LXXXVIII
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 2 janvier 1841.
Toujours est-il que je vous supplie très-instamment de ne pas me prendre en déplaisance pour toutes les sottises découragées que je suis capable de dire. Je tâcherai d'en dire moins à l'avenir. Les idées déraisonnables finissent par fatiguer les esprits les plus élevés et les plus indulgents, bien que ce soient ceux-là qui par bonté et par étendue s'en fatiguent les derniers...
Il faut vivre continuellement dans ce vilain monde, sous peine de n'y rien comprendre, ce qui n'est pas une grande peine. Nous venons de
passer la semaine dernière dans une grande dissipation de dîners en ville — chez madame de Boigne, chez M. Guizot, que sais-je encore? Mais nous rentrons exactement à neuf heures pour ne pas décourager le petit nombre de ceux qui viennent le soir, c'est-à-dire M. Duvergier, M. Piscatory, M. de Rémusat, M. Rossi, M. de Lascours, M, de Vandœuvre, M. de Canouville. J'ai presque tout dit. C'est jeudi que nous avons dîné chez M. Guizot. Il n'y avait que la famille, sauf un membre du Parlement d'Angleterre, M. Milnes, du parti conservateur... Il y avait bien longtemps que je n'avais revu la salle à manger et le salon de la rue des Capucines. Rien n'y est changé, bien que six années se soient écoulées par toutes ces chambres. Nous avons eu l'autre jour, chez madame de Boigne, de petites discussions théologiques, M. Piscatory et moi. Comme deux mauvais sujets que nous ne sommes pas, nous disions, avec douceur, que l'homme n'était peut-être pas mauvais au fond. M. de Lascours semblait avoir quelqu'idée de nous faire un mauvais parti pour prouver le contraire ; madame de Boigne et madame de Chastenay disaient dans un esprit chrétien, qu'après tout, il y avait beaucoup de bon dans la nature humaine. Quelqu'un les fit souvenir du péché originel qui leur
revint en mémoire, mais qu'elles avaient oublié. N'en concluez rien contre leur orthodoxie, mais ce fait leur avait momentanément échappé, et, d'ailleurs, elles avaient étourdiment pensé que le baptême en finissait avec le péché originel. M. Sainte-Beuve écoutait dans un sentiment de conciliation. Du reste, il a conservé, je crois, beaucoup d'impression de son séjour dans le canton de Vaud. Il a causé sérieusement et trèsspirituellement sur le christianisme avec M. de Broglie et vous auriez été de l'avis de tous les deux.
Si je ris, ce n'est assurément pas par excès de gaieté. Je suis habituellement |rès en colère ou très-découragé. Ce sont deux états peu aimables. Voilà les jours qui croissent et l'été qui vient au petit pas, mais il viendra probablement, et avec lui Coppet.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 23 janvier 1841. Samedi.
Cet hiver de Genève est d'une inexprimable tristesse. Vous êtes tout environnée de malades.
Vous n'avez pas un moment de tranquillité ni de repos. Genève doit vous être aussi lamentable que la città dolente.
Il m'a fallu m'exécuter, hier vendredi, et aller à ce grand raout de madame d'Haussonville. J'en suis sorti avec un mouvement de joie extrême, m'en sentant quitte au moins pour quinze jours. Ce n'est pas que rien y soit plus ennuyeux que le monde lui-même, mais je n'ai jamais pu me faire aux inconnus, si souvent que je les voie.
... Je ne discute plus guère, tout le monde étant devenu orateur. Il y a autour de moi une fièvre de conférences où l'on s'exerce à l'art de la parole. Albert est d'une conférence, Othenin d'une conférence, Raulin d'une conférence. On joue, dans ces conférences, à la Chambre des députés. On discute sur les fortifications, sur les enfants des manufactures. On frotte l'ombre d'un carrosse avec l'ombre d'une brosse. Ces messieurs rentrent chez eux soucieux ou rayonnants, selon qu'il leur semble qu'ils ont eu un succès ou un échec. Non-seulement Othenin est d'une conférence, mais il est d'une sous-conférence où l'on se prépare à bien parler à la conférence, pour, de là, bien parler à la Chambre des députés. Il faut que tout le monde s'amuse.
Qu'ai-je vu hier au grand cercle de madame d'Haussonville la mère? D'abord M. et madame Eynard et M. Ch. Eynard. — Madame Eynard en robe de velours rouge, très-jolie pour tout vous dire. Madame Anisson, madame de Lascours, madame de Langsdorff. — Madame de Sainte-Aulaire était retenue chez elle par la migraine; Mademoiselle Paule ; M. de Vandœuvre, M. Rossi ; mais, tout autour, la rivière charriait les glaçons du faubourg Saint-Germain, que le soleil des révolutions n'a encore qu'à demi fondus. On parlait de quoi? Du bal de l'Hôtel de Ville, qui avait été bien brillant, et du bal du soir même à l'ambassade d'Angleterre; du discours du maréchal Soult et des éternelles fortifications de Paris : « Engloutir un milliard sous des fossés ! mais c'est absurde ! Une ville comme Paris livrée aux horreurs d'un siège ! — Fi donc! — Mais vraiment, c'est très-dangereux. — On peut avoir l'idée de se défendre quand on est fortifié. — De mauvaises têtes pourraient avoir la pensée de refuser la porte à l'ennemi, et alors les bombes, les boulets rouges, les fusées à la congrève qui tomberaient sur tous ces petits Dunkerques qui sont dans ma jolie maison ! Le maréchal Soult, qui s'y connaît, vous le dira, etc., etc. — Allons prendre une glace. »
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 30 janvier 1841. Samedi.
Nous devons bien vous ennuyer avec nos fortifications. Nous ne sommes pas encore sur le point d'en finir. Il vous aura bien fallu vous faire une opinion là-dessus, malgré tous les termes de balistique qui s'y mêlent. Si vous avez une opinion, vous êtes assurément plus avancée que le ministère, lequel étonne beaucoup de monde par la modestie de ses incertitudes. Le maréchal Soult a un avis qui est contre le projet de loi qu'il a présenté, mais il déclare en même temps que le projet lui paraît fort bon et développe alternativement ses deux idées. M. le duc d'Orléans est des plus vifs pour l'adoption du projet tel qu'il est sorti de la commission. Le roi aussi. Les aides de camp de la maison royale sont également pleins d'ardeur. L'honorable bourgeoisie de Paris pense tout autrement.
Je ne suis guère du monde, car je ne compte pas pour la vie du monde un jour comme dimanche où, chez M. de Sacy, j'ai dîné avec deux
abbés et un jeune jésuite fort doux et fort éclairé et fort fanatique en même temps; mais, de ces deux abbés, l'un est M. de Feletz, de l'Académie française, un ancien rédacteur du Journal des Débats, qui se ferait scrupule de brûler le moindre philosophe de peur de se roussir un peu luimôme. Je vis au sein du catholicisme, comme vous voyez. Par compensation, j'ai lu toute la semaine ces Mémoires de philosophie que M. de *** a l'envie de publier prochainement; ceux-là n'ont rien d'ecclésiastique. Vous liriez ces deux volumes, si jamais il se résout à en faire deux volumes, avec grand plaisir. C'est Descartes et Kant mis à la portée des plus faibles intelligences ; il suffit, pour comprendre, d'avoir beaucoup d'esprit et pas du tout de science. Vous avez certainement une de ces deux qualités. Bien que ces Mémoires soient intéressants et instructifs, ils me semblent déjà passés de mode, et pourtant il y a dix ans à peine qu'ils ont été écrits et sur des sujets immuables de leur nature. Ditesmoi pourquoi il y a une mode même en philosophie? Il y en a bien une en musique. La mode dans les sensations les plus confuses et dans les idées les plus profondes, cela est singulier, mais, après tout, cela s'explique. La musique provoque des pensées embrouillées qu'on se fatigue enfin
de ne pouvoir démêler et on demande un autre air. La philosophie résout des doutes qui sortent du grand océan que nous regardons sans cesse, mais l'un, de ces doutes n'a pas plutôt disparu sous le joug de la réflexion qu'il en sort un autre, et ainsi de suite à l'infini. C'est ce passage d'une inquiétude à une autre qui fait aussi la mode en métaphysique. Je vous avertis que je sais aussi pourquoi les femmes changent la mode de leurs bonnets et la coupe de leurs robes ; mais ceci est une autre paire de manches et j'y reviendrai une autre fois. Voyez-vous que les jours allongent? Êtes- vous sensible à ce plaisir de vous sentir portée vers l'été? C'est un des plaisirs les plus vifs que j'aie à présent, ce qui ne suppose pas une existence bien animée. La vie est un peu décolorée quand un de ses plus grands événements est la place qu'on occupe dans le zodiaque. Tout s'éteint successivement au dedans de soi; aujourd'hui une lumière, demain une autre, jusqu'à ce que la nuit arrive à sa perfection. Il n'y a plus que la lumière qui ranime un peu. Quand la fille du roi est jeune, sa joie comme sa beauté vient du dedans; quand la pauvre fille vieillit, le peu de joie qui lui reste vient du dehors.
Je n'entends parler ici d'aucun livre qui mé-
rite de vous être envoyé. Il ne paraît que des plans de Paris fortifié. Àvez-vous lu les lettres faussement attribuées au roi? Je parle de celles qui datent de sa royauté. Cela s'est, dit-on, fabriqué en Angleterre par une madame Ida Saint-Elme, auteur des Mémoires d'une contemporaine, qu'assurément vous n'avez jamais ouverts. Cette estimable personne a été, soit simultanément, soit successivement, attachée au général Moreau, à M. de Talleyrand, etc., etc. Elle imite les écritures des grands personnages avec une certaine industrie. On assure que le dernier chef-d'œuvre lui a été acheté 50,000 fr. par MM. '**. Si, par suite du procès, ils sont condamnés à 50,000 fr. d'amende, ce sera 100,000 fr. bien employés, j'espère.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 6 février 1841. Samedi.
J'ai éprouvé un grand plaisir aussi à savoir que Votre portefeuille était retrouvé. Il doit être salutaire de revenir sur tous les mauvais soupçons qu'excitait la disparition de ce portefeuille.
Je pourrais faire sur l'art de soupçonner son prochain un très-joli discours, étant un des êtres vivants les plus soupçonneux ; aussi, toutes les fois que je lis cette vérité qui se trouve un peu partout : Les grandes âmes sont inaccessibles au soupçon, je rougis de honte, et je pense que j'ai une toute petite âme.
Cette petite âme a été très-sensible au grand succès de la loi sur les fortifications. M. de Broglie parlera, j'espère, à la Chambre des pairs. Il le doit à ses amis, comme à ses adversaires politiques, mais il entre depuis deux jours dans les voies du découragement, disant que tous les arguments sont usés, qu'il n'y a plus rien à dire, pas d'objections à réfuter ; j'espère que c'est une impression passagère qu'il a là. Ce serait donner sa démission de tout si, dans sa situation et avec l'attitude qu'il a prise dans les conversations sur ce sujet, il laissait passer la question devant lui sans rien dire. Je le trouve plus triste que de coutume encore ces jours-ci. Vous n'avez pas idée des efforts qu'il a faits tout cet hiver pour rendre la vie aussi douce que possible autour de lui. C'est la sagesse et la bonté appliquées à bien faire autour de soi avec une admirable persévérance. Cela est très-beau et très-triste, dans un si grand isolement.
Je me figure que M. de Broglie vous parle de la politique du pays, ce qui fait que je vous tiens extrêmement peu au courant là-dessus. Pour le moment, le vent ne souffle pas; on n'a sur le bâtiment que ce petit mouvement qu'il fait sur lui-même quand il s'arrête. L'Orient se rendort.
xcn.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 13 février 1841. Samedi.
Je voudrais vous aller voir dans votre petit salon bleu. Paul vous tire, j'espère, quelquefois, de vos tristes pensées. Le pauvre petit est l'avenir en personne. Je serais volontiers de votre sentiment et de l'avis de M. Hockdorfer sur les exercices de la mémoire. Je les tiens pour très-fatigants quand ils sont sérieux et pour très-délayants quand ils sont faits négligemment. L'enfant barbotte quelques mots, regarde en l'air, rêve à mille fantaisies, se répète encore quelques mots; il finit par ne rien savoir, ou bien il s'enfle outre mesure les artères de son misérable petit cerveau sans grand profit pour l'ensemble de l'intelligence et
au détriment probable de sa santé. En tout cas, il y a une méthode d'apprendre par cœur, et il faut renseigner aux enfants quand on veut à toute force qu'ils apprennent par cœur. Il faut que ce soit à très-petites doses, phrase par phrase, et en désignant à leur attention soit le tour particulier de la phrase, soit un mot singulier, enfin quelque chose qui les frappe assez pour que, le livre fermé, il y ait un petit clou dans leur tête où soit accroché le passage à retenir, mais cela est toujours fatigant pour eux. Je crois qu'il ne faut pas se laisser tromper sur la durée du travail et la longueur des leçons dans les collèges. L'enfant échappe par l'inattention complète à ce fardeau. Il répète mécaniquement sans penser. A la longue, il reste quelque chose, mais on n'exige heureusement pas d'eux l'énergie de l'attention... Les enfants débutent en tout par les questions auxquelles il n'y a pas de réponse ; jusqu'à ce qu'ils se soient accoutumés au joug des traditions en tout genre, ils sont aussi curieux et aussi impertinents que les plus hardis métaphysiciens.
Je ne sais d'où vous vient votre impression sur le style de M*'*. Ce que j'ai entendu de lui ne m'avait pas frappé ainsi. En admettant votre façon de le juger, elle se peut très-bien expliquer
par le milieu littéraire dans lequel il vit. Pour chaque pays, il y a une foule de locutions, de formes de pensées, d'habitudes d'images qui vous prennent dès la première enfance et qui ont leur origine dans tout le passé de ce pays. Il est certain que la théologie, par exemple, a, en Suisse, un peu de jargon particulier, quelque chose de raide et de sentimental tout ensemble qui blesse l'oreille, on ne sait pourquoi, mais qui provient sans doute d'un état d'émotion et de lutte où la société religieuse a été tenue longtemps par la guerre et la persécution. Quand le principe de ces formes de langage a disparu, l'habitude persiste et tout cela a juste la bonne grâce d'un tic nerveux après une grande secousse. Je crois que l'on trouverait à expliquer par là beaucoup des disgrâces du style là où l'air ne s'est pas souvent renouvelé depuis les grands combats de la Réforme. Pour échapper à cela, il faut se désorienter, vivre jusqu'à l'habitude dans les grandes littératures nées sous une autre étoile, vivre avec Bossuet, avec Massillon, avec Pascal, non pas pour savoir leurs pensées, mais pour parler involontairement ce langage plus simple. Je ferais plus, si j'étais prédicateur, ce qu à Dieu ne plaise et ce qui ne plairait pas à Dieu, j'étudierais le style des plus grands adversaires du
christianisme pour prendre un peu de cet esprit nouveau qui doit animer les vieux enseignements, non pas que je voulusse prendre, comme l'a fait M. de Maistre et son école, l'insolence, l'orgueil, la violence et l'arrogance logique de mes ennemis, de manière à défendre l'humilité chrétienne avec le dédain superbe de l'esprit philosophique, je parle de quelque chose de plus profond, caché dans ces écrivains que le docteur Chalmers appelle les infidèles ; le sang jeune et actif, qui répand la vie dans tout ; la sobriété et la force, et l'émotion contenue de la profession de foi du vicaire savoyard. Le christianisme peut parler ce langage et l'accommoder à ses pensées. D'ordinaire, les discours de la chaire, quand ils n'ont pas, comme ici, l'air à la dernière mode, qui est choquant, ont je ne sais quoi de caduc dans l'expression qui rappelle l'air d'une chambre dont les fenêtres n'ont pas été ouvertes depuis des années. Conseillez à M*** de vivre dans l'intimité de Bossuet et de J.-J. Rousseau. S'ils se battent devant lui, qu'il les laisse faire; tous les coups sont bons pour lui qui est calviniste, mais la jeunesse de ces grands esprits éveille des idées nouvelles et on peut détourner ces belles eaux sur de meilleures terres.
Tout va comme de coutume ici. Je vois que je
ne vous donne aucune nouvelle. Aussi bien n'y
en a-t-il pas.
A MADAME DU PARQUET
Paris, 18 mars 1S41.
Je voudrais, pour mon compte, avoir simplement le chagrin d'être ruiné. 11 me semble que je serais excessivement gai. Pour le moment, je suis hanté par mes fantômes. J'en ai toujours une demi-douzaine au fond de mon imagination, mais, comme sur un vaisseau bien ordonné, il n'y en a guère qu'un des principaux à la fois qui est sur le pont comme pour faire son quart. Dès que celui-là part, un autre sort de l'entre-pont et vient se mettre au pied du grandmât. J'ai passé d'ailleurs ma vie ainsi, et je crois bien, qu'à tout prendre, je suis une des plus misérables créatures du monde, sans qu'il y paraisse beaucoup, et malgré une sorte d'égalité d'humeur assez agréable au-dehors, à ce qu'on dit. Si je faisais le compte de mes jours et de mes heures un peu exactement, le dénombrement des moments agréables ne me donnerait aucune en-
vie de rire. Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela, car ce ne vous est pas un grand agrément de me savoir cet insupportable malaise. Mais on a des amis pour leur faire de la peine, n'est-il pas vrai? Il y a pourtant une mesure, et je finis. Je ne sais rien de l'article de M. Sainte- Beuve que ce que vous voulez bien m'en dire, et votre ingratitude est très-grande de n'avoir pas vu que je n'avais pas même coupé les feuillets pour vous envoyer plus tôt le livre. C'est peutêtre un défaut que vous ne vous connaissiez pas. C'est la compensation des défauts dont vous vous accusez sans les avoir. J'ai déjà remarqué que vous vous jugiez très-mal, et les autres aussi. Seulement, la bonne part est pour les autres dans vos jugements. Cela s'appelle avoir beaucoup de quant aux autres, si je ne me trompe. N'en sommes-nous pas déjà tombés d'accord ? J'ai vu jeudi au soir les petites Sainte-Aulaire. Étioles sera ménagé, s'il y a jamais un déluge, car il serait possible d'y trouver une demi-douzaine de personnes en qui il n'y a guère que du bien et pas un mauvais instinct. Cela est extrêmement rare partout ailleurs que dans la vallée d'Étiolés. Je voudrais savoir alors pourquoi la fièvre court là comme ailleurs. (Prenez garde à l'air du soir !)
Savez-vous que je ne reçois plus du tout de nouvelles de Suisse ? Je crois que je vais déclarer la guerre à ce pays. J'ai quelque idée que tous mes amis finiront par me prendre successivement en guignon, pour une raison, pour une autre, ou sans raison. C'est le déclin assez naturel de la vie. Une lumière s'éteint, puis une seconde, puis viennent les grandes ombres, et puis l'obscurité totale. Je vois poindre cette obscurité qui me menace aussi du côté de *'*, et je n'en puis rien dire, sinon que c'est très-triste. J'espère que tout ce petit bavardage mélancolique ne vous arrivera qu'à Paris.
A MADAME DU PARQUET
Paris, mardi 16 avril 1841.
Qu'ai-je fait depuis mardi ? Mais, pas grand'chose. Je suis resté d'abord jusqu'àsixheureschez mademoiselle Blanche, et je ne me souviens plus d'un mot de ce que nous avons pu dire. Probablement un peu de métaphysique autour du prochain, mais je n'en sais plus rien. Nous n'avons dit ni bien ni mal d'aucun de nos amis, cela est
certain. Mademoiselle Blanche n'en dit jamais de mal et moi jamais de bien. Je suis rentré dans ma tanière vers six heures et j'ai lu. Quoi? Je ne sais plus, non plus. Vous savez que je lis un peu comme les autres se chauffent ou se promènent, sans y penser. Puis est venue la soirée, qui ressemble à toutes les soirées, qui passe lentement et qui est vite oubliée. Pour dimanche, j'ai eu, vers deux heures, une petite visite de Louise, que j'ai obligée à entendre les plus belles pages du voyage de notre Edgar en Grèce. Elle a montré plus de goût que bien d'autres, et a trouvé charmante la description de la demeure d'une famille grecque se composant d'un homme, d'une femme, de deux gros lévriers et d'un enfant.
(Ici, je suis interrompu dans ma lettre par un excellent homme qui tient beaucoup plus à ce que son neveu soit recommandé à M. Guizotqu'à me laisser continuer de vous écrire. Il reste chez moi deux heures entières à me dire qu'il abuse de ma patience.)
Donc, Louise a trouvé charmante cette maison perdue dans des bois d'oliviers, non loin des ruines de Sparte. Puis elle a quitté M. Qninetpour aller entendre un sermon de M. de Bonnechose, lequel, dit-on, ne valait pas grand'chose. Le soir, M. Raulin et Mlle Blanche sont venus dîner, et
aussiLouise.Ons'estmoquéd'un grand rapportde M. de Lamartine sur la propriété littéraire. Vous êtes priée de le trouver mauvais. Tout l'esprit du monde n'empêche pas qu'on fasse les erreurs les plus énormes en fait de jugement, quand on est à la campagne, et à propos d'esprit et d'imagination, vous devriez écrire quelque chose, mais sans vous fatiguer. Pourquoi n'essayeriez-vous pas, après avoir lu quoi que ce soit, de le critiquer d'après vos propres impressions? Vous me montreriez ce petit travail, et je vous ferais une critique sur votre critique. J'attacherais un peu de plomb à cette gaze. Vous ne savez pas tout ce qu'il y a d'imagination élégante et inconnue de vous dans ce que vous écrivez.
Me voici à lundi. J'étais allé, j'oublie de le dire, dimanche vers cinq heures, à votre porte, demander si mademoiselle Blanche Pomaret était chez elle, mais il me fut répondu qu'elle était au sermon. Hier lundi, écrit à madame de Staël, et à Naples, à M. de Lutteroth,puis allé au fond de la rue de Clichy , chez M. Grandpierre, pourlui parler des femmes Bachuanas, qui habitent au nord de laCafrerie, et dont il s'agit de faire imprimer les poésies à l'Imprimerie royale. Puis, rentré chez moi, outré de fatigue et d'une humeur de chien. Heureusement je n'ai rencontré personne sur qui
faire tomber cette humeur. Je me suis donc stupidement couché et endormi, quand on est venu m'annoncer mademoiselle Blanche qui venait me charger d'une affaire étrangère. Puis, rentré dans mon sommeil, dans un coin du salon. Réveillé de nouveau par une visite de M. Léon de Laborde. Dîné chez madame de Sainte-Aulaire, avec Louise et Albert. Le tout sur un grand fonds de fatigue et un petit mal de tête.
Voilà le très-fidèle journal de ma vieextérieure. Au dedans, je pense très-peu et je vis dans un grand découragement et une très-raisonnable dose de tristesse.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, samedi 22 mai 1841.
Vous n'avez pas dit si vous aviez reçu les volumes du Dictionnaire d'histoire naturelle , ni s'ils vous convenaient. C'est, je crois, très-exactement ce que vous désiriez, et Paul y trouvera bien des singes, et des ours et des serpents ; j'entends dire qu'il tient de ces trois sortes d'ani-
maux et qu'il a de commun avec eux tous de ne pas écrire lisiblement.
Tout le monde déserte Paris. M. Raulin voudrait bien vous écrire, mais il prétend qu'il craint de vous ennuyer ; je l'ai rassuré de mon mieux. C'est une affection très-précieuse que celle de M. Raulin; elle n'est pas susceptible de variation ; il plongera sur-le-champ pour aller chercher une épingle, si l'on tient le moins du monde à cette épingle, et il ne demande pas qu'on lui en sache gré. Il n'est point soupçonneux ; s'il lui arrivait de blâmer durement ses amis, ce serait après y avoir regardé longtemps, et point par distraction ni par un mélange d'emportement fantasque et de négligence à y regarder de près... A le voir si bienveillant et si occupé des autres, je suis plus convaincu que jamais qu'un peu de vivacité morale guérit toutes ces agitations maladives qui attaquent les esprits. Il n'est ni orgueilleux, ni amateur de lui-même ; il aime la vérité, qu'il la trouve ou qu'on la lui offre ; il cherche le Beau et le Bien. Je crois bien pourtant que les figures élégantes de Raphaël lui paraissent plus conformes à la volonté de Dieu que celles qu'il pourrait à présent rencontrer à la Chapelle ou à Saint-Thomas d'Aquin. Il aime autant le Beau que le Juste, ou à peu près, et
s'il devait voyager avec le Beau en l'absence du Juste, je crois bien qu'il faudrait mettre un ange sur le siège de la voiture pour avertir à chaque relais le pauvre Raulin de ne se pas laisser aller à un seul principe.
M. Piscatory a écrit de Toulon à M. de Broglie. Il est à présent à Athènes très-probablement. Il y a quinze ans qu'il parcourait ce pays le fusil sur l'épaule, conduisant des recrues de la Morée aux chefs de l'insurrection. Il a vieilli depuis. La lumière et les montagnes vont lui rappeler tristement sa jeunesse écoulée. Il faut bien que la vie ne vaille pas grand argent puisque le temps où on espérait quelque chose est si triste pour tous sans exception : triste pour ceux qui sont seuls, triste pour ceux qui restent seuls, triste pour ceux à qui demeurent encore tous les biens de la vie. Il a laissé en France une jeune femme bien aimable et deux enfants ; il est très-honoré dans son pays ; il sera probablement un jour quelque chose comme ministre ; il n'a rien à souhaiter, et pourtant il doit y avoir bien loin de cette vie facile et heureuse à tout ce qui lui passait par la tête à vingt ans, quand il allait rêvant à l'avenir, de Napoli à Argos, entre la mer et les montagnes. Je remarque que je ne parle jamais que du passé, et cela s'appelle radoter.
A MADAME DU PARQUET
Paris, 25 mai 1841.
Je voudrais bien vous trouver un peu en train du travail sur Chalmers. Ce serait une belle et bonne action que de le bien traduire. Je suis tout prêt à y mettre une préface extrêmement spirituelle; je dis spirituelle dans le sens spirituel, afin de ne pas confondre. Si votre traduction avait le degré de clarté de mon langage, ce serait un beau chef-d'œuvre, n'est-il pas vrai?
Pour vous rendre compte de notre temps à Paris, je vous avouerai que je suis allé au Salon samedi, et puis encore hier samedi, avec M. Raulin et M. Rossi ; lundi, avec M. de Langsdorff. Le lundi est un des jours les plus privilégiés de la semaine, et il fallait voir avec quel juste sentiment d'orgueil on se promène dans ces vastes salles, qui pouvaient d'un moment à l'autre être visitées par des princes et des princesses. A propos de princesses, j'ai eu l'autre jour occasion d'entendre le récit de l'arrivée, au
ministère de l'intérieur, de l'infortunée dona Isabelle de Bourbon. Je ne sais s'il faut l'attribuer à l'illusion que produit l'éclat des couronnes, mais elle a paru très-aimable et assez jolie à ceux qui l'ont vue ce jour-là. Elle a toute la décision d'un petit page. Elle raconte en riant qu'elle a fait une grande peur au bourgmestre de Namur en lui présentant le canon d'un pistolet qui était sur la table de M. G. Elle comptait malicieusement sur ses doigts tous les désagréments arrivés à son excellente mère depuis une quinzaine de jours, l'évasion de sa fille, l'arrivée de la reine Christine à Paris et la régence d'Espartero à Madrid. Elle disait, d'un air consterné et moqueur : « Figurez-vous que ma mère voulait faire un régent de mon pauvre père! » Enfin on l'a trouvée fort gentille. Malheureusement il y a tout à parier qu'elle sera fort malheureuse de son mariage. On Fa expédiée sur Bruxelles avec son chambellan et une camériste. Sa mère n'a pas voulu la voir, et son père n'a pas osé, par crainte de sa mère, qui est excessivement résolue.
J'oubliais le Salon et YÈve de M. Raulin pour cette princesse fugitive. Je crois que dona Isabella ne ^e serait pas laissé séduire par ce petit serpent, qui a une déplorable tournure ; mais
l'Eve est belle, quoi qu'on en dise universellement. Le malheur est que le pauvre peintre l'a mise d&ns un paysage et au milieu de couleurs qui sont plus singulières qu'idéales. Il a voulu donner au monde antédiluvien une autre forme que la beauté de la nature d'aujourd'hui ; mais, dans ce qui est de formes déterminées, l'imagination ne doit pas beaucoup inventer, sous peine de ridicule. Il ne faut pas vouloir rêver beaucoup plus haut que la réalité. L'esprit n'a pas possibilité de créer d'autres fleurs sous d'autres cieux. Il est bien entendu que je ne parle que du monde matériel. C'est l'entreprise de refaire les rayons du prisme. Vous ne m'avez pas dit assez de bien du grand pastel qui représente un jeune homme qui tient une fronde. J'aime beaucoup cette fierté rêveuse et toute sauvage. On dirait qu'il s'est enivré de la senteur des bruyères et des pins. Le petit docteur qui est en face me plaît moins ; il a passé ses examens à la faculté des lettres... Ce petit sauvage qui a tué une corneille doit plaire à M. Jouffroy. On devrait rencontrer de ces figures-là dans les montagnes autour de Besançon, mais je n'y ai jamais vu, sauf M. Jouffroy, que des visages très-civilisés. Ils ont l'air de penser beaucoup plus au prix du seigle qu'au vent qui souflle sur les hauteurs et à
l'aigle qui s'en va. vers les Alpes par-dessus les lacs qui réfléchissent son vol silencieux.
xcvn.
A M. A. DE BKOGLIE.
Paris, vendredi 4 juin 1841.
Mon cher ami, à mon premier rayon de santé, je me lèverai certainement à l'horizon de Gurcy. Gurcyet tous ses habitants me manquent depuis longtemps ; mais, pour le quart d'heure, je ne puis avancer, et il n'y a pas un souffle d'air dans la petite voile déchirée qui pousse ma petite barque en temps ordinaire. Vous pourrez rire tant que vous voudrez. Celui qui n'a pas mal à la tête, que sait-il ?
Je t'avertis que j'ai reçu une lettre de Louise , beaucoup plus bienveillante que la tienne. Elle est autrement pitoyable que toi. A propos, au Théâtre-Français, on comprend très-mal la signification de pitoyable. Pitoyable veut dire accessible à la pitié, et non digne de pitié. On ne dirait pas bien : M. *** a un air pitoyable à la tribune, on dit alors piteux ; mais il est familier, à ce que dit l'Académie. Et qu'est-ce que vous
avez pensé du discours, à l'Académie, de M. Victor Hugo? Pour vous dire l'opinion de tout le monde, il n'a eu aucun succès... Je n'ai pas encore lu le discours de M. de Salvandy, je n'en parle que par ouï-dire ; mais il est généralement reconnu qu'il était d'une modération pléthorique qui a touché aux larmes les conservateurs. Le pauvre Victor Hugo en a été pour son émotion. Ayant lu son discours, j'ai quelque penchant à y trouver du talent. Pour vous tous, et pour moi peut-être, les idées sont communes ; mais lui ne les a vues que dans des images, et par là il échappe à la vulgarité. Tout cela s'est transformé sous le soleil et dans les ombres de l'imagination. C'est comme une vieille maison de plâtre, vieille et non ancienne, qui serait toute couverte de la triste et éclatante végétation qui pend sur les murs cyclopéens de la Messénie.
Veux-tu dire à Louise que madame la duchesse d'Orléaus a paru plus belle dans son petit chapeau blanc, garni au dedans de roses pâles, que le bon sens de M. de Salvandy et que l'imagination guerrière et rêveuse de Victor Hugo? M. le duc d'Orléans entrant à l'Académie fut reçu par le secrétaire perpétuel, qui lui dit : « Il me semble, Monseigneur, que c'est la première fois que Votre Altesse Royale vient à
l'Institut. » A quoi S. A. R. répondit que ce n'élait pas la première fois qu'elle avait eu le désir d'y venir. Je crois que ce ne sera pas non plus la dernière.
Adieu, mon cher ami. J'écrirai demain à ceux qui valent mieux que toi.
A MADAME D*H AUSSONVILI.E.
Paris, 11 juin 1841.
C'est très-bien de répondre vite, Madame. Si j'avais pu trouver un cœur qui me répondît, j'entends par là uniquement quelqu'un qui répondît exactement à mes lettres,, j'aurais déjà le nom d'exactinet, qu'avait autrefois Albert; mais on n'est pas plus tôt empressé avec les gens qu'ils vous négligent, et pas plus tard que demain je n'aurai pas de réponse de vous. Vous verrez si je n'ai pas raison.
Pourquoi me dites-vous que vous trouvez que, malgré toute sa grâce et son esprit, *** a quelque chose d'un peu affecté qui vous plaît de moins en moins? Je ne lui ai jamais trouvé une ombre d'affectation. On prend trop vite pour affectation
un petit effort pour laisser ses pensées dans l'ordre, une volonté un peu persévérante pour gouverner des facultés. Si l'on n'y tient la main, il y a toujours une faculté qui l'emporte, dont le développement est toujours plus facile et plus agréable ; quand on lui laisse tout envahir, l'harmonie est détruite. C'est à savoir, si l'on veut un beau jardin bien cultivé et bien aéré, avec de belles fleurs et de grandes eaux, — pour cela il y faut du soin — ou si l'on préfère un grand arbre et, au loin, sous son ombre, des broussailles et un joli petit marais ; pour cela, il n'y a qu'à laisser faire la nature, car la nature, comme on l'entend, est un des plus mauvais sujets de la terre. Vous êtes en verve, chère Madame, et après avoir horriblement traité ce pauvre ***, voilà que vous trouvez madame A. d'une intolérance révoltante à propos de cette question que vous avez débattue sur la philosophie et la religion. Je suis assez de l'avis de madame A. sur ce point, mais gardez pour un autre l'expression dont vous vous servez contre elle : un esprit comme la ligne, tout en longueur ou, si vous voulez, en hauteur. La forme est très-spirituelle, mais elle n'est pas applicable. Il y a peu d'esprits plus doux et plus compréhensifs que celui de madame A. Il se trouvera pourtant qu'une fois
dans ma vie je serai plus bienveillant que vous. Pour le fond même de la question, je suis contre le Dieu des bonnes gens. C'est un Dieu qui n'entre pas très-avant dans l'imagination. Il n'habite réellement que dans la déclamation. Il ne se révèle dans sa douceur et sa bonté qu'à ceux qui ont bu du vin de Champagne. C'est même un argument décisif contre ce Dieu, qu'il n'ait guère jamais suffi qu'à ceux qui ne pensent à lui que très-rarement. Ceux qui voudraient vivre en intimité avec lui, lui trouveraient d'énormes défauts : égoïste, distrait par les grandes affaires, se plaisant dans l'éclat et dans l'orage ; si vous le cherchez dans l'ombre, il n'y est pas ; son image disparaît de l'esprit quand ses œuvres se cachent ; ne parlant que par lois générales, dures et inexorables comme des roues d'acier emportées par une volonté d'airain ; mais tous ces petits défauts s'oublient quand on le chante sur un air animé, par un soir d'été et tandis que toutes les images de la vie passent et repassent devant vous dans un beau jardin, s'il ne fait pas humide, si l'on n'a pas mal à la tête ou aux dents. Donc, madame A. a raison.
Je vous supplie de ne plus me parler sur ce ton de Walter Scott. Il est pour moi ce que Raphaël est pour M. Ingres. Pourquoi faites- vous en
vous-même cette réflexion désobligeante , que M. Ingresest encore plus près de Raphaël que moi de Walter Scott? Est-ce que l'admiration n'élève pas jusqu'à l'objet admiré?'Je l'ai souvent entendu dire. Il est vrai que je n'en crois rien.
A MADAME DU PARQUET
Paris, 23 juin 1841.
On me dit que toute la vallée d'Étiolés va se jeter aujourd'hui, de six à huit, dans les bras du clergé. Je ne me figure pas bien un dîner ecclésiastique. Le menu en a-t-il été réglé dans le concile de Trente? Ce sera tout un concile que ce dîner. M. l'archevêque de Paris n'y sera-t-il pas? M. le garde des sceaux ne viendra-t-il pas mêler ses grâces laïques à toutes ces fleurs mystiques? Je donnerais beaucoup pour assister à cette assemblée et je suis bien certain qu'en ma qualité de profane, je serais tout scandalisé et que j'aurais tort d'être si scandalisé. Enfin, je vous prie de me raconter comment se passe un dîner entre de belles dames et de grands évoques.
Est-on reçu en descendant de voiture par des enfants de chœur? N'allez pas, je vous en conjure., trouver mauvais cet enfantillage de questions. Ne vous, ai-je pas déjà dit que j'aimais assez les personnes ecclésiastiques. Ils regardent le monde par un autre côté que le reste du troupeau des hommes. Ils ont de grandes vertus et de petits défauts. Ils ont de la douceur et de la patience avec les travers de chacun. Ils ne sont pas superbes, médisants, envieux, amateurs des querelles. Ils croient que l'homme n'est pas tout d'une pièce et qu'il peut changer et s'améliorer. Ils n'ont pas tous ces insolents partis pris de chacun sur chacun. Voyez cependant; je n'en suis pas très-sûr, j'aime mieux attendre vos nouvelles de demain et savoir si l'on n'a pas mangé le prochain entre brebis. Nous mangeons ici très-peu de prochain, surtout moi qui ai mal à la tête. Depuis que je ne suis pas allé à Gurcy, tous mes amis s'imaginent que ce mal de tête est un prétexte pour ne pas bouger. On ne croit pas possible dans ce monde actif qu'un homme soit malade plusieurs années de suite. Il n'en est pas moins vrai que le rhumatisme m'annulle absolument et que je suis obligé cleme conformer à toutes ses fantaisies. M. de Langsdorff a dîné hier ici. Il se préparait aussi à dîner
aujourd'hui en Paradis terrestre... au siège épiscopal d'Évreux.
A MADAME DU PARQUET
Paris, vendredi 25 juin 1841.
J'ai lu avec un extrême intérêt le récit du courir iu m religiosum. Il y a dans Érasme, si je m'en souviens bien, un dialogue entre des personnes d'église qui viennent passer un dimanche à la campagne, mais ce ne sont pas d'aussi grands dignitaires que dans votre fête de l'autre jour, et certainement il n'y a pas de belles dames. Je ne me rappelle pas non plus qu'il se trouve parmi les convives un archevêque ayant la migraine, bien moins encore une jeune femme qui cherche à faire tourner la tête d'un précepteur de rois. Ceci n'est pas du tout correct, et il paraît bien que le diable se glisse partout et sous toutes les formes. M. T. est un homme grave, qui est arrivé à faire son salut à la Cour, ce qui est difficile. Il n'est pas du tout joli,, quand il regarde aux choses éternelles, de vouloir lui faire tourner la tête d'un autre côté. Il ne faut pas troubler le
repos des pauvres philosophes échappés des limbes duxvinc siècle. L'Archevêque, son secrétaire, l'Internonce et les ecclésiastiques qui l'accompagnaient vous auraient dit la même chose. Nouvelle preuve que si l'on peut faire son salut partout, on peut aussi partout faire le contraire. Je vois bien que, comme vous me le dites, tout s'est passé gaiement*. M. l'Internonce n'a pas l'air mélancolique. La paix de l'âme donne la santé. Je suis presque sûr qu'il ne se prend jamais à soupirer au souvenir do la grande tristesse des horizons romains — et je ne serais pas étonné que les notes plaintives de Y Ave Maria qui descendent sur Rome au coucher du soleil lui rappelassent seulement l'heure du souper. Je croirais qu'il dit, en distraction, le souper du soleil pour le coucher du soleil. Sérieusement, c'est un bon et excellent homme et personne n'est obligé à la mélancolie, laquelle produit une grande quantité de sots qui n'ont ni la bonne santé ni l'esprit de l'Internonce. Je ne puis pas vous cacher que ce n'est pas bien à un maître de maison de mettre sur la table q,u premier service la question de savoir pourquoi la gourmandise est un péché mortel. Il semble que les âmes délicates ont dîné quand on les agite par de pareils problèmes. Un morceau de pain sec, un
verre d'eau et cette question-là,, et voilà pour suffire chrétiennement aux trois services.. J'espère que le cuisinier de Monseigneur ne se livre pas exclusivement à cette polémique un peu sèche. Ce n'est pas la peine de pendre sa crémaillère pour ne mettre que cette idée dans sa marmite. Maintenant, s'il faut trancher la question, il est clair que la gourmandise est un péché mortel parce qu'elle arrête l'essor de l'esprit, et qu'elle concentre, d'une manière plus ou moins durable, l'activité de l'âme sur des satisfactions vulgaires qui n'ont aucun rapport avec le monde supérieur. Nulle part n'éclate davantage ce qu'il y a de fugitif dans les plaisirs de la terre. Le serviteur qui distribue par ordre de son maître les vins encore tout embrasés des feux qui brûlent Samos ou Chypre, n'a pas plutôt fait quelques pas autour de la table, que, regardant à travers le cristal transparent, il ne voit plus que le vide, ce vide qui est au fond de tout, et il dit : Je liai fait que passer, il ri était déjà plus. François, demandez d'autres bouteilles ! Mais celles-là aussi disparaîtront à leur tour, et le cœur agité de l'homme ne saurait rien trouver qui comblât ses désirs. En vain, M. Moët, en vain, etc., etc.
Le bonheur des gourmands comme un torrent s'écoule!
N'est-ce pas à peu près ainsi que cette partie de la morale a été traitée pendant la soirée de jeudi ? J'aurais bien voulu voir comment M. de Langsdorff s'est comporté au couvent. Comme il est très-sympathique, il n'a pas besoin d'être du tout hypocrite.
Vous ne me dites pas votre avis sur l'esprit de M. T. C'est assurément un esprit distingué, mais sans flexibilité et sans beaucoup de tact. Une colonne vertébrale en cuivre recouverte d'une peau de chagrin. Je l'ai connu avec une intelligence libre et altière. Il avait l'air d'uu jeune loup sortant des bois, altéré de nouveautés et de paradoxes audacieux. D'ailleurs un loup très-honnête et très-rangé. Il habitait deux jolies petites chambres très-propres, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève. Il rêvait au Dante et à Françoise de Rimini; il traduisait Jacopo Ortis; il était libéral, romantique et je crois esprit fort, parce que toutes ces opinions étaient dans leur fleur. C'étaient comme les lilas de cette époque. Les pauvres gens qui avaient des opinions plus modestes nous paraissaient alors fort à plaindre et à mépriser; et puis, toutes ces innovations ont vieilli et depuis que nos opinions d'alors ont perdu la beauté du diable, M. T. s'est fait ermite. Sans trop le savoir, j'ai idée qu'il est
resté un peu fanatique de ses nouvelles pensées, comme nous étions fanatiques de nos doctrines incrédules et indociles. Les beaux arceaux des églises, l'éclat des cours, la simplicité savante des archevêchés, le luxe des maisons royales, les surplis blancs des prêtres, la pourpre des uniformes, ont remplacé dans son imagination la liberté sous les forêts d'Amérique, la simplicité de Washington, l'orgueilleuse pauvreté de Rousseau, les armées héroïques et déguenillées de la République ; et les petites homélies de l'évêquo de Maroc ont succédé aux brochures de M. Benjamin Constant. Tout cela est très-sincère et trèsnaturel, — et voilà comme je serai dimanche.
A M. ItAULIN.
Gurcy, dimanche 4 juillet 1841.
Savez-vous que je soupçonne que nous débitons force sottises sur les arts? Dans les époques de décadence, ce qui empêche les peintres de faire un bon tableau, empêche les critiques de faire une bonne histoire de l'art. On peut bien avoir, dans ces mauvais temps, le sen-
liment de sa misère, mais on n'a plus le sentiment du beau. J'ai idée qu'on ne comprend pas plus Raphaël qu'on ne saurait l'imiter, et probablement nous le louons de travers, et probablement nous n'entendons plus qu'à demi cette langue que parlaient des esprits plus puissants, et probablement les beaux yeux de la Fornarina étaient éblouis dans l'atelier de Raphaël de mille beautés qui échappent aujourd'hui à nos natures débiles. Chaque siècle louche d'un certain côté et le diable ne lui ferait pas tourner les yeux de l'autre. Il n'y a donc guère moyen de s'entendre. A propos, pourquoi me suis-je laissé dire par vous qu'on déchiffrait presque couramment aujourd'hui les hiéroglyphes? Il n'en est rien, monsieur, et vous avez abusé de ma confiance en vous. Je voulais aller me plaindre à vous, avant de quitter Paris, mais je ne sais plus pourquoi je n'en ai rien fait. J'ai peu de livres ici, cela me manque un peu. J'aime la vue des livres comme d'autres aiment la vue du monde, sans dessein pourtant de causer avec chacun. Je me promène à travers la plus jolie petite vallée du monde; une jolie rivière, de grands arbres, çà et là, sur les bords, de belles pentes de gazon , et au-dessus, des bois, et au milieu de cette vallée, les ruines d'un vieux château de La
Mothe. Tout cela espère que vous viendrez le visiter. De plus, j'entends le soir la musique de Mozart, et en particulier, le trio des Masques, dis-je bien? dont je suis fort le serviteur. 'Ah! que vous avez raison sur Mozart! C'est lui qui est une eau profonde et limpide et vive tout ensemble, tandis que le filet d'eau de Rossini fait économiquement un bruit de cascade sur des cailloux artificiellement arrangés à cet effet. Mozart, mon cher monsieur, c'est la science et l'émotion dans leur simplicité et leur force. Il est probable que pour qui traduirait Mozart en français ou en anglais, il y aurait là tous les trésors et tous les secrets de l'imagination de l'homme ; mais n'oubliez pas qu'il est plus facile à la musique de murmurer ces secrets, qu'à la philosophie de les exposer en toutes lettres. Il y a certainement plus dans Mozart que dans toute la poésie du monde entier, mais notre esprit ne se contente pas de cette expression confuse, bien que brillante et profonde. Il faut que la clarté soit un besoin bien impérieux pour que les poètes qui disent plus nettement, soient audessus des compositeurs, car il y a, en gros, plus de bon sens dans dix notes que dans mille vers, en prenant ce qu'il y a de mieux de part et d'autre, mais la poésie est déjà un commencement
de clarté en comparaison de la musique. Qu'estce donc,, je le répète, que la clarté? Quelle différence y a-t-il entre savoir quelque chose et sentir profondément quelque chose? Pensez à cela, je vous prie, trois fois vingt-quatre heures.
Je vous couvre de dissertations. L'air de la campagne pousse à la dissertation; j'entends d'ici une demi-douzaine de pies qui dissertent aussi dans les arbres du jardin. Je ne serais pas étonné qu'elles fussent aussi sensées que nous et qu'elles en sussent autant que nous en savons.
Eh ! quoi, mon cher Raulin, vous êtes jésuite? C'est une idée qui me revient toujours. Si vous êtes jamais envoyé à Fribourg par vos supérieurs, j'irai là avec vous. Je suppose que vous aurez une chaire d'histoire des beaux-arts. Nous ferons de l'esthétique tout en nous promenant sur les bords de la Sarine, et, qui sait? peutêtre que vous serez appelé à Rome par votre général. C'est là ce que je nomme une brillante carrière, car d'être au conseil d'État pour entendre M. Macarel disserter sur la puissance spirituelle, la Providence n'a pas créé l'homme pour un tel rôle. Je louerai une petite chambre sur la place d'Espagne auprès du de propagande fide; n'est-ce pas là qu'est votre communauté?
Il fait un vent éternel sur cette place et voilà pourquoi : Le diable étant venu un jour avec le vent visiter la maison, dit au vent de l'attendre à la porte, et le vent est toujours là qui attend et le diable n'en sort jamais. Pardon, mon cher ami, j'oubliais l'habit que vous portez.
A M. A. DE BROGLIE
Gurcy, lundi 5 juillet 1841.
Il me paraît, mon cher enfant, que la solitude te pesait un peu avant le retour de ton père. A présent, vous causez librement, sans qu'un tiers grognon soit là pour envenimer ou attrister des discussions paisibles. Tu mérites, quelquefois, pour ta patience avec moi, un prix de vertu... Nous passons les soirées avec le curé. Pourquoi M. Pva»lin n'est-il pas ici ? M. d'Haussonville joue au piquet avec curé, et Louise au billard avec moi. On lit un peu tout haut, et je ne sais pas comment j'ai pu consentir à lire tout haut, mais c'est pour la gloire de J.-J. Rousseau. Nous avons pris l'autre soir le retour de Saint-Preux à Clarens, après son voyage autour du monde ; je
crois réellement que ni M. Fouinet, ni M. Soulié, ne feraient aussi bien. J'ai découvert un Montaigne, que je lis avec un nouveau plaisir. Je tiens pour certain que le xvne siècle a détruit la vraie langue française. Il en a fait une demoiselle tout d'une venue , serrée dans un corset, parlant toujours du même ton ; tandis que la pauvre fille, au xvie siècle, était vive, simple, courant dans les prés, cueillant des fleurs, les jetant pour courir après les oiseaux. Tantôt riant, tantôt pleurant, sur tous ses petits chagrins, elle disait tout ce qui lui passait par la tête, et toutes ses paroles étaient variées et colorées comme ses pensées. Son leint et ses traits n'étaient pas plus mobiles que la mobilité de son langage, suivant la diversité de ses impressions. Mais MM. de Port-Royal, ayant eu le bonheur d'appliquer la géométrie à la langue française, nous avons eu l'élégante correction de M. de Jouy, de M. Jay et autres oiseaux d'un plumage absolument uniforme.
Voilà de belles nouvelles que je t'apprends là ! Mais je n'en sais pas d'autres, sinon que les petits perdreaux que les poules ont couvés grandissent à vue d'œil ; que les pies cherchent toujours à les enlever, et qu'on leur tire de temps en temps un petit coup de fusil, pour détourner leur ima-
gination de l'idée des perdreaux. Les cinq chiens noirs de M. d'Haussonville sont très-gentils. Ils seront bientôt de taille à poursuivre M***, si M. Raulin veut entreprendre cette chasse.
Bonjour, mon cher enfant.
As-tu vu, au Musée, un tableau de Philippe de Champaigne, qui d'ailleurs estbeau, et qui représente une religieuse malade? C'est l'image de la langue française au xvne siècle. Morne, grave, contenue, le teint jaune et plombé par les austérités.
Quand je dis ça, c'est que j'exagère. ♦
cm.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, dimanche 11 Juillet 1841.
Vous êtes à présent à Étioles, et j'espère, chère amie, qu'il ne souffle pas sur vous le vent froid et violent que nous avons ici. Ce sont vraiment des jours d'hiver, un peu plus longs que d'autres. Pendant que nous courions les grands chemins, vous serez allée admirer M. Ingres avec M. Raulin. Je dis admirer, parce qu'il n'y aurait pas sûreté à faire autrement avec votre.
guide. Bien que vous ayiez plus de hauteur et de franchise que personne, je crois bien que, dans ces extrémités, la prudence vous aura dicté des paroles conciliantes, si vous n'étiez pas de l'avis de M. Raulin. Du reste, je lui sais bon gré de cet enthousiasme -un peu plus net que de raison. L'admiration fait trouver le bien avec autant de promptitude que la malveillance fait trouver le mal dans les choses. L'un et l'autre se trompent quelquefois, mais la moisson de l'homme bienveillant est beaucoup plus agréable à la vue que la moisson de celui qui a l'œil malin. J'espère que je vais voir arriver aujourd'hui mes papiers et mes livres par la diligence. Je m'en suis séparé, parce que nous voyageons dans des voitures où il n'y a de place que pour les personnes et rien pour les choses. Aussitôt mes malles venues, je commencerai à tailler le petit arbre théologique du docteur Chalmers. En sortant de mes mains, il sera un peu moins brillant et un peu plus symétrique que vous ne me l'avez donné. Je conviens que cette imagination éclatante, enfermée dans les bornes rigoureuses du syllogisme, n'est pas tout à fait assortie, comme traduction, à l'esprit élégant et rapide d'une femme. Vous devez avoir par moment, contre lui, ce genre d'impatience que causaient à Marie
Stuart les longues dissertations de Knox, mais il faut respecter aussi cette forme, qui fait partie de l'originalité de l'écrivain. D'ailleurs, vous et le docteur Chalmers, vous valez infiniment plus que Marie d'Ecosse et le théologien du xvie siècle. Si vous menez ce travail à bonne fin, ce sera un grand service à rendre que de le publier. C'est un livre curieux, poétique et pratique tout ensemble. Ces formes étranges ne sont pas mauvaises, au contraire; elles rendent à la vérité l'air de nouveauté qu'elle perd dans ces prédications vulgaires, où on ne l'habille qu'avec de vieilles formes et de vieilles idées. Les conseils moraux, dans les livres ordinaires de piété, ont l'air de lieux communs cent fois réfutés par l'expérience. Il faut laisser à la vérité l'air de puissance et d'éternelle jeunesse qu'elle a quand on la regarde de près. Le talent, et quelquefois la singularité d'un écrivain, rendent ces traits plus distincts pour les yeux de la foule. La morale, comme on l'enseigne communément, a l'air d'une vieille femme des Incurables, faible, fatiguée, usée, radotant, n'ayant de commerce qu'avec de vieilles gens rabâchants et abattus comme elle.
A MADAME DU PARQUET
15 juillet 1841.
Madame de Lascours et mademoiselle de Pomaret sont arrivées avant-hier à huit heures du soir. Elles ont fait lestement la route, eu égard à leur lenteur naturelle à toutes les deux. C'est une singulière idée de venir à la campagne par un hiver aussi rigoureux. Il ne neige pas encore, mais il fait un temps à ne pas mettre un chien à la porte. Quand je parle si légèrement du chien, c'est pour me conformer à l'usage, car je laisserais plus volontiers pleuvoir sur les trois quarts de la race humaine que sur le moindre barbet. Bob me prie de vous faire ses plus respectueux compliments. S'il avait lu l'article de Janin sur M. Ingres, il l'aurait, en chien de bon sens, trouvé souverainement absurde. M. Ingres doit en être souverainement révolté. M. Raulin a l'impudence de me dire qu'il approuve cet article. Je ne sais qu'un bel article sur ce tableau, c'est la fin de votre lettre. Cela est écrit et senti comme probablement le tableau a été composé. Mais ces
doux lourdes pattes déclamatoires et crottées qu'il plaît à M. Jules Janin de poser, en forme d'admiration, sur ce tableau, me font horreur, même de loin. M. Raulin aurait dû trouver que la religion y est traitée avec peu d'égards et dans un langage un peu profane. Si la pauvre Vierge de M. Ingres sait lire et si elle lit le Journal des Débats, elle tombera dans une grande tristesse et dans une grande confusion.
Je viens de relire quelques contes d'Hoffmann dont nous parlions l'autre jour. Le merveilleux de ces récits ne me fait plus rien du tout et ne me laisse plus ce petit malaise assez agréable de la peur du surnaturel, mais j'y découvre à présent beaucoup d'esprit. Il y a sur Gluck, dans une petite histoire qui porte le nom même de Gluck, une explication des procédés de l'imagination, d'un compositeur qui a plus de sens et de vérité que beaucoup de dissertations en apparence plus raisonnables ; mais tout se perd dans un nuage d'extravagances. Le pauvre Hoffmann s'était perdu l'esprit à force de l'exalter facticement. Il n'en sortait plus de flamme continue, mais encore de vives étincelles. C'est la rage de ce temps-ci et des dernières cinquante années de vouloh\penser et sentir au delà de sa force. Lo pauvre faiseur de contes a été une des premières
victimes de cette manie. Coleridge en est mort en Angleterre. Ce n'est plus la végétation lente, tranquille et puissante de la pensée dans des époques moins pressées, mais tout se monte à présent au régime des chemins de fer (je ne dis pourtant pas de mal de celui d'Étiolés). La génération actuelle lutte contre le temps, mais cet animal sournois fait ses petites affaires lentement. Il vous usera imperceptiblement tous ces esprits qui se hâtent. Je préfère beaucoup à toutes ces petites salades qui viennent sur couche en un clin d'œil un joli petit chêne qui a mis une centaine d'années à croître et qui tient sa tête du lever au coucher du soleil dans la lumière, tandis que la salade s'en va bien vite à la cuisine.
A M. RAULIN
Broglie, vendredi 16 juillet 1841.
D'abord, mon cher ami, c'est vous qui êtes stupide de croire que votre lettre est stupide ; mais c'est un cas très-embarrassant en métaphysique, parce qu'il ne s'était pas encore rencontré un effet supérieur à sa cause. Vous avez bien raison sur le
degré d'importance qu'il faut mettre à chaque chose, et vous dites hien. quand vous dites qu'il ne faudrait pas apporter à la lecture d'un rapport du conseil le degré d'attention qu'on doit à un dialogue de Platon. C'est de l'attention perdue, parce que les mailles d'un rapport au conseil sont moins serrées que le tissu d'un dialogue de Platon... Mais si vous avez besoin de regarder de près à toutes ces choses, rien ne vous en guérira. Je suis attaqué de la même manie ; j'ai besoin de regarder à tous les détails. Il faut suivre sa pente, il n'y a de force que là. On userait inutilement sa vie à vouloir réformer les lois de son esprit. Il faut se résoudre à bien faire les plus petites choses, quand on s'y sent invinciblement poussé ; seulement, il faut relire un peu plus souvent Platon, afin de ne pas s'abîmer sans beaucoup de fruit dans l'étude trop minutieuse des délicatesses de langage de M. ***. Mais il faut savoir que les gens d'affaires et les gens de bon sens n'ont pas cette manie qui nous tracasse. Ils opèrent g?*osso modo. Grosso modo est le secret du succès en ce monde. Il faut parler, comprendre, agir grosso modo. La grossièreté de l'intelligence est en harmonie avec les mouvements généraux du monde; j'entends le monde des hommes. De là les succès de M. Scribe ; de là la profondeur, la
hauteur et la largeur d'esprit du même M."*; de là' la grâce, l'élégance et la vive imagination de M. Horace Vernet; de là le succès de M. Roger à l'Académie l'autre jour. Pendant que vous regardezavec émotion et tremblement l'aile d'un papillon,tous ces cyclopes vous ont avalé dix ailes de poulets rôtis. C'est le monde. Votre part n'est pas avec eux. Faites bien et finement ce qu'ils font vite et grossièrement, et, pour récompenser votre zèle, on dira : « Ce pauvre Raulin a l'esprit diablement subtil, » et on aura raison. Le monde va vite et ne regarde à rien de très-près. Quand ses grosses roues graissées d'huile de baleine rencontrent les roues délicates et légères taillées dans le diamant et qui tournent rapidement et sans bruit sur un axe poli, il y a secousse, mais les petites roues sont cependant de diamant et ne cassent pas. Leur mouvement est réglé sur une autre loi. Vous vous récupérerez dans l'éternité, là où l'aile d'un papillon sera tenue pour très-supérieure à un jambon de Mayence, mais ici, c'est le règne des jambons de Mayence. Vous avez beau faire, vous ne mangerez jamais aussi vite qu'un autre. Le jambon vous fera penser au sanglier, le sanglier aux forêts, les forêts aux montagnes, aux neiges éternelles, aux fleuves qui se promènent en silence sur la terre, et, pendant ce
temps, il ne reste plus que les os du jambon de Mayence, et vous restez pâle et un peu rêveur au milieu de cette bande de gaillards bien portants, bien repus, qui se moqueront de vous à la première occasion. Laissez-les manger jusqu'à ce qu'ils en meurent.
Vous êtes aussi par trop exclusif. Que diable Mozart a-t-il affaire avec le diable? En quoi aussi sa musique est-elle terrestre ? Prenez garde cependant qu'à force de volatiliser toutes choses, vous vous trouviez tout ébahi dans le vide. Il y a aussi un bon sens et une mesure dans l'ordre supérieur, qui n'est pas le bon sens des hommes, mais celui de Dieu même. Si vous vous attaquez à celui-là, vous n'aurez plus la folie respectable des esprits d'élite, mais une folie véritable qui ne répond plus à rien : inania régna.
M. Orsel est bien bon d'avoir pensé à moi à propos du dernier tableau de M. Ingres. M. Orsel se promène aussi dans la vie sur un petit char à roues de diamants, mais il n'y a pas d'autre voiture pour aller loin dans l'avenir. Tous ces messieurs qui vont au galop dans des charrettes, d'un train à faire croire qu'ils voiturent de la marée, tous ces messieurs s'arrêtent dans la cour de M. le ministre de l'intérieur. C'est là que finit la postérité pour eux. Toutes leurs
vierges, qui sont des demoiselles des rues, mourront de consomption pendant que, çà et là, dans le silence, quelques autres figures monteront en souriant sur leurs grandes ailes dans le ciel des arts, là où il n'y a pas de ministre de l'intérieur, de directeur des arts, etc., etc.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, 20 juillet 1841.
Depuis les dix jours de notre arrivée, les pluies nous retiennent prisonniers. Je dis les pluies, parce que je crois qu'il en tombe plusieurs à la fois. Les lettres qui vous arrivent d'ici doivent être mouillées. Les rivières débordent, mais comme ces rivières ont six pouces de large en moyenne, le spectacle des inondations n'est pas bien affreux. Toujours est-il qu'il n'y a pas le moindre souffle de l'été en l'air, et que nous vivons dans le feu, sans penser jamais qu'il s'agit du mois de juillet. On lit donc. On lit toujours. Je relis le voyage d'Italie de Lalande et je repasse par tous les lieux que j'ai visités. Je passe mon été à Pise et à Florence et à Gênes et à
Naples. Le voyage de Lalande est d'un détail très-aride, mais je mets aisément du bleu et du rouge où il en faut. En ma qualité de maniaque, j'ai repris aussi Y Ahasvérus de M. Quinet. Le Juif errant n'est pas si bon qu'on dit. C'est une belle fantasmagorie au fond de la nuit des premiers temps de l'histoire. On peut rire si on veut de ces dialogues de Ninive, de Persépolis et de Bàbylone et des sphinx qui sont aux vieilles portes de Thèbes, mais comme toutes ces fantaisies sont sorties d'une érudition assez profonde, on comprend mieux, autant qu'on peut comprendre, les hommes et l'esprit de ces premiers temps dans la folle imagination à' Ahasvérus que dans le pédantisme rachitique de MM*", lesquels ne comprennent rien du tout à la moindre hirondelle qui voltige autour des colonnes de Palmyre. Il n'y a pas une momie qui voulût causer un quart d'heure avec M. Letronne quand même elle en aurait la facilité ; elle serait bien sûre de n'être pas comprise. Il ne saurait pas entrer par l'imagination dans les croyances, les chagrins, les plaisirs d'une pauvre fille née au bord du Nil, il y a quelque mille ans.
Est-il vrai que vous soyez allée à Paris tout exprès pour entendre le discours de réception de M. Ancelot? Ce discours devait être un bel
hommage rendu par l'ignorance à la méchanceté d'un grand esprit philosophique. Je me représente d'ici les airs superbes de M. Cousin en voyant M. Ancelot s'embarquer sur la mer des abstractions.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, 25 juillet 1841.
Il y a déjà trois jours que nous attendions madame d'Haussonville et que l'on étudiait dans la soirée tous les bruits qui traversent le grand silence de la campagne. Le moindre bruit du vent passait pour un son de chevaux de poste. Vous avez donc eu une terrible tempête qu'on ne pouvait pas confondre avec le grelot de la poste? Tous ces arbres déracinés, toutes ces cabanes renversées, couces ces branches lancées comme des feuilles dans la prairie ont l'air tragique.... Où est donc M. Jouffroy? Il ne m'étonne pas que ce qu'il vous écrit ait de l'éclat et de la tristesse, il a pour s'élever deux ailes de même grandeur qui sont la poésie et l'abstraction. Je dis de même grandeur parce que, quelquefois, dans certains
esprits distingués, ces ailes sont de force inégale et le vol est alors peu élevé et peu élégant et l'on a l'air de faire des cabrioles dans les cieux, mais je dis de M. Jouffroy :paribus se sustulit alis.
Quand nous envoyez-vous notre évoque ?
M. Raulin, qui a visité hier les églises d'Évreux, tremble que. dans son activité et sa propreté, Mgr. Olivier ne fasse trop badigeonner toutes les vieilles murailles et ne tienne trop compte de l'utilité dans les réparations. Je crois bien que, dans les églises, il faut sacrifier l'utilité à la beauté. Il y a bien quelque chose décela dans les églises de Paris. Il y fait froid, il y a des courants d'air, on y est à l'étroit, mais ce n'est pas cela que j'appelle la beauté. Il faut qu'une église ressemble encore plus à Marie qu'à Marthe. Il y a des églises qui ressemblent à la cuisinière de Marthe, tant on y est à l'aise et tant on a tout sacrifié à l'agrément, comme la chapelle anglaise, par exemple.
Je ne sais pourquoi je parle tant des églises. C'est que je vois descendre toute la maison pour aller à la messe.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, 30 juillet 1841.
Que de courses pour la semaine prochaine ! N'en serez-vous pas hors des gonds ? Pourquoi un sacre et un mariage dans la semaine prochaine? L'évêque et les fiancés n'auraient-ils pas pu s'entendre pour ne pas entasser ainsi les cérémonies les unes sur les autres? Si M. l'évêque d'Évreux est si impatient d'être sacré, les futurs n'auraient-ils pas pu prendre patience encore une huitaine de jours?
5 août. N'est-ce pas aujourd'hui le sacre de M. Tévêque d'Évreux? Voulez-vous bien me dire si cette cérémonie est bien imposante? On prêche quelquefois dans ces circonstances, car il me semble que l'un des seuls sermons de Fénelon est à l'occasion du sacre de l'archevêque de Cologne. Quand fait-il son entrée dans son diocèse, je ne dis pas l'archevêque de Cologne, car celui-là n'est pas assez soumis, pour mon goût, aux puissances , mais l'évêque d'Évreux, qui respecte beaucoup plus l'ordre des sociétés tel qu'il a
plu à Dieu de les ordonner? Je ne haïrais pas d'être son grand vicaire ni d'administrer avec lui ; il est spirituel, bienveillant, régulier, actif, impérieux ; nous nous querellerions tout le jour sur les nuances, étant d'accord sur le fond. Quand je dis tout à fait d'accord sur le fond, c'est que je me suppose grand vicaire. Il y a ici un petit vicaire, ou, pour parler comme à l'Académie, il y en a ici un petit qui est extrêmement respectable et zélé. Il est grave, et pourtant trèsaimé de ses paroissiens. D'ordinaire, dans les villages, on aime les ecclésiastiques qui sont bons enfants, c'est-à-dire qui ne regardent pas de très-près au bien et au mal, et qui, en fait de morale et de dogme, ne coupent pas un cheveu en quatre. C'est une race perverse et vulgaire. Celui-ci n'est rien de pareil, et je ne sais comment il s'est arrangé pour prendre de l'empire sur le cœur un peu épais des Normands de ces quartiers. Il cultive les lettres, ce qui est rare dans le clergé des villages. Il est agréable de penser que, durant les longs hivers, quand le vent siffle dans ces bois et que les loups se promènent dans la neige, et que les honnêtes mortels qui habitent ces vallées pensent au prix du cidre et au poids de leurs bœufs, il y a du moins une créature humaine qui voit passer devant ses
yeux les images d'Homère et de Virgile,, et qui mêle toutes ces couleurs d'une société supérieure aux pensées bienveillantes et désintéressées du christianisme. C'est ce que je trouve de plus aimable dans les villages d'Angleterre, que je n'ai jamais vus. Une âme poétique est là, à côté de ces âmes un peu vulgaires qui sont le gros des sociétés. Le ministre rêve à Platon, à Job, à l'Italie, au désert de Syrie, au milieu de ce troupeau tout occupé des intérêts du jour. Il fait l'effet d'un lis ou d'un buisson de fleurs au milieu d'un jardin potager. Il représente le superflu dans le monde, sans lequel le reste est aride et misérable.
Je me suis jeté tous ces jours-ci dans les confessions de saint Augustin. C'est le plus charmant des livres. Je le lis pourtant dans une méchante traduction d'un méchant académicien du dix-septième siècle ; mais, sous ces herbes un peu desséchées de la traduction, on voit briller encore toute la vive lumière des pensées de saint Augustin. Je ne sais pourquoi je vois toujours chaque page de ce livre dans le cadre éclatant des paysages d'Afrique ou du midi de l'Italie. Elles sont pour moi comme ces missels du moyen âge coloriés de toutes les teintes les plus vives des fleurs, des oiseaux, du bleu de la mer,
du bleu du ciel, de l'éclat triste du couchant. Quand nous accusons ses pensées de subtilité, c'est, je crois, faute d'y regarder d'assez près. Il en sait autant et plus que nous, race insolente, qui pensons avoir inventé la clarté des pensées et l'enchaînement rigoureux des idées. Dans la sphère où plane son esprit, c'est bien voir que voir un peu confusément tous ces rayons de lumière qui se croisent, et se pénètrent, et se confondent ; cet immortel tissu qui s'éteint sous l'œil hébété de l'analyse, et qui ne nous apparaît dans sa force et dans sa vérité que quand il nous éblouit. Voilà, ce me semble, bien du bruit à propos d'un vicaire. Pardon, chère amie, de ce petit galimatias d'or et de pourpre.
A MADAME DU PARQUET
10 août 1841.
Tout ce que vous me rapportez de la semaine passée à Paris en fait comme une semaine de géant. Vous êtes allée entendre des sermons à Franconi et, voir des évêques sauter des barrières
(je me trompe, mais vous le voyez bien) ; il est clair que les évêques ne sautent point de barrières, si ce n'est quelquefois les barrières qui séparent le temporel du spirituel ; mais ce n'est pas le cas de M. l'évêque d'Évreux. Dans C alliance que vous avez faite avec les torrents de tout genre, je vois M. P. de M. Ce torrent ne coule pas dans le même sens que M. l'abbé Olivier, et il va du côté de la perdition, dans un grand abîme dont le premier degré est l'ennui. Cette ville de Versailles prend des airs singuliers. On y cultive les sciences occultes, comme le magnétisme, par exemple. La mauvaise littérature y est en honneur, comme M. P. de M.', par exemple. C'est par tous ces ordres de corruption qu'ont péri les grandes cités coupables, la magie et la licence des discours. Il est fâcheux qu'il y ait un chemin de fer qui mène à Versailles ; c'est le diable qui l'a construit probablement.. C'est pour déranger ses combinaisons qu'a été fait le chemin de Corbeil ; celui-là ne mène qu'à des endroits approuvés, dans des lieux où l'on n'exerce d'autre magie que celle de l'esprit et de la grâce, et où, à ma connaissance, on ignore la licence des discours. C'est Ébène qui aura fait le chemin de Versailles et Topaze le chemin de Corbeil. Savez-vous ce que c'est qu'Ébène et To-
paze? Ce sont les deux principaux personnages d'un roman de Voltaire, Le Noir et le Blcmc, qu'on a lu l'autre jour ici, à l'édification de tout le monde ; madame de Lascours n'a rien trouvé à y blâmer et l'a laissé écouter à sa fille. Ces dames sont parties samedi, sous la garde de M. Raulin. Nous les regrettons tous. La tranquillité bienveillante et animée de madame de Lascours est très-aimable. Elle a pris la bonne part en ce monde; elle vit sans vanité, sans malveillance, sans envie, travaillant sans cesse sur elle-même pour mieux faire toujours et se rapprocher de plus en plus de la vérité, et cela sans plus de bruit que si elle faisait de la tapisserie ou de la dentelle. Il y avait donc peu de monde de la famille de M. *'* au mariage de mademoiselle ***? Il faut que ce soient de bien grands princes pour ne pas approuver cette alliance. Les ultras me font toujours l'effet des animaux de première création qui ont pu survivre à un nouvel arrangement du monde. Ils devaient trouver tout de travers et ne savoir où mettre leurs longues pattes informes sur cette terre retravaillée par une sagesse supérieure. Heureusement que ces bêtes, dont l'origine se perd dans la nuit des premiers âges, deviennent de plus en plus rares. L'air est trop
subtil, la lumière trop vive, les eaux trop limpides, pour leur constitution.
Je n'ai pas au même degré que vous la crainte des personnes silencieuses et réservées. J'ai toujours trouvé que l'on n'en pense pas beaucoup plus qu'on n'en dit, et, quand on ne dit rien, si l'on n'est Newton ou Descartes, j'en conclus qu'on ne pense pas beaucoup davantage, à moins d'une invincible timidité. Pour M. l'évêque d'Évreux , qui n'est pas invinciblement timide , j'aime cette vie abondante comme les arbres du Midi, qui portent des feuilles, des fleurs, des fruits avec une incessante activité. C'est peutêtre la première fois qu'on a comparé un évêque à un oranger. Avez-vous remarqué ses armes ? Une branche d'olivier, et fero pacem pour devise. J'avais lu d'abord ferro pacem; mais c'eût été la devise de l'Inquisition, et certainement fero pace?ji va mieux à Mgr Olivier, et lui va bien. C'est une bonne fortune pour un ecclésiastique que cette devise. Je ne sais s'il triomphera des préjugés de la bonne compagnie d'Évreux. Ce sont des êtres de première création, qui aiment mieux les grandes fougères que les arbres à fruits ; mais l'évêque a quelque chose d'un soldat, et il n'a pas peur du danger.
ex.
A M. RAIL IN
liroglie, 12 août 1S41.
Je vois que vous ne perdez pas votre temps. Vous n'avez pas plutôt quitté Gluck, et Mozart, et Beethoven, que vous courez au Louvre voir Raphaël. J'avais bien raison de dire que vous êtes sur vos yeux et vos oreilles. Dans l'Enfer de Dante, vous verriez et vous entendriez de bien vilaines choses pour vous punir de cet attachement à vos sens. Après tout, vous avez raison, puisque vous êtes à Paris, de vous enfoncer dans cette solitude de la galerie du Louvre, du côté de l'école italienne. Quand je vais de ce côté, je me crois encore dans mes belles églises de Lucques et de Gênes ; il ne manque que des moines et du soleil ; mais vous nous rendrez les moines, et eux nous rapporteront -ils le soleil? Quoi que j'en dise, un moine me fait plaisir à voir ; il me rappelle le pont de Fribourg, ou bien les petites rues de Suze, au pied du mont Cenis, ou bien la grotle de Pausilippe. Ils se mêlent très-mal à propos dans mon esprit avec le lac d'Albano et
la mer de Sicile, et le Colisée, et les safrans, et toutes les fleurs qui couvraient encore les pentes des montagnes qui descendent dans le golfe de Pœstum, quand je les vis à la fin de l'hiver. Des fleurs, des moines, des souvenirs de l'antiquité, la Niobé, les mouches luisantes, des vagues bleues qui se déroulent doucement sur les grèves solitaires ; telle est l'association des idées dans l'esprit de l'homme. C'est un drôle de chapelet, et quand on en prend un grain, on ne sait trop celui qui viendra après.
Bonjour, mon cher ami; toute la maison ne tarit pas en regrets sur votre départ. Voici l'ordre de mes associations : 1° Je vous regrette aussi ; 2° je passe à la cause de votre départ, et je vois une communauté religieuse; 3° je pense, en conséquence, à Amalfi ; 4° je reviens à l'idée que vous devez vous y faire capucin; 5° je viens à d'Aguesseau , que sa femme avait voué au blanc ; 6° au conseil d'État, à cause du morceau que je vous ai lu l'autre jour ; 7° à rien. Ex nihilo nihil.
A M. RAULIX.
17 août 1841.
M. Raulin ne peut pas songer uniquement à nous écrire. Il est à la campagne. Où? il n'en dit rien, mais ce n'est pas chez un philosophe du xvine siècle, ni chez un curé constitutionnel, ni chez M. Isambert, ni chez M. Horace Vernet, ni chez M. Berlioz. Il s'élève quelque part vers le ciel sur les ailes un peu lentes et un peu sombres du plain-chant; il pense à Platon, à la chasse, à saint Augustin, à la pêche, et il regarde la beauté qui passe avec le ferme propos de la regarder uniquement sous le point de vue de l'art.
M. Orsel est bien indulgent de lire cet article sur AValter Scott. Priez-le pourtant de ne pas me juger là-dessus. J'ai encore beaucoup plus d'esprit qu'il n'y en a là, et ce qu'il y en a là n'est pas digne de frotter la poussière des pieds de l'ange qui tient un glaive dans le tableau du choléra. Où en est ce tableau ? Ne trouvez-vous pas l'univers stupide ? Il va au Gymnase et aux Variétés ;
il donne des bals et des dîners, il lit les feuilletons et les romans de F. Soulié, pendant qu'il pourrait contempler des trésors d'imagination sage., réfléchie, colorée. Pensez-vous à tout l'esprit, par exemple, qui dort immobile dans toutes les petites villes de l'Italie, sur les murs des cloîtres, à la voûte des églises, pendant que les pauvres vivants dansent lourdement des cachuchas? Pourquoi m'appelez-vous païen et métaphysicien? C'est vous qui êtes païen, puisque vous tordriez le cou à un homme pour un demiton de plus ou de moins dans un opéra. C'est vous qui êtes métaphysicien, qui n'avez que des principes à la bouche et qui méconnaissez la vertu dans M. Isambert parce qu'il aime mieux le contrat social que saint Martin.
Ah! vous lisez M. "Wiseman! Cet homme est encore plus heureux que sage. Il professe la théologie à Rome dans le collège anglais. Il parle bien, il est savant, jeune, bien portant. Il n'est point sceptique et médite sur l'éternité en regardant couler le Tibre; il est Anglais et il vit en Italie. Voilà bien des prospérités. Le pauvre diable de Bourdaloue, que vous lisez aussi, n'a pas mené une vie si poétique. Il y a longtemps que je n'ai assisté à ses sermons. Je lui trouvais autrefois très-peu de cette logique pour laquelle il est
vanté. Ce sont comme des eaux glacées qui coulent lentement, sans un arbre, sans une plante sur leurs rives. J'ai toujours mieux aimé Bossuet, même dans ses sermons; c'est là qu'il y a de grands arbres et toutes les montagnes du Liban, et des aigles qui planent et des sources qui jaillissent; mais, s'il eût été peintre, vous ne l'auriez point aimé, ni moi peut-être. Ce qu'il pense, ce qu'il peint, est inachevé. Il a besoin du demi-jour de la parole qui laisse à l'auditeur à donner les derniers coups de pinceau. Ce n'est pas Raphaël, cette glace immobile et limpide où tous les rayons de la beauté se fixent avec une admirable précision. La fièvre que vous donne un livre d'imagination vous met dans l'état de rêve; vous croyez voir le beau, mais comme rien n'est déterminé dans ces traits, peut-être que vous vous trompez grossièrement, comme quand vous vous imaginez en songe que vous avez trouvé un air magnifique et qu'au réveil les derniers sons que vous pouvez fixer dans votre mémoire vous paraissent ridicules; mais ces figures charmantes qui sourient dans une lumière éternelle sont là, devant vos yeux, et vous ne pouvez pas vous tromper.
Nous disputons très-peu depuis votre départ; à présent, nous discutons. Quand il fallait suivre
ce cheval qui vous emporte, c'était tout autre chose. Bonjour, mon cher ami.
À MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Broglie, 19 août 1841.
J'étais inquiet pour vous de votre si grande solitude, car on a beau désirer la solitude et en sentir le besoin, on reste sociable malgré soi, et on ne tarde pas à y retrouver toutes les pensées qu'on croyait chasser. Paul commence donc à parler comme les grandes personnes ? Est-ce qu'il commence à écrire? Mais il ne faut rien presser, assurément. Avec tant de ressources et de secours de tout genre pour apprendre, s'il était en retard d'un an ou deux pour le vulgaire, ce serait plutôt un grand bien pour sa santé qu'un grand mal pour son esprit. Ce qu'il faut d'abord obtenir, c'est le grand prix de santé. Les facultés grandissent toutes seules et, dans ces premières années, rien ne dépend d'un peu plus d'orthographe ou de chronologie. La nature se fortifie sous une petite discipline paisible qui se borne à empêcher le mal. Les qualités les plus précieuses même de
l'esprit ne trouvent pas tant leur nourriture dans ces vilains petits livres élémentaires que dans les accidents et le repos animé de la vie de chaque jour. Entendre parler et penser autour de soi; deviner peu à peu, envoyant et en écoutant, ce qui est juste, délicat, élégant, simple, élevé ; tout cela s'apprend de bonne heure ou jamais. Les études qui n'ont pas été pénibles au début de la vie, deviennent plus sûrement un plaisir pour les autres années; elles se confondent dans le souvenir avec tous les plaisirs innocents et les loisirs de l'imagination. Plus de gens aimeraient Virgile si on se souvenait qu'on en lisait les premières pages sans être bien pressé, ni bien grondé, pendant qu'un soleil gai brillait dans la chambre et que les abeilles bourdonnaient autour de la fenêtre et venaient se poser sur le livre où leur vie est racontée depuis deux mille ans. Pour que les esprits prennent de la force et de la vérité et de la couleur, n'est-il pas bon de les laisser un peu végéter d'abord dans ce demi-sommeil si heureux où tout se confond, les affections de la famille, le plaisir de vivre, d'apprendre, de ne rien faire? Plus tard Paul se rappellera tout ensemble votre pas dans la chambre voisine, la gravité bienveillante de M. Hockdorfer, les montagnes de la Grèce qu'il lui montre sur la carte, le petit bruit
du lac qui vient jusque dans la maison, ses lapins qui courent et l'histoire naturelle qu'on lui apprend. Tous les enseignements les plus sérieux comme tous les incidents les plus frivoles, comme les sentiments les plus vifs, se mêleront inséparablement dans la mémoire qu'il gardera de ces jours si doux. C'est de ce fonds-là que tout sortira, imagination, moralité, direction des goûts. Des études pressées, le sentiment de la fatigue et de l'ennui détruiraient toute cette forte et aimable chaîne de souvenirs. Voilà bien des discours en faveur de la paresse, mais pourtant de cette paresse morale qui laisse croître tranquillement les arbres au bord des belles eaux, sans les secouer pour faire monter la sève. Je ferais volontiers passer aux enfants des examens d'ignorance dans les premières années. Si j'étais inspecteur des études, je tranquilliserais bien les maîtres, n'est-il pas vrai ? — Mon petit, êtes-vous content? — Oui. — Êtes-vous souvent sage? — Oui.
— Aimez- vous votre tante? — Oui. — Aimezvous à lire ou à entendre lire des choses amusantes? — Oui. — Avez-vous un gros chien? — Oui. — Des lapins? — Oui. — La Grèce est-elle un beau pays? — Charmant. — En quelle année les Doriens se sont-ils établis dans lePeloponèse?
— Je ne le sais pas. — En quelle année Fran-
cois Ier est-il né? — Je ne sais pas. — Quelle est
la racine carrée de ? — Ah! je ne sais
pas. — Très-bien, mon petit; continuez encore quelque temps et le plus longtemps possible. Voilà un enfant qui un jour aimera très-sincèrement Tétude, sans vanité, sans pédantisme, et il aura le prix de discours français à la première occasion.
A MADAME DU PARQUET
Je ne tarderai certainement pas beaucoup après mon arrivée à aller inspecter la grande ville d'Étiolés, dont vous décrivez si vivement et si bien les entre-chien-et-loup qui descendent sur la Seine. Je vois qu'il vous serait aussi facile d'écrire un livre charmant que de lire ce livre stupide de la Chartreuse. Je dis stupide de confiance, car je ne l'ai jamais ouvert, mais l'auteur et quelques-uns de ses autres livres ne me sont pas inconnus. C'est précisément le style et les façons que vous dites, un mauvais sujet au courant de tous les procédés d'imagination, ayant
des recettes pour faire des pages plus encore que des idées. Ma conduite n'est pas à comparer à celle des personnes qui lisent d'aussi vilains livres. La pire de mes lectures est madame Riccoboni et ni plus ni moins que les lettres de milady Catesby. Il y a des années sans nombre et quelque chose comme trente ans et plus que j'en ai lu les six premières lignes, ni plus ni moins. Je les savais par cœur et c'était tout ce que je savais du roman. Aujourd'hui que je l'ai achevé, je trouve ce talent très-distingué, simple, élégant, avec de la finesse et de la pénétration. Dans les meilleures pages, cela ressemble à mademoiselle de Launay, avec moins de force et plus d'agrément. Les romans de madame de Riccoboni sont comme des cousines (je devrais dire des cousins) éloignées de madame de La Fayette, moins bien élevées, ayant moins vu* le grand monde ; mais, comme dans madame de La Fayette, il n'y a pas un brin d'herbe, pas un arbre ; toutes les scènes se passent visiblement dans un salon très-peu meublé. Aux anciens écrivains il ne fallait qu'une table et six chaises pour les frais de premier établissement de leurs héros. A présent, c'est une effroyable dépense de fleurs, d'arbres, d'armes, de parfums, de chevaux, de chiens; des cadres de forêts où la bota-
nique savante est toujours prête à servir les rêveries d'un chacun; des montagnes, des parcs admirables, des meubles bien plus beaux que tout Gurcy et tout Étiolles. Même en y comprenant ce que vous nommez le château, un romancier ne pourrait pas trouver à placer un seul de ces bahuts qui ornent les appartements de ce château. Ce n'est pas que je blâme tout dans ce besoin de peindre le dehors, mais il ne faut pas que toutes ces peintures environnent une momie sèche, froide, immobile, ou bien qu'on fait danser lourdement au moyen d'une ficelle. Relisez donc Milady Catesby, vous y trouverez quelque chose qui est à la littérature d'aujourd'hui ce que le réséda est à l'ambre.
J'apprends de M. Raulin que M. d'Haussonville a passé quelques jours à Paris, mais M. le vicomte n'a encore jugé à propos d'écrire à personne. Il était pourtant bien portant, puisque M. Raulin l'a vu jouer à la paume avec un trèsgrand succès. Il emportait de plus à Gurcy un millier de cailles pour le plaisir de les tuer au vol. Cela n'empêche pas que ce soit un homme parfaitement doux, que nous regrettons tous ici depuis son départ. Il est animé, spirituel, résolu et d'une bonté charmante. Quand les gens robustes s'y mettent, ils sont très-distingués. Ce
que je dis est sans préjudice des personnes d'esprit sujettes aux migraines et aux maux de tête. Ces personnes devraient se soigner mieux, mais pour cela il faudrait n'être pas extrêmement obstinée. Ceci soit dit sans application.
A M. RAULIN
Vendredi 24 septembre 1841.
Mon cher Raulin, ne vous irritez pas si je ne vous écris pas, attendu que je n'écris à personne. J'ai, comme les marmottes, mes époques d'engourdissement. C'est par bêtise que je n'écris rien. Vous me dites : Quand f aurai pris mon assiette, je vous écrirai mieux. Vous écrivez déjà parfaitement sans assiette, et, pour moi, toutes les assiettes du monde ne me tireraient pas de mon stupide sommeil. Ce n'est pas une vie de province que Vous menez, puisque vous lisez Virgile et que vous jouez Mozart. Ce qu'on nomme vivre en province, c'est ne se soucier ni de Virgile, ni de Mozart, c'est vivre de commérages, comme on fait à Paris les trois quarts du temps. C'est à Paris qu'est la province. Messieurs
les socialistes font donc du tapage à Paris? Je n'ai jamais vu plus de persévérance à mériter les galères. Reste à savoir s'ils obtiendront ce qu'ils méritent.
M. de Lascours s'en retourne à Lyon' pour achever son inspection et de là probablement à la Chambre des pairs pour juger ce jeune enragé qui ne trouve rien de plus beau que de viser avec deux balles un jeune officier très-brave et trèsspirituel., par l'excellente raison qu'il est fils d'un roi.
Puisque vous lisez, le soir, lisez Alonzo ; ce sont quatre des plus grands volumes in-8° que je connaisse. Vous êtes un oncle terrible pourtant de lire ainsi le soir. Si jamais un oncle m'avait proposé de me faire une lecture, je me serais senti un vif désir de l'envoyer lire dans un monde meilleur, là où on peut plus facilement supporter deux heures de suite la monotonie de la voix humaine. Du reste, vous faites bien de lire à vos jeunes parents. Les temps sont durs; il faut les dresser à la patience, à braver les périls, les intempéries, le mal de mer, la voix du lecteur et celle de l'exacteur. Comment supportez-vous, dans Reims, les visites de l'exacteur? Ètes-vous déjà recensés? Pour sensés, vous l'êtes, mais recensés, je n'en sais rien.
Ah ! Raulin, quelle peine j'ai éprouvée de ne pas pouvoir vous faire lire quelques passages du président de Brosses, dans son Voyage en Italie! Ils vous auraient causé un chagrin extrême. Il vous traite les peintres qui ont précédé la Renaissance avec goût et avec vigueur, je vous en réponds. Il ne tiendrait qu'à vous de vous convaincre par cette lecture qu'Orcagna, que Cimabue, etc., etc., étaient des barbares. Cet homme a des expressions d'un mépris un peu aveugle qui vous perceraient le cœur. J'ai senti, en ne pouvant pas vous causer cet amer chagrin, combien l'absence était un grand mal ; mais je vous montrerai tout cela à mon retour.
Bonjour. Voilà une lettre bien courte, et je n'ai pas, comme vous, l'excuse de chercher mou assiette. Je vous suis très-attaché, Monsieur, quoique je vous entende louer.
A. M. D HA.USSOXVILLE.
Coppet, 2S septembre 1841.
Le plus sûr serait de vous chercher une querelle d'Allemand, mon cher ami, car il me sem-
ble que j'ai de grands torts avec vous et qu'il y a près d'un mois que j'aurais dû vous écrire, mais je suis bon enfant et je vous pardonne tous les torts que je puis avoir à me reprocher à votre égard. Voilà qui est réglé. Vous avez donc dîné l'autre jour à la Grange? Vous allez devenir extrêmement suspect aux conservateurs. Le conservateur est un animal triste et défiant. Vous n'en avez pas moins bien fait d'aller dîner à la Grange, car l'ombre de M. de Lafayette vaut bien à elle toute seule presque toutes les réalités des temps actuels, mais enfin, aux élections prochaines, vous serez interrogé sur ce que vous avez mangé à ce dîner.
Quand part M"*? nous autres gens de lettres (car je m'arrête à ce titre de gent de lettres), nous en avons conçu les plus flatteuses espérances. Nous en avons conclu qu'avec du bon sens, de la simplicité et de la clarté dans le style et dans les idées, on pouvait se flatter d'arriver à tout. En relisant... je me suis dit sans vanité : Tu seras roi. Je désire toutefois n'être pas roi constitutionnel, s'il est possible, puisque le jury acquitte le National quand il insulte un roi constitutionnel. M. Piscatory vient d'un pays où les rois sont beaucoup plus honorés. Il dit que ces pauvres diables de descendants de Miltiade ne de-
mandent qu'à adorer leur roi, et que môme ils l'aiment et l'honorent tel qu'il est. Il nous est arrivé ici samedi dernier. Il n'avait fait qu'un bond des montagnes du Pinde aux monts du Jura. Il parle avec admiration de l'activité, de l'intelligence et du bon sens des Grecs. Il est évident qu'à ces latitudes-là, les hommes sont beaucoup plus raisonnables que sous la latitude de Paris. Je vous conseille de marier Mathilde dans quelque bonne famille iïHydra ou de Tinos. Si j'étais fille, j'irais par la vapeur me marier à quelque beau Palicare ; je laverais le linge de mes enfants dans le Vasileio Potamos et je ferais sécher ma lessive sur les dernières pentes du Taygète. C'est un sort plus glorieux que d'être la femme d'un sous-préfet ou même d'un préfet, ou même de plusieurs ministres de notre pays.
Voulez-vous dire à madame d'Hausson ville que je ne lui ai pas écrit tous ces derniers jours parce que j'étais stupide. C'est mon mal et j'en mourrai quelque jour. Je ne me serais pas permis de vous écrire non plus si je n'avais senti tout à l'heure quelque retour de lucidité, mais c'était une lueur bien fugitive. Si je lisais quelque chose, je me dégourdirais, mais on ne m'écrit pas non plus. M. Raulin devient aussi un peu susceptible. Si on ne lui répond pas immé-
diatement, il attend paisiblement qu'on lui donne signe de vie. Il est là dans Reims, un Platon d'une main, et dans l'autre un verre de vin de Champagne ; il boit une petite gorgée et lit une petite phrase; puis il rêve là-dessus; il s'élève dans le monde idéal jusqu'à ce que la tète lui tourne un peu ; il voit passer devant lui les nombres de Pythagore, les vierges de Cimabue et celles de M. Ingres. Il pense à l'unité de l'église catholique, aux solitaires de la Thébaïde, à la musique de Gluck et au sourire des jeunes demoiselles de sa localité, le tout au sein d'une parfaite sagesse. Il se sent sage et il craint de devenir orgueilleux. Voilà sa vie en province, s'il ne vous la raconte. Du reste, je ne fais que la deviner, car il n'est pas très-communicatif cette année et il a pris beaucoup de quant à soi. Pour M. Piscatory, le voyage de Grèce ne l'a pas changé. Il a été ici très-spirituel et très-bon enfant. Il s'est rencontré avec M. Vinet. On aurait cru que c'était le feu et l'eau, et je crois que madame de Staël redoutait un peu l'explosion de ces substances hétérogènes surtout par un dimanche, mais tout a été supérieurement. Il est vrai que M. de Broglie a emmené le dimanche M. Piscatory chez M. Eynard par une pluie battante, mais au retour il est allé entendre M. Vi-
net, et lui a trouvé une voix charmante et tout à fait l'air d'un homme d'esprit, malgré quelques obscurités; huit jours encore et peut-être qu'il serait parti d'ici un peu méthodiste. Il n'en paraissait pourtant rien encore. Il continuait à fumer beaucoup et à avoir dans sa démarche ce quelque chose d'un peu brusque et altier que vous lui savez. Il a rempli sa mission de Grèce à merveille et a été reçu partout, depuis Athènes jusqu'au fond de FArcadie, jusqu'aux Thermopyles jusqu'aux Cyclades, avec un grand empressement. Il raconte très-bien tout son voyage et tout l'effort des Grecs pour faire le mieux possible en tout.
Avez-vous su la mort de M. de Châteauvieux que madame d'Haussonville connaissait bien? C'était un très-aimable et très-excellent homme. Il avait bien réellement fait ce Manuscrit de Sainte-Hélène qu'on a d'abord attribué à l'empereur, et qu'on avait ensuite attribué à M. Bertrand deNovion. Madame de Châteauvieux avait depuis quinze ans le brouillon dans son tiroir. Il n'avait jamais eu la fantaisie de s'en vanter à personne, quoique ce livre eût fait beaucoup de bruit. Il prenait plaisir à l'entendre juger. Il avait vu M. Mole et M. Monnier croire tout à fait qu'il était l'ouvrage de Napoléon, et il ne s'était pas
senti îe petit mouvement d'amour-propre qui laisse deviner ce qu'on est bien aise que les autres sachent. C'est bien lui qui vivait par curiosité, d'une curiosité bienveillante. Il aimait tous les genres d'études depuis l'agriculture jusqu'à l'histoire et la politique. Il ne demandait rien que le plaisir de regarder et de juger. C'est un des derniers témoins de la vie de Coppet sous l'empire, avec M. de Sismondi et M. Schlegel. Il semble voir s'éteindre dans la nuit les dernières lumières d'une grande ville.
Bonjour, monsieur. Vous savez que votre existence me plaît. C'est le plus tendre compliment que je sache faire, ainsi, tenez-vous-en pour très-flatté.
J'écrirai demain sa?is faute, je veux dire sans remise, à madame d'Haussonville.
A MADAME d' H AUSSON V ILLE.
Coppet, 8 octobre 1841.
J'ai lu le premier chapitre de la vie d'un artiste. Tout cela est charmant et brillant et spirituel, et je le dis si sincèrement que j'y ajoute
quelques critiques : 1° M. P. a l'air décidément trop artiste et se sent aussi trop artiste. Le jeu du talent, son action, est beaucoup plus cachée et plus sourde, à ce que je crois. Elle se révèle dans mille circonstances étrangères à l'application directe du talent; mais, pour M. P., je le reconnaîtrais pour artiste à une portée de fusil, et il sait qu'il est tel, avec trop d'intensité. Un esprit poétique, quelle que soit la manière dont il se révèle au public, avec un violon, un ciseau, des pinceaux, un esprit poétique, oublie son art les trois quarts du temps ; il regarde l'oiseau qui vole, la fumée qui s'élève des toits des villages, il écoute le vent qui souffle ; mille tableaux passent et repassent au fond de lui-même et avec un éclat qui le décourage plutôt de la pratique de son art. M. P. a fait inscrire sur son passe-port : artiste, et si vous ne m'assuriez pas qu'il a du talent, je n'en croirais rien. N'allez pas prendre cette critique pour quelque chose de bien grave ; il suffit d'effacer quelques traits un peu trop prononcés. •— 2° Les descriptions de la nature sont toujours un peu trop vives de couleur. Vous ne pourriez pas regarder ce monde-là sans lunettes vertes, tant il est éblouissant. Ce monde est d'une splendeur trop matérielle. Fiez -vous à votre imagination pour chercher derrière ces ri-
deaux d'une pourpre enflammée qui sont comme le premier voile du spectacle de la nature , chercher des couleurs moins vives, mais plus belles encore, afin de ne pas vous fatiguer les yeux. Je prends un exemple dans le soleil. Si vous le regardez à son couchant, vous verrez au premier plan comme le rougad'une fournaise ; c'est déjà d'une grande magnificence, mais un peu plus vers le zénith, et au second plan, vous verrez une tenture de couleurs bien plus douces et d'une harmonie charmante. On dirait qu'il règne au fond de cet horizon comme un grand silence, et que des esprits bienveillants s'y entretiennent à voix basse des destinées du monde. C'est toujours, ce me semble, sur ce second plan qu'il faut arrêter ses regards, et c'est là que l'on découvre sans cesse de charmants tableaux. L'œil du vulgaire n'y atteint pas. Pour tout autre, ce que je vous dis là serait confus, mais vous comprenez certainement ce que je veux dire dans sa généralité. Si vous concluez de ces deux pauvres observations que je ne trouve pas ces vingt pages charmantes, vous êtes indigne de tout conseil, et vous n'avez plus, vous enveloppant dans votre amour-propre, qu'à chercher les succès de MM. de Lamartine, Victor Hugo et cœteri et cœteri.
Il paraît que M. Raulin compose, car il ne vient plus rien du côté de Reims. Je n'entends pas bien quel sera votre ordre de travail, si ce petit poëme doit être l'œuvre de deux personnes; il s'élèvera donc dans les airs sur deux ailes de dimensions inégales, ou bien si l'un veut marcher et l'autre voler, établirez-vous la liaison au moyen d'une corde, comme un homme et son cerf-volant? Quoi qu'il en soit, je veux absolument voir la suite, et s'il n'y a pas de suite, vous êtes inexcusable. Votre Italie est charmante. Elle m'a donné envie de déserter le Jura, mais je n'ai pas la force nécessaire pour faire des sottises. J'envie bien l'ardeur et l'activité de M. Piscatory. Il avait pour le moins visité TÉlide et, laissant le Tenare, passé jusqu'à la mer qui vit tomber Icare, et il n'avait pas l'air plus fatigué que s'il revenait de se promener aux Tuileries. Il a été jusqu'à Constantinople, et j'ai la joie de vous annoncer que, puisque vous n'avez vu que l'Italie, même en été', vous n'avez rien vu du tout. Ah ! ah !
Je vous assure que si vous aviez mon intelligence, vous ne remueriez pas le monde, comme vous prétendez. Je suis si loin de remuer le monde, que je ne puis pas même remuer mes jambes. Je fais à peine le tour du Signal. Savez-vous en-
core ce que c'est que le Signal ? Je regarde de là le bateau à vapeur qui fend de sa carène rouge le bleu du lac. (Voilà du premier plan dans le spectacle de la nature). Je regarde aussi le Jura, que je m'attriste de ne plus trouver ni si beau, ni si sombre. Le fond du lac ne me semble plus la mer sans bornes, et je ne prends plus pour le tumulte des vagues la petite colère du lac contre les cailloux roulés de ses rives. Voilà ce qu'on gagne à voir du pays. A mesure qu'on a vu, il faut de plus grandes images pour vous rendre l'idée de l'infini ; et pourtant, devant cet infini, toutes les faibles images sont égales; toutes les forêts des Alpes n'en approchent guère plus que le fraisier que Bernardin de Saint-Pierre contemplait sur sa fenêtre et qui lui parlait du grand secret du monde. Il vaut autant rester auprès de sa fenêtre et de son fraisier...
Je reviens à mes critiques et je rabâche ainsi qu'il suit : Quand on peint un personnage, il faut que l'âme rayonne sur le corps. Il faut que les impressions, les pensées dudit personnage me fassent soupçonner sa forme extérieure. Quoi qu'on en dise, je ne crois pas que Galatée ait débuté par un corps en ce monde.
Prenez garde à votre collaborateur. Il profitera du premier moment où vous ne serez pas
là, pour faire chanter un air de plain-chant à votre artiste. Vous entendrez tout à coup tous les échos des Alpes vous redire la grand' messe en musique. Mais, sauf ce penchant trop vif qui l'entraîne dans le plain-chant, il a sur les arts des idées fines et profondes ; il peut transformer ses impressions et ses sentiments en idées, et nous sommes convenus souvent que c'est la véritable source du talent.
Vous parlez supérieurement bien de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem. Le livre de M. de Lamartine n'est qu'une feuille de route emphatique, à côté de ces beaux dessins. Toutes ces lignes sont tracées au burin, sur le marbre du Pentélique ; l'autre travaille en papier doré, et derrière un papier bleu pour faire les ciels. Mais il me semble que ma lettre excède toutes les limites. Adieu, et mille tendres respects.
cxvn.
A M. RA.ULIN.
12 octobre 1841.
Mon cher ami, que vous a donc fait le pauvre président de Brosses pour vous emporter contre
lui avec tant de violence? Vous dites qu'au xvme siècle on ne pouvait ouvrir la bouche que pour dire une impertinence. Cette parole est bien décisive. Comment vous portez-vous? Je ne vous avais pas encore ouï parler si durement de Montesquieu; mais, après tout, la liberté de penser étant inviolable et sacrée, libre à vous de traiter légèrement Montesquieu. Vos amis peuvent s'affliger de cette vivacité un peu fébrile et voilà tout. Si vous lisez à votre famille assemblée le dialogue d'Eucrate et de Sylla, vous verrez que ce n'est pas si méprisable que vous le faites. Pour mort, le xvme siècle n'est pas mort du tout. Il fera le tour du monde avant de mourir. Tous les esprits sages vous le diront comme moi, qu'ils s'en affligent ou s'en réjouissent. Ce que vous nommez le xvnr siècle, c'est la liberté de l'esprit. Je crois bien que le diable y trouve assez son compte; mais je n'y peux rien, et, pour dire 'plus, vous n'y pouvez rien. Je consens seulement de grand cœur à vous livrer cet enfant du xvme siècle que l'on appelle M. Ledru-Rollin. Il a dit, en présence de la cour de cassation plusieurs pauvretés emphatiques, mais son éloquence est comme la lance d'Achille; elle proclame de mauvais principes, mais elle en inspire l'ennui.
Je suis loin de vous blâmer si vous lisez Sophocle dans vos soirées d'hiver, et j'accorde que c'est une nourriture plus saine que M. de Balzac de toute la différence qu'il y a entre le miel de l'Hymette et un verre de mauvaise eau-de-vie de grains, de toute la différence qu'il y a entre les flots bleus de la Méditerrannée sous le soleil de Grèce et le tapis d'un billard d'estaminet sous l'éclairage du gaz. Es-tu content, Coucy? Pour Boileau, il reste de tout point supérieur au même Balzac, mais en regard de Sophocle, c'est un barbare grossier, un naturel rude et bourgeois, que léchant de Racine, avec toute sa douceur, n'a jamais pu attirer dans les régions supérieures.
Adieu. Malgré votre admiration pour Boileau, je vous aime pour votre esprit. C'est toute la différence d'un homme à un autre, soit dit pour vous fâcher.
cxvm.
A M. RAULIN
4 novembre 1841.
Quand reviens-je à Paris? Soyez assez bon pour me le dire. Je ne comprends rien à Paris ; on n'y
fait et on n'y dit et on n'y écrit que des sottises inintelligibles. Pendant ce temps, j'ai fait comme vous, mon cher ami. Je me suis mis à lire Y Enfer dans la traduction de M. Fiorontino. J'ai de jour en jour plus de remarques à faire sur l'admiration sans limites qu'inspire le Dante. Je ne parle, bien entendu, que du fond et de la partie de la forme qu'on devine sans savoir délicatement l'italien (je ne veux pas dire non plus que je sache grossièrement l'italien, notez bien cela!). Je n'ose pas dire que, les trois quarts du temps, cela m'a l'air de caricatures énergiques et bizarres. Je ne peux mettre aucun nom dans ce fouillis de pensées, de sentiments, de personnages, et pourtant, j'avoue que c'est probablement ma faute, car les monuments de Florence contemporains du Dante ont un caractère de force et de grandeur simple, que le Dante devait avoir au moins comme un autre, vu que de son temps même il ne passait pas pour un sot. Quant à l'engouement de notre temps pour lui, il ne pèse pas une once dans mon humble jugement. On a tant besoin de s'émouvoir et l'imagination est si complaisante, que si Bob faisait demain un discours à la tribune, il y aurait des gens qui, voyant son grand air de chien de Terre-Neuve, lui trouveraient un rare talent et une profonde instruction politique. Quand
le bon sens quitte un pays, les imaginations sont capables de tout. Nous l'avons dit cent fois. Je suis pour le moment en purgatoire et je conviens qu'il y règne un air plus doux et qu'on com mence à entrevoir comme une lumière poétique qui vient d'en haut. Il y a, çàetlà, des vers charmants. Peut-être que je reviendrai à une admiration entière sur les hauteurs du paradis.
... Je suis toujours prêta partir avec vous pour aller fonder une colonie à Sorrente. Je vous assure que l'homme n'est pas sorti des mains de Dieu pour être député et faire des saluts aux bureaux de tabacs et des commissions à ses électeurs.
Lisez les sermonnaires, ils parlentcomme moi. Je me répète un peu, mais eux aussi.
&. m. D'n.vussoNvir.r,F..
Coppet, 13 novembre 1841.
Je me hâte de vous dire que votre article sur les trois puissances italiques me paraît excellent* Vous écrivez comme César a écrit ses commentaires, sans ornements inutiles, avec précision,
fermeté et simplicité. Vos phrases vont au but comme des balles de fusil, sans détours. Quand vous corrigerez les épreuves, j'aurai bien à vous soumettre une demi-douzaine de scrupules un peu pédants. J'espère bien être alors auprès de vous, car la Revue des deux Mondes ne paraît que le 1er du mois, et je paraîtrai, moi, avant le 1er du mois. Tout ce que vous dites est très- suffisamment mesuré, et il n'y a là, ce me semble, aucune violation des secrets d'État. Si on n'en avait pas dit davantage à la tribune l'an dernier, on aurait probablement gardé les convenances et au delà. Je trouve seulement que les conclusions ne ressortent pas assez nettement pour les trois diverses puissances en rapport avec nous. Non pas que je dise qu'il faille tirer des conclusions, mais il est bon de les faire naître avec une certaine clarté dans l'esprit des lecteurs. Vous êtes bien heureux d'écrire simplement et élégamment, dans un temps où l'on voit que la France est une contrée sauvage et que la gale est une maladie contagieuse. Vous n'avez rien de cette gale du style qui le rend rouge et enflé et dont il a été dit : Projicit amp allas.
Parlez donc un peu plus du progrès de votre future élection. L'électeur commence-t-il à s'apprivoiser? C'est, n'est-il pas vrai, un animal fier,
sauvage et gourmand? On voit bien à l'insolence de mon langage que je n'aspire à rien du tout ; mais il me semble voir un pauvre candidat qui jette du grain sur le pas de sa porte et qui dit : Petits, petits, petits! Alors les petits, petits, petits, s'avancent avec inquiétude, faisant un pas et en reculant deux, et pourtant ils avancent, l'air timide et arrogant tout ensemble. Ils allongent le cou vers la graine; arrive un manant qui dit : Ah ! Messieurs, vous allez chez les aristocrates ? et toute la volée va se cacher ; et puis ils reviennent un à un et le candidat recommence de sa voix la plus douce : Petits, petits! Fi ! la vilaine race que les candidats et les électeurs ! Avezvous préparé vos harangues aux petits? C'est là qu'il faut peser chaque mot, mais pas au poids du sanctuaire ; c'est là qu'il faut, avec un grand air de brusque franchise, gratter chaque chat à l'endroit de la tête qui lui convient le mieux; c'est là que l'élévation des formes doit égaler la platitude des pensées. Sauf le style, nous avons lu cet été à Broglie un livre d'un grand écrivain vivant qui ferait bien votre affaire et qui serait un bon modèle. Après tout, mon cher ami, et malgré le vilain métier que vous faites, je voudrais bien être sûr du succès de votre campagne. Vous ne dites pas assez ce qu'il en faut penser;
il est possible que vous n'en sachiez rien. J'espère vous voir bientôt. Je crois toujours que nous partirons le 22. Je ne sais rien de plus mélancolique que cet hiver qui commence au milieu des montagnes. J'aurais une envie folle d'avoir un peu chaud et de voir un peu le jour. Je ne sais pas pourquoi j'entre dans les ténèbres de l'hiver avec des pressentiments plus sinistres que de coutume.
Adieu, mon cher ami. Je vous redis encore que votre article est excellent et je le répète parce qu'il n'y a rien qu'on juge moins que son propre ouvrage et ce n'est pas par amour-propre rentré qu'un habile écrivain dit de ce qu'il fait que c'est mauvais. On ne peut pas plus se juger qu'on ne peut se prendre dans ses bras et se tenir en l'air. Croyez-moi donc.
A MADAME D l PARQUET.
Coppet, 18 novembre 1841.
Si votre solitude est bruyante, celle-ci n'y ressemble pas, en effet, chère amie. On n'en-
LETTRES. 45û
tend que la petite plainte éternelle du vent et du lac. Je n'ai, du haut du grenier que j'habite, que la vue d'un ciel tout gris au-dessus d'un grand cercle de montagnes toutes blanches. Elles ont l'air à'présent de grands fantômes qui se regardent dans les eaUx troublées du lac. Je n'aime plus cette grande tristesse de la mauvaise saison. Il faut être jeune et tout plein d'entrain pour sentir cette joie singulière que me causait autrefois un soleil tout pâle sur des plaines de neige ; alors, quand on voit les feuilles qui tombent et le froid qui vient, on songe avec un vif plaisir aux longues soirées d'hiver. Mais la vie m'a dégoûté des longues soirées d'hiver,'et avec ce triste accompagnement de discussions politiques et de toutes les relations sèches, et de toutes les révérences du monde.
Je n'ai pas encore écrit grand'chose de ma notice. Quand cela sera un peu plus présentable, je vous la montrerai pour que vous m'en disiez votre avis. Je hais les lieux communs et je n'ai rien de nouveau à dire, ce n'est pas le moyen d'être très-fécond. Il m'a fallu lire bien des manuscrits pour en tirer quelques fragments que j'insérerai dans cette notice. Ce sont des morceaux inédits où il y a beaucoup de talent et d'esprit, beaucoup plus que dans les livres im-
primés, parce que le regard du public donne toujours quelque chose de guindé.
A M. RAULIN
21 novembre 1841.
Mon cher ami, vous avez donc encore une fois renoncé au tabac pour jamais. C'était pourtant bien le moins que de mettre un peu de tabac dans votre eau. Vous tendez à une vie simple et frugale. Les Européens, qu'on dit le premier peuple du monde et à qui l'on promet l'empire du globe, sont loin de ce régime sévère. Il leur faut du tabac, du bruit, des spectacles, des rubans, des tableaux, de la musique, et ils ont en conséquence une artillerie formidable et une intrépidité merveilleuse. Les sobres habitants des côtes de Syrie s'enfuient devant une troupe d'Anglais souvent ivres qui vous démolissent en un clin d'œil Tyr, Sidon,Ptolémaïs,et qui vous envoient un évêque à Jérusalem pour administrer les deux versants du Taurus et du Liban. Après tout, cependant, il est possible que, devant Dieu, ce ne soit pas une grande gloire de démolir les villes et de faire
voler sur les mers une centaine de gros vaisseaux, et de perfectionner tous les jours les fusées à la Congrève, et d'avoir des théâtres où Ton joue bien ou mal les beaux rêves de Shakespeare et de Racine. Peut-être qu'un honnête Turc, qui ne boit que de l'eau, qui, les yeux fermés, dans d'infinies contemplations, voit de loin, avec indifférence, passer sur le miroir de la Méditerranée les flottes orgueilleuses et tout ce faste sévère et puissant de l'Europe, peut-être que c'est cet honnête Turc qui remplit sa mission ici-bas. Il ne s'agite point; il ne trotte pas tout le jour pour obtenir la grande gloire de commander un régiment; il n'écrit pas de brochures; il ne s'adonne pas à la logique ; il se tient loin de la poussière de la guerre et des feux follets de nos idées. C'est possible ; mais la différence des deux civilisations, c'est la différence entre l'eau et le vin, entre les narcotiques et les excitants. Rebecca buvait de l'eau sous le ciel de la Mésopotamie ; cette fille est simple, noble ; son geste est grave, son sourire doux et tranquille, son âme profonde et limpide comme la source au bord de laquelle elle s'arrête. Une belle dame anglaise boit du vin ; elle est élégante, frétillante, causante; elle jette à droite et à gauche sur les pauvres gens qui l'admirent un regard tout éclatant d'une
flamme superficielle; elle se moque; elle s'inquiète; elle court aux sermons, à l'Opéra, aux séances de l'Académie ; tous les romans laissent dans son esprit mobile autant de traces que ses propres sentiments; elle meurt à la peine pour avoir des succès dans le monde. Vous avez les résultats d'une coupe d'eau claire ou d'un verre de vin de Madère ; et voilà que je vous donne raison. Mieux vaut être Rebecca que cette pauvre élégante qui deviendra poitrinaire. Mieux vaut regarder avec le Turc les étoiles se lever en silence sur ces peuples silencieux, que de courir l'hiver de maison en maison, à la lueur du gaz. Donc, buvez de l'eau.
cxxn.
A M. D' H AUSSONVILLE.
Paris, dimanche 28 novembre 1841
Je corrigerai votre épreuve de mon mieux, quoi qu'il soit bien tard, mais j'espère être arrivé encore à temps. Je vais prier M. Rossi de m'indiquer les passages qu'il croit qu'il faut rectifier.
Je m'en rapporte à madame d'Haussonville
pour avoir écrit avec esprit sur madame Necker. Aussi j'espère qu'elle ne m'a pas volé mes pauvres idées que je lui ai montrées à Broglie. Ces pauvres filles seraient bien gauches avec un châle de cachemire et une robe élégante et des perles dans les cheveux. Elles vont en sabots par les montagnes et elles préfèrent garder les vaches. Elles n'ont pas l'oreille bien musicale, seulement avec leur mélancolie à elles (car la démocratie a auss1 ses tristesses), elles écoutent le ranz des vaches et ne savent ce que c'est que Rossini, Piccini, Gluck et Mozart, et cet Haydn dont Raulin seul peut prononcer le nom à force d'enthousiasme. Nous avons assisté de Coppet à tout ce mouvement insurrectionnel de Genève qui, toutes formes sauvées ou à peu près, a mis à bas la Constitution du pays. C'est une fantaisie qui, je l'avoue, ne fait pas honneur à la démocratie. Il n'y avait pas un grief raisonnable quelconque contre le gouvernement qui va s'en aller. C'est la pure démangeaison de faire une révolution. Quand cette petite aristocratie aura été renvoyée et plantera ses choux, elle pourra dire, comme M. de Malesherbes après sa condamnation : « Encore, si cela avait le sens commun !!! »
A MADAME DU PARQUET
Paris, jeudi 1842.
Je ne pourrai point aller chez vous ce matin comme vous l'aviez permis, chère amie. J'ai sur les bras deux ou trois petites affaires dont je ne puis me débarrasser. — J'espère que vous vous serez un peu amusée à cet Institut et que M. Ballanche vous aura transportée dans les plus belles régions ; son esprit habite entre le vide et le chaos, avec des échappées de vue sur l'infini. M. de Barante appartient plus à ce monde et aux mondes possibles. Il aura remis l'Académie en train d'esprit français et de langage français.
J'ai quelque crainte que vous n'ayez rien à lire par ces temps où l'on ne peut guère se promener. Vous ne pouvez cependant trop relire l'éloge de M. de Tracy par M. Mignet, mais ce n'est pas assez dans les longs jours d'été. Vous avez laissé le livre de M. Sainte-Beuve. C'est pourtant la fin qui tempère la vivacité des commencements. J'espère me remettre bientôt au docteur Chalmers, si je puis jamais en finir
avec ma notice, qui me pèse comme une montagne sur les épaules.
Je crains bien que madame de Staël ne trouve la perfide Albion très-belle. Il y a quelque chose d'anglais dans la nature genevoise ; seulement ces Genevois ne possèdent ni les Indes, ni Gibraltar, ni les îles Ioniennes. Ils se sont seulement donné l'autre jour une petite constitution qui ne fera ni bien ni mal au tempérament détraqué de la pauvre République. Je hais la politique sous toutes ses formes. Je suis ennuyé de ministères, d'élections, de Chambres, de paix, de guerre ; je donnerais toutes des sottises pour deux orangers en pleine terre sur le bord de la Méditerranée. M. Raulin me demande de vous dire beaucoup de souvenirs respectueux de sa part. Il possède, non pas deux orangers, mais un petit pot de réséda qui forme l'ensemble de ses propriétés territoriales. Il est content, parce qu'il est un sage. Il passe six heures de la journée dans les eaux de la Seine, et puis il se promène autour de ses propriétés, c'est-à-dire autour du petit pot de réséda. La modération est le trésor du sage.
J'écris dans l'horreur de tout ce petit déménagement pour un petit voyage. Je suis bien fatigué d'aller et de venir. J'étais né pour l'im-
mobilité la plus absolue. Je suis comme une marmotte qui serait tracassée par deux petites ailes toujours en mouvement,
A M. RAULIN
Broglie, 26 juin 18»2.
Écrivez-moi un peu. Vous n'avez nulle idée de l'absence de nouvelles dans laquelle nous vivons. Albert est bien occupé, M. d'Haussonville est comme Achille combattant le Simoïs. Dans cette situation, on n'écrit pas de lettres à ses amis de province. Achille écrivait rarement à Larissa, durant toute la grande guerre de Grèce. Si vous m'abandonnez, je n'en saurai pas plus que les lapins du parc ; encore les lapins ne se soucient pas de vous etprennent plus lestement leur parti.
Pour le quart d'heure, j'ai été obligé de mettre un frein à ma fureur de composition. Je lis, je lis, je lis; d'abord un abbé Couture, qui a laissé de longs mémoires sur la vie privée des Romains dans l'histoire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, puis toujours le Dante, puis un volume des écrits de M. Jouffroy laissés après
lui et que M. Damiron vient de publier. L'un des grands morceaux est un récit intéressant où M. Jouffroy exprime avec vivacité et détail la lutte des traditions religieuses qu'il avait reçues de sa famille dans les vallées du Jura, contre le génie de l'examen qui le surprit à l'École normale. Tout cela est fort élevé et fort vivant et fort sage et d'un éclat de langage que relève encore cette mort récente.
Je n'ose pas dire que je lis les quatre volumes des lettres de Diderot à mademoiselle Voland. Ce n'est pas le beau côté de la société du xvme siècle. On y voit les soirées du baron d'Holbach à sa maison de campagne comme si on y avait passé huit jours. Le cynisme y tient une grande place. Je n'avais pas gardé le souvenir que tous les emportements lyriques de Diderot fussent si peu naturels. C'est une affectation de sans-gêne et une exagération de bons mouvements assez ridicules. J'ai repris un peu à madame Riccoboni, mais passé un certain naturel élégant et une certaine finesse d'observation, la dame est un peu ennuyeuse avec ses grandes aventures impossibles; les personnages sont vrais et les événements faux. L'impression est désagréable.
Voilà de pauvres lectures, excepté M. Jouffroy ;
mais j'ai eu la fièvre et j'ai encore la tête un peu endolorie.
Vous me demandez pourquoi on ne lit pas toujours Virgile ou Platon. Parce que, si l'on ne lisait autre chose, on ne comprendrait pas si bien ni Virgile ni Platon. Avouez que je vous ai rendu un grand service en vous faisant lire M. Joubert. Vous ne lisez rien qu'on ne vous l'entonne, si ce n'est Tertullien qui vous passe mieux, à ce qu'il semble. Ne dites rien contre l'affectation du style; c'est bien souvent un travail nécessaire pour faire sortir sa pensée du marbre où elle est enfermée. Rien n'est plus naturel que l'homme qui ne voit de nuances" à rien. Il n'a point d'efforts à faire, l'heureux homme ; il va droit son chemin parmi les hautes herbes des lieux communs ; il ne va pas dans les bois où personne n'a pénétré ; il ne lui faut, pour se frayer une route, ni le fer, ni le feu.
Bonjour, mon cher ami ; vous êtes bien gentil de n'être pas trop conservateur.
A M. RAULIN
Broglie, 4 juillet 1842.
Nous sommes, mon cher ami, l'un vis-à-vis de l'autre, dans la situation la plus délicate ; car, enfin, nos lettres s' étant croisées, qui doit répondre à l'autre? C'est un problème insoluble que je tranche hardiment, faute de pouvoir le résoudre dans les règles. Vous enfantez un député, et dans ce grand travail vous ne pouvez pas écrire autant qu'un autre. Voilà une semaine qui sera laborieuse ; que de serrements de mains, que de douceurs on va se dire dans ces huit jours ! C'est la fraternité chrétienne dans toute sa douceur; mais le diable n'y perdra rien. On se mange tout bas les uns les autres comme dans le Dante, que dis-je? comme dans Alighieri. Comment passez-vous votre temps dans votre jolie petite province? J'ai toujours eu le désir de voir votre maison, votre joli jardin, les grands arbres qui la couvrent ; car votre maison n'est - elle pas comme l'hôtel d'Anchise, à Troie :
Arboribus clausa recessit.
Reprenez-vous là toutes vos grandes lectures qui ne parlent que de l'éternité? Tertullien, saint Martin, saint Jean Chrysostome ? Ce sont certainement des gens plus sérieux que Voltaire. Tertullien n'a jamais dit. :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours!
Il ne faut pourtant pas s'y fier. Je suis persuadé que saint Augustin avait fait de bien jolis vers latins aux demoiselles de Milan, quand il y enseignait la rhétorique, et saint Jérôme, avant de se blottir dans les sables de la Thébaïde, était bien capable d'avoir aussi donné dans cette littérature profane. C'est même ce qui donne plus d'autorité à la gravité de ses pensées. Un homme d'un grand esprit, fort à la mode dans Rome, qui a joui de tout ce grand et terrible luxe de cette terrible ville, et qui, tout à coup, se sent pris d'un grand dégoût de tout ce qui n'est pas l'invisible , cela aussi est un argument. Les grands saints ont été de grands mauvais sujets pour la majorité, et c'est ce qui les rend démonstratifs. Supposez que Voltaire ait jeté, vers cinquante ans, la philosophie aux orties, et qu'il ait enseigné, dans l'éclat de son esprit, le catéchisme aux petits enfants de Ferney ; cela mon-
trerait bien qu'on voit le bout de toutes les voies du monde.
Que me dites-vous de M. Henri de Castellane? Il ne sait donc que faire de son aristocratie ? Et, en effet, dans le temps présent, c'est une machine difficile à manœuvrer. Quand on a le malheur d'être un grand seigneur, il faut, pour plaire, n'être ni froid, ni familier, ni réservé, ni communicatif, ni confiant, ni timide,
Point froid et point jaloux.
Il vaudrait mieux, pour en finir avec ces embarras, mettre sur la porte de sa maison : Mirabeau, marchand de draps; encore les gens graves trouveraient que c'est bien fort et que c'est une manière de se moquer du monde.
Ah ! vous me parlez encore de musique, scélérat ! Oui, oui, scélérat que vous êtes ! C'est grâce à vous et à vos absurdes doctrines que vous allez prêchant partout que j 'entends tout le long du jour madame d'Haussonville jouer des airs qui me mettent les nerfs dans un terrible état. Votre belle musique avec son admirable harmonie me met au supplice. Je n'aime que la mélodie, moi ; je le dis franchement, et je n'entends que des sons qui semblent l'accompagnement naturel d'un
évanouissement : mon chien est du même avis. Dès qu'il entend vos grands maîtres, il pousse lentement des hurlements plaintifs ; mais si vous lui jouez du Rossini, son regard s'anime, et il remue la queue. Il la remue aussi pour Mozart; mais, pour Bach et Hœndel, ce sont des pédants. J'aimerais autant une littérature qui ne serait à la portée que d'une demi-douzaine de vieux savants qui entendraient finesse à des tours tout bonnement ennuyeux.
Voilà qui est grossier, j'espère, et voilà qui va me déshonorer à vos yeux. Je vous entends d'ici vous dire tout bas à vous-même : 0 Raulin, quel goût, quelle «me, quelle sensibilité délicate le ciel fa donnée! Je vous remercie, ô dieux, de n'être pas comme ce Béotien !
A présent que vous allez me tenir pour le dernier des êtres, je ne sais trop s'il ne vaut pas mieux en finir. Je voulais pourtant vous dire que j'ai fini ma notice. Ce m'était un poids insupportable. Je ne suis bon qu'à mener un train de raisonnements, que je recouvre de bleu, de rouge, de vert, comme un manuscrit peint du moyen âge, sauf la délicatesse, bien entendu ; car un pauvre animal qui ne goûte pas la musique de Hœndel et de Bach ne peut pas avoir le verbe bien haut.
Avez-vous jamais pensé que, dans tous les grands airs populaires qui ont traversé les siècles comme un écho prolongé, la mélodie est parfaitement saisissable du premier coup? Est-ce que vous croyez qu'Épaminondas aurait voulu jouer sur sa flûte un air de Bach? Est-ce que vous croyez que les filles de Lacédémone ne seraient pas mortes de tristesse s'il avait fallu conduire leurs chœurs de danse sur les notes de Hœndel ? Tout cela est bon à jouer dans la forêt hercynienne.
Ululantura et saeva sub nocte rudentum.
La musique n'élève pas l'âme dans des régions supérieures sur de grandes ailes mélancoliques de toiles d'araignées. Ses ailes sont fortes, rapides, et l'éclat du soleil se joue sur leurs notes brillantes :
L'émeraude, l'azur, la pourpre, le rubis, Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits.
Adieu, monsieur. J'aime Raphaël, j'aime Mozart. Je ne crois pas qu'une fille soit perdue pour avoir écouté un air de Rossini, m qu'il en puisse résulter pour elle, de cette simple audition, une famille qui n'aurait pas de père. J'aime Voltaire,
Rousseau, Bossuet, Racine, Sophocle, Homère, Edgar Quinet ; j'aime' Rome, et plus la Rome des empereurs que la Rome ecclésiastique ; je déteste Bach, Heendel, M. de Maistre et vous ; et si vous dites un mot, j'y joindrai deux de vos amis que je soupçonne d'aimer Bach et Hœndel. Allez au diable et portez-vous bien.
A MADAME DU PARQUET
Paris, 27 août 1842.
En fait de grands voyages, je ne compte faire cet automne que celui de Gurcy. Les Alpes sont bien loin pour mol, et je ne puis penser sans horreur à cette longue route par les plaines de Bourgogne. Les gens sensés qui m'ont vu quelquefois partir pour la Suisse, après avoir dit que je n'irais pas, en concluent qu'à cette fois encore il en sera de même. Nous verrons bien si cette arrogante théorie des probabilités aura tort ou raison. Albert est parti pour la Nurmandie ; il va passer là une dizaine de jours au milieu des chevaux, à poursuivre des renards et des chevreuils. C'est ce que je compte l'aire la première
fois que j'aurai vingt ans. En attendant, je vois ici partir tout le monde ; il n'y a plus à Paris que quelques chats, et encore ont-ils, pour la plupart, leur place retenue à la malle-poste.
Il n'y a pas plus de livres à Paris que de personnes à Paris, et j'en suis réduit à lire des conseils de Cobbett aux jeunes gens. Je ne compte pas en profiter pour moi-même ; il y a pourtant beaucoup de talent dans ce démagogue. J'y ai trouvé des peintures de la vie des petits fermiers en Angleterre, qui semblent avoir quelque chose des plus belles pages des Confessions de Rousseau. Avec une haie en fleurs, un toit de chaume, quelques tiges de lis dans un petit jardin, il fait un petit tableau charmant. Il est parvenu à rendre poétiques les soinslesplus sévères de l'économie et tout le gouvernement d'un ménage pauvre. J'ai peine à croire que le peintre fût un fort méchant homme, comme le prétendent les gens du beau monde en Angleterre. Savez-vous que ce Cobbett a fait autrefois un livre contre l'église anglicane, afin de prouver que l'établissement du protestantisme ne valait rien ; il a cherché à montrer qu'il avait seulement gâté le catholicisme. La société des livres religieux en France s'est avisée l'autre jour de l'existence de ce pamphlet, et elle l'a fait imprimer avec Fénelon, Massillon et
Bossuct, de manière que cet audacieux radical, avec son vieil uniforme de sergent dans un régiment d'infanterie et son air altier et provocateur, se trouve au milieu de ces figures paisibles, en surplis blanc, de Massillon et de l'abbé Poule. Si ces hommes excellents avaient eu une demiheure de conversation avec ce terrible homme, ils auraient tous quitté la boutique du libraire en faisant le signe de la croix. Pour l'autre livre des Conseils aux jeunes gens, ce serait un charmant ouvrage à mettre entre les mains des gens des classes pauvres, après en avoir ôté quelques traits trop rudes que le cynisme radical aime à employer.
CXXVH.
A M. A. DE BROGLIE
Paris, 31 août 1842.
Mon cher Albert, tu a pris un mauvais moment pour partir, car tu n'as pas joui du grand succès qu'a eu le rapport de ton père. On me dit que môme les journaux de la gauche se sont résignés à en louer du moins la forme, tout en trouvant les idées abominables et attentatoires à la sou-
veraineté et à la majesté nationales; enfin, les admirateurs de M. Mole pensent que M , Mole luimême n'aurait pas mieux fait. La discussion qui a suivi le rapport n'a pas été fort brillante, ainsi que tu l'as pu voir. Ce que M. de Brézé paraît avoir dit de plus neuf et de plus pratique est ce qui touche à l'organisation de la régence chez les Sicambres. Je ne savais pas que les Dreux remontassent si haut, mais ses petites anecdotes du jour ont été froidement accueillies par la Chambre. Sur les quatorze voix de minorité il faut rabattre deux boules noires mises par distraction dans l'urne du vote par deux membres un peu étourdis, mais incapables de commettre une telle noirceur volontairement. Quand je dis commettre une noirceur, c'est pour me préparer une place à l'Académie française à ce qu'il paraît.
M. Raulin, sous deux ou trois jours, s'envolera vers les plaines de Champagne. Il ne reste à ceux qu'on abandonne à Paris que les yeux pour pleurer, mais cela suffit à un homme raisonnable. M. Raulin s'est beaucoup évaporé dans ces derniers temps. Il va dans le grand monde. Il dînait l'autre jour encore chez madame d'Agoult; il y a causé de religion, de musique et d'architecture avec deux Valaques, un Russe et un Po-
lonais. Il prêche toujours le travail et ne finit jamais son article sur M. Thierry. Il prétend que ses amis peintres viennent de finir récemment la corolle d'un lis que la sainte Vierge tient à la main, dans la petite chapelle Sixtine de Notre- Dame de Lorette. La main sera pour l'année prochaine.
On n'est pas si seul ici que je le dis. Malgré la dureté des temps, M. de Rambuteau est venu passer chez nous une partie de la soirée. M. Rossi était si cruellement fatigué de toutes les thèses qu'il préside, que je crois, en vérité, qu'il s'est endormi dans le salon.
M. Le Prévost est donc tout ranimé et M. le sous-préfet tout de feu? Il ne faut pourtant pas trop les échauffer, de peur qu'ils ne viennent à se rompre. Les électeurs aussi, à ce qu'on dit, doivent être chauffés au bain-marie. Si vous mettez de la faïence sur un feu un peu vif, elle se fêle. Je tiens cette remarque du cuisinier. Au reste, j'ai trop peu de goût pour le tapage électoral pour m'y entendre le moins du monde. Je lis, pour le quart d'heure le de Inventione de Cicéron. J'ai été séduit d'abord par ce bel exemplaire en maroquin rouge. Malheureusement ce volume a été annoté par un homme de peu d'esprit qui est mort depuis une centaine d'années
au moins à en juger par la couleur de l'encre. Cela n'empêche pas que je perds mon temps à chercher bêtement pourquoi il a souligné ceci ou cela. On est curieux de tout le monde. Je n'ai jamais passé devant un chenil sans avoir envie de savoir ce qu'on y pensait et comment on y vivait. Cette curiosité fait perdre beaucoup de temps. Avec un peu d'aristocratie on dédaigne ces misères ; on marche sur les pieds de son prochain sans savoir même qu'il a des pieds ; et, s'il n'est sur YAlmanach royal, on tient qu'il n'y a rien à en tirer : Humanum paucis vivit genus.
Vous savez, mon cher Albert, mes sentiments pour vous, n'est-il pas vrai?
A. M. RAULIN
Paris, 16 septembre 1842.
Encre bleue! me suis-je dit en voyant la couleur de votre adresse, c'est une lettre de M. Raulin ! et je vous assure que tout ce qui vient de vous en encre noire ou en encre bleue, est sûr d'être bien accueilli par moi. Vous me demandez tout d'abord où je suis; mais je suis à Paris donc! Où
voulez-vous que je sois avec un grand mal de tête habituel? Quand on n'est pas aimable ni en train d'esprit, c'est à Paris qu'il faut rester ; on y trouve des semblables; mais vous, qui vous êtes préparé par une centaine de bains froids une sérénité et une activité nouvelles, vous faites les beaux jours d'un département. Albert se dispose à visiter l'empire et le marquisat de Brandebourg. Il achète une calèche, et prépare son épée d'uniforme et sa cocarde. Où est le temps où vous vous miriez dans les flots de la Baltique dans cet uniforme d'attaché? Alors vous ne lisiez ni Platon, ni Tertullien; vous ne regrettiez point les jours d'autrefois. Tous les dieux d'Épicure vous dictaient les strophes rapides de Haldan. Consolezvous de ces souvenirs en pensant que saint Augustin avait probablement écrit quelque poëme comme Haldan, quand il allait visiter les marchandes de modes de Milan. Il n'en a pas moins parlé à ceux d'Hippone avec éloquence et autorité. J'ai lu avec grand plaisir dans la Revue des Deux-Mondes votre article sur M. Thierry. Cela est écrit avec une force et une vivacité trèsgrandes. On voit que vous faites des efforts pour arriver à une certaine sobriété d'images et d'expressions brillantes, mais l'impétuosité du naturel éclate sous le cilice ; ainsi dans les sables qui
bordent la mer Rouge saint Jérôme luttait contre tous ces fantômes brillants qui lui rappelaient ces journées passées à Rome dans une dangereuse oisiveté.
Il me semble qu'il fait un petit soleil à mûrir joliment vos raisins; je ne vois plus ce que vous pouvez faire au milieu des bacchanales; vous n'aimez que l'eau pure et limpide en fait de boisson comme en fait de peinture, de musique et de littérature :
Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs Que ne corrompt jamais l'amertume des mers.
Est-ce clair ?
Je suis bien fâché de ne vous avoir pas dit adieu au jour de votre départ, mon cher ami, mais votre école byzantine m'avait mis la tête à l'envers. Ces mains, ces pieds, ces visages pointus m'étaient entrés comme un fer aigu dans le cerveau; j'avais un petit délire dans lequel je voyais des araignées rouges et bleues qui prenaient des airs majestueux; vous n'avez jamais rien vu de si noble ni de si laid; supposé que la laideur puisse aller avec la noblesse.
Je n'ai pas le sens commun aujourd'hui. Écrivez-moi des choses raisonnables comme je me
souviens de vous en avoir entendu dire il y a bien longtemps, bien longtemps, et cela me fera sortir de l'engourdissement du mal de tête.
Vous dites, à propos de madame Sand : Je ne croyais pas quon pût avoir la moindre beauté extérieure, sans que le fond fût bon.
Eh mais ? Les figures byzantines? Tous ces saints sont laids comme le péché.
Je ne suis qu'un barbare et je n'aime que Raphaël.
A. M. D'HAUSSONVILLE
Paris, 17 septembre 1842.
Je ne savais où vous écrire tous ces jours-ci, mon cher ami ; enfin, j'ai vu une adresse au roi annonçant que le Conseil général avant de se séparer, etc., d'où j'ai conclu que vous étiez à présent à Gurcy. Ne vous êtes-vous pas déjà mis en campagne pour chasser avec M. Rossi les jolies petites perdrix de l'an dernier ? Vous êtes bien heureux d'être à la campagne et à Gurcy. Si j'y étais, je ne m'en irais point qu'on ne me chassât, mais la difficulté est dans ces vingt redoutables lieues.
Qui peut se flatter de faire impunément vingt lieues avec une tête en aussi mauvais état que la mienne?
Qu'allez-vous faire à présent que vous avez trois mois de complète liberté? Laissez un peu reposer vos électeurs que vous avez assez embrassés pour une première année. Avez-vous réfléchi depuis notre dernière conversation sur le plan que vous formiez pour vous exercer à bien discuter? Ne pourriez-vous pas mettre à profit vos amis et vos parents ? Faites-vous une loi de les contredire et de leur montrer qu'ils sont dans le faux : « Mon père, je vous demande la permission de vous prouver le contraire. » Voilà qui serait rendre utiles et agréables les liens de famille. En s'exerçant ainsi contre les siens pendant l'hiver, on arriverait à la Chambre avec de grands avantages. Parlez dès à présent sur le diapason qui convient à la Chambre. Accoutumez-vous à une synonymie riche. Redites la même chose sous toutes les variétés de tours dont elle est susceptible. Vous aurez peut-être l'air un peu pesant aux yeux des esprits superficiels, mais il n'importe guère quand il s'agit d'atteindre un but, d'arriver à un tel résultat, de semer pour obtenir une si riche moisson. Prenez l'habitude de dire avec force dans le courant de la con-
versation : f ai la parole, et nul n'oserait me l'en' lever! Sachez braver tout le mécontentement qu'on peut vous exprimer ; ne voyez-vous pas que quand vous aurez appris à dominer votre famille, vous pourrez mieux dire des choses désagréables à la Chambre ? Mais qui sait mettre à profit les charmes du foyer domestique?
Vous n'aimez plus la philosophie dans votre maison. Il me revient que madame la vicomtesse d'Haussonville parle de la métaphysique de M. de R. avec une hauteur surprenante. Rien ne donne plus d'orgueil que de grands yeux et beaucoup d'esprit. On devient tranchante, arrogante, dédaigneuse. On se dit : M. Galuppi a de l'esprit, mais pas une si jolie figure que la mienne. La duchesse de Sutherland est belle, mais elle n'a pas mon esprit, etc., etc.
Bonjour encore. Je suis bien fâché de n'être pas auprès de vous.
A. MADAME DU PARQUET
Coppet, 2 octobre 1842.
Je ne croyais pas vous écrire de si loin, chère
amie, et je suis encore tout étonné ae me trouver ici quand je comptais passer à Paris le mois d'octobre tout au moins. J'ai cédé, non pas à de bonnes raisons, mais à la crainte de paraître bien maussade en résistant à tant d'instances bienveillantes pour un voyage de six semaines. Nous avons passé une soirée à Gurcy où le curé jouait paisiblement une partie de whist avec les maîtres de la maison. Cette vie n'est pas trèstumultueuse. En arrivant ici , j'ai trouvé un ministre protestant qui ne jouait point au whist, mais qui n'a rien non plus de la frivolité du monde. Voilà donc un voyage fort sérieux. Ajoutez que nous avons descendu le Jura de nuit et qu'on ne voyait qu'un grand abîme tout noir qui était le lac, et une grande muraille qui était les Alpes. Ce matin encore tout ce pays a un grand air d'hiver; le lac est d'un bleu froid, et les montagnes d'un blanc fort peu animé. Heureusement tous les habitants de l'endroit sont très-bien portants. Je voudrais bien savoir qu'on est bien aussi dans la vallée d'Étiolés, d'Étiolés féconde en furies, comme on le voit dans Homère, à ce que je crois. Je suis odieusement fatigué de cette route et pourtant fâché de n'avoir pas été malade par les chemins, puisque je l'avais prédit. J'ai lu en voiture et la vie de Spinosa et la vie de madame de
Sévigné et YIndiana de madame Sand ; mais, lisant et dormant tour à tour et quelquefois en même temps, je confondais tout. Je rêvais que madame de Sévigné avait épousé un petit juif d'Amsterdam, qu'elle avait fait un traité de philosophie qui avait pour titre I?idia?ia, lequel était d'un effroyable panthéisme. Je n'ai pas l'intelligence beaucoup plus claire durant la veille, mais je parle avec assurance,, et il n'y paraît pas.
Vous savez qu'Albert est parti pour Berlin où il porte des dépêches; il reviendra probablement de ces côtés dans cinq semaines. M. Raulin a promis de venir ici vers le 15, s'il a fini des affaires privées qui le retiennent à Reims. J'espère qu'il ne se laissera pas retenir par son évêque qui l'adore et qu'il adore. Ils doivent joliment traiter notre siècle à eux deux, mais probablement M. Raulin est le moins tolérant.
J'aurais bien voulu aller vous dire adieu à Étioles avant de faire cette ascension par-dessus les montagnes, mais j'espérais jusqu'au dernier jour ne pas passer ces montagnes.