A M. GUIZOT
Broglie, 21 mai 1838.
Monsieur,
Je m'acquitterai de mon mieux de la mission que vous voulez bien me confier. Je tâcherai d'être un pouvoir exécutif résolu et intelligent, quoique nous n'ayons pas, à l'heure qu'il est, de bien excellents modèles sous les yeux.
J'ai un vif désir de voir le Val-Richer. C'est de là que nous sont venues les dernières lettres de François. L'été est encore triste ici; il n'y a point encore de feuilles aux chênes, qui sont le fond
des bois. L'été tarde beaucoup; le malheur veut qu'il n'en soit pas beaucoup plus long pour cela.
Le dix-huitième siècle me semble avoir fait triste figure ces derniers jours. îl est visible qu'avec ce qu'il a de mauvais, il ne sait pas mourir. Il est infelix operis summâ... Pendant que M. de Talleyrand meurt, le général Haxo est bien malade. J'en suis très-affligé. C'est un habile et excellent homme. L'officier de l'armée du Rhin, l'âme haute et tranquille, fait un grand contraste avec la pompeuse misère de l'évêque repentant.
J'espère envoyer prochainement à la Revue />Ymç«2se l'article sur M. Villemain. C'est un charmant et excellent livre que le sien. La critique a là une mobilité heureuse qui la rend un moment supérieure à tout ce qu'elle juge. Elle plane audessus de tous ces sommets; elle plonge dans les vallées; elle comprend, elle explique tous les sons qui sortent de tous les points du monde intellectuel. A ce degré de vivacité, l'intelligence qui comprend est, par instants, au-dessus de l'intelligence qui crée.
M. de Lamartine m'a l'air de se préparer bien des rétractations pour le jour de sa mort. La chute de son ange est déplorable. Cet ange tombe dans le vide. Cette imagination de M. de
Lamartine est une imagination de géant, grossière, monotone et puérile. Il prend la grosseur pour la grandeur. C'est aussi un peu l'erreur du temps.
A M. R AU LIN
Broglie, 12 juin 1838.
Il est vrai, mon cher ami, qu'avec un peu de mauvaise volonté vous pourriez vous plaindre de moi. Vous m'avez beaucoup écrit, et de charmantes et de longues lettres. Je n'ai répondu à cela que par quelques mots assez maussades ; mais on a ses raisons pour être maussade. J'ai depuis mon séjour ici des attaques régulières d'une migraine qui me rend incapable d'écrire à des gens d'esprit. La température est un peu moins froide aujourd'hui et moi un peu moins grognon. Je profite de ce rayon de belle humeur pour vous dire un petit bonjour.
Comment avez-vous vécu dans cette ville de Reims et dans votre maison, ombragée de vigne du Japon? Quand huit heures et demie sonnent, et que toute la ville repose, et que les oiseaux sont nichés derrière les statues qui sont en haut de
votre cathédrale, vous lisez donc saint Cyprien, et cela dans la traduction de Tévêque de Maroc? Est-ce qu'il ne traduit pas à la façon de Barbarie? J'augure, sans en rien affirmer, que ce traducteur est in partibus infîdelium. Je l'ai rencontré quelquefois dans le monde. Il a l'air d'un parfait honnête homme , mais d'un méchant traducteur. De saint Cyprien, je n'en ai jamais 'rien lu. Faites-moi donc un rapport sur cet évêque.
J'ai grande envie de causer avec vous et de vous revoir. Dans ce moment je ne suis pas trèsbrillant, j'attends un peu que les esprits me reviennent. En attendant, je relis Swift. Vous n'aimez pas assez cette littérature de la reine Anne. C'est un siècle de Louis XIV, un peu plus hardi et plus vif. J'ai voulu rentrer dans mes études philosophiques, mais mes pauvres ailes philosophiques sont toutes faibles. L'air ne me porte plus dans ces champs de l'abstraction.
Écrivez-moi et je vous répondrai tant bien que mal, avec ou sans idiotisme. Que dites-vous des sévérités du jury pour mademoiselle Laure Grouvelle? Le nom de Grouvelle ne se rattachait pour moi qu'à l'édition de madame de Sévigné, ce qui fait que mademoiselle Laure me rappelle madame de Sévigné. Il paraît pourtant qu'elle a
des idées beaucoup plus absolues que mademoiselle de Rabutin. Quant à Huber, il n'a pas son pareil dans les correspondances de madame de Sévigné. M. Favre et M. Arago sont fort loin aussi de l'urbanité du siècle de Louis XIV. Le temps est peu civil. Nous n'avons plus qu'un bien petit nombre d'hommes qui rappellent l'exquise élégance d'une autre société, M. Dupin aîné, par exemple. Vous faites bien de lire saint Cyprien. Je le mets, sans le connaître, fort audessus de l'auteur des Mémoires du Diable et de Y Histoire des deux Cadavres, quoique cet auteur ait une grande renommée aujourd'hui.
Pour moi, je lis Homère, sans le comparer toutefois à Alexandre Dumas, auteur du Capitaine Pailla inséré dans le feuilleton du Siècle.
à.U MÊME.
Broglie, 24 juin 1833.
C'est beau à moi de vous écrire. Après un temps abominable, voici'deux jours d'un éclat et d'une limpidité charmante. Il est vrai qu'il fait bien chaud pour se promener et que, par ce soleil, on ne mettrait pas un chien dehors, surtout Bob, avec son poil de Terre-Neuve. Vous
revoilà dans ce Paris? Plus de vins de Champagne, plus de lectures de saint Cyprien à l'ombre de la grande cathédrale. Vous ne dites plus, après un long dîner : « Maintenant, allons souper, » ainsi que cela se pratique dans les plus beaux cantons de la Suisse, à la vue des grandes Alpes. Quelle fantaisie vous a donc pris de lire les Tusculanes dans d'Olivet? Est-ce que vous ne pourriez pas bien, paresseux, lire les Tusculanes dans le texte? Tous les lieux communs, c'est-àdire tous les grands sentiments de l'humanité sont admirablement traités dans ce livre. L'exposition des doctrines philosophiques des diverses écoles de l'antiquité y est très-confuse, mais peut-être pas plus confuse que les doctrines elles-mêmes. Le besoin de la clarté est très-récent, et il faut ajouter qu'on a trouvé le moyen d'être clair en étriquant la question. C'est pourquoi les systèmes philosophiques du dernier siècle sont si simples, et tout d'une venue comme la jambe d'un chien. Quoi qu'il en soit, lisez Cicéron dans sa langue, à moins qu'il ne soit traduit par M. Villemain." Lisez donc ses deux derniers volumes ; laissez là Saint-Martin et tous les martmistes et tous les illuminés pour un moment. Lisez sa leçon sur Buffon ; c'est de la belle et grande critique.
A propos de lecture, il m'est tombé l'autre j our sous la main le dernier volume de Richardson en anglais. Je fais amende honorable à ce vieux libraire de Richardson; tout ce dénoûment est bien beau et très-pathétique. Les traducteurs (voyez comme il est dangereux de s'en rapporter à un traducteur !) ont pris avec la pauvre Clarisse les plus étranges libertés. Le colonel Morden aurait dû leur passer son épée au travers du corps, comme il a fait à Lovelace. Ils ont retranché tout le pathétique, sous prétexte que ce n'est pas dans le goût français ; mais il n'est pas dans le goût français d'être plat et ennuyeux. Athalie va donc être attaquée par un de nos plus illustres écrivains. Je n'ai pas lu ces sorties si décentes dont vous me parlez. Joad n'aurait pas voulu laisser balayer les cours du temple de Jérusalem par les plus beaux esprits de nos jours, et il est vrai que les cours n'eussent pas été proprement tenues. Est-il vrai que M. de Lamartine soit allé se cacher en Bourgogne de honte de sa Chiite dun ange? Je n'en crois rien; on se cache trèspeu aujourd'hui. Sa Lackmi est une grande effrontée, et ses géants de bien grands idiots. L'auteur mériterait d'aller passer une quinzaine dans cette cité des géants, et de servir de siège ou de table à ces grands drôles qui ne s'asseyent
que sur le dos des hommes, et ne mettent le couvert que sur des têtes d'hommes aussi. C'est leur fantaisie. Cela va comme des cheveux sous la soupe, mais il n'importe.
Quand allez-vous à Valençay ? Vous ne précisez jamais rien. Vous ressemblez à la philosophie ancienne. Quand venez-vous en Normandie ? Mettez donc les points sur les i. Si vous n'allez ni à Milan ni à Londres, vous êtes bien peu à la mode. Ne plaignez-vous pas cette pauvre reine Victoria de tous les exercices si compliqués qu'ell e va être obligée de faire dans l'église de Westminster? La pauvre fille, avec cette lourde couronne de Henri VIII et des gros Hanovriens sur ses cheveux blonds ! Toute cette cérémonie doit vous plaire, car elle est supérieurement gothique. C'est la chaîne des temps, sans aucune solution de continuité. En France, la chaîne des temps est un petit ruban tricolore de six pouces de longueur. Je conviens que c'est un peu court.
Bonjour, mon cher ami.
232 TTIIES.
A M. A. DE BROGLin.
Broglie, 28 juin 1838.
Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre dans les dix jours convenus. On ne peut pas être plus exact, c'est-à-dire encore plus aimable, car je tiens l'exactitude pour la moitié et plus de l'amabilité. M. et madame Du Parquet et mademoiselle de Pomaret sont arrivés avant-hier, par une belle pluie battante, vers huit heures du matin. Cette pluie, d'ailleurs, les avait accompagnés toute la nuit, mais ils étaient dans une bonne diligence, huit ou dix dans l'arrière-rotonde, par un temps chaud, les glaces fermées pour éviter la pluie, René couché en travers , attendu que les places verticales étaient occupées, et surtout par un monsieur nommé Massif qui, au départ, était venu, lui dixième, à l'appel des voyageurs. Il paraît que cette entrée de M. Massifa.va.it été fort solennelle ; l'orage grondait déjà, il faisait sombre, les voyageurs respiraient difficilement, serrés les uns contre les autres. A ce mot Massif, entendu du dehors, on ouït un profond gémissement dans l'arrière-rotonde, et puis un horrible silence. Ce
fut comme un vox faucibus hœsit universel. Quoi qu'il en soit, les pauvres voyageurs sont arrivés en bon état à Broglie, probablement parce qu'ils étaient supérieurement emballés. Ils sont, à l'heure qu'il est, aussi aimables et aussi dégourdis que s'ils avaient voyagé bien à l'aise dans une calèche ouverte par un jour de printemps. Nous avions fait, M. d'Haussonville et moi, le complot d'accueillir mademoiselle Pomaret par une suite de lieux communs débités d'un air tranquille et consciencieux, à l'effet de voir si elle s'apercevrait que nous avions baissé d'intelligence. Nous lui avons dit que l'imagination était la folle du logis ; que les maximes de la Rochefoucault étaient désolantes ; que Montesquieu avait fait de l'esprit sur les lois ; que Delille n'avait vu la nature que dans les décorations de l'Opéra ; que la Henriade n'était pas un poëme épique ; qu'il n'y avait en France qu'un poëme, le Télémaque. — Mais elle s'en est supérieurement tirée et nous a répondu franchement que les prédicateurs devaient prêcher la morale et point le dogme ; que l'esclavage avilissait l'homme jusqu'à s'en faire aimer; que Louis XIV devait plus aux grands génies de son temps que Racine et Pascal ne devaient à Louis XIV, et que, d'ailleurs, Bonaparte était fils de la liberté et qu'il avait tué sa mère
Voilà des provisions pour le concours.
Bonjour, bonjour.
AU MÊME
Broglie, 4 août 1838.
Ah! que n'étais-tu ici hier, d'abord parce que cela m'aurait fait plaisir, ensuite, parce qu'on a lu quelques fables de la Fontaine, avec quelle admiration, quelle énergie de sentiments classiques ; je ne saurais te le faire comprendre. Il fallait voir chacun suivre d'un œil mouillé de larmes la couvée d'alouettes qui s'envole quand on va couper les seigles, le rat qui dort au milieu de son fromage de Hollande, le pigeon qui revient traînant l'aile. M. Victor Hugo eût été mal venu à se présenter ce soir-là dans le salon. M. d'Haussonville lui eût fait un mauvais parti. Il aurait eu beau chanter : Cest le grelot d'un nain... ou bien : Lys courbé sur la plage, ou même : Par mon âme de corbeau, je crois que toute cette fanatique assemblée l'eût outrageusement sifflé.
Dimanche, 5 août. — Je veux pourtant finir cette lettre aujourd'hui. Madame Guizot, madame de Meulan, mademoiselle Chabaud et les
trois enfants sont arrivés hier vers quatre heures. Le chien du pauvre François est aussi du voyage. J'espère que Bob se montrera hospitalier. Tu vas encore trouver ici quelques changements architecta — architectu — je ne sais pas comment dire. Toujours est-il que le petit pavillon audessus de la serre est à peu près fini, mais, à mon grand regret, on a abattu le bel arbre qui était devant la maison du jardinier, un peu en arrière de la serre. Il est tombé à grands renforts de cordes et après deux ou trois cents coups de hache. M. d'Haussonville et moi, nous avons assisté à cette chute comme des badauds poétiques. Après avoir longtemps balancé sous l'effort des barbares, le bel orme s'est étendu tout de son long sur la pente qui mène au potager. Pendant une demi-heure qu'on le frappait de la hache, il n'y avait pas une de ses feuilles en mouvement et il gardait une tranquillité parfaite, comme s'il était occupé d'autres pensées. J'ai revu ce matin tout ce grand débris. Les nids qui étaient bercés à cent pieds de hauteur, que dis-je? à cinquante pieds.de hauteur, trament dans la poussière. Voilà un beau sujet de vers latins.
Je viens, par grand hasard, de relire la lettre de Fénelon à l'Académie française. Il s'y trouve assurément un sentiment vif de la vraie littéra-
ture, de la véritable beauté poétique, mais il est singulier de voir un esprit si raisonnable, si mesuré, professer tranquillement les plus effroyables innovations. Pour la langue, empruntez de toutes mains, prenez des mots anglais, même allemands, italiens, portugais, si vous en avez besoin. Donnez-y seulement une désinence française. Les mots sont des mots, il importe peu d'où ils viennent. Pour la poésie, ne tenez guère à la rime. Prenez à cet égard toutes les facilités que vous voudrez, etc. On voit bien que dans la tranquillité de son palais archiépiscopal, Fénelon ne se doutait pas de tout le vacarme que feraient de pareilles nouveautés dans le monde intellectuel. Rien n'est plus téméraire qu'un esprit qui n'a pas été au feu, qui n'a pas vu le danger. Il y a là plus d'un Balzac, plus d'un Fouinet, plus d'un Soulié, plus d'un Janin, dans cette poétique de Fénelon.
T'a-t-on parlé de la visite du Dr Chalmers ici ? Je suis charmé de l'avoir vu. En lisant ses livres, je vois toujours à présent un geste de dialecticien qui enfonce son raisonnement d'un bras robuste. J'entends cet accent rude, tout plein de conviction et animé d'un enthousiasme contenu. C'est certainement un grand esprit et il a la physionomie d'un excellent homme.
lime semble que je suis bien en arrière avec toi de toutes les nouvelles d'ici. J'entends par là surtout les idées qui passent. On se querelle comme de coutume sur l'absolu et le relatif, et l'on se jette des types et des architypes à la tête. Je viens de finir M. Villemain, dont le livre me semble le type de la belle et grande critique. Il me faut le copier. Je te quitte pour aller me promener un peu dans les forêts d'Amérique avec mon ami Audubon. J'ai grand mal à la tête; cet air des bois me fera du bien. Je voudrais bien remplacer Buffon par Audubon. Buffon n'est pas digne de charger le fusil d'Audubon. Bernardin de Saint- Pierre méritait peut-être de porter sa carnassière quand il va à la chasse. Ah! pourquoi un esprit comme M. Villemain se laisse-t-il aller à l'admiration de ce rhéteur qui se croit naturel parce qu'il perche sur des cèdres du Liban en habit d'académicien. — Toutefois, sauf le principal personnage, la leçon sur Buffon est charmante.
Tu n'es pas bête non plus.
AU MEME
Broglie, 20 août 1838.
Cette lettre t'arrivera mardi, mon cher ami. — Ce n'est qu'hier que l'on distribue les prix du concours. Permets-moi de t' annoncer que tu as :
Le premier prix d'histoire,
Le premier prix de vers latins.
Te dire comment je le sais, je n'en ferai rien. M. le ministre me ferait poursuivre comme complice de révélation en matière de secrets d'État.
Sérieusement, permets-moi de glisser cette lettre de félicitations entre tes mains à travers tous les lauriers qui te couvrent,
Et ces lauriers encor témoins de la victoire.
Dis-moi comment était cette nouvelle pompe du concours sous les voûtes du Panthéon :
De cette nuit, Phé.iice, as-tu vu la splendeur?
Cette pourpre, cet or, que rehaussait la gloire du ministre? Est-il vrai que tous les premiers accessits seront admis pendant un mois
au moins à assister aux délibérations du Conseil des ministres, pour se former au grand art de la politique?
T'a-t-on dit nos lectures de Wallenstein ? On a été ici fort peu juste pour Schiller. — Ta mère a seule protesté contre l'injustice de ces jugements. On dit que cela n'est pas vivant et on croit prononcer par là un arrêt de mort contre une tragédie. Il n'y a rien de moins vivant que la tragédie ancienne, et la tragédie ancienne est fort belle. Croyez-vous que si vous invitiez Antigone à dîner, elle fût capable d'aller sur ses pieds du salon à la salle à manger, quand même M. BoissonadeetM. Schlegel lui donneraient le bras pour la soutenir? Point du tout. On s'imagine que tout est dit contre un être créé par l'art quand on prononce qu'il ne serait pas capable de boire une demi-bouteille de vin de Bordeaux et de faire trois lieues à pied tous les jours. L'art vole et ne mange pas et ne marche pas. Où est le mal? C'est cette fausse théorie des êtres vivants qui nous a valu toutes les abominations de nos jours. J'aime incomparablement mieux que vous soyez de ce marbre blanc, immobile, éthéré, qu'on appelle l'Apollon, que si vous étiez capable de manger six livres de pain et un dindon rôti et de sauter un fossé de quinze pieds. Il y a du
dindon rôti au fond des principes nouveaux de l'esthétique de nos jours.
Voilà une lettre un peu folle, mais je suis bien content de tes prix du concours. Bonjour.
A :i. GUIZOT.
Paris, 20 octobre 1S38.
Monsieur,
M. de Broglie est bien comme santé. J'ai tardé un peu à vous donner de ses nouvelles parce que j'ai su qu'il vous écrivait de son côté. Il fait effort pour se promener exactement. Il s'en va vers midi faire le tour des grandes allées désertes du Champ-de-Mars. Il a repris un peu la faculté de dormir ; mais nous ne reprenons guère à la vie et il n'y a guère de raisons de le regretter. Quand un tel esprit s'est éteint ', tout reste terriblement sombre autour de soi. Au fur et à mesure que les jours passent, on voit mieux, on sent davantage ce qui manquera toujours et partout. L'effroi des premiers moments qui suivent la mort n'est pas si dur que cette irrémédiable conviction qui s'établit peu à peu sous
1 Madame la duchesse de Broglie.
toutes les formes que tout est bien fini, que personne, que rien au monde, qu'aucune force au monde ne peut rien là contre.
Albert est retourné au collège. Il est sous M. Garnier en philosophie. Je relis le livre de M. Garnier pour savoir dans quel sens Albert sera conduit cette année. Ce livre a Fair sensé et d'un esprit très-bien fait ; mais comme il y a beaucoup d'idées même raisonnables en circulation, cela ne dit pas beaucoup pour l'auteur d'en trouver beaucoup dans son ouvrage. Par ce temps-ci, il y a un fonds général d'extravagances toutes faites, de bon sens tout arrangé, d'imagination toute fraîchement peinte où l'on peut penser longtemps, à son choix, sans toucher à son propre fonds ; mais on dit, M. Cousin dit, que M. Garnier est un excellent professeur et un homme d'esprit. Albert prend déj$ bien à son enseignement qu'il trouve clair et facile à suivre. Ce genre d'études d'Albert aurait bien intéressé sa mère. Elle voyait avec plaisir venir des idées dont elle pourrait parler avec lui. Toutes ces habitudes des années précédentes reprennent leur cours ; les formes restent les mêmes quand tout le reste s'est envolé. Madame d'Haussonville s'apaise un peu, mais ce pauvre jeune esprit reste sans mouvement, et
le moindre effort pour le ranimer lui cause une impression douloureuse. Elle ne sait que trop tout ce qu'elle a perdu.
Vous avez lu, monsieur, la notice de M. Villemain dans le Journal général. Je crois qu'elle aura répondu à votre impression. C'est un reflet doux et triste de ce que nous ne verrons plus.
Adieu, monsieur. Je voudrais vous dire ce qu'on fait et ce qu'on pense à Paris. Je ne le sais pas. Je serai bien content de vous savoir ici bientôt auprès de M. de Broglie.
A M. R AU LIN
Paris, 2 mars 1839.
Comment vous trouvez-vous de votre repos de Reims et de votre solitude? Vous restez bien longtemps et vous me manquez beaucoup, mon cher ami. En attendant, je lis Burke. — Je le trouvais autrefois déclamateur, mais il ne me produit plus la même impression. C'est une grande imagination dans une forte tête, ce qui n'arrive pas communément. D'ordinaire, l'imagination mine les poutres du bâtiment ; chez lui, c'est un beau et grand feu dans une cheminée
bien solidement construite. A peu d'exceptions près*, nous restons bien en deçà des Anglais pour la puissance oratoire. C'est la même chose dans la polémique des journaux. Swift est plus vif et plus véritablement passionné que M. É. de Girardin. Bonjour, mon cher ami. Êtes-vous raisonnable? Modéré dans vos discours? N'avez-vous point d'accès d'emportement dans la discussion? Ne prenez-vous pas plaisir à exagérer une idée jusqu'à ce qu'elle soit devenue insoutenable? Que lisez-vous? Avez-vous fini d'écrire M. de Rancé? Vous avez oublié de me rappeler M. Jouffroy. Il me semble que vous vouliez peindre cette disposition particulière de l'esprit où le monde apparaît comme un ennemi, la nature comme un piège, la réflexion comme une vaine témérité, la vie comme un mauvais pas qu'il faut franchir les yeux fermés? Cela est bien décrit dans M. Jouffroy, mais vous pouvez bien trouver tout seul la réfutation de cette doctrine.
Bob vous dit bien des amitiés. Il aime votre style et vos ouvrages et il n'est pas le seul.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Dimanche, 19 mars 1839.
Notre insurrection de dimanche dernier est déjà loin ; elle commence à s'enfoncer dans la nuit des temps. Quoique le coup ait été assez violent, on en a gardé peu de souvenir et le public en parle peu. La cour des Pairs seulement est obligée d'y penser. On a maintenant en prison à peu près trois cents de ces aimables étourdis. Il est vraisemblable que l'instruction durera plusieurs mois; les plans de M. de Broglie d'ici à trois mois ne seront donc pas changés. Le nouveau ministère marche. Les nouveaux ministres se trouvent bien où ils sont; plus ils se regardent dans la glace, plus ils se trouvent figure de ministres et on est généralement de leur avis. Le gouvernement a fait quelques nominations à droite et à gauche, et les dernières surtout sont très-bien prises par l'opposition.
Pour la politique extérieure, le ministère anglais reste. M. Peel a voulu renouveler la maison de la Reine, et la Reine s'y étant refusée, lord
Melbourne reste. Les radicaux reviennent et lord Palmerston et lord J. Russel feront, dit-on, place à des radicaux. Une pauvre petite Reine de dixneuf ans se laissant conduire par la main par cet esprit violent du radicalisme, ce n'est pas un spectacle rassurant. J'aimerais encore mieux lord Wellington pour veiller à la porte de ce gynécée royal. Il ne faut pas laisser les diamants de la couronne au pouvoir des radicaux.
Pour revenir à nos moutons, ils disent tous, àpeu près uniformément, qu'il est bien vrai qu'ils ont été pris les armes à la main, mais qu'on leur amis de force leur fusil à la main, en les menaçant s' ils ne s'en servaient pas. A les entendre, on n'en devrait envoyer aucun aux galères. On dit que ce sont les membres de la section des bras nus qui ont donné dimanche dernier. On dit encore que ces sociétés secrètes sont divisées en escouades de sept hommes dont six portent le nom d'un jour de la semaine et le chef le nom de dimanche (voilà qui est honorer le sabbat). Quatre escouades font un mois dont le chef se nomme janvier, février, etc. ; trois mois font une saison dont le chef se nomme le Printemps, l'Eté, etc., etc. Les chefs de saisons seulement sont admis au conseil supérieur. Vous voyez que, pour peu qu'il y ait une vingtaine de printemps
et d'étés qui veillent au bien-être de la société, les choses vont supérieurement.
Adieu, Madame, je vous donne les détails politiques qui pourront peut-être intéresser un moment M. votre père.
A LA MEME
Dimanche, 5 mai 1839.
J'ai peur d'écrire plus que vous ne voulez, mais je ne prétends pas à beaucoup de réponses. Une lettre qui ne demande pas de réponse n'est pas à moitié si ennuyeuse qu'elle pourrait l'être autrement. Je m'entête à cette forme de lettres jour par jour, qui vous rend un peu mieux ceux que vous avez laissés ici. Un résumé de huit jours ne ressemble pas à chacun de ces huit jours. C'est même pour cela que l'histoire est souvent fatigante. Notre histoire n'est pas trèsriche aujourd'hui. On compte que mercredi on ne sera pas plus avancé qu'aujourd'hui et qu'hier. Je suis allé ce matin chez madame Guizot. En entrant dans la cour, j'ai vu tout de suite combien les temps étaient changés depuis les jours de la coalition. Quatre personne* étaient là qui
causaient familièrement et amicalement : d'abord, et la moitié du corps dans la maison, M. Duchâtel, l'air conciliant ; puis un homme d'une cinquantaine d'années, l'air rude, un peu tanné par le soleil d'Afrique, le chapeau de côté, d'un visage habituellement provocateur ; c'était M. le général Bugeaud ; puis, en y regardant bien, on voyait, à l'ombre de M. Duchâtel, M. Janvier, l'air vif et tranchant comme un bon mot ; puis enfin, et cela a confondu mon innocence, M. Quesnault, qui avait ouvert la discussion de l'adresse par le discours le plus offensant contre les doctrinaires et la coalition. Tous ces lions et ces agneaux bêlaient ensemble dans un parfait accord, et je me suis rappelé : Tu te promèneras sur C aspic et le basilic.
Sortant de là, par le grand soleil qu'il fait, j'ai été savoir comment allait madame d'Haussonville la mère. Je n'ai pas eu à traverser d'avant-postes politiques comme chez M. Guizot. Elle était bien ; lisant un roman dans le salon rouge ; un peu inquiète de savoir si tout ceci pouvait amener une révolution ; sur quoi je l'ai fort rassurée. Ce serait vraiment dommage qu'une révolution vînt la faire sortir de ce beau jardin, de ce beau salon où l'on n'entendait que le chant des oiseaux et le bruit des ailes des pi-
geons qui s'ébattent sur le gazon, de tout ce luxe innocent et bienveillant qui l'entoure, et de ce pauvre repos qui n'est pas bien animé.
Mardi, 7. — M. de Broglie, Albert et moi, nous avons dîné chez madame Eynard, avec M. et madame Anisson et M. Rossi. Madame Eynard est d'une grâce et d'une bonté charmantes. Elle est toute consolée d'avoir une cinquantaine de fenêtres de pauvres maisons qui donnent à plein sur son jardin, en pensant que les ouvriers qui ne peuvent pas aller à la campagne, regardent avec plaisir de leurs chambres les fleurs et les gazons. Ce pourrait être un sentiment affecté, mais on voit que chez elle c'est le vrai fond de Fâme que cette bienveillance. La Providence ne pouvait certainement pas mieux placer quelques millions que dans ses mains.
8 mai. — Il n'y a rien de fait ni probablement rien de commencé en fait de ministère. Il n'y a plus même de curiosité sur ce sujet. On est honteux d'en parler, tant on a redit de fois la même chose.