LUI
AU MEME
Coppet, Dimanche, 29 juillet 1839.
Pendant que je vous écris au milieu du grand calme des grandes montagnes, vous êtes dans toute l'exaltation des souvenirs de Juillet; vous avez les pompes du carré de Marigny, l'enthousiasme des revues, et le soir, s'il fait beau, le feu d'artifice. Les joies de la liberté sont plus vives que le spectacle sévère de la nature. Du caractère dont vous êtes et avec les opinions que je vous connais, vous devez être aujourd'hui dans l'ivresse, mais, quand ma lettre arrivera, vous serez un peu refroidi ; les grands souvenirs qui vous agitent à présent auront "fait place aux préoccupations ordinaires de la vie. Je crois vous entendre d'ici chantant la Marseillaise avec les gardes nationaux de votre compagnie, dansant en rond avec eux dans une sorte d'enivrement guerrier, mêlant les cris de vive le Roi à ceux de vive la liberté. Ne vous fatiguez pas trop et rentrez de bonne heure, car l'air du soir, même
dans les pays libres, donne des rhumatismes. Quelle différence de vie à cent lieues seulement de distance! Quand le jour tombera, je verrai, au milieu d'un grand silence, les Alpes noyées dans la pourpre et l'opale que le soleil jette sur leurs sommets avant de disparaître. Vous, vous allez vous acheminer à travers les illuminations du gaz, entre un million d'hommes libres qui vont presque tous se coucher, joignant votre forte voix à la forte voix de la grande cité, et disant : Peuple français, peuple de braves ; pensant aux magnificences de la revue et à cette pompe royale et populaire : puis, un peu fatigué, mais le cœur content, vous vous direz, en vous mettant au lit, après avoir suivi tout le jour le char de la liberté :
Quum juga demeret Bobus fatigatis, amicum Tempus agens, abeunte curru.
Voici ce que je suis chargé de vous dire : Si vous pouvez disposer de quinze jours entre le 1er août et le 15 septembre et que vous vouliez bien passer les quinze jours entre les Alpes et le Jura, en vue du Mont Blanc et aux bords du Rhône, il n'y a point d'endroits où vous ayez chance d'être reçu avec plus d'empressement et de plaisir et
de bonne amitié qu'ici. Ainsi, allez faire, je vous prie, votre déclaration à M. le Garde des Sceaux, dites-lui qu'à votre grand regret, vous avez besoin de le quitter pendant trois semaines ; que cela vous perce le cœur, mais qu'enfin il le faut. Embrassez-le sur ses deux maigres joues pour votre compte, et marchez-lui sur le pied pour mon compte à moi. Laissez là le contentieux pour quelques jours, vous ne l'en retrouverez qu'avec plus de plaisir. Vous verrez les cygnes qui volent tranquillement au-dessus du lac; vous entendrez le tonnerre qui roule d'échos en échos à travers les chemins de montagnes ; tout autour de vous des paysages d'une douceur charmante, et, au loin, des régions couronnées de lumière où l'orage ne saurait arriver, ou les ailes de l'aigle ne sauraient le porter. Cette face des choses vaut bien le visage de la plupart de vos collègues. Notez que ce n'est pas moi qui vous dis tout cela, sauf ce qui regarde la comparaison entre les Alpes et le Conseil d'État, dont je suis responsable.
Sachez que M. de Sismondi pense le plus grand bien de Y Histoire de Louis XIII de M. Bazin. lia tout à fait voix au chapitre sur ces questions. Où en est la Revue française? Elle était un peu triste et fort raisonnable. Le monde n'aime pas cela.
Il lui faut les petites orgies de G", afin d'avoir le plaisir de se scandaliser en lisant. C'est un grand bien de se scandaliser pour beaucoup de gens. La vue du mal ne leur déplaît pas et pour peu qu'ils se choquent de certains passages, ils se croient vertueux, et par là on satisfait au besoin généralement senti, à savoir, de jouir et de s'indigner de ce qui n'est pas bien.
Tout cela est bel et bon, mais je vous avertis que vous me trouverez peu en train et aussi peu animé que la Revue Française. Tout exercice me fatigue horriblement et toutes chosesm'ennuient. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Demandez un congé, un passeport et une place à la diligence. La malle-poste va un train du diable jusqu'à Dole, et un petit char de montagnes prend des lettres et des voyageurs à Dole pour porter tout cela pêle-mêle, avec des secousses terribles jusqu'à Genève. On voyage vite par ce procédé : on est ici, on est rendu ici en quarante-huit heures, mais si vous n'avez jamais couru au trot dans un fourgon non-suspendu en compagnie avec des boulets de canon, ne faites pas cette entreprise ; vous arriveriez en morceaux, et quoique les morceaux soient bons, il vaut mieux faire aller le tout ensemble. La route est affreuse jusqu'aux montagnes, je vous en avertis. Cette
Bourgogne est horrible, plate, desséchée, monotone, sale. Les bosquets de Montbar où le grand Buffon a dessiné avec tant de grâces le buffle et le rhinocéros, ont l'air d'une guinguette mal tenue des environs de Paris ; mais, une fois dans le Jura, vous oubliez Buffon, et la nature commence à reprendre sa grandeur naturelle.
Bonjour, mon cher ami. Je vous écris peu et je vous prie de dire à tout le monde que je ne vous écris pas du tout.