A MADAME D' H AL" SSO N V I LLE
Paris, 13 février 1810.
Je suis de deux jours en avance, d'après nos conventions, mais n'ayez pas d'inquiétude, je ne finirai ma lettre que le 15, jour de l'échéance. Il fait ici très-froid ; il fait sombre tout le jour et il fait nuit de bonne heure. Si quelqu'un a envie de venir à Paris, dites-lui de n'en rien faire. Si vous me voyez rentrer un soir chez vous à l'heure du dîner, ne vous en étonnez pas trop. Avez-yous déjà su par Albert comment nous avions fait notre route par mer ? Pour éviter les deuxjours perdus à Gênes, nous avons passé à Livourne de la Marie- Antoinette sur le Léonidas. On n'a pas le plus petit mal de mer sur le Léonidas. J'ignore si cela tient à la qualité de bâtiment de l'État. Marseille encore a trompé mon attente ; il y avait tant d'années qu'en imagination je voyais tout autre chose que cela, quand je disais : Marseille, colonie phocéenne. Les voyages dévastent l'imagination. A raison de vingt lieues à peu près par jour, nous avons passé comme l'éclair à travers Aix, Orange, Vienne, Valence, Lyon, etc.
J'ai vu l'arc triomphal d'Orange dans le crépuscule ; j'ai vu à Lyon les quais du Rhône et de la Saône à la chute du jour ; j'ai vu à la nuit tombante les beaux vitraux coloriés de la cathédrale de Lyon. J'ai besoin de les revoir pour en parler sciemment. Quant aux plaines charmantes de la Bourgogne, il m'a été donné de les contempler en plein jour et je pourrai faire, quand vous le souhaiterez, une description d'Avallon. Je voudrais bien faire quelque chose pendant mon séjour ici, écrire, ou, tout au moins, penser quoi que ce soit, mais je me sens de plus en plus incapable et fatigué de chaque petit détail de la vie plus que je ne puis dire. C'est un petit sort assez gentil, comme vous voyez, que de ne pas penser et d'être fatigué de la moindre action ! Quand je vois ouvrir ma porte, je prends en haine celui qui entre, soupçonnant avec raison qu'il me faudra lui répondre s'il me parle, ou faire quelque chose pour lui s'il mêle demande. Il n'y a plus en moi un clou qui tienne et je suis réduit à ma plus simple expression. Il n'est pas bien à moi de commencer ma correspondance d'une manière si tragique, mais cette vie de Paris m'assomme. Pour leur politique, je la trouve débile, hargneuse, bavarde. Il n'y aura sûrement pas de changement de ministère, et
je ne crois même pas qu'on modifie le ministère. Tout le monde a l'air content de soi et un peu mécontent des autres, mais doucement et sans colère bien vive. On a été fort affairé sur la Turquie. On disait que la Russie et l'Angleterre allaient faire cause commune et faire leur petit paquet ensemble, mais ce nuage-là aussi se dissipe ; on commence à parler d'autre chose. On va élire M. Mole à l'Académie française, en remplacement de M. de Quelen. Ses adversaires, dans l'Académie, disent qu'il sera probablement élu à l'unanimité. On ne se hait presque plus. On dit qu'à la Chambre des députés toute la violence des partis est éteinte et que, dans la salle des conférences, les lions et les brebis s'entretiennent doucement et familièrement ensemble... Tout se passe trèsbien à la surface. On prend ici si peu d'intérêt à la réception de M. le duc de Bordeaux à Rome que j'en ai été un peu scandalisé. Si le jeune héros débarque un jour du côté de la Vendée, on ne parlera que de lui pendant quarante-huit heures. En attendant, M. Berryer ne sera pas de l'Institut ; ce sera M. Victor Hugo, — M. Lebrun me l'a aflirmé. A propos d'Académie, je crois avoir vu Saint-Point dans les environs de Mâcon. C'est drôle qu'il vienne des poëtes sur ces coteaux de Bourgogne, mais peut-être que quand ils
voient dans leurs voyages une belle nature, leur émotion s'accroît par l'étonnement. C'est pourquoi les hommes du Nord sentent et décrivent vivement le Midi, où Nisida dort sur les eaux. Comment se porte Nisida? Je m'y suis attaché.
Samedi. 15 février.
Voilà la vraie date et vous verrez mon exactitude... Vous donnez donc des dîners et vous représentez avec éclat dans votre salon de papier doré ? Vous devriez bien m 'inviter ; il ne me faut qu'un prétexte pour retourner à Naples.
J'en reviens à mon point principal. La vie est terriblement triste. Je vous ai raconté que j'étais descendu à Rome dans les catacombes et qu'en revenant j'étais resté un peu en arrière, regardant au fond des souterrains l'ombre qui s'épanouissait à mesure que la petite lumière tremblante que portait notre guide remontait vers le jour. Ce fond des catacombes, c'est la vie que j'ai devant moi. Je suis devenu si progressivement stupide que je ne me soucie plus d'aucun genre d'études, que je ne comprends plus même la métaphysique. De temps en temps seulement je regarde flotter dans mon souvenir ces vues d'Italie qui m'ont frappé, et
puis cela aussi se décolore bientôt et s'efîace, comme quand il tombe un brouillard entre le golfe de Naples et vos fenêtres. Je chante toujours la même chanson, et je conviens qu'elle est triste et monotone. Je tâcherai de mieux faire une autre fois.
M. de Broglie a vu le roi qui se montre fort satisfait du présent et sans inquiétude. L'Orient se civilise en effet. La reine d'Angleterre pense plus au prince de Cobourg qu'à l'empereur Nicolas.
A M. D'HAUSSONVILLE
Paris, jeudi 27 février 1S40.
Je m'imagine, mon cher ami, que durant la crise ministérielle, vous seriez bien aise de savoir, à peu près chaque jour, qu'il n'y a rien de nouveau. La crise ministérielle a donc déjà passé par deux phases ; elle en est à la troisième, et Dieu saitparcombien d'autres phases elle passera encore. Vous savez déjà les deux premières évolutions. — Le refus de M. de Broglie a promptement terminé le premier acte. J'espère qu'il n'aura plus de nouveaux assauts à repousser et que le cours des événements ira d'un autre côté.
Le second acte n'a pas été bien loin non plus. M» de Broglie avait consenti à ménager la réunion, dans un même cabinet, de M. Thiers, M. Guizot, M. le maréchal Soult, M. Villemain, M. Duchâtel, sans exclusion de M. Dufaure et de M. Passy. Cet essai, que le roi n'a point repoussé, a échoué par le refus de M. le duc de Dalmatie, qui ne voulait pas même admettre l'idée de M. Thiers aux affaires étrangères. Il est probable qu'indépendamment de cet obstacle dirimant, M. Villemain et M. Duchâtel auraient décliné également la proposition. — Hier 26, les affaires sont entrées dans une nouvelle période. M. Thiers, à la suite d'un long entretien avec le roi, dont il est sorti fort satisfait, poursuit la tentative d'une administration dont il serait président avec les affaires étrangères. Dans cette administration entreraient, ou pourraient entrer : MM. Cousin, Rémusat, Jaubert, de Cubières, Vivien, Pelet, l'amiral Roussin ; M. de Rémusat ayant le portefeuille de l'intérieur. On espère que sous ce conseil, M. Guizot consentirait à rester à Londres. — Si cet essai est également infructueux, vous savez trop bien la règle des permutations pour ne pas voir déjà les autres arrangements dont on parlera. M. Mole tout seul, mais nul jusqu'ici ne pense à la possibilité de cette résur-
rection. — M. Mole et M. Thiers, mais pour cela, M. Thiers y semble avoir une répugnance extrême et bien des difficultés s'élèveraient contre dans les Chambres. — Reste que le ministère tombé se relève, après s'être fait arracher deux dents qui tiennent peu, la justice et la guerre, et les avoir remplacées par deux dents d'un émail un peu plus brillant. Les sages de ce monde ne sont pas éloignés par moment de croire que ce sera le dénoûment. Vous êtes jeunes encore, messieurs et dames, mais il faut vous accoutumer à ces dénoûments qui n'en sont pas. Ne voyez-vous pas qu'en tout, dans les histoires du monde, on raccommode l'habit de l'humanité, mais on ne lui en fait pas un neuf. Elle est habillée de pièces et de morceaux dont l'assemblage s'appelle la philosophie de l'histoire. Il n'est pas impossible non plus qu'on essaye encore, que M. Thiers essaye de ramener le maréchal, M. Duchâtel et M. Villemain à la pensée d'un conseil où il aurait les affaires étrangères et le maréchal la présidence. Ce serait revenir au deuxième moment de la crise, moins M. Guizot. M. Guizot est à Londres. On a de ses nouvelles par voie télégraphique.
Voilà nos nouvelles dans leur sécheresse et leur exactitude. Je tâcherai de vous tenir au cou-
rant, mais j'aimerais mieux vous parler d'autre chose que de politique. C'est bien cette politique qui a l'air d'un conte répété cent fois. M. "* a fait une oraison funèbre du général Bernard qui a eu un succès prodigieux. M. votre beau-père n'a aucun embarras à trouver cela beau. Je m'insurge tout seul. Une réflexion de l'illustre orateur m'a cependant profondément ému par sa force mélancolique et sa profondeur un peu paradoxale ; il s'est écrié : Un des sentiments les plus oubliés de nos jours et le plus moral peut-être, c'est le sentiment du devoir !
M. Thiers a été jusqu'ici et dans tout ceci la lumière et la raison même. Il a agi sans détours, avec cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son danger aussi, parce qu'il est mobile. M. de Broglie a été fort touché aussi de sa manière, et s'il a refusé, pour des raisons personnelles, de s'associer à lui, il l'a aidé de bon cœur à faire réussir ce qui paraissait si raisonnable. Voilà donc cette corbeille royale où la Chambre des députés n'a rien voulu mettre, pas un diamant, pas un rubis, pas une fleur. La belle princesse n'aura d'autre plaisir que de regarder d'un peu loin cette couronne de France légère et rouillée par les intempéries des révolutions.
Raulin est là qui ne me dit pas de vous parler de lui, mais qui parle de vous habituellement avec son enthousiasme exagéré. Quand j'aurai fermé ma lettre, je lui dirai : Vous auriez bien dû me faire dire quelque chose à ces gens qui vous sont très-attachés, pourtant, Raulin...
A MADAME LA BARONNE DE STAËL
Pans, 7 mars 1840. Samedi.
Il me semble que les lettres de Naples deviennent rares, et je vous assure que c'est un regret et non pas une plainte; je serais désolé que vous écriviez davantage, mais enfin cette vie de Xaples s'éloigne tristement. Nous menons ici des journées qui ne ressemblent à rien. Si je fais le compte de mes journées, cela fait pitié. Si je rentre en moi-même, rien ne ressemble si peu que ce moi-même à une salle de bal. Je me déplais et les autres ne me plaisent guères. Je ne suis pas en état de juger avec indulgence tout notre tracas politique. Il n'y a plus aujourd'hui qu'une loi bien reconnue dans la conduite des affaires publiques ; chacun se tient pour un principe. Nous avions autrefois décou-
vert ce beau sophisme que l'attachement aux mêmes personnes était la véritable vie des partis ; que les personnes étaient des principes incarnés, eic. En conséquence, chacun a fait de soi son propre principe à soi-même, et ainsi nous avons gagné que tout homme qui se fait une bonne place croit combattre pour la bonne cause. C'est la grande conciliation de l'égoïsme avec la morale. Nous sommes si loin de toutes les pensées saines, que ces pauvres pensées, quand on les trouve dormant dans de vieux livres, ont l'air de déclamations. Une sagesse insolente et grossière a joliment changé tout cela...
M. Guizot reste à Londres ; c'est la seule chose raisonnable qu'il eût à faire. J'ai vu une lettre du premier secrétaire de l'ambassade qui dit qu'il a été témoin de sa première conversation avec lord Palmerston, et qu'assurément il aura autorité ; qu'il paraît imposer beaucoup par la gravité et la force de son esprit. Ses pauvres petits et sa mère sont restés ici comme vous savez ; les petits très-frais, grandis et grossis; madame Guizot paisible et bonne comme vous la connaissez. Dimanche dernier, la dernière fois que je l'ai vue, je lui ai pourtant trouvé l'air fort fatigué. Rien ne rappelait dans cette pauvre chambre les pompes de l'ambassade de Londres ;
c'était toujours le petit bonnet avec une fleur piquée d'une grande épingle; une immortelle à la dernière mode. Je suis si loin de la politique que je viens de relire YHéloïse. D'ordinaire, l'âge affaiblit l'impression de ces sortes de livres, mais c'est une grande épreuve pour celui-là de résister à cette force qui décolore tout. Les sentiments vifs, dans les esprits faibles, s'évanouissent en vaines paroles. Là, un esprit puissant les a peints avec un indestructible éclat. Ce sont les impressions vraies de l'homme commentées par un génie simple et brillant. Pour les reproches qu'on y peut faire, en comparaison de l'état moral de nos jours, c'est la blancheur et la pureté des neiges des Alpes; et puis, à travers ce récit éloquent des passions, tout en avançant on voit d'un œil distrait, mais charmé, çà et là, une échappée de vue sur les montagnes, une anse tranquille où dorment les eaux du lac, un oiseau qui passe non loin de l'église de Montreux ; l'histoire des tristesses de l'âme dans le cadre admirable de la nature. Je vous prie de ne pas laisser lire cet éloge de Rousseau à Paul. Il serait capable, la première fois qu'il lira couramment, de commencer par Rousseau. Tous ses amis de Genève lui jetteraient la pierre, les meilleurs et les plus éclairés. Je ne luidonne là peu de nou-
velles de Paris, mais je ne me soucie point de Paris, ni vous non plus peut-être ; ni vous non plus assurément. Je suis mal à l'aise ici, comme si j'avais passé ma vie dans le Midi, comme si j'étais devenu un oiseau des Tropiques. Ce n'est pas seulemeut le soleil de Naples que je regrette, cependant. Il est probable qu'il y a un peu de moral dans ce grand froid que je ressens. Quoi qu'il en soit, je voudrais bien voir encore une fois les pompes d'un jour de Rome ou de Naples finir dans la sérénité de ce grand ciel, par delà les ruines, la campagne désolée et les montagnes. Ne trouvez-vous pas que les idées, d'abord nettes et précises, se confondent dans une méditation vague comme les nuages du ciel qui s'éteint? Les chagrins et l'illusion des espérances — le passé et les fantômes de l'avenir — ce qui nous touche aujourd'hui et les lois éternelles qui poussent le monde, — le détachement de soi et l'insupportable besoin de bonheur, mélange confus de souffrance et de plaisir triste mais non pas sans douceur, tout cela est semblable aux ombres de cette nuit du Midi. Voilà bien des médisances. Pardon.
A M. D HAUSSON VILLE.
Paris, jeudi \i mars 1840.
La situation du ministère reste toujours précaire jusqu'au vote des fonds secrets. Il me paraît que le ministère tombé, probablement avec M. Mole, se tient en embuscade pour lui donner un mauvais coup et pour lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre lui-même ; les 221, à peu d'exceptions près, d'une grande colère contre le cabinet de M. Thiers et jurant de tout jeter par les fenêtres afin de maintenir l'ordre dans le pays . Il y a dans la tête de tout le monde comme un charivari, et depuis que je suis arrivé ici, je n'ai guère entendu que des sottises. On affirme, mais je ne l'ai point entendu de mes oreilles, que M. Villemain se dit prêt à rentrer avec M. Mole. Il dit que M. de Broglie l'a trahi, tandis que M. de Broglie lui a répété cent fois, dès l'année dernière , qu'il ne fallait nullement compter sur sa rentrée aux affaires. Ce sont des clameurs d'enfants, mais des jeux d'enfants autour d'un magasin à poudre. M. Duchâtel se disait certain que M. Guizot reviendrait de
Londres. M. Guizot reste à Londres tant que le ministère suivra la via recta. Il n'avait rien dit en partant qui permît de croire qu'il s'en irait sur le seul vu de M. Thiers au ministère. Cette résolution eût été peu conséquente, après avoir consenti à faire partie d'un cabinet où il serait entré avec M. Thiers. M. Thiers lui a écrit dès son entrée aux affaires étrangères une lettre fort affectueuse à laquelle il a répondu par une lettre amicale. — Est-ce que vous vous êtes imaginé que vous alliez devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie eût pu disposer de son temps, et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de cespetites factions turbulentes, exigeantes. Ceci est mon avis très-particulier et je crois être le seul qui manque assez de mesure pour parler ainsi de la Chambre des députés. Je suis convaincu qu'un mois après l'inauguration de ce cabinet dont beaucoup de gens disent qu'il eût été le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans les jambes auraient recommencé de plus belle. C'est aujourd'hui surtout qu'on peut dire qu'il y a autant et plus d'avis que de personnes. On a tellement travaillé à disperser les groupes dans la Chambre des députés, que, sauf la haine, qui est changeante, il n'y a pas
de cohésion entre quatre chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande dispersion ! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, lundi 1G mars 1840.
Le petit orage politique gronde toujours et l'incertitude du résultat est toujours à peu près la même. Jusqu'après le défilé des fonds secrets, il n'est pas possible de rien prédire du ministère. C'est dans ce passage que son sort se décidera; c'est là aussi qu'il sera forcé de prendre une direction déterminée et qu'il se liera pour l'avenir par ses paroles. Quelle que soit l'issue de cette affaire, M. deBroglie n'aura aucun nouveau parti à prendre avec lui-même; si le cabinet présent demeure, il n'est point ministre, et si ce cabinet, qu'il a contribué à former, est renversé, il ne sera point ministre. Sa situation politique est donc très-bonne, au moins pour quelque temps. Quant à sa disposition personnelle, je le trouve toujours trop porté à donner sa démission de
tout au monde, et à s'engager irrévocablement à ne se plus jamais mêler de rien activement. Je ne désire certes pas qu'il reprenne jamais cette redoutable activité des affaires ; il ne faut pas se faire des chagrins de chaque jour, alors qu'on n'a plus rien qui les fasse oublier chaque jour ; mais je le détourne cependant de mon mieux de rien dire d'irrévocable sur cette question des affaires publiques. On ne sait jamais soi-même l'effet de telles paroles sur l'imagination. Quand les vœux sont prononcés, les grilles légères du couvent paraissent tout à coup pesantes et serrées, l'air semble ne plus passer à travers. Il est d'ailleurs de la prudence humaine la plus élémentaire de ne s'engager sur rien que dans la mesure du besoin de chaque moment. De plus, pour peu qu'on veuille conserver d'influence utile, si peu de devoir politique qu'on veuille continuer à remplir, il est bon pour cela seul de garder toute son autorité et toute la considération mondaine. L'importance et l'attention que les hommes attachent, par exemple, à un discours politique, se composent un peu de l'idée que celui qui parle pourra agir un jour et exercer le pouvoir. Dès que le prestige de l'avenir disparaît, les paroles perdent la moitié de leur prix. C'est alors comme la lecture d'un livre dont
l'auteur est mort, comme le sermon d'un religieux qui va rentrer au couvent; tant que l'on continue à traiter avec le monde, il est nécessaire de garder quelques armes du monde. Se mettre volontairement et ostensiblement à la retraite, vendre ses éperons et son cheval, c'est s'exposer à ne plus compter pour ce qu'on vaut. L'homme est un animal si méprisable qu'il écoute à peine celui dont il est sûr qu'il ne pourra plus attendre ni bien ni mal ; c'est parce que le talent mène à la puissance que le talent l'émeut. On ne sait pas non plus d'avance toutes les mille petites tristesses que vous cause le monde après qu'on lui a dit qu'on n'était plus de ce monde; il se refroidit inévitablement, quand il n'espère plus rien de vous et qu'on n attend plus rien de lui. On doit garder les apparences avec ce monde, qui est un chef-d'œuvre de bassesse et de dureté. Ces considérations ne sont pas sans valeur, quand il s'agit d'une imagination si prompte au découragement sur tous les points. Il faut bien toujours, tant qu'on vit, un mobile extérieur quelconque. La vie intérieure toute seule ravage et abat tout ensemble. On a besoin des distractions qu'on méprise ; elles font revenir avec plus de force et de plaisir dans la solitude. En tout, mon impression est qu'il n'est pas désirable que
M. de Broglie rentre aux affaires, mais qu'aussi, tout en se tenant avec soin libre d'engagements, il ne dise jamais un mot qui soit une renonciation absolue. Il est déjà bien abattu, bien ennuyé de tout plus que jamais. J'aime mieux qu'il lui reste le tracas du monde et. qu'il s'en plaigne et qu'il en souffre, que s'il venait à sentir aussi que la solitude est vide. L'ennui du monde fait espérer quelque chose de l'isolement ; l'isolement face à face fait descendre encore plus avant dans les amertumes de la vie. Je vois par votre lettre que vous pensez comme moi sur ce sujet et je sais bien que vous ne verrez pas là une théorie d'ambition sous des formes réservées. Ce sont de simples règles de bon sens applicables aux mille souffrances contradictoires de l'imagination. Dans les maladies longues et désespérées, dès que le dernier remède est tenté, tout s'empire encore. Tout le temps qu'on attendait ce dernier remède, quelqu'impuissant qu'il dût être, on gardait une trompeuse mais précieuse espérance. On n'avait pas encore descendu ce dernier degré ; on continuait à s'en prendre à quelque chose hors de son mal. Si l'on n'a plus à s'en prendre à rien, on perd un reste de force avec cette vague espérance qui s'est aussi évanouie.
On ne peut pas trop redouter son imagination.
Il faudrait avoir la force de la tromper chaque jour... Je voudrais que vous eussiez un pauvre petit plan, une perspective nouvelle, un essai. Vous avez, entre autres choses, trop de répugnances, je crois, pour les grands ouvrages d'imagination. Cet air vif et léger du monde idéal s'arrange bien avec les souvenirs; il n'ajoute point à leur âpreté ; il varie l'horizon monotone sur lequel ils se déroulaient. Il me vient souvent mille pensées sur cette gymnastique intellectuelle contre la souffrance; je la mesure à toutes les délicatesses de votre santé... Je ne vous rendrai jamais en bons conseils tout ce que vous avez été pour moi; mais j'y pense du moins sans cesse.
J'ai au fond de moi-même une irritabilité maladive qui. s'exalte de jour en jour. Parler m'ennuie ; parler sans produire le moindre effet m'est impossible. Albert me reproche de parler plus avec les étrangers. C'est que j'ai du moins la sensation qu'ils ont la curiosité de ce que je dirai. Dès que rien ne renvoie le son de vos paroles, on perd la force de rien dire. Après avoir renoncé à la parole, je m'achemine à renoncer à la pensée. Je ne comprends plus un mot de métaphysique. Cette pauvre métaphysique m'est en horreur. Qui m'eût dit qu'un jour viendrait où ce bel
océan des abstractions, tout rayonnant de clartés vraies on fausses, me paraîtrait une mare bourbeuse et sans fond !
A MADAME d' H AUSSO N V IL LE.
Paris, 22 mars 1840.
Je vous ai écrit à bâtons rompus durant la crise ministérielle, et notre correspondance régulière en a été interrompue. Je puis vous affirmer que pourtant j'aime cette régularité. Vous aurez le 1er du mois une belle lettre d'une plus belle écriture que la vôtre qui partira d'ici. De plus, le rhumatisme m'a trotté par la tête et m'a démoralisé, et quand je suis démoralisé, je dis beaucoup de sottises, mais j'en écris peu, par un reste de prudence... Vous voulez que je vous donne de petites nouvelles. Cela veut dire que vous ne voulez pas de grandes et maigres idées, ridées et vieilles, comme il m'en vient trop souvent. Sachez donc que M. Duchâtel a donné l'autre jour un bal. Les deux cent vingt et un y dansaient comme un seul homme. Mademoiselle Rachel y était confondue dans la foule comme une petite pensionnaire bien tranquille, n'ayant
plus rien d'Hermione ni de Monime. Il me semble pourtant que si je dansais avec elle, je ne pourrais pas m'empêcher de lui demander s'il y a longtemps qu'elle n'a reçu des nouvelles de Mycènes, du Pont, de la Cappadoce, ou comment se portent Agamemnon et son petit bonhomme d'Oreste.
Autre nouvelle ; on me dit que vous avez un joli, joli petit chien qui fait l'envie de ce pauvre petit misérable Paul. Je vous prie de le donner à Paul pourvu qull ne le morde qu'à l'état de santé. Voyez, Paul n'a ni de beaux cheveux blonds, ni une taille élégante ; il n'a pas du tout l'air de la nymphe des bois. Gardez vos cheveux blonds et donnez-lui le chien.
Pour ces Lettres d'un voyageur, je les ai lues une à une autrefois et j'y trouvais certainement du talent, mais, directement ou indirectement, c'est une tentative de créer la poésie du mal, et cela a pour devise : Le Diable n'est pas si noir que vous croyez ! Et toutes les séductions de la nature sont employées à démontrer ou à déguiser cette thèse. Les fleurs de la vallée, — les rochers des Alpes, — les chamois qui effleurent la neige de leur course légère, — les magnificences de la nuit et sa mélancolie, — le grand silence des bois, — la tristesse mystérieuse des ruines, — Venise et la
Jungfrau, tout est appelé en témoignage. Au fond, c'est l'entreprise du temps présent de rechercher si le mal ne serait point par hasard le bien, et. d'essayer de parer cette figure un peu repoussante du mal de tout ce qu'il y a dans l'écrin étincelant de l'imagination. Voyons si ce bandeau n'irait pas bien sur son front ? Voyons si ces perles n'iraient pas à ses longues oreilles, ces fleurs des champs dans ses cheveux plats ? Mais il n'y a pas de femme de chambre assez habile pour déguiser la laideur secrète de cet arrogant animal. Du reste, je me souviens indistinctement de ces Lettres d'un voyageur, mais je crois bien ne pas me tromper sur l'esprit secret qui les inspire. Je les relirai pour vous en mieux parler.
Vous demandez des détails sur la vie intérieure que nous menons. Le fil délié de nos journées est d'un poids terrible. Hormis Albert, nous avons un laisser-aller sinistre, qui finira par nous annuler. Je vous assure qu'Albert est charmant et fait de son mieux toujours et ne se décourage pas. Je ne sais quelle étincelle est restée là de l'esprit doux et persévérant qui animait tout autrefois. Il est huit heures du soir, aujourd'hui dimanche. M. de Broglie s'est mis à écrire à madame de Staël ; Albert, de son
côté, est allé vous écrire et me voilà dans ma chambre à vous le raconter. Tout à l'heure peutêtre que l'excellent et exact Raulin viendra. Si vous voulez le nommer le meilleur des hommes, tenez qu'il n'aura pas volé son nom. Il dîne à cette heure même chez ses deux amis Orsel et Pcrrin, deux peintres qui ont du talent et qui ne sont point charlatans. Ils auront bu beaucoup d'eau et de vin, et disserté sur le réel et l'idéal, parlé peu et avec vivacité de politique devant ces madones immobiles de l'école byzantine , soupiré pour l'Italie, pour la simplicité des vieilles mœurs et le génie profond et confus du moyen âge. Tout à l'heure donc, je tracasserai un peu Raulin sur ces sujets, dans ce pauvre petit salon qui tient au billard. S'il arrive quelque doctrinaire égaré dans ses courses, on échangera quelques soupirs sur la dureté des temps, on recomptera les voix de la Chambre des députés sans beaucoup d'exactitude, et l'on conclura que tout va mal et qu'il faut prendre patience, et puis onze heures viendront etj'irai lire dans ma chambre un peu triste comment Germanicus est mort du côté d' Antioche, car je me suis mis à relire Tacite pour avoir encore pied sur la terre d'Italie. Ce Tacite a l'air du Jérémie des historiens de Rome. Tout l'empire romain est déjà tendu de noir. Ce n'est
plus cette fête héroïque racontée par Tite-Live. Depuis que j'ai entrevu l'Italie, j'ai un certain plaisir à relire et à remettre chaque chose en son lieu, suivant mon savoir. A votre place, je ne quitterais pas ces lieux-là sans avoir tressé ensemble dans mon imagination les souvenirs du passé avec cette beauté muette du présent. Lisez, pour abréger, dans les traductions. Allez vite, mais ne partez pas sans avoir vu en esprit les trirèmes de Tibère aborder dans les anses de Capri, s'il y a des anses, au milieu de ce rouge ardent dont le soir couvre les rochers, avant que le soleil ait passé de l'autre côté du Pausilippe. Je remarque que ce coucher du soleil est pour moi une manie. Je vois tout dans le coucher du soleil, comme Malebranche croyait voir tout à travers l'essence divine.
Lundi matin, 23 mars.
Raulin est venu hier soir en effet, mais pas de député doctrinaire, ni de député d'aucune sorte. M. de Bussières après Raulin et personne d'autre. M. de Bussières avec son intarissable entrain, riant de tout et disant que tout est bien sérieux. Vous êtes, au moins, au courant de cette soirée du dimanche. Tous les autres jours sont des dimanches, avec deux ou trois per-
sonnes de plus. Le thermomètre ministériel a un peu baissé ces deux jours...
L'article de M. Cousin sur Kant est clair. Les mémoires de M. de Rémusat sur ce sujet sont supérieurs à mon sens, et Kant est supérieur à tous les deux. L'an dernier, Albert et moi, nous avons lu dix fois le texte de la Raison pure sans y rien comprendre, mais, à la fin, nous avons vu le grand édifice sortir du brouillard, un grand édifice baroque, hardi, mais posant solidement sur terre et s'élevant dans le. ciel pour quelques parties, et puis, çà etlà, des corps de logis comme suspendus en l'air et habités par des lutins un peu moroses. Les mémoires de Gœthe continuent-ils à vous plaire ? Ne trouvezvous pas que, dans ces récits intimes des étrangers, onsent que l'imagination est aussi étrangère que la langue elle-même? Mais peu à peu on s'accoutume et notre imagination se fait allemande, quand elle est encore assez jeune.
Cette lettre est monstrueuse. Vous voyez que je réponds à vos lettres. Il y a des échanges de lettres qui ne sont pas des réponses, mais des monologues à deux parties, comme les discours écrits à la chambre des députés répondent aux discours écrits. Je ne le dis d'aucun, d'aucune de vous trois. La correspondance de votre mari est
fort estimée au département. Ne le lui dites pas. L'amour-propre vient tout à coup. C'est un monstre qu'il ne faut pas développer, et quant à vous, sachez que la beauté passe, que l'élégance de l'esprit n'est qu'une fumée colorée par un soleil d'un jour, que les idées sont des étincelles qui s'éteignent et nous laissent dans l'obscurité, et que les plus j olies lettres du monde ne sont rien si l'on n'en écrit de plus en plus. Si je me répète? Je le crois bien !
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, dimanche 22 mars 1840.
Si vous faites cet établissement pour les affligés, je ne serai pas fâché d'en faire partie, mais je pourrais bien, si vous n'y prenez garde, me pendre à la porte de l'établissement, ce qui préviendrait peu en faveur de l'institution. Voilà que les tristes jours d'hiver tirent à leur fin et que les tristes jours d'été commencent. Autour des maisons de Paris où il y a de petits jardins, on entend le piaillement des oiseaux qui annoncent le printemps. — Le jardin de madame d'Haussonville est tout plein de ces cris. Les oiseaux de la
Chambre des députés crient beaucoup plus fort encore. On prétend que le rapport de M. Berville donne un bien mauvais terrain à la discussion sur les fonds secrets, et que les gens tranquilles seront tout épouvantés de ces accents révolutionnaires. D'autres disent que ce rapport est innocent et un peu bête et qu'il ne fera obstacle à rien. On tient pour consommée l'alliance entre M. Môle et M. le maréchal Soult; M. Mole prenant les affaires étrangères et laissant la présidence et la guerre au maréchal ; mais tout cela est douteux, quoi qu'on dise. D'ailleurs, deux personnes ne suffisent pas à former un ministère. M. Dufaure et M. Passy ne pensent pas à cette alliance ; M. Villemain,, quoique en colère, est incertain; M. Duchâtel, quoique triste, est incertain. — Le regret du passé est tempéré par la crainte de l'avenir. En attendant, M. de Rémusat est tout sérénité, tout activité, tout politesse dans son salon que je n'ai pas vu. Je désire beaucoup qu'il y reste. C'est un des hommes dont je souhaite le plus le succès. — Mardi commence la discussion. C'est un spectacle pour lequel on demande beaucoup de billets. M. de Lamartine y paraîtra porté sur un nuage et enveloppé dans un brouillard. M. Thiers le tirera par les pieds d'une manière triomphante. Je hais
ces prétentions de M. de Lamartine au fini et à l'infini, et je ne veux pas qu'on serve ainsi deux maîtres ; il est vrai qu'il a deux qualités qui répondent à ces deux termes, l'infini de l'amourpropre et le fini en fait de talent... M*. Duchâtel a donné l'autre jour un bal. Mademoiselle Rachel y jetait un grand éclat. C'est une révolution sociale qu'une jeune tragédienne dansant ainsi dans un salon de Paris, dansant comme une autre et venant se rasseoir auprès de sa mère la danse finie. Il paraît qu'elle n'entend pas que sa mère soit traitée comme sa suivante. L'autre jour, elle était invitée avec père et mère à je ne sais quel bal ; elle écrivit que ses occupations ne lui permettaient pas de s'y rendre, mais que son père et sa mère auraient certainement cet honneur. Cela est bien et mal, fier et peu sensible, car si son pauvre père et sa pauvre mère ont été bien reçus, c'est que les maîtres de la maison étaient des gens d'esprit certainement.
Vous plaisez-vous un peu avec les rois mérovingiens ? Il vient de me tomber un volume de Tacite sous la main. En le relisant, j'ai regretté de ne l'avoir pas relu entre Rome et Naples. Je revois tous ces anciens vivants marcher sur cette terre que j'ai vue. L'imagination de Tacite com-
mence déjà à tourner à l'imagination moderne. C'est une illusion de plus.
Je ne vous écris qu'une lettre du dimanche et vous savez mieux que personne ce que c'est que le dimanche. On est pressé ; la poste part de bonne heure. Avec un charme de douceur incomparable, il y a comme une petite ombre d'humeur sur les traits les plus aimables. Je ne parle pas de moi qui ai une grande égalité de caractère.
Hier soir, 21, sont arrivées vos lettres du 8. Cela est venu comme un rayon de soleil dans l'obscurité. Nous étions là, au coin de la cheminée, fort solitaires, ne disant pas grand'chose et ne nous souciant pas d'entendre grand'chose les uns des autres, j'en ai peur.