‹ Mélanges et lettresChapitre 51 sur 67 · Madame La duchesse d'Orléans · texte numérisé non relu

Madame La duchesse d'Orléans

et griffonner Y Officiel, je suis forcé de négliger le principal, c'est-à-dire de ne vous remercier qu'en deux mots de votre charmante et trèsbonne lettre.

Il est exactement vrai que la princesse a une charmante expression de visage, des traits infiniment agréables, beaucoup de noblesse dans les manières, et bien de l'esprit, à en juger par ces trois jours. La presse en dira ce qu'elle voudra, il suffira qu'aux termes des lois de septembre la princesse fasse insérer dans les journaux insolents une lithographie ressemblante. La duchesse de Bourgogne était assurément moins jolie et les déesses de la Raison de Messieurs les républicains avaient beaucoup moins grand air.

Nous allons dans une heure toucher la frontière. C'est là qu'il y aura de la joie pour les gens sensés et des grincements de dents pour les malveillants. La princesse pourra bien dire à ces malveillants comme la duchesse de Bourgogne aux belles dames qui grognaient de son grand crédit : « Ça m'est égal; je m'en moque; je suis plus aimable que vous et je serai votre reine et vous en enragerez et je m'en moque ! »

Bonjour, mon cher ami. A ne vous rien cacher, toutes ces grandeurs me pèsent. Mon uniforme me gêne. J'aime mieux nos conversations»

AU MEME

Coppet, 12 juillet 1S37.

Si vous savez des nouvelles, mon cher ami, écrivez-les-moi. Je compte sur vous comme de coutume. Je ne suis pas de ceux qui, une fois à la campagne, ne prennent plus d'intérêt aux nouvelles de la ville. Je lis vos journaux tels quels avec une assiduité exemplaire. Je lirais les journaux au fond des forêts vierges du Brésil. Je ne comprends pas la vie de Laurence et de Jocelyn dans la grotte des aigles, s'ils n'étaient abonnés tout au moins au Moniteur. Croyez-vous qu'ils fussent abonnés au Moniteur? Pour moi, je ne vois rien de ce pays-ci à vous raconter. La Suisse est fort tranquille et je ne vois pas que M. le Président du Conseil ait prétexte à la bloquer hermétiquement.

J'ai certainement l'intention d'écrire dans la Revue française. J'avais envie de parler des Voix intérieures de M. Victor Hugo. Le titre donne à l'ouvrage l'air des œuvres d'un ventriloque, mais ce n'est pas le motif qui m'a arrêté. Je lui trouve trop de talent pour lui dire toutes les in-

jures qu'il mérite. Lisez l'ode à son jeune frère qui est mort fou. Vous y trouverez plusieurs strophes d'une grande beauté ; le mouvement, les idées, les images, tout y est poétique. Il y a bien des vers charmants à travers toutes les pages, mêlés au plus étrange galimathias. Vous trouvez tout à coup une belle rose sauvage, toute humide de rosée, à côté d'une vieille pantoufle et de pots cassés. Je crois que c'est sans dessein prémédité qu'il mêle tout de cette façon. Il ne discerne pas. le beau du laid. C'est une nature assez puissante qui produit avec énergie et indifférence des palmiers, des serpents, des crapauds, des oiseaux-mouches, des araignées ; il vous met le tout ensemble dans un sac, et voilà un volume fait. J'en pense trop de mal pour en dire du bien, et réciproquement.

J'achève un grand diable d'article sur le scepticisme. C'est une question folle et qui rend fou. C'est la tentative de serrer bien fort une bulle de savon; et l'on recommence toujours, croyant bêtement qu'on va réussir.

AU MÊME

Coppet, 7 septembre 1837.

Mon cher ami, votre lettre m'est encore arrivée pendant que je faisais quelqu'excursion en Suisse. Je pars d'ici dans quinze jours pour retourner à Paris. Je n'ai aucun goût à retourner à Paris. Mes dernières nouvelles sont qu'on n'y dit et n'y fait riendu tout. Je m'arrangerais assez d'un hiver ici à travailler et à regarder passer tous ces oiseaux qui voyagent, les oies sauvages, les vanneaux, les bécassines, les cormorans, les courlis de terre. Vous passeriez peut-être aussi pour me faire une visite et tout serait pour le mieux. La dissolution est, dit-on, de plus en plus résolue; ainsi le veulent les bécassines. Je n'en comprends l'utilité ni pour eux ni pour personne. L'Espagne, le Portugal, la Sicile peut-être, sont là comme de grosses pierres suspendues sur l'Europe. Le monde est dans un triste état. On se mange partout les uns les autres et le choléra est un superbe accompagnement à ces querelles.

J'ignore à quoi vous passez votre temps. Je

vous ai pourtant recommandé bien des livres et entre autres ] a vie de Walter Scott par M . Lockhart. Je suis sûr que vous n'en avez pas lu une ligne. Si vous étiez un peu facturier, je vous dirais de comparer cette vie de Walter Scott avec celle de lord Byron par Th. Moore ; il n'y a pas de contraste plus singulier. C'est la vie commune avec tout ce qu'elle a de sensé, de durable, de profond, et la vie exceptionnelle avec ses secousses, ses erreurs, ses colères, ses vides et ses catastrophes. Une belle rivière large, profonde et d'un cours régulier, et une grande cascade qui gronde et se perd en poussière brillante. La singularité, qui n'est pas trop singulière, c'est que Byron avait une affection très-vive pour Walter Scott et que dans ses lettres, où il déchire tout le monde par fantaisie et pour passer le temps, il ne se rencontre jamais que des paroles bienveillantes et d'admiration pour Walter Scott. Si vous lisiez, Vous auriez vu une vie de madame de Krudner par M. Sainte-Beuve. J'ai pensé que si madame de Krudner fût venue quelques années plus tard, elle vous eût inévitablement converti à son mysticisme. N'allez pas vous fâcher. L'empereur Alexandre la consultait sur les destinées de l'Europe quand il en était à peu près l'arbitre et toute l'armée russe s'inclinait devant elle quand elle

passait dans les rangs pressés de l'armée do Crimée, du Caucase, etdeceuxquiavoisinent la muraille de la Chine, et de ceux qui habitent vers les mers du Nord. Pour mon compte, ce que j'en ai vu aans M. Sainte-Beuve mêla fait peu admirer. C'est la doctrine de M. de Saint-Martin dans un nuage. C'est trop pour mes trop faibles yeux, mais vous avez Yacumen ingenii pour percer ces obscurités.

A.U MÊME

Broglie, 13 novembre 1837.

Venez donc, monsieur. Vous vous faites bien attendre. Doutez-vous que la diligence ne vous porte en quatorze heures aux murs de Bernay? Arrivé à ce Bernay, vous demandez poliment un cabriolet au maître de poste, et vous arrivez triomphalement en trois quarts d'heure aux portes du château, à travers une belle forêt. Je vous avertis qu'il n'y a plus guère de feuilles à cette forêt. Je vous le dis pour vous éviter un désappointement, car un esprit romanesque ne pense pas toujours que les feuilles tombent en novembre.

Venez, vous dis-je. La campagne est bien un

peu triste à présent, mais d'une tristesse fort sereine.

The gloora aud coolness of declining day.

A propos de poëte, M. de Lamartine est donc nommé trois fois? C'est fort joli pour un siècle de prose. Le barde a sûrement repris à la vie depuis le découragement de ses premières méditations. Où est le temps où il nous disait :

Je reste sur la terre ainsi qu'une ombre errante; Le soleil des vivants n'éclaire pas les morts.

Pour une ombre errante, ce n'est pas si mal avisé que de se faire nommer par trois collèges électoraux. Il y a bien des vivants qui se contenteraient à moins. M. Delessert n'en demandait pas tant. Il paraît que M. Arago doit faire des miracles d'hydraulique. Il a promis de l'eau en abondance au 2me arrondissement. Là-dessus, les électeurs ont pris feu, et M. Delessert a été noyé. Après tout, il n'y a pas là de quoi rire. Si j'avais l'honneur d'être électeur, j'aurais renvoyé M. Arago au calcul infinitésimal, sûr que pendant qu'il observerait les comètes, il ne dirait rien de mal. Quant à M. Michel de Bourges, j'ai lu dans les Lettres d'un voyageur de madame Sand, qu'il était un grand homme. Je suis bien

impatient de lui en voir donner des preuves à la tribuneaux harangues. Niort, comme vous voyez, se connaît mieux en grands hommes que votre misérable ville de Reims qui n'a eu que quinze voix pour un grand homme. Je reviens à la Chambre, ces 459 députés me trottent par la tête. Que vont-ils dire et faire ? En voilà 135 nouveaux ou à peu près. Il va falloir que les ministres leur donnent un petit concert en arrivant. Parmi les ministres, les uns joueront de la flûte, les autres du tambour et de la trompette. Savez-vous quelque chose de Constantine ? On raconte alternativement que le choléra y fait des ravages et qu'on y danse avec les demoiselles blanches et noires du harem. Peut-être que les deux sont vrais. Le dernier rapport du général Vallée sur les opérations du siège est d'une clarté et d'une simplicité qu'on a raison de louer. C'est un beau déploiement de la force et du sang-froid que cette opération. C'est la sagesse et la hardiesse qui marchent ensemble.

A M. A. DE BROGLIE

Broglie, 16 novembre 1837. — 16 froidéal.

Cher ami, on ne te voit pas, tu n'écris même pas beaucoup, mais il est vrai que tu as mieux à faire en ce moment. Quelle place as-tu ? Il ne serait pas bien étonnant que cette place fût un peu moins bonne que les dernières fois, et assurément elle n'est pas meilleure.

Et monté sur le faîte, il s'expose à descendre.

N'as-tu pas envie de savoir comment est Broglie à présent? Je suis bien forcé d'avouer que

Le soleil brille à l'horizon, Comme si "Walter le Cornette N'avait pas quitté la maison.

On pense pourtant et on parle avec regret de Walter le Cornette. Quant aux changements matériels faits ici, c'est d'abord un grand auvent, au-dessus de la porte d'entrée, lequel a assez bon air; puis un poêle géant dans la première antichambre, qui dévore un bois tout entier par jour et qui échauffe assez bien les corridors;

puis les allées autour de la pelouse, élargies de moitié ; tous les arbres qui étaient sur la pelouse abattus, et au lieu de corbeilles de fleurs devant la maison, des plates-bandes étroites avec de beaux rosiers en ligne, tomme des soldats, à ce que dit Paul. Voilà tout. La nouvelle entrée à côté du potager n'est encore qu'en projet, et tant qu'elle n'est qu'en projet, cela ne fait pas le moindre dégât. Ce qu'on fait ici? Mais on travaille, monsieur. Ne croiriez-vous pas qu'il n'y a que vous qui travailliez? On se promène après déjeuner, lentement, lentement, autour de la pelouse. Paul suit, haud passibus œquis, et il dit toutes les cinq minutes, je suis bien fatidié, afin d'être porté, le paresseux. Le soir on ne se promène guère. On cause et on lit régulièrement, à mon grand désespoir, je veux dire à ma grande résignation. M. Ch. d'Eclepens est arrivé ces jours-ci d'Angleterre. Il a passé treize mois en Ecosse, en Angleterre, en Irlande. Il a visité tous les lieux décrits par Walter Scott, sauf les îles Shetland. On lui avait dit, sur son projet d'aller dans les Shetland, il y a un mois, que rien n'était plus facile, mais qu'il n'en pourrait revenir qu'au printemps prochain. Il a pensé que Magnus Troïl ne valait pas ces six mois d'exil dans le brouillard et la neige. Il a vu O'Connell ei a

logé dans sa maison cinq ou six jours. Cette maison est d'ailleurs ouverte à tous les voyageurs, sans distinction d'opinions, fussent-ils même torys ou pairs d'Angleterre. Il s'y trouve une belle chambre à sept lits où l'on met, suivant l'occurrence, une quinzaine de voyageurs. M. Ch. d'Eclepens restera encore ici quelques jours, pour aller ensuite à Paris, et de là en Suisse. Il n'a rien des défauts de la jeunesse actuelle. Il est poli, simple, point arrogant, ne faisant point étalage de ce qu'il sait, de ce qu'il a vu, ni de ce qu'il a fait. Il a beaucoup de bonne grâce et de bonne nature. Adieu, Walter le Cornette.

AU MÊME

Broglie, 4 décembre 1837.

Il y a bien longtemps, cher enfant, que J6 n'ai causé avec toi. Je me suis noyé dans les eaux de cette grande bibliothèque, et j'ai par-dessus la tête vingt pieds de livres que je voudrais finir avant de partir. Je sais bien pourtant que cette curiosité infinie est un genre de paresse, et peutêtre le pire de tous, parce qu'il fait l'effet du travail. Qu'est-ce que tu lis en fait de prose fran-

çaise? M. Fox lisait madame de Sévigné avant de faire ses belles harangues sur la traite des noirs et l'armement contre la Russie. Bossuet s'animait à ses oraisons funèbres par la lecture d'Homère. Ici on comprend mieux comment les adieux d'Hector et d'Andromaque pouvaient susciter les grandes images de l'oraison de Condé ou d'Henriette d'Angleterre. Pour toi, peut-être relis-tu les oraisons funèbres de Bossuet. Ainsi passe de main en main le flambeau de l'inspiration :

Et quasi cursores vital lampada tradant.

On a ici de grands débats sur l'archevêque de Cologne. Le roi de Prusse a-t-il ou non le droit d'agir ainsi avec le voisin de M. Schlégel? C'est une question débattue depuis trois jours au moins. J'ai un avis là-dessus, mais ne voulant pas me compromettre, je ne voterai que quand je saurai ta façon de penser sur ce sujet. Dis-moi bien vite, avant le moment du départ, les livres que tu désires que l' on enlève à cette grande bibliothèque de Broglie. Je procéderai à l'enlèvement, après autorisation préalable. Je vais achever un volume du Dr Chalmers, qui m'a fort intéressé : Sketches of moral and mental philosophy. C'est un

ouvrage de pure psychologie, que je te recommande Tannée prochaine. Il y a beaucoup d'élévation et de finesse à la fois; on dirait que, comme les aigles, Fauteur voit de très-haut les plus petits objets avec une parfaite clarté. Un aigle voit du sommet de la montagne un lapin qui trotte dans l'herbe de la plaine. Ainsi fait le Dr Chalmers. J'aime beaucoup ce grand et magnifique cadre à un tableau où les traits sont si fins et si déliés. Je t'ai dit quelquefois que quand M. Ramond est arrivé au sommet du Mont- Perdu, il a trouvé un vaste amphithéâtre de rochers, et dans cette enceinte pas un être vivant, excepté un pauvre petit papillon que le vent avait porté malgré lui à ces hauteurs. On dirait que le Dr Chalmers suit l'âme de l'homme au milieu de l'immensité, comme M. Ramond suivait de l'œil ce papillon égaré. Me voilà bien haut. Je descends du Mont-Perdu en te souhaitant bien le bonsoir.

A M. RAULIK.

Broglie, 19 mai 1S3S.

Mon cher ami, je suis bien affligé de vous sa-

voir ce chagrin. Je ne pouvais pas croire M. de Talleyrand si proche de sa fin, malgré le rapport des journaux. Cette énergie d'esprit et de volonté semblait promettre encore des années de vie. J'ai peur que toutes ces tristes circonstances dont vous venez d'être témoin vous aient mis bien du noir dans l'âme. Vous feriez bien de quitter Paris et de venir ici passer quelques jours, comme on vous en a pressé, même avant d'aller à Reims. Comme l'ombre s'étend vite sur tout! Voilà la dernière grande figure de l'Empire qui emporte avec soi les dernières traces vivantes de ce grand drame. Il n'y a plus de Révolution et d'Empire que dans l'histoire. Il n'y a plus personne qui ait connu Mirabeau, vu familièrement Bonaparte revenant d'Italie, conseillé l'Empereur et discuté avec lui tous ces plans gigantesques, dont il ne reste plus rien qu'au musée de Versailles. Nous n'avons pas fait grand'chose nous-mêmes, mais nous avons vu tomber des générations bien autrement fortes que nous. Nous avons vu mourir Napoléon et le général La Fayette, et le général Foy, et M. Cuvier, et M. Perier, et M. de Laplace. Il n'y aura bientôt plus de témoins de l'Assemblée constituante, plus personne qui ait entendu la voix de Mirabeau ou le canon d'Arcole. Les acteurs sont par-

tis, et il n'y a plus guère même de spectateurs.

Tout cela est triste, comme tout ce que fait le temps.

Les nouvelles du général Haxo sont, hélas! bien mauvaises. J'ai peur que les premières lettres qui viendront n'annoncent un dénoûment cruel.

Je ne suis pas bien en train de causerie. Je suis bien aise que vous soyez débarrassé de votre article et de vos maux de tête, mon cher ami.

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