quelques heures à Turin, mais que ce peu d'heures a suffi pour faire de ce jour un triomphe pour tous les amis de la France et du gouvernement de Juillet, tant la bonne grâce, l'esprit et la dignité du duc d'Orléans et du duc de Nemours frappent vivement et savent capti-

ver tout ce qui n'a pas un parti désespérément pris contre nous. Comment avez-vous trouvé les affaires à Paris ? Paris est donc un coupe-gorge ? Je vois, dans les journaux, que le rédacteur du Bon Sens, M. Vigouroux, a failli être assassiné entre chien et loup, sur la voie publique, et à une heure très-peu indue. La police n'a pas la main heureuse ni ferme. Les jours de revue, il y a dans les rues assez d'assassins pour ne point permettre à 150,000 hommes armés de se réunir prudemment. Les jours ordinaires on ne peut pas s'attarder entre la place Vendôme et le boulevard sans risquer sa vie. A quoi pensent donc messieurs les puissants du monde pour le quart d'heure? A faire couler en plâtre les statues de Michel-Ange? C'est bien, mais ce n'est pas un motif pour négliger la sûreté des rues, et ne pas s'occuper de la vie des citoyens, même quand ces citoyens rédigent le Bon Sens.

S'il vous reste quelques moments de loisir, soyez assez bon pour me faire acheter le dernier roman de M. Delécluze qui a été récemment annoncé dans le Journal des Débats. Je ne sais pas trop si cela vaut quelque chose. C'est un petit billet à la loterie que d'acheter un roman aujourd'hui. Le mal, c'est que cette loterie a plus de 90 numéros. On a de terribles chances contre

soi. Je me rassure un peu dans cette entreprise téméraire en songeant que M. Delécluze est un homme d'esprit ; qu'il y a quelque talent et quelque vivacité dans Mademoiselle de Liron, un petit volume qu'il a publié en 1833, le tout mêlé à bien de la grossièreté, mais du moins, il n'entend pas finesse au mal. Il ne s'amuse pas à décrire les vices, à en faire des pierres précieuses, taillées à facettes, réfléchissant tous les feux du ciel, enchâssées dans l'or et l'argent, comme font les princes de la littérature en ce moment.

L'un de ces princes, M. de Balzac, est à Turin. Il y fait moins grande figure que nos vrais princes, mais on lui trouve pourtant de l'esprit, de la finesse, quelque chose d'ingénieux et de paradoxal et de dégagé, qui plaît dans ces solitudes des Alpes.

Pour finir, avez-vous jeté les yeux sur le discours de M. Villemain, à l'Académie dite française, à l'occasion des prix Montyon ? Il y a un petit morceau sur M. de Tocqueville et la République américaine qui mérite qu'on le lise. C'est finement écrit. C'est tout hérissé de sucre et d'épingles pour et contre notre gouvernement depuis quelques années, et d'épigrammes adoucies contre la république démocratique. Si on n'avait mené au combat contrôla république dé-

mocratique que ces savantes épigrammes, il y a longtemps que nous serions une belle démocratie tempérée par l'insurrection.

Bonjour, mon cher ami. Je deviens provincial. Je parle avec curiosité de ce qui, probablement, n'a occupé qui que ce soit à Paris. C'est le vrai caractère provincial. J'ai rencontré un jour vers Tarbes un excellent homme qui m'a demandé si j'avais jamais eu le bonheur devoir M. de Jouy et M. de Lacretelle jeune.

Je lui ai répondu que je n'avais jamais eu cet honneur.

AU MÊME

Paris, 16 novembre 1836.

Vous a-t-on raconté le passage du prince Louis- Napoléon à Paris? Il a passé quelques heures à la préfecture de police avant de se rendre à Lorient. On a trouvé qu'il se comportait avec beaucoup de convenance et de dignité. Il a écrit au roi pour lui témoigner sa reconnaissance et lui recommander les complices de sa folle entreprise. La lettre était, dit-on, parfaitement bien et d'un ton juste. On n'est pas aussi frappé de sa

mère qui manque de simplicité. Voilà que, pendant cette escapade de Strasbourg, Charles X mourait à Goritz. C'est ainsi que les derniers débris des vieilles dynasties s'en vont, par la mort, ou par des tentatives absurdes.

Pour notre jeune dynastie,, grâce à Dieu elle va bien ; mais, si le mariage est nécessaire aux princes pour perpétuer leur race, nous n'avons pas encore beaucoup de raisons d'espérer la perpétuité de notre famille royale.

Vous a-t-on dit quelques détails sur la révolution portugaise ? La reine a rétabli la Constitution de Don Pedro, mais le général Freyze, l'ancien ministre de la guerre, a été massacré par les partisans de la Constitution de 1823, au moment qu'il se rendait auprès de la reine, au château de Belem. Lui et son cocher ont été saisis à miroute par messieurs les démocrates, qui les ont fusillés tous les deux sur le lieu même.

Oui, je voudrais bien aller vous voir, mais j'aimerais encore mieux que vous vinssiez ici. Si vous tardez trop et que je perde patience, préparez-moi un lit dans ce rayon de bibliothèque dont vous parlez. Je vous prie d'éloigner de ce rayon toute la littérature actuelle d'où il doit sortir, sans doute, des myriades de puces, punaises, crapauds, serpents, scorpions, qui

sont la suite naturelle des nobles théories contenues dans ces divins ouvrages.

Que faites-vous, en votre qualité diplomatique, pour empêcher la contrefaçon? Il faut avoir l'esprit contrefait pour croire que la Belgique ne consentira jamais à ne plus nous contrefaire. [A-t-on contrefait le dernier ouvrage de M. l'abbé delaMennais? J'entends dire qu'il y a de fort belles pages. Jen'ai fait qu'entr'ouvrir le volume. J'ai vu passer une bulle du Pape, — une vue des Marais-Pontins, — Munich au clair de la lune, — une lettre du cardinal Pacca, — des injures contre les Jésuites, — un discours sur l'humilité, suivi d'un appel à la révolte, accompagnés d'un morceau sur la nécessité d'une hiérarchie fortement organisée, précédés d'une traduction libre du Dies irœ et peut-être bien d'un éloge de Béranger. Je ne garantis pas l'exactitude de mes souvenirs , mais c'est à coup sûr un tohu-bohu admirable.

M. Thiers est ici, jeune, ardent, plein d'espérances. Le ministère chemine dans cette plaine qui précède la session. Les montagnes et leurs défilés et leurs avalanches ne commenceront qu'à la rentrée des Chambres. Il faudra voir alors.

Jusque-là, je lis comme de coutume de la phi-

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losophie. Je vous recommande la préface de M. Joufïroy au premier volume de Reid. Cela est clair, limpide, sensé, élevé et presque toujours vrai. Mettez ce volume dans votre poche à votre premier voyage à Anvers par la diligence à vapeur. Vous êtes donc allé à Anvers ? Êtes-vous entré dans la citadelle? Est-il vrai que cette ville est d'une tristesse affreuse et qu'on n'y entend plus aucun bruit? En 1832, nos canons donnaient à ces murailles un air animé et les bombes illuminaient très-bien la citadelle et les forts détachés.

Peut-on dire ce mot « forts détachés? » N'estil pas gros de révolutions ?

AU MÊME

Paris, mardi, 20 décembre 1836.

Votre congé est demandé, que dis-je? votre congé est expédié ce matin même, ainsi, Monsieur, on va voir si vous avez quelque regret de vos amis de France.

C'est toujours après-demain l'entrée de M. Guizot à l'Institut. Le discours de M. de Ségur, censuré par M. Dupin et par M. Thiers il y a huit

jours, a passé hier au moyen de quelques légères modifications. Aucuns disent qu'il y aura quelque cabale malveillante à cette séance académique. Je n'en crois rien. Tous les vieux hiboux académiciens, sectateurs du xvme siècle, percheront ce jour-là en silence, leur tête étroite dans leurs plumes, mais il n'y aura pas de scandale.

Le maréchal Clause! va revenir d'Afrique, siéger à la Chambre et expliquer comment c'était fait de l'ennemi s'il eût vaincu à Constantine. Nous ne parlons que de Constantine. Nous avons toujours devant les yeux ces grandes murailles de granit et nous n'entendons que le mugissement du Rummel qui court autour de la place, dans ce fossé profond. La tragique aventure du général de Rigny commence à prendre une meilleure tournure. Tout cela paraît tourner à un acte d'insubordination et à des paroles violentes adressées au maréchal. S'il en est ainsi, la phrase de l'ordre du jour serait un cruel abus de pouvoir. Que tout est fragile! Voilà une réputation de bravoure bien acquise dans vingt occasions, qui se flétrit on ne sait comment ni pourquoi en un quart d'heure et peut-être sans que le malheureux officier ait donné sujet à ces bruits sinistres. Il ne se doutait guère de cela quand il se sentait

tant d'ardeur en courant en haut des murs de Tarragone. M. de M*" est revenu de Bône. Il a eu une admirable conduite durant la campagne. Il paraît que la vue du roi l'intimide plus que les boulets et les balles, et le froid et la faim. En arrivant aux Tuileries il a exprimé au roi son regret de n'avoir pas de nouvelles plus fraîches à lui donner de son fils le duc... d'Angoulême. C'est Nemours qu'il voulait dire. C'est un quiproquo désagréable.

Je vois avec plaisir que vous aimez le livre de M. Jouffroy et l'auteur à travers le livre. Vous avez toute raison dans votre impression à son égard. La lecture de ces deux volumes donne la clef de tous les grands systèmes. On peut les aborder ensuite directement et y pénétrer plus avant sans trop de peine et sachant déjà où l'on va. Je conviens aussi que cette analyse détaillée ne laisse pas une idée complète des grandes lignes de ces grands édifices philosophiques. C'est le défaut de l'analyse elle-même, toujours et partout. Si par une nuit profonde vous alliez vous promener dans les ruines de Thèbes et qu'à la clarté limpide d'une bougie diaphane vous regardiez de près, pouce après pouce, ces hautes colonnes et ces sphinx de granit qui forment la haie aux abords du temple, une haie silencieuse

d'une demi-lieue, et ces grands obélisques, et ces hautes murailles toutes couvertes de figures bizarres ; avec cette bougie,, et de la patience, vous verriez tout et rien. L'ensemble de cette ville de géants vous échapperait. Votre mémoire ne pourrait pas reconstruire le tout avec les détails; ce ne serait plus Thèbes qui arrachait des applaudissements aux soldats un peu incultes et un peu farouches du général Bonaparte.

Après tout, ces grandes constructions philosophiques enserrent peu de vérités nouvelles ; ces tours insolentes comme celles de Babel, n'atteindront jamais les vérités qu'elles veulent aller chercher là-haut. J'espère aussi peu que vous, moins que vous, des découvertes de la philosophie. Elle n'en saura jamais beaucoup plus long que le vulgaire sur ce qui importe à savoir. La preuve, c'est que si demain, des hauteurs de ces tours élevées par la logique, descendait quatre à quatre un philosophe pour nous avertir charitablement qu'il y a une autre morale, un autre bien, un autre mal, une demi-douzaine ou point de dieux, nous lui ririons certainement au nez. Nous verrons plus clairement ce que nous savons avec une certitude confuse, voilà le futur progrès de la philosophie, mais ceux qui sont morts pour soutenir les principes de la morale commune

peuvent être tranquilles; ils ont eu parfaitement raison. Voilà qui est fièrement grave. Je n'avais pas envie de faire cette sortie philosophique, mais votre lettre m'y a un peu provoqué.

Samedi. Cette lettre est bien à bâtons rompus. Je n'ai pas pu vous l'envoyer jeudi à cause de la séance de l'Institut qui n'a fini qu'assez tard et après l'heure de la poste. Le discours de M. Guizot a eu, de l'aveu de tous ses amis, tout le succès désirable. Entre nous, cependant, j'aurais voulu un peu plus de vivacité dans l'auditoire. Le discours de M. Thiers, il y a deux ans, avait excité une plus grande acclamation, mais les divisions politiques siègent même à l'Académie. Mardi, il s'agira du discours du trône. C'est bien une autre affaire. Ces vingt et un coups de canon qui annoncent la séance royale, j'ai peur qu'ils ne soient le signal des grandes luttes d'amourpropre et d'intérêt personnel cette année. Il y a trente-trois millions d'hommes en France qui n'attachent nécessairement à ces intérêts particuliers qu'une importance secondaire.

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