‹ Mélanges et lettresChapitre 57 sur 67 · A MADAME D* H A US SON V I LLE · texte numérisé non relu

A MADAME D* H A US SON V I LLE

Coppet, mercredi, 4 septembre 1839.

Il y a des temps infinis que je n'ai reçu de lettres de qui que ce soit. Je remarque qu'il n'y a rien de si facile que de se faire oublier quand on s'y applique un peu Vous avez régulièrement des nouvelles de Mathilde ; la santé de Mathilde est excellente. M. Vinet l'a regardée avec un air doux et bienveillant et le sourire gigantesque que vous lui connaissez. Il a passé ici samedi, dimanche et lundi. Je suis allé l'entendre prêcher dimanche à l'église de Coppet. Il parle avec une grande douceur et une grande étendue d'esprit, et dans un langage cultivé quoique naturel, qui ne me semble pas tant à mépriser dans un prédicateur. La culture délicate que l'on montre dans le langage est un indice de science à un certain degré, et la science ajoute de l'autorité aux paroles., même quand on parle contre la science humaine. Du reste, lui n'a parlé que de l'amour du prochain, et il a réussi sur moi en ce sens qu'il m'a inspiré beaucoup de goût pour lui. Le soir, il a encore fait une instruction à la

maison, et, dans cette forme d'entretien plus familier, il a une grâce charmante. Le reste du temps, il a causé librement et simplement, avec beaucoup cle supériorité. Tous les ministres des environs s'étaient un peu abattus sur le château, pour l'entendre et lui être présentés. Je suis fâché que vous ne l'ayez guère vu. Il vous aurait plu beaucoup. Je suis convaincu que votre mère aurait aimé cette nature d'esprit.

Vous êtes tous partis et je n'ai rien à vous dire pour m'avoir laissé là... Il faut que chacun s'envole à son nid respectif. L'oiseau, qui n'en a guère, se promène les bras croisés devant la maison déserte, tâchant de se réchauffer un peu tout en marchant... Je viens de lire le premier volume du docteur Strauss. Cet étrange théologien n'a pas dû, en effet, inspirer beaucoup de confiance à ceux de Zurich, qu'il venait évangéliser comme professeur de dogmatique. Il a l'air dégagé et tranquille dans son travail de destruction, comme s'il avait longtemps vécu avec Méphistophélès à Kœnigsberg, ou à Nuremberg, ou à Gœttingue. Les généralités du livre sont de nature à entrer dans beaucoup d'esprits et à ravager passablement, quoique, au fond, ces idées ne soient déjà plus neuves en Allemagne, mais ces grandes dissertations précises dans la

forme et vagues au fond, peuvent encore être des nouveautés en France pour quelques années. En France, le dernier érudit qui parle a toujours raison. Je finis par cette sentence, pour remettre ma lettre à Samuel qui me dit qu'il est l'heure. Mille respects.

A LA MEME

Coppet, 15 septembre 1839.

Il fait une pluie terrible aujourd'hui et les chemins doivent être bien mauvais. Cela fait que vous avez l'air beaucoup plus loin que vous n'êtes. Toutes les tristesses de l'hiver sont à la porte maintenant. Je rentre chez moi à sept heures à travers une grande obscurité, et je n'entends que la pluie qui bat contre mes fenêtres, et je ne vois au dehors que quelques moutons blancs que le vent pousse dans l'ombre sur ces grandes eaux, mais, après tout, je ne hais pas les temps tristes ; je les trouve bien en accord avec le fond des choses. On se trouve assez bien dans une chambre mal éclairée à côté d'un petit feu qui va s'éteindre.

Si vous êtes solitaires à Paris, nous ne l'avons

pas été tout à fait autant ici ces derniers jours. M, Rilliet et M. Hess ont passé deux jours ici et sont partis jeudi. M. Hess était fort occupé de Zurich, sa patrie, qui venait d'accomplir son œuvre de violence. Voyez-vous comme les journaux de France sont dans l'embarras devant cette révolution. La souveraineté populaire qui s'insurge en chantant des psaumes et qui renverse les radicaux. C'est faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère que renverser les radicaux au nom de la majorité ; et puis cette couleur religieuse gêne un peu les yeux accoutumés aux lumières du xvnie siè cle, et même pour les Lamennais, il est fâcheux de voir une révolution accomplie de cette manière par de pauvres calvinistes.

Ordonnez à votre mari de m'écrire, et si vous vous apercevez qu'il n'est pas exact, faites-lui de sévères représentations.

A M. d'haUSSONVILLE.

Florence, vendredi, 25 octobre 1S39.

Vous voyez, mon cher ami, que notre itinéraire a beaucoup changé en route. La faute en

est toujours à ces diables d'inondations. J'écrivais le 16 de Turin à Louise que nous comptions aller sur Milan. Il a bien fallu y renoncer parce que la route, au delà d'Alexandrie, était barrée tout comme la route par Verceil. Vous conviendrez que c'est assez bizarre d'être ainsi poursuivi par l'eau. Le courrier pense que tout ce tracas tient à être parti un vendredi. Je ne le crois réellement pas. Aujourd'hui, en entrant dans une église de Florence, il m'a été expliqué qu'il y avait dans la chapelle de la Vierge un tableau que l'on ne découvrait que dans les grandes calamités et que, récemment, à cause de la sécheresse, on l'avait découvert. Le sacristain qui me disait cela ne savait pas qu'il parlait à un malheureux mouillé depuis près d'un mois par suite de ce miracle. Les Florentins auraient bien dû ne pas demander de la- pluie sans savoir si elle convenait à tout le monde. Quoi qu'il en soit, nous n'irons pas à Venise, pas à Milan, pas à tous ces lacs dont il s'agissait au commencement de notre pèlerinage. Je vois tous ces changements d'itinéraire sans regret. Venise, peut-être, me laissait quelque curiosité, mais l'image de ce qu'on n'a pas vu a bien aussi son mérite. Il me restera donc dans l'esprit une Venise de fantaisie. Nous allons passer ici huit ou dix jours à voir

la galerie, le palais Pitti et le Palazzo Vecchio. Nous revenons de Gênes où nous avons passé trois jours. C'est une charmante ville. Gênes a l'air d'un jour de fête, avec un peu de tristesse pourtant. J'aime deux ou trois jardins d'une tristesse mortelle qui sont en haut de la ville et qui regardent comme en silence tout cet éclat, tout ce bruit et tout ce soleil. Il y a dans Gênes une église de TAnnonciade peinte de haut en bas, qui est d'un effet charmant et qui m'explique toutes les sottises coloriées qu'on a essayées en France dans ces dernières années. J'aime toutes ces prodigalités du luxe et des arts dans un lieu où l'on doit prêcher les doctrines sévères du Christianisme. C'est comme ce vase contenant un parfum de grand prix que la femme de l'Évangile vient briser aux pieds du Christ. J'entends bien l'un des deux systèmes : ou ces pompes du monde apportées là comme un trophée, ou bien le grand silence et la grande obscurité des églises du Nord où l'œil ne sait où s'arrêter et où l'esprit s'abîme dans la pensée du Dieu invisible. Une église gothique et sévère comme celle de Cologne irait fort mal avec les habitants de ces palais rouges, bleus, verts, où l'or et les peintures de Raphaël se réfléchissent dans le marbre poli et les glaces de Venise. Quant à nos

églises où une demi-douzaine de méchants tableaux courent le long des murs les uns après les autres, que l'on badigeonne soigneusement à Pâques ou à la Trinité, cela me semble fort peu sensé, et il faut dire comme le maréchal Lannes : Donnez-moi un lit de velours d'Utrecht ou une botte de paille.

LTX.

A M. R AU LIN

Florence, 3 novembre 1839.

Mon cher ami, ce serait assurément fort mal à moi de quitter Florence sans vous écrire. Il n'est déjà pas bien beau d'avoir été si longtemps sans vous rien dire, mais vous savez que je suis sujet à de petits accès de silence, après lesquels je rentre volontiers dans ma belle exactitude. Je ne sais rien non plus de vous depuis bientôt deux mois. Sans doute que vous avez repris votre collier de misère et que vous avez recommencé à charrier administrativement toutes les grandes affaires soumises à la sagesse du Conseil d'État. Pour nous, nous n'avons pas encore fait beaucoup de chemin, ni vu grand'chose, quoique nous soyons partis depuis près d'un mois. Nous

avons été poursuivis par les grandes eaux qui ont fermé le Simplon et qui nous ont encore tracassés du côté de Turin, après que nous avions passé le mont Cenis. Nous avons dû renoncer à la Lombardie, et nous voilà depuis près de huit jours à Florence. J'ai déjà fait tous vos compliments à Cimabue et au Giotto. Je vous avoue que Raphaël, Andréa del Sarto et Fra Bartholomeo continuent à dominer sur eux dans mon esprit, Du reste, consolez-vous si je ne suis pas de votre avis. J'ai lu dans le dernier ouvrage de M. Quinet, intitulé De C Allemagne et de l'Italie, un chapitre Florence qui entre parfaitement dans vos idées. Je trouve beaucoup d'esprit, quoique beaucoup de déclamation, dans cet ouvrage de M. Quinet. Il faudrait dix fois plus de temps que je n'en puis mettre à voir tous ces tableaux et tous ces marbres et tous ces monuments. Peut-être que dans le loisir de la mémoire tout cela s'arrange, et qu'en se souvenant, on retrouve une impression semblable à celle qn'on aurait en regardant longtemps. Les vivants d'autrefois étaient , à coup sûr, plus vivants que nous. L'abondance, la facilité, l'ardeur, la simplicité ou le calcul profond et ignoré de celui-là même qui s'y livre, tout cela est visible dans tout ce qu'ils ont laissé. Le grand fleuve semble s'être desséché, et nos

pauvres petits artistes semblent pêcher de petits poissons dans des mares, là où l'on voguait à pleines voiles sur des eaux profondes.

AU MEME

Pise, jeudi, 7 novembre 1839.

Et voilà que, quoique j'en aie dit,, je ne vous ai rien envoyé de Florence. Pise, où il n'y a rien, l'emporte de beaucoup sur Florence dans mon esprit. Je trouve cet endroit une solitude charmante où l'on vivrait bien volontiers. Le Campo- Santo m'a tout à fait gagné le cœur. Je ne sais rien de plus triste et de plus noble. C'est un vrai monument élevé à la mort. Il n'y a pas un détail qui ne soit d'une mélancolie profonde. Toutes les fresques effacées de Giotto sont encore là; les pans d'une robe, un profil de femme, des figures de vieillards, le vent de mer a effacé tout lereste. Ne croyez pourtant pas quele Campo- Santo ait l'air d'une ruine. Il est un peu usé par le temps et le soleil et le vent, mais tout entier. Dans ce grand cloître sonore, où il ne manque pas une pierre, on ne serait pas étonné de rencontrer les esprits de ceux qui dorment là, tant

il y a d'harmonie entre le monument et l'idée de la mort. Tout ce fond de la ville de Pise où se trouvaient réunis lebaptistère, latour penchée, la cathédrale, le Campo-Santo, est d'un admirable silence. Il y a cinq ou six chevaux qui paissent dans de vastes gazons qui environnent tous ces monuments. Tout a l'air du passé. Point de ruines, mais une grande tristesse, un grand silence, un grand repos.

AU MÊME

Rome, 17 novembreiS39.

Mon cher ami, je suis honteux de la lenteur de ma lettre. Avec ma déplorable santé, quand j'ai fait quelque course, j'arrive tout exaspéré de fatigue et n'ayant pas la force d'écrire. Cet air et ce soleil me guérissent pourtant de ces maux de tête, qui, vous le savez, tendaient à me rendre imbécile. Je suis désolé de ne rien savoir de vous. Pourquoi vous fâchez-vous, comme vous en avez le droit? Summum jus. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit du moins une lettre d'injures, poste restante à Rome? Je voudrais pour beaucoup que vous fussiez ici. Rome est faite pour vous.

C'est pour vous que Saint-Pierre a été bâti. C'est pour vous que de grandes et magnifiques ruines s'étendent à gauche de la voie Appienne jusqu'aux montagnes. C'est pour vous que le soleil à son couchant couvre d'une splendeur si triste tous ces longs murs d'Aurélien qui ferment encore la ville. C'est pour vous que les peintres du xive et du xve siècle ont couvert les voûtes des églises de Vierges et d'Apôtres gigantesques qui prennent un air surnaturel quand le jour s'éteint. Je vous vois descendant dans les catacombes, regardant avec admiration les restes de Saint-Paul hors les Murs, grimpant sur les débris des Thermes de Caracalla, montant en haut du Colisée, cueillant les fleurs qui se balancent au vent sur ces galeries solitaires, puis descendant dans l'arène et prêtant une oreille attendrie au sermon du capucin qui y prêche chaque dimanche,, allant écouter les belles voix de femmes qui chantent à l'heure des vêpres dans la Trinité-du-Mont, suivant le Pape Idans les églises où il officie, saluant le Vatican,, et parfois regardant passer sur la place du Peuple une fille d'Albano avec son corsage rouge et sa coiffure rouge et ses yeux noirs et ses cheveux noirs.

Raulin, au lieu de tout cela pourtant, vous

irez demain, à neuf heures et demie, dix heures, faire un petit bout de rapport sur un établissement insalubre dans l'enceinte de Paris.

Écrivez-moi à Naples. J'y serai jusqu'au 20 décembre et je vous écrirai plus souvent, à présent que je m'accoutume à la fatigue.

Mille tendres amitiés, mon cher ami. Je voudrais bien vous revoir. Tout le monde ici vous mme et vous dit bien des tendresses.

A MADAME d' HA USSO N VILLE.

Rome, mardi, 26 novembre 1839.

On me dit, Madame, que vous avez eu la bonté de m'écrire à Florence, et j'ai bien envie d'aller à Florence chercher cette lettre qu'on ne veut pas me rendre. Notre colonie ne part pas aujourd'hui, mais demain... Vous avez, dit-on, beaucoup plus chaud au coin de votre Vésuve. Malgré cette température, je voudrais passer un siècle ou deux à Rome, pour voir tranquillement. Quinze jours ne suffiraient pas. Cette hâte de touriste fait un contraste risible avec cette tranquille tristesse de Rome. Il est toujours un peu drôle d'entendre dire : «Je suis bien pressé !

» Il faut que j'aille à quatre heures et demie voir » le Colisée qui s'incline peu à peu sous la main » du temps ; je serai à cinq heures cinq aux Ca- » tacombes. Il ne faut pas que j'oublie d'aller au » Capitole. Ah! voilà que le CircusMaximus m'est » entièrement passé de l'esprit. »

Vous ai-je dit, à vous ou à Othenin, que j'avais vu Tivoli, Tiburis timbra tui? L'un des derniers papes a fait déménager la grande cascade qui menaçait de miner le rocher sur lequel est bâti le temple de la Sybille. La pauvre cascade est allée se loger en face ; on l'a enfermée dans un lit bien régulier et elle tombe d'un air bêtement régulier qui aurait fait de la peine à Horace. Il est visible que l'ordre de l'Église n'est pas l'ordre de la nature. Malgré cela, cette petite vallée est charmante quand on la regarde des ruines de la maison d'Horace et du haut du passé. Dites à votre mari qu'il a plus que personne le sentiment de l'antiquité. Les monuments qu'il m'a cités sont réellement ceux qui m'ont le plus frappé. La villa Adriana est ravissante- L'été, quand Varia cattiva s'y promène nonchalamment sur des fleurs, que l'on entend les oiseaux qui chantent sur les voûtes défoncées de la grande bibliothèque grecque, que la couleur à demi effacée des plafonds se mêle à la couleur des fleurs,

ce doit être une image très-vive de la vieille Rome. Nous avons rencontré là pour cicérone une pauvre petite fille de huit ou neuf ans qui habite une grande masure au milieu des jardins avec une mégère qui a l'air de sa grand'mère. La pauvre fille a une charmante figure d'enfant et l'air d'une femme de ménage que prennent vite les enfants des pauvres. Elle nous conduisait à grands pas à travers les ruines, prononçant d'une voix fatiguée et indifférente ces noms de piscine, naumachie, camp du prétoire, tout cela comme on fait le ménage ailleurs. Elle a déjà le teint de la fièvre, mais elle marche vite et parle haut, parce qu'il faut bien gagner le demi-paul qu'on lui donne pour ses explications.

Si on vous dit que je ne me soucie de rien de ce qui est beau, on se trompe et on vous trompe. On prend la faiblesse de ma santé pour la débilité de mon esprit, mon impossibilité de marcher vite et longtemps pour une incapacité de comprendre. Ceci a pour but de répondre aux calomnies sur mon pauvre compte.

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