‹ Mélanges et lettresChapitre 53 sur 67 · A MADAME D H A.U S S ON V I LLE · texte numérisé non relu

A MADAME D H A.U S S ON V I LLE

Paris, 30 mai 1839.

Pour s ennuyer, on s'ennuie de votre départ. Il se passera bien des jours encore avant qu'on revoie votre air distrait et bienveillant.

Nous traînons tant bien que mal notre pauvre existence, dissertant un peu sur l'Orient et sur la propriété littéraire. M. Lebrun, qui est venu hier soir, est d'une grande vivacité pour cette propriété littéraire. M. Guizot l'a défendue hier jusqu'à onze heures et demie du soir. On dit que madame Racine a survécu cinquante ans à l'auteur à'Athalie et, qu'aux termes de la loi actuelle, madame Racine serait morte de faim les vingt dernières années de sa vie. On dit que les nièces de Descartes n'avaient pas de quoi s'acheter des rubans pour aller au bal en Bretagne chez madame de Sévigné. On dit que le génie est un champ dans lequel il est naturel de recueillir ce que l'on a semé. M. votre père trouve que c'est une propriété comme une autre qu'un manuscrit, et que, dès qu'on le vend sans conditions restrictives, on le vend avec la faculté d'en tirer

des copies à l'infini. On a donc poursuivi la comparaison d'un manuscrit avec un champ, avec un mouton, avec un petit cochon, et on a établi tous les principes de l'économie politique et du droit naturel qui régissent les moutons, les cochons, les manuscrits considérés comme propriété matérielle. Qu'est-ce que vous en pensez? Qu'en pense M. votre mari, qui peut avoir un jour comme législateur à s'en occuper? Dites à ce législateur futur qu'il manque beaucoup ici. Voilà les jours des départs qui approchent. Je n'ai plus aucun goût à traverser le Jura, ni à voir cette descente de Saint-Cergues, et puis cependant pour moi, c'est plutôt dans ce cadre des montagnes et du lac que partout ailleurs que je vois le passé.

31 mai. — Je n'avais pas fini ma lettre hier que votre mari est arrivé. Ce qu'il est venu faire ici, Dieu le sait : je crois quUla fait le coup, pour parler comme les grands de la terre. Je ne sais pas si quelqu'un ici sait ce qu'il a fait, mais personne ne sait ce qu'il fera. Votre père ne sait s'il partira le 5, le 10, le 15 ou le 20. Votre mari n'a pas l'air beaucoup plus décidé sur les dates. Il a seulement l'air très-actif. Il monte et descend de cheval, de cabriolet, de diligence; il interroge et n'écoute pas la réponse; il s'écrie parfois: Au

moment où je me 'présente à cette tribune, et puis il prend l'air embarrassé. J'augure qu'il y a quelque chose ^à-dessous.

Adieu, ma chère Louise. Voilà des jours d'été comme ceux de l'année dernière et qui ne sont plus ceux de l'année dernière. Je ne vous ai pas dit que je vous trouvais bien bonne pour moi, mais je le trouve. Mille tendres respects.

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