‹ Mélanges et lettresChapitre 60 sur 67 · A MADAME D ' H A U SSO N VI L LE · texte numérisé non relu

A MADAME D ' H A U SSO N VI L LE

Paris, 9 juillet 1840.

Depuis que les beaux jours sont venus, vous gardez le silence. C'est le contraire des oiseaux.

J'avais déjà appris par la voix publique que vous êtes allés à la Cava, à Salerne, à Pœstum, à Amalfi... Comment avez-vous été satisfaite de votre voyage avec mademoiselle Blanche? Elle ne doit pas être difficile à vivre en route. Elle n'a pas non plus l'admiration rebelle et avec elle on est moins exposé qu'avec un autre à être contrarié sur ce qu'on trouve beau. Je la soupçonne seulement de n'être pas assez païenne devant la nature. Quand elle regarde le monde extérieur, c'est à travers le kaléidoscope du spiritualisme; elle y cherche avec préméditation des images du monde intérieur. C'est une disposition qui empêche de voir la forme originale des objets. Je lui en veux de m' avoir dit que Pompéi l'avait médiocrement frappée et que la grandeur de Rome lui parlait plus tristement et lui allait plus au cœur. Je ne sais aucune image plus douce et plus vive de la vanité de la vie que ces rues désertes de Pompéi.

J'ai vu hier le duc d'Harcourt qui revient d'Afrique, où il était allé voir un de ses enfants. Il a profité de l'occasion pour se faire tirer des coups de fusil par les Arabes pendant une dizaine de jours. Il a suivi, en amateur, toute l'expédition à Mouzaïa, àBlidah, à Chcrchell. Il raconte très-bien la manière de combattre des

Arabes, la promptitude et la sûreté de leurs manœuvres pour harceler l'armée française qui a l'air, dans le fond de ces ravins, avec son artillerie, ses mille mulets et ses lourds bagages, d'un taureau attaqué par des milliers de guêpes... Il faut que M. le duc d'Orléans ait une terrible détermination, car il était malade pendant toute l'expédition et n'en a pas moins montré une grande activité et un grand courage...

A MADAME DU PARQUET

Paris, 19 juillet 1840.

Il faut se défendre de son mieux contre toutes les impressions pénibles ; il en reste toujours ce qui est nécessaire et par delà. Je voudrais bien savoir où en est votre plan d'études. Ne voulezvous pas essayer des plaisirs de la persévérance en fait de travaux intellectuels ? C'est dans les Mille et une Nuits, je crois, qu'un berger, en creusant la terre à quelque profondeur trouve un palais enchanté. Ce n'est pas seulement dans les Mille et une Nuits que les choses se passent ainsi-

fl n'y a plus rien depuis longtemps à la surface •des choses dans ce singulier monde. Il est. comme enveloppé dans un grand lieu commun qui abat et attriste les imaginations d'un ordre distingué. Tout est usé jusqu'à la corde; tout a passé à l'usage des esprits les plus vulgaires, et les grandes idées même qui se mêlent à cette masse commune sont méconnaissables et n'agissent plus sur l'âme. Il faut aller chercher des sources lointaines, des eaux qui ne soient pas troublées ni ternies par cette grande populace qui s'agite au bord. — On n'a pas fait cent pas dans une étude quelconque, que le bruit des lieux communs finit, que tout prend un aspect nouveau, que la pensée se sent comme renouvelée et prend de nouvelles forces. Je suis assuré que M. le curé de Saint-Roch ne dirait pas mieux ni plus sérieusement. Il me semble que c'est déjà le second discours que je prononce sur ce lexte, mais je ne me le reproche pas, et je ne garantis pas que je n'y revienne encore si vous ne me le défendez.

Broglie, 31 juillet 1840.

M. de Broglie est allé passer quarante- huit heures à Paris, où il est encore. Ses amis lui ont demandé de venir pour causer de cet Orient, qui est tout rouge des feux de la guerre future. Ce n'est pas que je croie pour ma part à cette guerre, mais lord Palmerston est un singulier homme de nous jouer de ces farces-là. Quoi qu'il arrive, il reste toujours quelque chose d'avoir été si près de se brouiller... Alger va commencer à apparaître sous son véritable aspect. Ce sera un grand cauchemar que cet Atlas sur la poitrine durant la guerre ; on en perdrait un peu la liberté de ses mouvements.

Je suis bien aise de voir que vous êtes de mon avis sur les considérants de ces gens de Brivesla-Gaillarde. Je crois bien comme vous que Platon n'aurait pas souffert cela dans sa république, mais c'est la sévérité chimérique d'un gouvernement idéal. Tout ce monde de Platon ressemble à ces images que vous ne sauriez

dessiner et qu'une musique rêveuse fait passer devant vos yeux. La réalité se nomme messieurs tels et tels...

A la date de votre lettre, je vois que vous n'avez pas la moindre idée de guerre. Vous ne saviez pas que nous allions retourner sur les anciens champs de bataille des croisades et sur les traces du vainqueur des Pyramides. Peutêtre que la Providence a résolu que l'Europe devrait se ranimer par la guerre. Il faut qu'elle en sache plus long que nous là-dessus, car la guerre est un drôle de moyen de perfectionnement, quoi qu'en ait dit dans ses leçons de philosophie ce grand guerrier qu'on nomme M. Cousin. Il est vrai que le règne des avocats n'est pas beaucoup plus favorable au développement des qualités supérieures de l'âme que le règne des sergents et des adjudants sous-officiers. Bonjour, mon cher ami. Écrivez-moi un peu par ce grand vent et ces tempêtes politiques. Qui esta Paris ? Qu'est-ce qu'on craint , qu'est-ce qu'on croit, qu'est-ce qu'on médite ? Qui est trisle, qui est résolu, qui est incertain, qui a tort qui a raison, qui parle, qui se tait ?

A MADAME DU PARQUET

Vous êtes bien bonne d'écrire à de pauvres gens qui habitent une petite montagne au-dessus d'une vallée silencieuse de Normandie. Ce n'est pas la mode de Paris de correspondre avec qui n'a pas de nouvelles à nous donner. Il ne serait pas bien intéressant pour le monde de Paris de savoir qu'après une journée un peu chaude, vers le coucher du soleil, les grives causent entre elles d'un arbre à l'autre; que vers sept heures il se répand une teinte d'un rouge vif dans la cime des bois ; que le brouillard se lève comme un voile léger sur la vallée ; que le froid gagne en haut et apporte avec lui une tristesse qui ajoute à toutes les tristesses ; qu'on entend mille bruits assez doux autour de soi de tous ces milliers d'êtres qui s'arrangent pour passer encore une nuit en paix ; qu'après, viennent les chauvessouris qui décrivent de grands cercles autour des acacias devant le château. Pas un mot de

Syrie ou de lord Palmerston parmi toutes ces pauvres bêtes. A peine si les hirondelles, qui volent ce matin au-dessus de la Charentonne, se rappellent- la citadelle de Saint-Jean d'Acre, où peut-être elles avaient leurs nids l'année dernière. Voilà toutes nos nouvelles.

...Vous sentez-vous bien fière d'être l'alliée perfide du pacha d'Egypte! C'est dommage qu'il ne reste pas de livres à la bibliothèque d'Alexandrie, car je demanderais à en être bibliothécaire. — Dans ces crises politiques, n'est-ce pas toujours la première idée qui se présente de se demander s'il y aura une place vacante quelque part? C'est une partie de ce qu'on appelle le goût de la guerre. Dans cette émotion que donnent le bruit des pièces d'artillerie qui passent au galop dans les rues, les drapeaux qui s'agitent comme animés par le souffle d'une pensée, le fantôme de la gloire qu'on voit passer rapidement dans le feu et dans le tumulte de la bataille, il y a cette idée fondamentale : Il y aura bien du monde tué et je serai peut-être officier. J'espère que vous ne me reprocherez plus de mal parler de la nature humaine.

A M. RA.ULIN.

5 août isîo.

Cette lettre vous trouvera certainement au fond de l'eau, je l'espère même, attendu l'excessive chaleur. Ce sont les derniers jours de l'été. Je n'aime pas à voir partir les longs jours. Je suis beaucoup plus maussade dans ce grand entre chien et loup que vous appelez l'hiver. Parlez-moi de laconvention de lord Palmerston. Voilà une surprise, non pas pourtant pour notre ambassadeur au moins qui savait bien qu'il se préparait quelque coup de ce genre ; mais qu'y avait-il à faire? Ce que nous faisons :

De mes quarante dents vois la ligne effroyable.

Nous portons nos dents à cinq cent mille, ce me semble. C'est un joli râtelier. Sachez bien que l'historien de la Révolution et du Consulat est parfaitement ferme et raisonnable dans tout ceci. On convient unanimement que le roi a pris une excellente attitude. On dit que ces

pauvres diables d'ambassadeurs allemands et slaves sont dans leurs tout petits souliers avec lui, et que même ils préfèrent ne pas aller aux Tuileries, de peur qu'il ne les secoue rudement comme il a déjà fait à l'un deux. Ces vieilles races robustes, quiontvubeaucoup d'hommes et beaucoup de choses, ont une énergie très-efficace quand elles s'en mêlent ; nous sommes criquets et nerveux en comparaison. Je tiens que les races d'hommes qui viendront après nous avec cette enveloppe nerveuse, délicate et subtile, ne seront plus bonnes qu'à disserter sur an chimœra bombynans in vacuo. — Je parle déjà comme Nestor. — Ce n'est pourtant pas, mon cher Raulin, que j'aie connu des hommes qui valussent mieux que nous ; sous ce rapport, je ne puis pas parler comme Nestor ; mais vous faites exception.

M. de Broglie a eu du chagrin de ne vous avoir pas vu à Paris. Il vous croyait toujours au pied de la statue de Racine, à la Ferté-Milon. J'aurais voulu savoir encore comment s'écoulaient vos journées dans ce fond de province. Mais je sais sûr que le temps y passait vite pour vous :

Au midi de mes journées Je touchais à leur couchant.

Il y a une petite vie animale assez douce, qu'on peut mener une quinzaine de jours, et puis, quand vient de Paris quelque grand bruit de guerre, on sent redoubler la tranquillité de ces rues de province qui avoisinent les églises par exemple. Dans toute ville de province, il y a une rue des Chanoines. On voit passer un personnage grave qui, de loin, a l'air respectable ; il entre dans une petite maison où tout a l'air du repos ; par-dessus la muraille du jardin, pendent des clématites et s'élèvent des touffes d'acacias et de sorbiers rouges ; des petits rideaux blancs qui s'entrouvrent et qui laissent entrevoir un joli profil ou des cheveux blonds ; de l'herbe dans les rues ; les heures qui sonnent distinctement et mélancoliquement ; tout cela vous fait passer devant les yeux des images d'un repos poétique ; mais je pense bien qu'il n'y faut pas regarder de trop près de peur que cette poésie ne tourne en une prose assez vulgaire, non pas toujours, assurément, mais souvent.

Ces pauvres Syriens mènent probablement une vie plus troublée que celle-là. Si cette nouvelle de la pacification de la Syrie se confirme, c'est pour le coup que, comme dit Louis XIV, lord Palmerston sera enfoncé. Je vous avertis que vous n'aurez guère le

temps d'écrire à d'Haussonville. Il a dû partir de Rome à la fin du mois dernier. Ils s'arrêteront pourtant quelques jours à Gênes. Je ne vous ai jamais assez parlé de Gênes. Vous n'avez nulle idée de ces beaux jardins d'arbres qui sont là, tout en haut, sur la colline et regardent dans un triste repos Gênes, qui descend vers la mer avec ses beaux palais et toutes ses rues encombrées de fleurs, la mer, et au loin la mer encore. De là, ils iront à Turin, mais, sauf les tableaux, il n'y a rien à regarder là quand on revient d'Italie, car, quand on entre par là, un rayon de soleil, une mouche qui passe, quelques dorures dans une église, vous prenez tout cela pour l'Italie. Ce nom d'Italie colore toutes choses. Nous sommes de grands enfants, à commencer par les esprits les plus positifs.

Ce nom de Gênes m'a rappelé les jardins de M. Palavicini, de grands jardins abandonnés sur la hauteur. Il y a là un grand palais désert, et des appartements où la lumière entre à torrents et qui sont d'une impression triste pourtant. On se figure que des gens heureux y seraient très-heureux, mais il n'est pas habité, et cela se conçoit. Les gens heureux ne courent pas les rues, et ne se trouvent pas sous le pas d'un cheval. A propos de cheval, mon chien

va mieux. Pour qui me prenez-vous de lui être moins dévoué parce qu'il a la gale?

A M. D HAUSSONVILLIÎ.

Broglie, 8 août 1840.

Mon cher ami, vous avez trouvé la France chantant l'air guerrier : Partant pour la Syrie. En attendant, Méhémet-Ali ne s'abandonne pas lui-même et il adonné un pied de nez aux quatre puissances qui croyaient le surprendre. La conduite du gouvernement est parfaitement bonne. Il est certain que les journaux français ont le tort d'agacer l'Angleterre au lieu de faire ressortir l'énorme sottise de lord Palmerston ; mais qui peut mettre un frein à la langue des journaux? Nous apprenons aujourd'hui le second acte des folies du successeur d'un héros. Ce successeur d'un héros est un méchant fou. J'espère bien qu'on va le lier et le mettre dans une citadelle. Je ne sais quels sont ces généraux Voisin et Montholon dont on rapporte qu'ils accompagnaient ce maniaque dans son expédition. Il est bien

pressé. J'aurais pensé qu'il aurait pris patience jusqu'à l'arrivée des cendres de son oncle.

A MADAME d'h AUSSONVILLE.

Vous avez la bonté de me dire dans vos dernières lettres que je suis probablement fâché contre vous. Il n'en est assurément rien, mais je vois bien que si je ne suis fâché, je devrais l'être. Je vais faire une petite enquête sur ce sujet et je m'irriterai dans la mesure convenable, s'il y a lieu.

Le silence de la villa Aldobrandini et le chant de ses oiseaux dans ce silence vous manqueront beaucoup dans la rue Saint-Dominique. Les vociférations politiques qu'on nomme la conversation, ne peuvent pas être comparées à l'éternel murmure de vos fontaines qui s'écoulent dans la solitude des jardins de Rome. C'est bien aimable et bien raisonnable à vous d'avoir quitté tout cela. La première fois que je retournerai à Gênes ou à Pise ou à Rome ou à Sorrente, on n'entendra plus parler de moi en France, où, à. la vérité,

on n'en parle guère dès à présent. J'ai dit à M. Raulin votre admiration pour Stratonice; il en a pleuré de joie. — Je lui ai dit votre estime un peu froide pour le Giotto; il a serré les poings et les dents et est demeuré quelque temps dans un sinistre silence. Pour moi, je suis fort de votre avis; mais vous auriez trouvé là-dessus de bien jolies choses dans cette Italie de Quinet que je vous ai laissée et que vous lisez trop peu. Il a quelques emportements d'imagination, mais cela ne l'empêche pas d'avoir un sentiment profond de la partie mystérieuse des arts et de la différence des époques. Il a l'air de déclamer, mais il est très-réellement ému. Il a les défauts de quelques-uns des écrivains les plus distingués de la fin du dix-huitième siècle, Les idées fines sont cachées sous la pompe du langage. C'est comme un voile de pourpre où les broderies les plus délicates seraient aussi en soie pourpre. Il faut regarder de près pour les bien discerner; mais même ce luxe d'imagination tout animée de la confusion des souvenirs de l'histoire, toute triste comme après une longue vie, toute jeunecomme si tout la frappait pour la première fois, cette imagination dans sa bizarrerie a quelque chose d'analogue à lltalie. Comment avez-vous été satisfaits de votre compagnon de voyage

qui devait aller jusqu'en Suisse avec vous? Il m'a plu modérément pour le petit nombre de fois que je l'ai vu. Vous vous êtes donc promenés deux jours durant dans la tristesse de Civita-Vecchia? J'aurais bien voulu passer un peu de temps dans une ville de province d'Italie et voir l'intérieur des familles, et comment les hommes sont réellement modifiés par ce climat et tout ce passé qu'ils ont. Il ne me reste pas dans l'esprit une figure de connaissance vraiment italienne dans toute l'Italie. Pour vous, vous avez vu Civita-Vecchia, commentée et expliquée par un illustre écrivain qui voit tout à travers des paradoxes assez vulgaires. Qu'il y a loin de là à la candeur et à l'enthousiasme spirituel et mélancolique de mon excellent Quinet ! Ne voyezvous pas que c'est Faust, savant, triste, éloquent, comme avant cette mauvaise rencontre qu'il fit de Méphistophélès?

Je remarque que ma lettre n'est pas bien instructive. Je commence à être comme les femmes de chambre de madame de M. C'est toutes vieilles choses que je sais, que je dis.

A MADAME DU PARQUET

Vous ne sauriez me dire trop de mal de Paris. J'y rentre avec une humeur de chien. Pourquoi dit-on une humeur de chien? Les chiens ont beaucoup d'égalité de caractère, sauf Fingal, qui est un mauvais chien. Je n'entends pas grand' choseauxarrangementsdemademoiselleBlanche qui part le 25 pour arriver le 15; elle va donc passer quinze jours à Nevers chez les Visitandines? C'est pure méchanceté de sa part; mais quand on ne se trouve pas bien dans ce monde, je trouve qu'on devient méchant. Je lui pardonne; mais peut-être que malgré elle nous la retrouverons à Paris. Cela dépendra de la tournure que prendra le procès de ce petit aiglon qu'on a pris du côté de Boulogne. N'avez-vous pas un peu de pitié de ce pauvre oiseau élevé sur les hauteurs, qui a les ailes faibles et la vue trouble, et qui a voulu prendre des airs comme il avait vu faire?

Votre dernière lettre m'est arrivée toute mouil-

lée des eaux de Versailles, des grandes eaux de Versailles. J'aime assez ces pompes et ces magnificences, mais tout cela n'est pas encore assez en ruines. Les grands monuments ont besoin d'être ruinés, sans quoi ils sont incomplets ; ils parlent de la grandeur de l'homme sans rien dire de sa fragilité. C'est pour cela que la plus petite maison en débris autour de Pompeï en dit plus que les plus grandes cathédrales les mieux conservées, et puis, pour tout dire, je préfère le plus petit arbre au plus beau temple. Je me plais à voir les ronces, les lierres, les giroflées couvrant les murs qui s'écroulent. J'ai entendu un petit oiseau chanter triomphalement au soleil sur les plus hauts étages du Colisée; j'en ai gardé plus de souvenir que de toutes ces masses de pierres. La nature est encore meilleure enfant que l'homme, bien qu'elle ne vaille pas grand'chose non plus. Vous ne sauriez croire avec quelle peine je vois ce petit bourg voisin de la maison et le bien-être de ses habitants. La grâce naturelle et triste de cette vallée s'efface sous les pieds, sous les grands pieds des filateurs de coton, des fabricants de lacets, etc., etc. Les sentiments que j'entretiens à cet égard ne me feront jamais nommer d'un conseil municipal. Je suis fâché que vous vous soyez eni-

vrée de cette eau de Versailles. Le moindre petit ruisseau qui coule librement sous les arbres, ferait bien mieux mon affaire, et pourtant, je suis bien aise que vous ayez eu un petit moment de plaisir, au moins, — ce que j'en dis, du reste, est pour rire, ou plutôt pour pleurer. Si René est resté insensible, je ne lui en veux pas et je crois que votre explication est bien dans le vrai. Il a été mis une digue aux impressions des enfants, pour que l'équilibre de leur intelligence ne fût pas rompu.

Il est bien vrai que la mort de M. Huyot m'a fait de la peine. J'ai pensé d'abord que ce serait un chagrin pour vous, et puis, rien que d'avoir causé deux fois avec quelqu'un est un petit lien. C'est plus quand on a trouvé de l'esprit, et aussi, cet esprit, on s'imagine toujours que c'est une défense contre la mort et que la mort y regardera à deux fois. Il n'en est rien pourtant à coup sûr. '

Comment se porte le château enchanté défendu par cent grilles et deux chiens féroces? Paule a l'air qu'il faut pour être ainsi détenue dans le milieu des bois. C'est le commencement d'une histoire des Mille et une Nuits. Ces deux dames semblent là sous les verroux d'un magicien. On aurait dit au dix-huitième siècle qu'elles-mêmes

ont l'air de deux enchanteresses, mais nous ne parlons plus de ce ton aujourd'hui. Tout, je veux d ire presque tout le beau monde de Plombières va être rappelé par l'affaire des aigles vivants. Si j'étais Pair et qu'on inventât de me faire revenir d'une vallée des Vosges pour la vallée d'ennuis qu'on nomme Paris, je donnerais ma démission.

A MADAME DU PARQUET

Coppet, 25 septembre 1840.

... Pendant que madame Lafarge s'en ira à la réclusion, nous ne tarderons pas à oublier cette tragédie au milieu des bombes, des boulets, des levées en masses,, des fortifications, des millions de fusils et des centaines de canons qu'on prépare. Je ne crois pas qu'on ait mis plus d'activité aux Cent-Jours à se préparer à l'invasion. Il n'y a là de quoi rire ni pour les étrangers, ni pour les contribuables. Tous ces bruits n'arrivent sûrement pas aux sommets des Alpes, que je vois d'ici les jours où il ne pleut pas. Mais la vérité est que nous avons un netit déluge chronique

depuis environ quinze jours. L'hiver s'établit majestueusement dans la vallée du lac. Il a beaucoup meilleur air que dans cet abominable Paris où il arrive crotté jusqu'à l'échiné, dans un misérable cabriolet de place. Il vient ici avec des éclairs et des tempêtes et il s'assied sur les grands tapis de neige des montagnes. Néanmoins, le froid, la pluie, les cris aigus du vent, les grandes bouffées de feuilles mortes, les eaux qui deviennent toutes noires quand la bise souffle, ne valent pas l'immuable repos et la tranquille lumière qui enveloppent Sorrente. Si j'avais les ailes de l'hirondelle, une des premières choses que j'en ferais serait d'aller voir Sorrente, après avoir pris vos commissions. Je suis bien aise que M. et madame Lebrun se soient trouvés bien ici. On a regretté que leur séjour n'y fût pas plus long, mais le tumulte des ouvriers ne laissait pas beaucoup de tranquillité au directeur de l'Imprimerie royale. Ces pauvres ouvriers ont fait beaucoup de bruit pour rien et ils ont bien fait de finir. Ils demandaient la solution d'un problème aussi peu soluble que celui de la quadrature du cercle. C'est une étrange fantaisie qui prend à tous ces gens-là d'être heureux et à leur aise. Cela ne s'est jamais vu et ne se verra probablement jamais. J'aurais bien voulu entendre ces jours-ci M. Du-

pin (Charles) sur un tel sujet. Bien qu'il soit indulgent, s'il vous souvient de ce qu'il disait récemment, il aura trouvé que c'était beaucoup trop de tuer un sergent de ville, que dis-je? deux sergents de ville !

M. Raulin va bientôt reprendre la route de France. Il retournera à Reims, par Baie, et peutêtre irai-je l'accompagner, pour deux jours, jusqu'à Fribourg et Berne. J'ai déjà vu Fribourg, mais non pas Berne. Je me suis toujours représenté Berne comme un lieu charmant. Ses grandes maisons en forme de chalets, dont on voit des gravures coloriées, me font le même effet que les tentes des patriarches. Il est probable que la vie y est moins grave et moins noble que celle d'Abraham au milieu de ses troupeaux. Les patriarches n'étaient pas moitié si jacobins que les Bernois d'aujourd'hui. Il est probable que j'aurai quelque grand désappointement en entrant dans ces demeures si riantes en apparence ; et puis, les grandes lignes des beaux paysages ne vont pas avec les institutions démocratiques. Tous ces petits hommes qui trottent menu au sein de l'égalité et de la médiocrité, ne sont pas en harmonie avec le dessin du pays. Il faut des grands châteaux ou des grands couvents au pied des grandes montagnes. Encore aimé-je mieux les

grands châteaux. Pour le plaisir des yeux, je voudrais la féodalité aussi sur les bords des fleuves d'Amérique, mais il n'y a pas à y penser. Fribourg est encore, sous ce rapport, en assez bon état. La misère y est grande, avec de belles églises et de beaux couvents.

A M d'haÛSSONYILLE.

Coppet, 28 septembre 1840.

Nous sortons du déluge. Tout l'univers est mouillé. Ce n'est jamais une raison pour retourner à Paris. J'aime mieux la pluie de tout autre lieu que le beau temps à Paris, une fois que je n'y suis plus. Quand j'y suis, la force d'inertie l'emporte. Je suis très-inerte, et je le deviens de jour en jour davantage. Je m'achemine à devenir une assez belle pétrification. Pour M. Raulin, il est vrai qu'il est plus en train que jamais; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, Tanime. Quoique je n'aie pas vu grand'chose dans ma vie, ni pensé à grand'chose, je commence à me convaincre qu'il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil. Quand la lunette est dé-

traquée, on ne voit plus rien à travers. Je tâcherai pourtant, pour le reste de mes jours, de ne pas me ranger dans la classe des ennuyés qui sont tous excessivement ennuyeux. Sans l'éprouver, je tiens qu'il y a toujours de l'intérêt dans la vie,, si petit bruit qu'elle fasse et si terne qu'elle soit. C'est dans ce sens que les proverbes disent : Il y a beaucoup à glaner, même dans le champ du pauvre. S'ennuyer est certainement un péché, beaucoup plus grand que d'ennuyer les autres, attendu que le dernier est involontaire. Irez-vous voir le procès de Louis Bonaparte? J'ai idée qu'il sera ennuyeux, et par sa faute, pour le coup. Racontez-m'en quelque chose. Dites-moi l'air de ce neveu d'Alexandre et l'aspect de la Chambre devant l'héritier d'un héros. Vous racontez merveilleusement bien, et je vous ferai narrateur en chef quand je serai roi dans quelque grande cour, mais ce ne sera pas de longtemps, à moins que dans ce conflit de l'Orient, il n'y ait quelque petit coin vacant où l'on ait besoin d'un homme tranquille, qui aime médiocrement la liberté de la presse. Je suis de votre avis sur nos armements; je les trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes pour faire sauter le monde entier, mais les gens raisonnables, soit dit sans vous

irriter, prétendent que c'est bien fait. Seulement, si nous avons la paix malgré nos préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions ; nous serons dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un soir que le bal de l'Hôtel de Ville avait été renvoyé. Quoique nous ayons ici assez promptement des nouvelles par Lyon, il y a bien des jours qu'il ne nous est venu quelque chose de Mehemet-Ali. A sa place, j'emploierais mes derniers jours à faire un tapage épouvantable dans l'univers créé. J'aurais la fantaisie d'être sultan pour célébrer l'anniversaire de ma quatre-vingtième année ; mais les gens sensés disent que ce ne serait pas raisonnable. Les gens sensés sont insupportables.

Voulez-vous bien dire à Louise que j'ai enfin trouvé un admirateur sincère de mon Edgar? 11 n'aurait tenu qu'à vous que je disse notre Edgar, vous le savez bien. Enfin Raulin est venu qui, le premier dans Coppet, a senti l'élévation et la puissance d'imagination de Quinet, comme je le sens, comme tout esprit bien constitué le doit sentir. Il trouve qu'il a un admirable sentiment des arts; mais vous autres, qui êtes un peu secs, vous trouvez qu'on déclame dès qu'on s'anime. Si vous n'aviez pas une grande habitude

du soleil, vous diriez que les couleurs du prisme sont trop vives et de mauvais goût.

A MADAME d'h AUSSONVILLE.

Coppet, 29 septembre 1840.

Puisque vous êtes à Paris, à la bonne heure, je vous écrirai à Paris, mais une fois qu'on en est sorti, je ne comprends pas qu'on ait la fantaisie d'y retourner... Je suis sûr que vous voudriez bien aller voir par le trou de la serrure juger le prince Louis Bonaparte, mais vous n'en verrez rien, et c'est bien fait. C'est une horreur que cette curiosité. Votre mari a-t-il fait ma commission auprès de vous ? Vous a-t-il redemandé de relire saint Augustin ? Les différences sont trèsgrandes d'une traduction à une autre. Ce passage où il s'entretient avec sa mère à Civita-Vecchia ne m'avait pas frappé auparavant. Il n'a fallu à M. Girardin que quelques tours un peu plus vifs que ceux des anciens traducteurs pour rendre à ce récit toute sa tristesse et toute son éloquence. Il y a beaucoup d'idées nouvelles dans les vieux livres, mais les mots déroutent. C'est un travail

de reconnaître sous un langage vieilli la vivacité des impressions. Si vous leur rendez l'élégance convenue de la langue d'aujourd'hui, elles reprennent leur beauté première. Prenez une pauvre fille de quelque village de Toscane et mettez-lui les cheveux en bandeaux et ces chapeaux que vous faites faire à Paris, et vous reverrez toute la beauté des filles de l'Étrurie. On pourrait essayer d'habiller à la dernière mode des chapitres entiers de saint Augustin. Ce serait des méditations de M. de Lamartine d'un ordre supérieur. On pourrait aussi tenter l'inverse et traduire, dans un idiome humain et naturel, comme celui du dix-huitième siècle, les singularités des Fortoul et des Fouinet. La peau du lion s'en irait probablement.

Voulez-vous me dire si vous vous êtes remise à faire quelque chose ? Vous me pardonnerez ma manie de vous suivre dans vos lectures. Je suis toujours pour les plans sans bornes et les grandes entreprises et les lectures les plus multipliées sur les mêmes sujets. Je tiens toujours qu'il faut savoir s'ennuyer pour finir par s'intéresser. Vous avez là-dessus de moi les morceaux les plus intéressants sur la nécessité de l'ennui. Vous direz que j'ai donc l'air de prêcher pour mon saint, mais il n'importe. L'effort et, finale-

ment, l'intérêt se tiennent, comme le disait Socrate de la douleur et du plaisir quand il se frottait la jambe que ses fers avaient serrée. Si vous prenez un maître d'allemand, lisez avec lui toute une série chronologique d'écrivains allemands. Je voudrais savoir, par exemple, par quelles gradations est venue l'imagination de Goethe en Allemagne et par quelles dégradations elle s'est exaltée et affaiblie jusqu'à la littérature d'aujourd'hui, qu'on dit assez déplorable.

Adieu, madame. Je vous écris en courant, avec un petit accompagnement de fièvre que j'ai prise par la belle pluie dont nous jouissons ; ce n'est pas la peine d'en parler, mais c'est une excuse de l'ennui que je vous cause avec ces quatre sottes petites pages. M. Raulin se prépare au martyre en soutenant ici de temps en temps les institutions catholiques. J'ai fait acheter deux cordes de bois pour l'arrêter s'il va trop loin. Adieu.

A M. D'HAUSSONVILLE

Coppet 1S40.

Cher ami, comme il n'y a pas eu de Chambres

LETTKES. 353

depuis votre départ, il n'y a pas eu non plus de scandales. Les gens instruits disent que, bien que la majorité ait fait la petite bouche sur l'étonnant discours de M. ***, elle est satisfaite au fond de l'âme. Si j'étais majorité, je n'aimerais pas à me sentir de telles joies. M. Villemain est venu ici hier soir. Par un hasard heureux ou par un avertissement secret, l'esprit de l'opposition n'était pas dans le salon, et tout s'est passé en conversations littéraires, sur M. Daunou, sur le discours de M. Mignet, et sur les langues orientales.

Le Siècle prétend qu'on va faire grâce de la prison perpétuelle à Louis Bonaparte, à cause du retour de la grande ombre de son oncle. Je suis parfaitement décidé à ne m'étonner de rien et à tenir tout pour possible. On commence à ne plus parler que des préparatifs pour le 15 décembre. Je m'en rapporte au goût de M. le ministre de l'intérieur pour donner un grand caractère à cette pompe ; aussi, je ne crois pas qu'on veuille habiller un certain nombre d'hommes en soldats de l'Empire. La vue de tous ces uniformes usés par la victoire et que le temps a mis en poussière donnerait à la cérémonie un air trop prononcé de mélodrame. Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une grande impression una-

nime, profonde ; mais, avec l'infinie variété de nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'empereur repris après une bataille à Sainte- Hélène, cela serait grand; mais les statues de l'Éloquence, et de la Justice, et de l'Idéologie, et de la Guerre, et de la Paix, exécutées en plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions tirées des vieux gardemeubles de l'Empire ne pourront pas supporter le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une nation de baladins, et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.

Je n'exagère pas quand je vous dis que je vous suis très-tendrement attaché, mon cher ami.

'a madame du parquet.

Coppet, 11 octobre 1840.

Je dis comme Bonaparte : « Cette vieille Europe m'ennuie. » La voilà qui fait un bruit d'enfer sans qu'on sache pourquoi. Il n'est guère possible de croire au perfectionnement de l'espèce humaine en voyant lord Palmerston, pour une lubie, mitrailler un millier de malheureux qui ne lui ont jamais fait le moindre tort. Bien que cette affaire de Beyrouth soit la conséquence naturelle du traité du 15 juillet, on y a mis une précipitation passablement insolente. Je ne puis pas discerner à travers le bavardage de s journaux ce que fera ou ce que veut faire le gouvernement français. Ce que je vois assez clairement, c'est qu'on assemble les Chambres le 28 octobre. Mon intelligence politique va jusque-là et pas plus loin. Mais je ne suis pas curieux. Je voudrais seulement qu'on pût mettre lord Palmerston au château de Ham avec ce petit nigaud impérial que la Chambre des Pairs vient d'y envoyer. Ce va être un grand agrément pour ce

hiver que le bavardage et les émotions plus ou moins factices de tout le monde sur la paix et la guerre. Est-ce que vous n'abhorrez pas le grand sérieux de tous les esprits légers qui vont déclamer et débiter des sentiments? Mon horreur pour Paris s'accroît de jour en jour, etje voudrais bien ne pas passer la barrière. M. Raulin se promène tranquillement par les villes de la Suisse pendant que l'on s'agite en France. Nous ne l'avons, Albert et moi, accompagné que jusqu'à Vevey. Je serais allé jusqu'à Fribourg et à Berne si nous n'avions pas compté sur le retour très-prochain de M. de Broglie. Visiblement, nous comptions sans notre hôte. Enfin, nous avons vu Vevey et ses environs, le château de Chillon et l'église de Montreux, tout le théâtre de la Nouvelle Héloïse. Je dois cette justice à mes compagnons de voyage qu'ils se souciaient très-peu de l'ombre de Julie qu'on entrevoit, de l'autre côté du lac. dans les rochers de Meillerie. Albert n'a pas encore lu Y Héloïse et M. Raulin est plein de préjugés contre Rousseau. Du reste, ce pauvre Rousseau n'est pas très-honoré à Vevey, malgré l'illustration qu'il a donnée à tous les noms de ce pays. Comme je voulais obliger M. Raulin à relire les descriptions du lac et tous les accidents du roman qui se rattachent à quelque localité, nous sommes

entrés chez un libraire. — Mademoiselle, avezvous un exemplaire de la Nouvelle Héloïse? Elle a cherché parmi la Cuisinière bourgeoise et les livres de civilité et nous a dit : Oui, monsieur. C'est-à-dire non, nous n'en avons que deux volumes dépareillés, mais tout neufs. Il faut que les deux autres aient été vendus pour autre chose. — Il paraît qu'on n'y regarde pas de si près à Vevey et j'ai peur que ces deux funestes volumes n'aient été achetés pour un livre de civilité, ce qui serait d'un très-grand inconvénient, je l'avoue. Tant bien que mal nous avons pourtant assorti tous les tomes de l'ouvrage et M. Raulin a disparu à nos yeux s'enfonçant dans les montagnes qui vont vers Fribourg tout en lisant les aventures de Saint-Preux. De loin, vous auriez dit un sage rêvant sur un livre de philosophie religieuse.

Le château de Chillon est encore bien triste et bien sauvage, quoiqu'on lise sur les colonnes de la prison les noms les plus ennuyeux de Paris. J'en excepte assurément celui de M. Jouffroy très-bien gravé d'une belle écriture. Voici déjà que le souvenir de Byron a effacé celui de Rousseau. Les rêves de l'imagination ne durent pas beaucoup plus longtemps que les vivants. Une génération chasse l'autre. L'église de Montreux est toujours charmante. Les murs sont à présent

tout enveloppés des branches d'une grande vignevierge qui de loin, par ce temps d'automne, forment comme un grand manteau de pourpre.

Nous sommes revenus ici, malgré toutes les beautés du paysage, un jour plus tôt que nous n'étions attendus, et nous avons trouvé la maison déserte, madame de Staël et Paul étant à Carra. Nous méditons à présent sur notre retour. J'aime assez ce chemin de fer entre Étioles et Paris qui abrégera les distances. Il vaut mieux que cet affreux bateau qui se traîne dans cette vase qu'on nomme un fleuve. Tout le monde de Genève est dans une grande anxiété et dans une grande attente de ce que la France va décider. On ne me paraît pas souhaiter le moins du monde que la paix de l'Europe soit troublée. J'ai quelqu'idée que les Chambres ne seront pas non plus très-guerrières. Il est assez agréable de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie en pensant à ce que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel, c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu qui bout doucement ne soit renversé, qu'il ne faille

se désheurer. Quand on a ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas en même temps la fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.

Oserais-je vous demander où en sont vos travaux sur Bacon, puisque vous avez recommencé à travailler? Je remarquerai seulement qu'après avoir eu la fièvre scarlatine, il n'est pas très-correct de travailler par un temps d'automne entre un feu allumé dans la cheminée et une fenêtre ouverte qui envoie des masses d'air froid, mêlé sans doute à la senteur du buis et du réséda, ce qui n'empêche pas l'air froid d'être froid. Pour moi, j'ai renoncé à parler de ce que je fais, ou plutôt de ce que je ne fais pas. Je commence à ne plus pouvoir lire sans avoir assez mal aux yeux. Je compte perdre la vue dans un an ou deux, si Dieu me prête vie. On ne peut pas appeler cela une perspective. J'ai pourtant lu quelques volumes de la correspondance de madame de Maintenon et la vie de cette excellente dame par la Beaumelle, et j'aime assez cette nature arrangée, compassée, comptant tous ses pas et gardant toutefois un certain laisser-aller gracieux dans le langage et dans les manières. Elle avait trouvé si peu d'aide et de bienveillance

dans les autres à son entrée dans la vie, qu'elle s'est promis de s'occuper uniquement et le plus honnêtement possible de madame de Maintenon. Elle a fait son chemin doucement, sans bruit, avec une infatigable douceur et une invincible persévérance. Elle a feint d'abord toutes sortes de bons sentiments qu'elle a fini par éprouver. A l'envers de ce qu'on croit d'elle communément, je suis sûr qu'elle valait mieux à soixante ans qu'à trente. Le monde, en ne voulant pas prendre intérêt à elle, l'avait forcée à se prendre exclusivement sous sa protection. Dès qu'elle a eu fait sa petite fortune royale, elle a vu que cela même n'en valait pas la peine et elle est entrée fort sincèrement dans la voie du détachement. Pour se détacher, il est nécessaire d'avoir eu sa part dans ce monde. Elle a commencé par se la faire à elle seule puisqu'on ne l'y aidait pas, et puis elle a vu qu' elle avait fait une œuvre qui trompe et, comme un bon esprit qu'elle était, elle a cherché sa part ailleurs, d'un air un peu triste et sombre comme une personne fatiguée, qui a beaucoup et inutilement travaillé.

Voilà une justification perverse de madame de Maintenon. Je vous prie très-instamment de ne me pas dénoncer à mademoiselle Blanche qui n'est pas du caractère de madame de Maintenon et

qui n'a pas non plus sa douceur. Pourquoi est-elle donc si féroce à l'occasion du procès de madame Lafarge? Je lui ai toujours vu prendre le parti de la férocité dans toutes les choses où elle ne pouvait rien. C'est théoriquement un tigre de justice. Vous pouvez bien le lui dire. Elle s'en fait une gloire. Elle se venge abstraitement de ce qu'elle ne pourrait pas faire du mal à un poulet réel.

Est-ce que la France sera comme mademoiselle Blanche? Est-ce qu'elle ne voudra pas, après tant de bruit, faire le moindre mal à un poulet, quand ce poulet a bombardé des villes dont elle est un peu la protectrice? Du reste, ne prenez pas cela pour un chant de guerre. Vous n'avez pas idée à quel point on ignore de quoi il s'agit quand on en est à cent vingt lieues. Vous me promettez donc le troisième volume de M. Jouffroy pour la semaine prochaine. Ce sera bien à lui de ne pas abandonner la métaphysique au milieu de tout ce fracas politique. Aussi bien la pauvre fille est bien délaissée. Je suis porté à croire que M. Cousin n'y pense plus. Peut-être que M. Damiron la traite mieux, mais ce sont des relations un peu froides. Adieu. Quoique je n'aie pas grand'peur des chemins de fer, il me paraît que vous devriez en laisser un peu faire l'épreuve

pendant quelque temps; laisser les étrangers aplanir la route et ne commencer à voyager par cette voie qu'après qu'il sera arrivé un accident. C'est une théorie que j 'ai inventée à moi tout seul, une théorie qui ne peut sortir que des profondeurs de l'égoïsme le plus forcené, mais, vous voyez, j'en fais part à autrui, puisque vous adoptez ce joli mot.

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