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A M. RAULIN
Coppet, 2 octobre 1842.
Ne me demandez pas, mon cher ami, comment me voilà par-dessus les montagnes. Je n'ai pas voulu être par trop maussade, et il m'a fallu renoncer à tout le plaisir que je me promettais d'un mois de solitude à lire du matin au soir et du soir au matin dans un petit coin. Je suis né pour lire et non pas pour écrire, marcher et parler. Vous dites que lire c'est être inutile au monde. Qui vous dit le contraire ? Mais ne voyezvous pas bien qu'écrire, c'est être nuisible au monde. Si saint Augustin n'avait pas tant écrit sur la grâce, il n'y aurait pas eu de jansénistes persécutés. Je pourrais trouver bien d'autres exemples contre la marche et contre la parole, mais je n'ai pas l'intelligence bien ouverte, ayant roulé de soixante-dix à quatre-vingts heures par les plus vilains chemins de la terre. J'espère à présent que vous n'allez pas changer d'avis sur vos projets de voyage, ni renoncer à venir après ni 'avoir refusé de rester. Vous seriez très-pro-
chainement pendu aux grandes acclamations de tout ce qui est ici, si vous vous avisiez, sous aucun prétexte, je ne dis pas de renoncer à venir, mais même de retarder votre voyage. On vous mènerait à la potence avec un ministre protestant pour vous faire enrager. Ah ! ah ! Où est M. l'évêque de Reims, où est M. le curé de Saint- Roch, où est l'abbé de Ravignan? Point d'évêques ni d'archevêques , monsieur , point d'abbés ; pourquoi avez-vous promis et n'avez-vous pas tenu parole? On vous jouera un air de Rossini, et l'on vous pendra devant un tableau de M. Delacroix. C'est plus que vous ne mériteriez.
Mais j'espère de meilleures choses de vous. Venez voir la République de Genève qui n'est pas, pour le moment, la République de Platon, ni même la fameuse République une et indivisible. Elle est toute débile cette pauvre République, et c'est le cas ou jamais d'y venir visiter ses amis. En descendant le Jura hier, vers dix heures du soir,-au lieu des petits bonds joyeux que font les eaux du lac, je n'ai vu tout du long de la descente de Saint-Cergues que les ombres noires des sapins qui se tenaient roides et immobiles dans la nuit noire. Tout cet aspect un peu froid m'a jeté dans une grande mélancolie, et je vous supplie de venir me parler de Platon et du
cap Sunium. Ces Alpes gelées n'ont rien du cap Sunium, et le musée Rat ne rappelle qu'imoarfaitement ces belles métopes rongées par le feu du soleil qui brille sur Salamine, sur Sparte, sur Délos, sur les murailles blanchies de Mycène, sur Argos, et le plaisir un peu pédant que je prends à écrire ces noms, personne ne l'aura dans la postérité à redire les noms de Dijon, Nogent-le-Rotrou, Romorantin, Quimper-Corentin, Avranches, Vaugirard, Nanterre. Voilà ce que c'est que d'être un grand pays !
Je me sens profondément stupide, si stupide que je m'arrête, de peur de vous ennuyer à Reims où vous n'avez pas voulu que j'allasse.
Bonjour, mon cher ami... Je ne suis plus le vôtre si vous ne venez bien vite.