A M. POIRSON
Goppet, 6 août 1839.
J'ai peur parfois, mon cher ami, que nous ne vieillissions un peu, à voir comme nous nous dégoûtons de notre temps. Je fais quelquefois effort pour surmonter ma propre impression et voir si tout ce dégoût que j'éprouve ne tient pas à ce que les habitudes de ma pensée sont devenues trop impérieuses avec le temps pour comprendre les habitudes de cet esprit nouveau, si esprit il y a. En y regardant bien, je ne puis pas méconnaître que je m'irrite à bon droit de ce ton vide et déclamatoire, de ces fanfaronnades d'idées
qui ne reculent devant rien, de ce mépris de toute distinction entre le bien et le mal, de tous ces sentiments impossibles qu'on fait semblant d'éprouver, de toutes ces passions contradictoires qu'on suppose dans le même être, de cette langue pédante, forcenée, de ces couleurs et de ces images si vives pour traduire des pensées si froides, de ce manque de mesure, d'harmonie, de bon sens, de convenance en tout genre qui rayonne dans la littérature. Toutes ces accusations sont fondées sur une évidence irrésistible ;. et si l'on était pendu pour tous ces crimes, bien des écrivains devraient se préparer. Il ne reste qu'une chose : peut-être que dans cette diable de chaudière où les sorcières font leur effroyable brouet, il y a un brin d'herbe qui n'est pas uniquement malfaisant. Un seul point de vue qu'on entrevoit dans ce dédale mérite d'arrêter les yeux : toutes les littératures que nous admirons sont simples et harmonieuses; tous les traits sont distincts, nets et brillants; mais ces littératures sont romanesques en ce sens qu'elles isolent dans une région idéale et lumineuse l'objet qu'elles veulent peindre, et que, dans cette contemplation excessive, elles oublient tous les rapports que cet objet soutient avec ce qui reste en dehors du cadre. Aujourd'hui on paraît pos-
sédéde la rage de montrer que tout agit surtout; qu'une chaîne continue unit tous les êtres et toutes les choses; on n'écrit pas une ligne où l'on ne tâche d'enfermer l'histoire du monde. Avezvous jamais vu la mer en colère? Chaque vague sur cette plaine irritée tient sa forme du mouvement de toutes les vagues qui l'environnent, depuis les grèves de Bretagne jusqu'aux glaces du pôle. C'est un effort pour exprimer ce contrecoup de tout sur tout qui fait les grimaces de la littérature d'à présent. De laces formes tendues, où chaque mot joue un rôle, de là toutes ces couleurs du prisme prodiguées à tout propos, de là cette prétention de chaque phrase à être comme l'écho de tous les bruits du monde. A l'état actuel, tous ces essais malencontreux pour agrandir l'angle sous lequel nous regardons le monde, ont un air profondément absurde. Je crois même qu'il faut être absurde pour ne pas se décourager de ces premiers bouillons d'une pensée confuse; mais il est possible qu'un jour, après l'agitation du chaos à laquelle nous assistons, quand les eaux se seront éclaircies et apaisées, elles deviennent comme un miroir plus vaste où la réalité viendra se réfléchir dans de plus grandes proportions. Ceci est bien désintéressé de ma part, car je hais cordialement les rudiments de ce nouvel
art ; mais je le dis pour l'acquit de notre conscience. Il faut tâcher d'être juste envers son temps, même quand on ne l'aime pas.
A. M. R AU LIN
Coppet, mercredi, 27 août 1839.
Venez quand vous pourrez ; la tristesse de ces anniversaires ne vous découragera pas et vous la partagez trop pour la craindre. Venez donc. Je serais parti fort affligé de ne vous avoir pas revu avant d'aller errer durant ces trois mois d'hiver.
Je lis le premier volume de ce docteur Strauss, traduit par votre ami M. Littré. Ce livre montre l'état singulier des esprits en Allemagne. C'est la terrible démangeaison d'innover sans fin dans toute sa force. J'ai entendu parler avec assez de légèreté de ce livre. Je le trouve plus redoutable qu'on ne semble le craindre. Cet homme n'a guère la tournure d'esprit d'un séminariste. Il a l'air audacieux encore aujourd'hui où il n'est pas facile de dire des choses hardies. Je ne crois pas l'ouvrage dangereux pour Mgr l'archevêque de Paris, mais pour les esprits nu peu exercés, cette
érudition, travaillée par une logique froide comme l'acier, peut avoir quelque autorité. Pour mon compte, je crois que dans cette voie de la critique et dans l'immensité des conjectures et des explications historiques, on peut dire le oui et le non avec une égale force, mais la négative a toujours quelque attrait de plus, surtout quand elle prend les airs froids et compassés de l'impartialité. Méphistophélès doit conseiller à ses protégés la lecture de cet examen du christianisme. Je pense que la traduction d'Hippocrate sera plus utile au genre humain qui ne sait pas le grec, que la traduction de Strauss à ceux qui ne lisent pas l'allemand.
Voilà donc que le gouvernement a mis un peu de sucre des colonies dans son vin. Il va avoir affaire à toutes les betteraves de France. On refusera, dit-on, l'impôt, et on jettera les betteraves à la tête de l'exacteur. La discorde civile rougira le sol de la France.
J'en reviens à Strauss, qui est un singulier personnage. Vous savez que sur la lecture de cet étrange apologétique du christianisme, les autorités de Zurich avaient jugé à propos de le nommer professeur de théologie de l'endroit. Les gens religieux ont senti les cheveux leur dresser sur la tête à cette nouvelle. Il a fallu re-
noncer à l'enseignement de ce diable de docteur, et comme il est pourtant nommé et bien nommé, on l'a mis à la retraite avant qu'il eût commencé ses fonctions, et il jouit d'une pension à ce titre. Fruitur Dis iratis.
Savez-vous qu'il y a cette année à l'exposition de Genève de très-beaux paysages que j'ai admirés l'autre jour en attendant la voiture qui devait me ramener? Il y a là aussi, par ci par là, des imitations des vieilles études avant Raphaël. Je demanderai qu'on vous les conserve, pour vous punir de votre admiration un peu traditionnelle pour cette barbarie affectée. — Pardon, — mais j'ai le goût assez sûr, ne me connaissant pas en peinture.
Adieu, mon cher ami. Vous me trouverez fort peu en train de quoi que ce soit. J'ai fait le compte de mes voies et je ne suis bon à rien et je n'ai de goût à rien. Je n'écris pas et je ne prends plus plaisir à lire. Je vous conjure encore de ne pas dire que je vous écris. Je me conduis indignement avec mes autres amis. Ne leur dites donc pas que je vous écris ; plaignezvous plutôt de moi. Il est vrai que je suis trop stupide pour écrire à d'autres qu'à vous, et si vous vous fâchez de ce que je vous dis là, vous serez encore plus stupide que moi, et je vous certifie que ce n'est pas peu dire.