‹ Mélanges et lettresChapitre 59 sur 67 · A MADAME D* H AUSS ON V I L LE · texte numérisé non relu

A MADAME D* H AUSS ON V I L LE

Paris, 10 avril 1840..

Vous êtes des plus admirables, puisque vous lisez Kant tout en faisant les affaires d'un aussi grand pays que le nôtre. Le Kant français fait aussi à merveille son office de ministre de

l'instruction publique. Il fait règlement sur règlement... Je ne sache que moi qui trouve qu'on nous réglemente un peu trop... J'ai eu, depuis huit jours, l'honneur de voir plus d'un ministre du roi. J'ai d'abord dîné vendredi dernier chez M. de Rémusat. M. Duvergier était de ce dîner, toujours courageux, indépendant, désintéressé, et, par désir de conciliation, mettant un peu de vinaigre aux gonds des portes dès qu'elles crient tant soit peu. Second ministre que j'ai vu, M. Thiers. Il dînait ici lundi. Il a parlé sur l'Afrique avec une vivacité qui a charmé Albert entre autres, disant que c'était le seul instinct un peu désintéressé, un peu héroïque qui restât au pays ; montrant cet Atlas comme une sorte de séminaire guerrier où se formaient aux périls, à la vigilance, au sang-froid, tous les officiers de notre armée ; démontrant par tous ses souvenirs militaires qu'il n'y avait pas de meilleures troupes que celles qui avaient combattu longtemps contre la cavalerie légère. On voyait, dans ses discours, les Arabes descendre, bride abattue, toutes les collines de l'Afrique, et l'infanterie française, immobile, dissiper cet orage qui vient des montagnes, avec ses feux réguliers ; puis, les souvenirs de l'armée d'Egypte, et les sabres recourbés et les turbans des Mamelucks,

ci les noms d'Héliopolis et des Pyramides ; et la légion romaine contre les cavaliers numides. M. d'Haubersaert n'avait pas l'air ému le moins du monde, et il persistait malgré les Numides, malgré les journées d'Héliopolis et du Thabor, à compter sur ses doigts combien nous avions de soidats en Afrique; combien nous en avions perdu depuis dix ans par la fièvre; combien dans les routes de Constantine et de Mascara; et M. Thiers ramenait contre lui, avec une sorte de furie française, toutes les armées invincibles formées en Afrique, avec leurs beaux étendards déchirés dans les batailles, sous ce brillant soleil, et tout le chœur des âmes héroïques formées par la guerre, — et M. Duvergier reprenait que cette école militaire était formée sur un bien grand pied, —et toute cette musique guerrière rapprochait de moment en moment M. de Lascours de M. Thiers, et lui faisait trouver que l'Afrique n'était pourtant pas si déraisonnable. Il avait l'air du cheval de Job un peu maigre, battant du pied au bruit du clairon. M. de Canouville écoutait tout ce tumulte en silence, et après le départ de M. le président du conseil, il me dit : C'est singulier, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles de l'empe-

reur les jours où il n'était pas très-raisonnable. Après cette furieuse bataille, je suis allé me coucher, tout couvert encore de la poussière du désert, soulevée par les pieds des soldats et la course des chevaux. J'ai trouvé chez moi le premier volume de Y Histoire de Port-Royal, par Sainte-Beuve. Cela faisait un grand silence. Plus de chevaux, de drapeaux, de canons. La solitude du cloître et toutes ces fleurs pacifiques qui croissaient dans le petit jardin de M. de Maistre et de M. de Sacy ; Pascal, Racine et Arnauld, au lieu de Desaix, de Kléber et de Napoléon ! Je vous enverrai ce Port-Royal qui vaut bien la peine d'être lu. Le Jourdain, vu de Port-Royal, a l'air encore plus profond et plus mélancolique et plus poétique que quand Bonaparte y vient faire tout ce bruit d'un jour sur ses rives. Cet excellent M. Sainte-Beuve sert très-bien la messe de M. de Saint-Cyran. Il marche sur la pointe des pieds dans cette église silencieuse; il allume les flambeaux ; il sonne les cloches. Il va se promener discrètement au bord de l'étang qui est là devant Port-Royal ; il fait, en passant, un profond salut à la mère Angélique; il pense un peu à madame de Longueville, mais M. Nicole dit de lui qu'il est de ce grain jeté sur une assez bonne terre, mais que les oiseaux du ciel emportent

avant le temps. Demain, son imagination s'en ira, avec M. Thiers, chercher les Arabes au désert. Les échos de l'Atlas renvoyant le bruit du canon, lui plairont autant que le chant des psaumes se perdant dans les bois qui environnaient Port-Royal-des-Champs. Après cela, tout homme est un peu Sainte-Beuve. Quand les Juifs ont traversé d'Egypte en Palestine, ils ont changé cent fois d'idoles, suivant le hasard, la couleur du temps, et la bonne ou mauvaise société qu'ils rencontraient dans cette route difficile qu'ils suivaient. L'imagination est comme les Juifs, et comme Sainte-Beuve, qui n'est pas Juif.

Raulin écrit-il? Il est joliment mondain. Il n'y a pas un bruit de clarinette quelque part qu'il n'y coure. Je l'engage à entrer au service de Naples pour entendre le bruit des mortiers sur Chiaja, l'éclat des bombes. — Les cris des Anglais vaincu^ — et le concert qui aura probablement lieu 1 quand leurs vaisseaux démâtés seront ramenés en triomphe dans la baie de Naples. — Toutes vos lettres sentent la poudre. — Je ne suis pourtant pas inquiet, mille bombes !

A M. D HAUSSONVILLE

Paris, Il avril 1840.

Mon cher ami, si vous êtes admirable pour le contenu des lettres, vous avez quelque infériorité dans l'art de les cacheter. Le 10 de ce mois, c'est-à-dire hier, il arriva à M. Desages une lettre de vous qu'il lut avec grand plaisir. Puis, sous une autre enveloppe encore à son adresse plusieurs lettres à divers, cachetées, plus une lettre de vous, encore tout ouverte et commençant par ces mots: Mon cher monsieur, si finissant par ceuxci : est un peu ombrageux. Rien dans le contenu de la lettre n'avertissait trop M. Desages qu'elle n'était pas encore pour lui, sauf une phrase sur ses amis de Naples où il ne connaît pas un chat. La lettre fut soumise à l'examen de M. de Viel-Castel qui pensa bien qu'elle lui allait, sauf les amis de Naples. On me l'envoya enfin, et je décidai que vous la destiniez à M. votre beau-père, à qui je l'ai fidèlement remise. C'est singulier qu'une lettre de famille puisse laisser dans cette incertitude. SU y avait eu : Je vous dois avertir que votre

fille m'a battu encore la semaine dernière, cela eût mis sur la voie, mais rien, rien au monde.

Votre correspondance satisfait au moins la direction politique. Je ne sais pas si exactement les sentiments des autres, mais je me figure qu'ils sont analogues. Les vaisseaux anglais vont-ils tenter de faire main-basse sur les bâtiments napolitains? J'en ai quelque idée : M. de Serra Capriola doit arriver ici très-prochainement ; le duc de Montebello n'attend que sa présence ici pour causer un peu avec lui, et il ira sans délai vous prendre votre place. Il me semble que vous aviez pris goût à l'ouvrage. A mon premier ministère, je vous fais ambassadeur, sans rémission. D'autres ministres le feront certainement, à défaut de moi, mais, à votre place, je serais plus flatté de mon suffrage que de tout autre. M. de Broglie a fait et lu à la commission et lit à cette heure même àlaChambre son rapport surles fonds secrets. Il est écrit dans toute la pureté des principes, avec une grande mesure de langage. Vous en serez satisfait, mais peut-être que vous ne pensez plus à cette politique tranquille, depuis que vous entendez rouler des pièces d'artillerie sur les pavés de lave. Notre ministère va bien, aussi bien que son état de ministère le comporte. Il me semble que ses amis commencent déjà à

lui mordre un peu les jambes, ce quiestunsig;.e de bonne santé. Pour vous parler de moi, puisque vous l'exigez : 1° par ma santé, je n'ai pas un quart d'heure du jour où je ne sois désagréablement affecté ; 2° je suis, ou plutôt mon chien, est malade. Comme il a un peu la gale, j'aurais dû l'envoyer en Sicile, où toute la poussière du soufre, soulevée par l'Angleterre, lui aurait fait grand bien. Je m'étais fait des romans sur Bob ; je m'imaginais que nous ne nous quitterions jamais ; il avait l'air de penser comme moi sur tous les sujets ; de plus, il est très-naturel, et je hais l'affectation dans les autres. Je me suis brouillé avec la philosophie. Je n'ai pas ouvert un livre de métaphysique depuis bien des mois, et dès qu'on m'en parle, je n'y comprends rien et je m'en vais. J'ai dit à la philosophie : — Ah çà, Scholastique, il faut nous séparer! A ne vous rien cacher, je vous trouve bavarde et déclamatoire, coupant en quatre le peu de cheveux que vous avez ; assez de discours vides comme ça. A quoi Scholastique m'a répondu d'un ton sec et subtil que, puisque nous ne nous comprenions plus, elle savait où aller, et ne coucherait pas pour cela dans la rue.

Je lis Port-Royal par Sainte-Beuve. J'entends matines et laudes, mais je ne suis pas non plus

de ces gens de Port-Royal. J'ai quelquefois la pensée que les jésuites ont été calomniés; que ce terrible christianisme d'Arnauld n'a ni la granx deur, ni la lumière, ni le vaste horizon du vrai christianisme ; que plusieurs de ces pauvres diables de jésuites ont voulu sincèrement donner un peu d'air et de jour à ces tristes cellules où l'on tentait, à Port-Royal, d'enfermer la pensée. Je voudrais faire une suite de biographies des grands jésuites, sages, à l'esprit ouvert et bienveillant. Je suis sûr qu'en cherchant bien, je trouverais de grands jésuites. Les épiciers de Paris croient que les jésuites enseignent les sept péchés capitaux. Je voudrais que le plus honnête des honnêtes gens qui croient cela ressemblât à un jésuite moyen. Nous gagnerions beaucoup en douceur, en patience, en modération dans les désirs, en pardon des injures, et même en vérité dans les discours.

Après cela, je ne tiens pas aux jésuites.

a- .MADAME LA BARONNE A. DE STAËL.

Paris, 13 avril 1840.

J'aime beaucoup ces quatre sous qui sont dans la pauvre poche du pauvre Paul. J'ai vu le temps aussi où il avait une poche bleue et où il allait demandant : Avez-vousvumapoche bleue? C'est une charmante qualité que d'aimer à montrer sa poche bleue et d'avoir besoin que les autres partagent votre sentiment sur cette poche ; mais il y a des siècles que je n'ai vu personne dans cette disposition. Sainte-Beuve a fait, dans son Histoire de Port-Royal un grand chapitre sur votre évoque, saint François de Sales, qui devait avoir beaucoup de cette bonne grâce communicative Il y a un certain enfantillage d'imagination qu'il faut garder toute sa vie. Serez-vous bien fâchée si je dis que vous n'en êtes pas exempte à beaucoup près, et que vous montreriez bien volontiers votre poche bleue. Je hais la parfaite raison, sans luxe et sans fantaisie d'imagination, sans les tristesses etles joies, puériles si l'on veut, qui prennent tout à coup , tout cet inutile qu'on ne

peut retrancher sans qu'un jardin devienne un potager. Voltaire (je le cite dans la semaine sainte, mais c'est innocemment), Voltaire dit : Quinest que juste est dur, qui iicst que sage est triste. En un certain sens, c'est une parole profonde que nous commenterons quelque jour quand vous et Paul, vous m'aurez montré vos poches bleues. Pour le monde, j'ai achevé de le prendre cette année dans un mépris qui égale l'ennui qu'il m'avait toujours causé. Tous les petits défauts de chacun y deviennent des vices par une certaine contagion qui est dans toute grande réunion d'hommes, par le même principe qui fait naître le typhus dans un grand hôpital où chacun n'avait apporté qu'une petite fièvre innocente. Je pourrais prêcher sur le monde. Mettez un homme dans une jolie petite maison sur le bord de quelque vallée solitaire, avec une demi-douzaine de bons livres, il sera bienveillant, doux, secourable pour ses voisins de l'autre côté de la vallée; il regardera avec un serrement de cœur qu'il ne comprendra pas, la fumée des habitations éloignées, le jour qui baisse, la neige qui tombe ou les fleurs qui poussent. Amenez-le six semaines dans un salon de Paris, il deviendra médisant, dur, hautain, s'il est le plus fort; bas, s'il est le plus faible; il pensera jusqu'au fond de son âme

ce qu'il est de mode de penser; il lui faudra dix ans de solitude pour lui rendre, et à peine, l'indépendance et la paix de son esprit. Je ne doute pas une minute que le diable et le monde ne soient la même chose, identiquement, aussi ai-je trouvé le monde ennuyeux comme le diable.

Si vous lisez le Port-Royal de Sainte-Beuve, vous verrez de singulières choses. Il dit que tout dépend des temps dans la destinée des hommes et que la sœur d'Angélique Arnauld serait aujourd'hui peut-être Lélia. Or, cette sœur fut de son temps l'exemple de Port-Royal ; mais, comme il compare l'imagination de M. de Lamartine à celle de saint François de Sales, tout est proportionné.

A MADAME d'jïATJSSON VILLE.

Paris, 5 mai 1340.

Vous a-t-on raconté le mariage de madame la duchesse de Nemours? On la dit parfaitement belle. Nous voilà en mesure de dire : Ces Nemours si touchantes. Les députés les plus récalcitrants disent qu'ils auraient accordé les 500,000 francs

de rente s'ils eussent vu cette princesse. On aurait dû distribuer un portrait avec le rapport... Madame la duchesse d'Orléans va mieux de sa rougeole. N'allez pas croire qu'elle soit effacée par cette beauté nouvelle. Nous n'en sommes pas encore à savoir comment va l'expédition d'Afrique. Tous ces pays d'outre-mer sont des chiens de pays,Naples y compris. Est-ce que vous voudrez lire Cosima ? Ce n'est pas encore imprimé, mais c'est déjà détestable. Son talent l'avait absolument abandonnée dans cette œuvre dramatico-malencontreuse. Vous me croyez à tort injuste pour elle, mais il est sûr qu'elle tente l'œuvre du diable en ce monde. Ah mais ! je trouve d'assez jolis vers de Victor Hugo dans le Journal des Débats d'aujourd'hui. On a déjà dit cela, mais cela peut se redire. M. de Lamartine en a déjà parlé, mais autrement. H y a dans ce Victor Hugo des traits rudes et des couleurs ardentes qui manquent à M. de Lamartine. Victor Hugo est un Michel-Ange en terre cuite, tandis que l'autre Michel-Ange, le véritable, taille dans le marbre blanc et pur et solide de la grande imagination. Nous aurons donc à vous envoyer ce Victor Hugo et aussi M. de Tocqueville, son élégie en deux volumes sur les conséquences funestes et irrésistibles du principe démocrati-

que. Tout le mouvement de la société moderne est expliqué par ce seul principe et il me semble que c'est peu d'un seul principe en pareil cas. Hormis l'unité de Dieu, je ne crois pas à ces explications qui partent d'un seul principe. Ditesmoi comment vous avez trouvé l'éloge de M. de Sacy. Il a eu ici beaucoup de succès, même parmi ceux qui l'avaient lu dans le Journal des Débats, où on lisait : Cet honorable chrétien, au lieu ^humble chrétien; l 'Académie en un corps exigu, au lieu d'wn corps unique; mais on lit vite de notre temps, et on n'y regarde pas de si près. Vous avez donc échappé au carnage dont les Anglais menaçaient le royaume des Deux-Siciles? On me dit que votre mari a très-bien mené cette affaire.

Raulin nous a menés voir les tableaux de Notre-Dame de Lorette avec M. le ministre de l'intérieur. Ses deux amis Orsel et Perrin sont vraiment des gens de talent. C'est un grand contraste avec toutes ces bacchanales religieuses que l'on nous barbouille à présent. — Le diable, à présent, fait tourner toutes les vierges, les Rebecca, les Judith, les Rachel, en demoiselles de l'Opéra. Eux ont résisté à cette inspiration. Cela est sévère, réfléchi, simple ; un peu froid, si vous voulez, mais comme les neiges éclatantes qui dominent votre Italie. J'ai fait toutes sortes d'ex-

cursions ces derniers temps. Je suis allé voir toutes les prisons de Paris avec M. Delessert. J'ai vu là beaucoup de grands criminels qui n'ont pas bien mauvaise figure. J'en ai pris beaucoup de défiance contre toutes les figures possibles. Je fais pourtant quelques exceptions, je vous assure. J'ai vu, au dépôt de la préfecture de police, pas bien loin du salon de madame Delessert, le plus affreux assemblage qu'on pût imaginer, tous les hommes et toutes les femmes pris dans la nuit précédente. C'est la moisson de chaque jour. Parmi toute cette foule, un petit jeune homme élégant, de beaux cheveux bouclés, un joli pantalon blanc, une petite redingote noire serrée, de belles bottes vernies, un roman broché jaune à la main, et de l'autre, une grande cuillère de fer avec laquelle il mangeait, de très-bon appétit, la soupe de l'établissement. Il avait un air indéfinissable de mauvais sujet vulgaire sous toutes ces jolies formes à la mode. Je l'aurais laissé pendre sans trop y regarder.

Comment est Mathilde, avec ses yeux bleus? Et votre petit chien? Le mien est très-malade, et je suis prêt à donner, sous quelques réserves, la vie de dix personnes au choix, pour le conserver. Ce que je dis là, je le pense, malheureusement.

Bonjour, madame; vous êtes toujours bien aimable, savez-vous?

LXXIY.

A MADAME D'HAUSSONVILLE

Paris, 15 mai 1840.

Savez-vous que, sur votre recommandation, j'ai relu les Lettres d'un Voyageur de madame Sand? Je vous en ai déjà parlé d'après mes souvenirs. — Je n'aurai pas grand'chose à en dire de plus. — Je trouve les sentiments faux; la nature du rhéteur habile qui donne je ne sais quel air vivant à de prétendus sentiments et de prétendues impressions qui viennent sur couche et en serre chaude et qui ne pousseraient pas autrement. La littérature et la culture de l'esprit produisent des millions de maladies morales qui s'infiltrent dans la nature et qui ne sont pas la nature. Il m'est tombé sous la main, l'autre jour, une traduction nouvelle de Y Eermann et Dorothée de Goethe. Cette pompe de langage homérique appliquée aux relations les plus simples, dans les conditions les plus humbles, a son ridicule assurément, mais pourquoi cette poésie

sérieuse ne serait-elle pas dans l'âme d'un aubergiste, d'une servante et d'un apothicaire, et d'un curé de village, comme dans l'âme de madame de Clèves? Quand les sentiments sont simples et primitifs, quand c'est le respect pour son père, l'affection pour sa fiancée, la tendresse pour son fils, le dévouement pour ses amis, je ne vois pas pourquoi les choses ne se passeraient pas, sauf le raffinement des nuances, avec la même émotion sérieuse, et poétique par conséquent, chez un apothicaire que chez un grand prince? C'est dans la région moyenne, dans les nuances delà société, qu'est la différence, et alors, si un aubergiste parle comme le prince de Ligne, on fait tort à la vérité ; mais pour aller combattre l'ennemi à la frontière, pour secourir ses amis dans la détresse, l'élan est le même, et le langage peut s'élever très-bien sans contraste avec la condition. C'est une dernière insolence de l'aristocratie de ne vouloir pas que le fils d'un cordonnier, mourant sur un champ de bataille, parle le même langage qu'un prince de Saxe-Hausen, Hostein, etc. C'est dire comme Voltaire : Un garçon pâtissier qui avait l'insolence d'aimer son pays. Relisez Hermann et Dorothée sous ce point de vue démocratique et vous verrez. Je n'approuve pas , seulement , que cet excellent Hermann

n'aille pas aux informations sur Dorothée parce qu'il l'a rencontrée la veille et qu'il trouve tout d'abord qu'elle sera une excellente mère de famille. Son curé devrait lui représenter qu'il est bien vif et qu'il faut écrire au maire de sa commune pour avoir des renseignements. Cette prudence pourrait être homérique, comme le reste. Qu'est-ce que vous dites de ces cendres de Napoléon qu'on va rapporter à Paris? Ce qui est certain d'abord, c'est que plusieurs ministres du passé se mordent les doigts de n'avoir pas eu cette idée et de la voir escamotée par M. Thiers. L'effet sur la majorité des Français ne me paraît pas douteux. Ils en seront charmés. On oubliera qu'il eût mieux valu que les cendres d'un grand capitaine revinssent par la guerre que par une correspondance diplomatique. Il eût fallu que cette ombre fût réveillée par des cris de guerre et du canon pour se préparer à ce retour aux bords de la Seine ; on oubliera cela pour ne penser qu'à une chose, qu'il sera désormais sous la garde des Français. Des gens qui sont assis au banc des critiques font toutes sortes de remarques. Ils disent qu'il sera bien difficile d'empêcher tous ces pâles cousins et frères de venir à ces grandes funérailles ; qu'il faudra, ou violer la loi qui les exile, ou donner un spectacle

choquant si on les arrache par force de ce cortège où, peut-être, ils se présenteront. Les logiciens demandent que sa tombe soit à Saint-Denis, pour consacrer cette légitimité du vœu national qui lui a donné la couronne à lui aussi. On voit déjà les codes reprenant le titre de code Napoléon, et la légion d'honneur l'aigle et l'image de Napoléon, et la réhabilitation du maréchal Ney; et l'effervescence du parti bonapartiste et toutes les conséquences possibles qu'on en peut déduire. Je ne crois pas qu'on soit obligé à la conséquence logique en politique et je n'aurai pas d'hésitation à faire reconduire le jeune Louis Bonaparte à la frontière par un escadron de lanciers, s'il se présente sur cette terre où on ne l'a pas fusillé. Les philosophes se récrient sur ce qu'on brise le cadre d'une grande épopée, sur ce qu'on supprime par une cérémonie vulgaire ce dénoûment tragique, ce tombeau mystérieux dans les solitudes de l'Atlantique. Mais une nation n'est pas un philosophe ni un poëte tragique. Elle n'aime pas que des sentinelles étrangères gardent le tombeau de ses grands capitaines. Quoi qu'il en soit, Ai. le prince de Joinville ira, sur sa frégate, rechercher ces restes d'un grand empire. Mais M. le prince de Joinville a pris la rougeole et son départ sera retardé par

là. Cette rougeole n'est heureusement pas dangereuse cette année. Madame la duchesse d'Orléans est à peu près complètement rétablie après l'avoir eue. Que dites-vous de Port- Royal de Sainte-Beuve? Peut-être ne l'avez-vous pas encore reçu ?

Vous voilà en liberté. M. de Montebello vous a dépouillés de votre prestige de royauté. Je suis sûr qu'à présent que votre mari est retombé dans l'obscurité, il m'écrira, mais je ne ferai aucun cas de ses lettres. Décidément la vaine gloire agit sur lui. Il en était tout enflé. Parce qu'il était généralement loué et approuvé, il négligeait ceux de ses amis qui ne sont pas du monde. Dites-lui que n'ayant rien reçu du chargé d'affaires deFrance, je ne me soucie pas des lettres du secrétaire de légation. Chantez-lui : Déposait po tentes de sede. C'est tout ce qu'il mérite.

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