‹ Mélanges et lettresChapitre 54 sur 67 · LU · texte numérisé non relu

LU

A M. RASLIN. #

Goppet, 10 juin 1839.

Mon cher ami, voilà un mois, ou près d'un mois que j'aurais dû vous écrire. J'ai de plus reçu de vous une lettre amicale et spirituelle et de quatre pages, à laquelle il eût fallu répondre, quand bien même je n'eusse pas dû vous donner d'abord des nouvelles du voyage. Mais, que voulez-vous? j'ai perdu jusqu'à la faculté d'écrire dix lignes raisonnables. Quand vous me conseillez de végéter, sachez que je végète suffisamment. Je ne pense point, je n'écris rien et je lis très-peu, sauf un petit traité de métaphysique kantienne que je déchiffre en commun avec Albert. Cette métaphysique m'ennuie. Toute meta-

physique m'ennuie. Il faut que mon intelligence soit profondément atteinte, car je n'ai jamais eu de goût et de capacité que pour la philosophie. Je commence à découvrir que les abstractions sont des abstractions. Les prétendues solutions des sciences philosophiques sont des noms nouveaux donnés aux insurmontables difficultés que se fait l'esprit. Pendant un siècle, plus ou moins, on imagine que ces mots nouveaux cachent un sens satisfaisant, et puis l'on s'aperçoit que l'on est toujours au bord du vide. Ces eaux noires et profondes qui nous cernent de tous côtés n'ont pas baissé d'une ligne depuis que l'œil des premiers hommes les a contemplées avec crainte et avec tristesse. Il est venu des gens qui prenaient gravement plein une écaille d'huître de ces eaux et qui se flattaient d'avoir mis le gouffre à sec. Cela est pitoyable.

Vous avez donc des bruits de guerre et d'émeute et l'on croit donc que la République veut secouer ses chaînes et délivrer ses prisonniers ? Ce seraient des efforts inutiles, mais ce parti est bien assez fou pour faire un effort inutile. On fera bien de se tenir en garde de notre côté. Le séjour de Paris, depuis une dizaine années, n'est pas sans danger vraiment, mais une balle de plus ou de moins dans les rues, n'ajoute pas beau-

coup à la terrible fragilité de la vie. Mon pauvre ami Qroucby vient de mourir soudainement à Turin. Je suis consterné de cette mort. Il paraît qu'il y a un point de la vie où le chemin descend tout à coup et s'enfonce dans l'ombre. Il n'y a plus que des tristesses à attendre. Je n'attends guère autre chose. L'esprit s'éteint peu à peu, les forces déclinent et l'aspect de ce monde prend quelque chose de terne et de vacillant.

Je m'aperçois bien que je vous ennuie, mon pauvre Raulin. Vous voyez que quand vous me conseillez de végéter, c'est inutile ; même pour végéter il faut quelque énergie. Je me sens fort au-dessous du moindre arbrisseau. Bol? est de beaucoup mon supérieur de toutes les manières, mais c'est pourtant la seule société qui me convienne. La pauvre bête n'est point exigeante et pourvu que je lui donne de temps en temps un petit coup d'amitié sur la tête, il me tient pour suffisamment animé et spirituel. Vous autres hommes, vous exigez toujours davantage, même les meilleurs et les plus indulgents d'entre vous.

Demain , je vous écrirai peut-être quelque chose de moins sombre. Je vois que, dans ces montagnes qui sont devant moi, il se fait de temps en temps de petites éclaircies à travers la

pluie. Mais je n'ai pas de raison pour me comparer à une montagne. Bonjour.

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